Montaigne a toujours placé en tête de ses Essais un texte intitulé Par divers moyens on arrive à pareille fin. Pierre Villey l'interprète comme un signe de l'attachement de Montaigne à la thèse de l'inconstance humaine. En effet, dans ce premier essai, l'auteur, s'appuyant exclusivement sur des situations militaires, relève que la clémence du vainqueur peut être autant causée par les supplications du vaincu que par son inflexible résistance.
Gardant de Villey l'idée que ce premier essai, par sa place exceptionnelle, contient des idées que Montaigne a particulièrement à coeur de transmettre, je veux relever ce qu'il y dit de lui. Certes Montaigne a commencé d'écrire ce texte à une époque (vers 1572) où il n'avait pas comme but de se décrire, ce qui explique que les quelques lignes que je vais commenter n'apparaissent pas avant l'édition de 1588.
Le texte en jeu est fort court :

" L'un et l'autre de ces deux moyens m'emporterait aysement. Car j'ai une merveilleuse lascheté vers la misericorde et la mansuetude. Tant y a qu' à mon advis, je serois pour me rendre plus naturellement à la compassion, qu'à l'estimation : si est la pitié passion vitieuse aux Stoïques : ils veulent qu'on secoure les affligez, mais non pas qu'on flechisse et compatisse avec eux."

Montaigne vient de dépeindre trois guerriers, Edouard, prince de Galles, Scanderberch, prince de l' Épire et l'Empereur Conrad III, qui ont eu comme point commun de devenir clément face à la résistance de l'adversaire (Montaigne a pris soin d'exclure que leurs conduites pourraient tout aussi bien s'expliquer par la peur).
Dans un premier temps, Montaigne identifie en lui une constance et une inconstance.
Une constance : il est porté à la clémence (ne pas commettre ici l'erreur de donner à "lascheté" son sens moderne, le mot signifiant alors propension, penchant).
Une inconstance : la clémence est causée en lui autant par la compassion que par l'admiration. Cependant Montaigne dit ensuite clairement qu'il est plus incité à la clémence par la pitié que par "l'estimation", l'estime du courage, de la valeur d'autrui. Ce qui revient à ne pas correspondre aux normes des Stoïciens ( qui, comme il a lu dans le De clementia de Sénèque, identifie la compassion à une passion incompatible avec la sagesse ).
On dira qu'il n'exclut pas d' être identique dans certaines situations aux personnages historiques qu'il a mentionnés. Certes mais le plus souvent, il est inclus dans l'ensemble le plus ordinaire, celui des hommes attendris par la plainte :

" La plus commune façon d'amollir les coeurs de ceux qu' on a offensez, lors qu'ayant la vengeance en main, ils nous tiennent à leur merci, c'est de les esmouvoir par submission à commiseration et à pitié."

Dans le paragraphe qui suit ce cours auto-portrait, il explicite clairement les caractéristiques de l'ensemble dans lequel il se place implicitement et qui le sépare généralement des âmes plus "généreuses" :

" Il se peut dire, que de rompre son coeur à la commiseration, c'est l'effect de la facilité, débonnaireté, et mollesse, d'où il advient que les natures plus foibles, comme celles des femmes, des enfans, et du vulgaire y sont plus subjettes ; mais ayant eu à desdaing les larmes et les prières, de se rendre à la seule reverence de la sainte image de la vertu, que c'est l'effect d'une ame forte et imployable, ayant en affection et en honneur une vigueur masle et obstinée."

Cependant, en prenant l'exemple du peuple thébain, il va souligner qu'on trouve aussi quelquefois dans le vulgaire un comportement du même type que celui qu'il attribue à une certaine élite guerrière :

" Toutesfois és ames moins genereuses, l'estonnement et l'admiration peuvent faire naistre un pareil effect. Tesmoin le peuple Thebain : lequel ayant mis en outre le temps qui leur avoit esté prescrit et preordonné, absolut à toutes peines Pelopidas, qui plioit sous le faix de telles objections, et n'employoit à se garantir que requestes et supplications ; et, au contraire, Epaminondas, qui vint à raconter magnifiquement les choses par luy faites, et à les reprocher au peuple, d'une façon fière et arrogante, il n'eut pas le coeur de prendre seulement les balotes en main ; et se departit l'assemblée, louant grandement la hautesse du courage de ce personnage."

