Sénèque (46) : lettre 9 (2) ou un ami n'est pas un organe vital.
Par Philalèthe le mercredi 21 avril 2010, 14:15 - Sénèque - Lien permanent
1.“Hoc inter nos et illos interest : noster sapiens vincit quidem incommodum omne, sed sentit ; illorum ne sentit quidem. Illud nobis et illis commune est, sapientem se ipso esse contentum : sed tamen et amicum habere vult et vicinum et contubernalem, quamvis sibi ipse sufficiat »
Je traduis:
" Entre nous et eux il y a une différence : certes notre sage a le dessus sur n’importe quel préjudice mais il le sent ; le leur ne le sent même pas. Un point est commun à nous et à eux : le sage se contente de lui-même, mais cependant il veut avoir un ami et un voisin et un camarade, bien qu’il se suffise à lui-même."
Ce qui m’étonne dans ces lignes, c’est à quel point Sénèque relativise ici
la définition qu’il donne du sage. Elle paraît alors moins être ce qui désigne
la réalité, le sage réel, que ce sur quoi les Stoïciens s’entendent. Sénèque
présente ainsi non tant ce qui doit être qu’une différence de conception
concernant ce qui doit être.
Je note aussi que l’ami, même s’il est présenté en premier dans l’énumération
de ce que le sage veut, n’est pas jugé moins important que le voisin ou le
camarade (contubernalis désigne souvent celui qui partage le même
sort, qu’il s’agisse de soldats ou même d’esclaves). Je n’exclus pas cependant
qu’amicus, vicinus et contubernalis qualifient la
même personne.
2. « Vide quam sit se contentus : aliquando sui parte contentus est. Si illi manum aut morbus ou hostis exciderit, si quis oculum vel oculos excusserit, reliquiae illi suae satisfacient, et erit inminuto corpore et amputato tam laetus quam (in) integro fuit : sed quae, si desunt, non desiderat, non deesse mavult. »
" Vois comme il se contente de soi : il arrive qu’il se contente d’une partie de soi. Si une maladie ou un ennemi lui enlève une main, si quelqu’un lui arrache un œil ou les deux yeux, ce qui lui reste le satisfera et, le corps diminué et amputé, il sera aussi joyeux que lorsqu’il était entier ; mais les choses qu’il ne regrette pas si elles manquent, il préfère qu’elles ne manquent pas."
La suite le confirmera : un de mes organes ou un de mes membres est à
moi, ce que mon ami est à moi. D’un côté, comme la main ou l’œil, l’ami
multiplie les capacités – sans ami il y a des choses impossibles à faire
- ; de l’autre le contentement de soi n’est pas proportionnel aux
capacités dont on dispose : moins de capacités n’implique pas moins de
contentement, moins d’indépendance.
Les anciens Stoïciens classaient les avantages corporels parmi les
indifférents : avoir une main n’est pas plus un mal qu’avoir deux mains
n’est un bien. Ce qui est un bien, c’est l'usage vertueux de ses mains. Aussi
ce court passage incline-t-il à voir l’ami comme un indifférent.
Il n’en reste pas moins que naturellement tout homme préfère avoir un ami comme
il préfère avoir ses deux mains. L’ami a donc à la fois le statut d’
« indifférent » - en tant que ne pas l’avoir ne prive pas du bien –
et de « préférable » - en tant que, toutes choses égales par
ailleurs, avoir un ami augmente, développe, maximise mes capacités.