Freud, rationaliste ou chauvin épistémique ?
Par Philalèthe le jeudi 2 septembre 2010, 16:01 - Digressions - Lien permanent
Voici un texte archi-connu écrit par Freud dans L'avenir d'une illusion en 1927 :
" Les doctrines religieuses sont soustraites aux exigences de la raison ; elles sont au-dessus de la raison. Il faut sentir intérieurement leur vérité ; point n'est nécessaire de la comprendre. Seulement ce credo n'est intéressant qu'à titre de confession individuelle ; en tant que décret, il ne lie personne. Puis-je être contraint de croire à toutes les absurdités ? Et si tel n'est pas le cas, pourquoi justement à celle-ci ? Il n'est pas d'instance au-dessus de la raison. Si la vérité des doctrines religieuses dépend d'un événement intérieur qui témoigne de cette vérité, que faire de tous les hommes à qui ce rare événement n'arrive pas ? On peut réclamer de tous les hommes qu'ils se servent du don qu'ils possèdent, de la raison, mais on ne peut établir pour tous une obligation fondée sur un facteur qui n'existe que chez un très petit nombre d'entre eux. En quoi cela peut-il importer aux autres que vous ayez, au cours d'une extase qui s'est emparée de tout votre être, acquis l'inébranlable conviction de de la vérité réelle des doctrines religieuses ? "
Voici maintenant un texte moins connu du philosophe William P. Alston tiré d'un article "Perceiving God" (Percevoir Dieu) publié en 1986 dans The journal of philosophy et traduit par Roger Pouivet dans Philosophie de la religion. Approches contemporaines Vrin 2010 :
" Pourquoi devrions-nous supposer qu'un accès cognitif dont jouit seulement une partie de la population est moins probablement fiable qu'un autre, universellement distribué sur toute la population ? Pourquoi devrions-nous supposer qu'une source comportant des croyances moins détaillées et moins facilement intelligibles est plus suspecte qu'une autre plus détaillée ? A priori, il semble tout aussi vraisemblable que certains aspects de la réalité ne soient accessibles qu'aux personnes qui satisfont certaines conditions, des conditions qui ne sont pas satisfaites par tous les êtres humains, et que cependant d'autres aspects soient également accessibles à tous. A priori, il semble aussi vraisemblable que certains aspects de la réalité ne puissent être appréhendés par des êtres humains que de façon fragmentaire et opaque, et que d'autres puissent l'être de façon presque complète et claire. Pourquoi l'une des prétentions cognitives devrait-elle être considérée avec plus de suspicion que l'autre ? J'accorde que la distribution hasardeuse de ER (expérience religieuse) appelle une explication, tout comme les caractéristiques peu satisfaisantes épistémiquement de ce qu'elle nous apprend. Mais la distribution universelle et la richesse cognitive de PS (perception sensible) appelle également une explication. Dans les deux cas, des explications sont disponibles, puisque, dans un cas comme dans l'autre, ce qui vient des pratiques est utilisé comme explication. Pour ER, la distribution limitée peut être expliquée par le fait que de nombreuses personnes ne sont pas préparées à réunir les conditions morales et existentielles que Dieu a établies pour qu'on prenne conscience de Lui. Et les caractéristique cognitivement insatisfaisantes de ce qui vient de ces croyances s'explique par le fait que que Dieu excède nos pouvoirs cognitifs." (pp. 367-368)
À la lumière de ce texte, Freud peut être accusé de " chauvinisme épistémique - quand on juge de formes de vie étrangères selon leur conformité à une situation familière - une manière de procéder qu'il convient de déplorer aussi bien dans la sphère épistémique que dans la sphère politique." (ibid. p.372)
Commentaires
Freud ne considère pas l'extase dont il parle comme un "accès cognitif". D'ailleurs je trouve le raccourci assez infondé.
Si l'expérience religieuse est l'ouverture à une nouvelle source de connaissance dans le sens où elle ouvre à de nouvelles interprétations, elle n'est pas une "capacité", et encore moins cognitive.
Ou alors il faut classer les "vraies" ER des "fausses", en expliquant que ceux qui en ont vécues mais qui ont apostasié leur foi ont cru accéder à l'extase, ou se sont trompés. Mais dans ceux qui croient, combien se sont trompées ? Quel critère objectif permet-il de qualifier une ER de vraie ou de fausse ?
On peut constater objectivement (eg. scientifiquement) un "sixième sens" chez certains malgré que tous n'en soient pas pourvu. On peut même l'expliquer.
Par contre on ne peut le faire d'une ER, probablement par ce que c'est avant tout une disposition intellectuelle et émotionelle. Cela étant dit sans dénigrer son importance. Quelle autre expérience personnelle peut-elle prétendre à une telle intensité ?
1) C'est clair que Freud ne considère pas l'extase comme un accès cognitif. C'est parce qu'ils s'opposaient que j'ai présenté ces deux textes.