Aussi inconstant que lui, Montaigne est donc à l'image du peuple thébain.
Mais, en mettant en relief ce à quoi il est toujours porté (la clémence) et ce pourquoi il y est généralement porté (la compassion), Montaigne souligne autant sa constance - celle de son tempérament- que son inconstance.
D'ailleurs l'ensemble de l'essai fait ressortir le plus souvent dans chaque personne examinée le poids du naturel ; ainsi l'absence d'uniformité des hommes (" c'est un subject merveilleusement vain, divers, et ondoyant, que l'homme. Il est malaisé d'y fonder jugement constant et uniforme ") est justifiée plus par des différences inter-humaines qu'intra-humaines (à l'exception de Montaigne lui-même, du peuple thébain et d'Alexandre le Grand, "le plus hardy des hommes et si gratieux aux vaincus" qui pourtant, contre toute attente, s'acharne à Gaza sur Betis, son ennemi vaincu (les dernières lignes de l'essai sont d'ailleurs consacrées à une tentative - infructueuse - d'interprétation du cas Alexandre)

S'étant présenté comme un de plus dans l'ensemble des gens banals, Montaigne a donc commencé d'accomplir ici son programme, tel qu'il le donne à lire dans l'Avis au lecteur :

" Je veux qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c'est moy que je peins. Mes defauts s'y liront au vif, et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l'a permis."

Certes maints lecteurs ont dû être surpris, après une telle mise au point, de lire un premier essai dans lequel Montaigne ne parle pour ainsi dire pas de lui. Mais on peut interpréter cette entrée en scène discrète dans son propre livre comme une manière de montrer manifestement, tout en la disant discrètement, son peu d'importance.

  • Sur cet essai, on lira les pages que lui consacre Hugo Friedrich dans son Montaigne (1949) (p. 158 à 160, p.163 Tel Gallimard). Jean Starobinski dans son très bel ouvrage Montaigne en mouvement (1982) ne s'y rapporte que dans quelques lignes (p.15 Bilbliothèque des idées NRF Gallimard) et on peut s'interroger sur l'exactitude de son interprétation quand il écrit qu' " à examiner l'histoire humaine, Montaigne constate que les effets de la sincérité et de la feinte sont imprévisibles." ; en effet Montaigne n'y oppose jamais sincérité à feinte mais imploration à résistance. Bernard Sève dans Montaigne. Des règles pour l'esprit (PUF 2007) juge que cet essai fait partie des "petits essais" qui "semblent, de prime abord, ne pas dépasser l'anecdotique et la plus courte sagesse" et que "pourtant, on peut aussi (...) lire, de façon plus ambitieuse ou plus rigoureuse, comme pièces d'un dossier "de l'irrégularité des expériences" (p.127). À la fin de son ouvrage, Bernard Sève ajoute : " Le premier chapitre du livre I s'intitule "Par divers moyens on arrive à pareille fin". Ce titre, remarquable par sa place et par sa structure, est plus intéressant que le contenu de ce bref chapitre. Sa structure est celle d'une thèse ; thèse que l'on peut rapprocher du titre "Divers évènements de même conseil" (I, 24), presque symétrique à " Par divers moyens on arrive à pareille fin" : ici, plusieurs moyens pour la même fin, là, plusieurs fins (ou plutôt plusieurs effets) pour le même moyen. Dans les deux cas, ce moyen n'est plus moyen pour cette fin, la solidarité de la fin et du moyen est brisée. Ce qui est ici attaqué, c'est le calcul rationnel des moyens, la Zweckrationalität, ou rationalité instrumentale, pour parler le langage de Max Weber. Risquons un anachronisme : aux théories du choix rationnel, Montaigne va opposer la puissance de l'imprévisible Fortune, ou de ce qu' il appelle, d'un mot qui est presque chez lui un concept, le fortuit. La puissance du fortuit est toujours plus forte que la puissance du calcul, les Essais le répètent inlassablement." (p.339-340). Je ne sais pas si c'est attaquer la valeur de la rationalité instrumentale que de mettre en évidence que divers moyens ont le même effet. Je serais plutôt porté à penser que c'est enrichir la rationalité en question et lui donner une meilleure prise sur la réalité. Ce qui serait la mettre en doute, ce serait soutenir que les moyens ne déterminent pas les effets, mais que les derniers suivent les premiers de manière aléatoire.