Montaigne : analyse de défaillances.
Par Philalèthe le jeudi 29 avril 2010, 17:09 - Montaigne - Lien permanent
Les divers cas présentés par Montaigne dans le deuxième essai du Livre I ont
comme fin d’illustrer « l’imbécilité humaine » (entendez par là la
faiblesse humaine).
C’est le dernier cas qui retiendra davantage mon attention.
Mais d’abord je voudrais relever les différentes manifestations de faiblesse
que ces cas (au nombre de 9) présentent.
On se rappellera que tous les cas ont une cause identique : l’excès
d’émotion, que celle-ci soit produite par un deuil, un attachement amoureux,
une excellente surprise ou, dans le dernier cas qui m’intéressera
particulièrement, une situation honteuse.
Trois cas représentent l’extrême douleur : il s’agit de Psammenite,
antique roi d’Égypte, du duc Charles de Guise, un de ses contemporains, et d’un
certain « Raïsciac, capitaine Allemand » dont Montaigne a lu
l’histoire dans les Historiae sui temporis ab anno 1494 ad annum
1547 de Paolo Giovo.
Commençons par le premier et le dernier qui se ressemblent par leur mutisme
montré dans une situation qui normalement devrait les bouleverser :
Psammenite, vaincu par Cambyse, « se tint coy sans mot dire, les yeux
fichez en terre » en voyant d'abord sa fille transformée en servante puis
son fils conduit à la mort.
Raïsciac, reconnaissant tardivement son fils dans le cadavre d’un chevalier
dont tous avaient loué le courage, « se tint sans espandre ni voys ny
pleurs, debout sur ses pieds, ses yeux immobiles, le regardant fixement
».
Cependant la fin des deux histoires diffère radicalement car si Raïsciac en
tombe raide mort, Psammenite manifeste son chagrin bientôt après en voyant mené
aussi à la mort un de ses familiers.
Attention ! On ne doit pas interpréter l’immobilité de Raïsciac comme une
preuve de la maîtrise qu’il avait de lui, vu que tout l’essai est destiné à
souligner la faiblesse humaine. Les lignes qui précèdent la présentation du cas
Raïsciac soulignent que si la douleur ne se manifeste pas, ce n’est pas parce
qu’elle est réprimée mais parce qu’elle est inexprimable par une
conduite :
« De vray, l’effort d’un desplaisir, pour estre extreme, doit estonner toute l’ame, et lui empescher la liberté de ses actions : comme il nous advient à la chaude alarme d’une bien mauvaise nouvelle, de nous sentir saisis, transis, et comme perclus de tous mouvements, de façon que l’ame se relaschant apres aux larmes et aux plaintes, semble se desprendre, se demesler et se mettre plus au large, et à son aise. »
Tout autant Psammenite est une victime. Certes il ne va pas en mourir et va d’ailleurs exprimer toute sa douleur, peu après, à l’occasion de la mort d’un de ses familiers. Mais c’est clairement impropre de voir en lui un homme qui se contrôle. En effet il est dominé par une passion inexprimable :
« Cambises s’enquerant à Psammenitus, pourquoy ne s’estant esmeu au malheur de son fils et de sa fille, il portoit si impatiemment celuy d’un de ses amis : C’est, respondit-il, que ce seul dernier desplaisir se peut signifier par larmes, les deux premiers surpassans de bien loin tout moyen de se pouvoir exprimer. »
Le troisième cas permet de comprendre que toute douleur inexprimée n’est pas inexprimable. C’est aussi l’occasion de découvrir une autre forme de la faiblesse humaine. Il s’agit donc du duc Charles de Guise qui, apprenant la mort de son frère aîné, puis peu après celle d’un frère plus jeune, soutient « ces deux charges d’une constance exemplaire » mais s’effondre quelques jours après quand c’est au tour d’ « un de ses gens » de décéder. On peut désormais qualifier cette dernière manifestation de mutisme par répression. Certes les mauvaises langues avaient dit que les précédents décès de ses deux frères ne l’avaient pas touché (on aurait eu alors, si c'était vrai, quelque chose d'ordinaire, le mutisme par indifférence) mais Montaigne donne une autre explication, qui met alors en évidence, sous une forme certes limitée, la maîtrise de soi :
« Mais à la vérité ce fut, qu’estant d’ailleurs plein et comblé de tristesse, la moindre sur-charge brisa les barrieres de la patience. »
« Constance exemplaire », « patience », pas de doute : on n’est plus dans le registre de l’affectivité pathologique mais dans celui de la rationalité, une raison bien sûr assez faible pour succomber à une addition de douleur mais aussi assez puissante pour maintenir la retenue en-deça d’un certain seuil.
Concernant l’amour, Montaigne ne personnalise pas sa leçon (sauf à garder en mémoire l'addition supprimée) ; en revanche il ne manque pas d’exemples pour illustrer la faiblesse de l’homme face à la bonne surprise. C’est alors le plaisir, « l’aise », dit Montaigne, qui tue, et les cas défilent :
« la femme Romaine, qui mourut surprise d’aise de voir son fils revenu de la route de Cannes, Sophocles et Denis le Tyran, qui trespasserent d’aise, et Talva qui mourut en Corsegue, lisant les nouvelles des honneurs que le Senat de Rome luy avait decernez. »
Pour clore la liste des morts de plaisir, Montaigne met en relief la fin, entre nous bien peu chrétienne, d’un pontife :
« Nous tenons en nostre siècle que le Pape Leon dixiesme, ayant esté adverty de la prinse de Milan, qu’il avoit extremement souhaitée, entra en tel excez de joye, que la fievre l’en print et en mourut. »
Pas de doute, comme la Mort dans une danse macabre, la Défaillance unit tous les êtres humains, sexes, fonctions, pays et temps confondus. Reste que terminer l'énumération par un pape n’a pas été jugé suffisant par Montaigne :
« Et pour un plus notable tesmoignage de l’imbécillité humaine, il a été remarqué par les anciens que Diodorus le Dialecticien mourut sur le champ, espris d’une extreme passion de honte, pour en son eschole et en public ne se pouvoir desvelopper d’un argument qu’on luy avoit faict. »
J’ai déjà commenté ici cette mort de Diodore, rapporté par Diogène Laërce. Pierre Villey nous apprend que Montaigne reprend ici la version qu’en donne Pline l’Ancien dans ses Histoires naturelles. Cet auteur rapporte en effet plusieurs cas de mort subite (mors repentina) qu’il qualifie d’ailleurs de « summa vitae felicitas », « le plus grand bonheur de la vie » :
« Pudore Diodorus sapientiae dialecticae professor, lusoria quaestione non protinus ab interrogatione Stilponis dissoluta »
Je traduis : « Diodore, professeur de science dialectique, est
mort de honte à cause d’un problème posé par Stilpon et qu’il ne pouvait pas
résoudre immédiatement »
On notera que la version qu’en donne Laërce ne convenait pas à Montaigne
puisque le compilateur fait mourir Diodore de suicide après avoir écrit un
texte apportant une solution au dit problème.
Cette mention de Diodore est dans les Essais la première
référence irrévérencieuse à la philosophie.
Mais est-elle vraiment irrévérencieuse ? En tout cas, ce n’est pas Stilpon
et son insensiblité légendaire que Montaigne choisit de mettre en avant, mais
bien plutôt une victime philosophe de la philosophie. C’est vrai que Montaigne
mettra quand même en vedette Stilpon à quatre reprises dans les
Essais.