2) Concernant la distinction entre les vraies et les fausses ER, le texte suivant, tiré du même article, est éclairant
" Si nous prenons une communauté religieuse particulière, avec une base commune suffisante, doctrinale et cultuelle, alors un système contradictoire plus ou moins défini s'établira. Plus concrètement, pensons à la communauté chrétienne en général. (J'utiliserai maintenant l'expression "ER" pour la pratique de former des croyances- M en cours dans cette communauté - Alston plus haut a appelé croyances-M "celles qui concernent la façon dont Dieu est à un moment donné relié à un sujet ("M" pour manifestation) - Dans la communauté chrétienne en général, un ensemble de doctrines s'est développé au sujet de la nature de Dieu, de ses Intentions et de Ses interactions avec l'humanité, y compris la façon dont Il nous apparaît. Si une croyance-M contredit ce système, c'est une raison de la juger fausse. Il y a de plus une histoire longue et multiple de nos rencontres avec Dieu; on la trouve aussi bien dans des écrits que dans la transmission orale. Cela fournit des bases pour tenir certaines expériences particulières comme vraisemblablement véridiques, à des degrés fivers, étant données les conditions, psychologiques ou autres, dans lesquelles elles surviennent, le caractère de la personne qui a l'expérience et ce qu'il en résulte dans sa vie, Une pratique doxastique religieuse socialement établie, comme l'est "ER", donne des ressources pour vérifier l'acceptabilité d'une croyance-M particulière." (p.369-370)
3) " On peut constater objectivement (eg. scientifiquement) un "sixième sens" chez certains malgré que tous n'en soient pas pourvu. On peut même l'expliquer. " ???
Pour appuyer le point 2, ces lignes de John Greco sont très claires :
" Par exemple, si un individu croit que Dieu lui demande de tuer ceux qui ne sont pas chrétiens, la tradition de l' Église joue un rôle important pour expliquer pourquoi cette croyance n'est pas raisonnable." (ibidem p.346)
Sur le point de l'ER la suite du texte confirme finalement qu'il n'y a pas de critère absolu mais uniquement relatif à un contexte culturel pour juger de sa vérité ou de sa fausseté. Ainsi il ne pourrait y avoir de vérité en religion, seulement une multiplicité de croyances justifiées par elle même.
Je suis étonné de voir ces raisonnements circulaires perdurer. Sans compter la discalification de l'argument de Freud qui fait pourtant montre pour une fois d'un souci épistémologique rigoureux.
Pour mon exemple du 6e sens ça n'est peut être pas le plus clair. Pour faire court, si on découvre une mutation chez certains, cela ne veut pas dire que ses observateurs ne penvent pas en donner une définition.
Je parle d'Alston bien sur, en décriant l'argumentaire.
1) Si on défend une conception absolutiste de la vérité - mais il y en a bien d'autres -, vous avez raison.
2) Un raisonnement circulaire est un raisonnement qui affirme dans ses prémisses ce qu'il prétend conclure. C'est un défaut. Mais il ne faut pas confondre avec un raisonnement qui se fait à partir de croyances qu'il ne justifie pas. Par exemple, c'était le cas des raisonnements de Saint- Anselme de Canterbury qui raisonnait afin de prouver rationnellement l'existence de Dieu à une communauté de moines qui y croyait déjà (qui avait la foi en Dieu). On peut raisonnablement douter de la capacité à raisonner sans un arrière-plan de croyances qui précèdent et fondent les raisonnements justificateurs. C'est un des enseignements qu'on tire de la lecture de De la certitude de Wittgenstein. Quant à l'argument de Freud, il n'est recevable que sur la base de la prémisse que seule la raison donne accès à la vérité, ce qui ne peut pas être justifié par le raisonnement sans tomber dans un cercle vicieux, comme l'a expliqué Karl Popper.
3) Je ne vois pas la relation entre 6ème sens et mutation. Et d'abord de quelle mutation parlez-vous ? Génétique ? Sociale ? Autre ?
Une religion comme le christianisme est fondamentalement universaliste. Si j'emploie une telle conception de la vérité, c'est précisément parce que la révélation que Dieu existe est une vérité de cette portée.
"Dieu existe" est une connaissance justifiée par la croyance de certains, et Saint Anselme serait bien en peine d'en faire celle de tous.
Wittgenstein et Popper ne me contrediraient pas, ils auraient plutôt tendance considérer que si de l'excès de formalisme ne découle qu'une scolastique stérile, user de la raison sans lois générales est une source d'ignorance...
De manière générale ce qui me gène dans le texte d'Alston, ce n'est pas tant la querelle épistémique que la manie de certains penseurs chrétiens de considérer les athées comme des handicapés intellectuels. C'est un tic qui ne peut pousser qu'à l'agacement et à faire chuter les conversions dans les rangs des agnostiques les plus influençables !
Un sain esprit de triomphe serait suffisant pour clamer sa fierté. Il ne faut pas confondre amour de Dieu et mépris des athées.
(Pour revenir brièvement sur la mutation, je la suppose génétique, mais pourquoi pas psychologique; simplement ce que je cherche à mettre en défaut c'est cette idée que "l'ER" est une capacité)
1) C'est clair que ni Wittgenstein ni Popper ne légitiment le raisonnement à des fins de clarification des questions religieuses. Pour dire vite, un wittgensteinien identifie les croyances religieuses à des croyances en mesure d'aider à s'orienter dans la vie et non à des connaissances qu'on pourrait justifier par le raisonnement ou par autre chose. Quant au poppérien, il accusera les croyances religieuses d'être des énoncés qui sont irréfutables (infalsifiables), ce qui les distingue des croyances scientifiques qui sont réfutables, l'énoncé vrai étant celui qui est en mesure de résister aux tests qui pourraient le réfuter.
2) Qu'un philosophe raisonne en vue de clarifier des problèmes religieux n'implique pas qu'il pense que les athées ne raisonnent pas ! En plus dire que certaines personnes peuvent avoir un accès cognitif que d'autres n'ont pas ne veut pas dire que l'on est méprisant. Sinon de simplement dire qu'il existe des gens qui ont par exemple l'oreille dure reviendrait à les mépriser.
3) Une ER n'est pas une capacité mais pour avoir une expérience, quelle qu'elle soit, il faut la capacité de l'avoir ! Quant aux capacités, elles peuvent en effet être causées par des mutations sélectivement avantageuses.