Des Sophistes à Sartre en passant par le national-socialisme : l'histoire du vitalisme selon Julien Benda.
Par Philalèthe le lundi 25 octobre 2010, 22:12 - Benda Julien - Lien permanent
Dans Pour et contre l'existentialisme (1948), Julien Benda est contre l'existentialisme. Il en fait la genèse en ces termes :
" Quels sont, dans l'histoire de la philosophie, les ancêtres de cette
position ?
On peut admettre que les premiers croisés de la vie contre la pensée - les
premiers "pragmatistes - ont été les Sophistes, lorsqu'ils se faisaient
signifier par Socrate qu' avec leur poursuite de la domination par tous les
moyens - leur "volonté de puissance" dirait-on de nos jours - ils enseignaient
le primat de la sensation - du "se sentir", pour parler avec Saint-Simon -
cependant que leur agent de publicité, Aristophane, appelait les exercices de
pensée désintéressée, auxquels se livrait leur adversaire, des "nuées"
(note : mot repris il y a cinquante ans par les pragmatistes d' Action
française contre d'autres idéalistes). Cet assaut de la vie contre la
pensée, lancé par les compagnons de Calliclès, continue d'être mené, bien
qu'avec moins d'éclat, par ceux qu'on a appelés, non sans quelque arbitraire,
les Socratiques ; par les Mégariques, qui repoussent tout ce qui est
concept, jugement, prétention scientifique, au nom d'une attitude purement
pratique ; par les Cyrénaïques, qui ne veulent savoir que le plaisir ou la
peine perçus immédiatement, hors de tout concomitant intellectuel, sentis comme
"mouvement facile" ou "mouvement rude" ; surtout par les Cyniques, avec en
plus, comme chez les Sophistes, l'exaltation de la domination, à quoi s'ajoute
- trait qui apparaît avec eux et sera repris par maint pragmatisme moderne,
éminemment par les existentialistes - l'affirmation que le rejet de tout
dictat, soit de l'intelligence, soit de la morale, constitue la vraie liberté.
On croit entendre une farouche Sartrien quand on les voit soutenir que "la
vertu est dans les actes, qu'elle n'a que faire des discours" et d' adopter
comme modèle Hercule, "type de la volonté indéfectible et de l'entière liberté"
(note : même mépris du discours au nom de l'acte chez Pyrrhon. Cf. Emile
Bréhier, Histoire de la philosophie, t. I, 2ème partie, pp. 263-283).
On peut dire qu'avec ces écoles la protestation de la vie contre la pensée
disparaît, du moins de la philosophie qui occupe la scène, et que celle-ci,
sous l'empire désormais unique du vainqueur des Sophistes et de ses deux grand
disciples, ne va plus donner le spectacle pendant vingt siècles que de la
valorisation de la pensée par opposition à la vie, éminemment à la vie
pratique".
Julien Benda présente alors les philosophes qui ont mis la pensée au-dessus de la vie : Socrate, Platon, Aristote, Sénèque, Plotin, Saint-Augustin, les Scolastiques, Descartes, Pascal, Spinoza, Kant. Puis il reprend :
" La révolte de la vie contre la pensée reparaît au jour, encore que peu puissante, au XVIIe siècle, avec une école anticartésienne qui nie que la pensée soit le signe de la vie et proteste (Gassendi) que le chien est parfaitement fondé à s'écrier : "J'aboie donc je suis". Elle éclate, mais triomphante cette fois, et s'emparant de la scène philosophique, dont elle va chasser presque entièrement l'ennemi, avec les esthéticiens allemands de la fin du XVIIIème, les Lessing, les Schlegel, les Herder, les Humboldt, et leur anathème sur le caractère intellectuel de la littérature française (note : déjà en Allemagne, terre apparemment d'élection pour ce genre de philosophie, avec la théologie de maître Eckart et son exaltation des régions de l'âme actives et inintellectuelles ; avec le luthéranisme et sa religion de la "vie" contre l'ascétisme catholique) ; avec leurs héritiers, les Fichte, les Schelling, les Görres et leur haro sur le rationalisme de la Révolution ; on peut dire avec le romantisme français, qui veut être la vie, non une idée de la vie, qu' était le classicisme ; avec le bergsonisme et son apologie de la "durée", pure "poussée vitale", purgée des moeurs de la pensée, en tant que celle-ci est une chaîne de concepts, notamment sur la vie. Elle se poursuit, accompagnée d'un cri de guerre formel contre tout frein, intellectuel et moral, à l'expansion du moi, individuel ou collectif, dans la Volonté de puissance de Nietzsche, l 'Unique et sa Propriété de Stirner, le dynamisme illimité du national-socialisme auxquels on peut s'adjoindre, compte tenu du peu de truculence inhérent au tempérament latin, les sorties du premier Barrès, puis d'André Gide, , contre toute contrainte sociale. Elle s'affirme aujourd'hui dans l'existentialisme. Telle nous semble la tradition dont relève - nous ne disons pas se réclame - la philosophie présentement en vogue."
À supposer qu'on prenne cette hardie mise en perspective comme cadre indiscutable, on voit bien de quel côté il faudrait ranger la philosophie analytique. Remarque : qui aurait l'idée aujourd'hui d'inclure le nazisme dans une histoire de la philosophie ?
Commentaires
A noter que Onfray fait presque exactement la même classification à la hache, à une exception près bien sûr, le nazisme, qu'il range lui dans la case "primat de la pensée sur la vie" (aussi incroyable que cela puisse paraître).
Pour ce qui est de l'histoire de la philosophie et de l'affiliation péremptoire d'une pensée au nazisme (reductio ad hitlerum), monsieur est en effet plus que spécialiste. Il est cependant loin d'être le seul, c'est devenu un argument systématique chez nos intellectuels médiatiques, gens aussi avides de polémique qu'avares de pensée. Je pense notamment à la cocasse affaire Freud, quand Onfray soutenait que le freudisme était un proto-nazisme et que les sectateurs de Freud lui rétorquaient que c'était l'anti-freudisme qui était un post-nazisme et ainsi de suite, ad libitum. Et ce sans parler de Faye et du tombereau de bêtise qui a été déversé sur Heidegger...
Il me semble donc, malheureusement, que ces usages, ces manipulations et ce battage incessant autour du nazisme retire au concept toute lisibilité. Il est maintenant bien trop bruyant, grossier et pétaradant pour être envisagé avec la sérénité qu'exige l'histoire de la philosophie. Plus tard, sans doute.
Merci pour le rapprochement. Il ne me conduit pas cependant à hisser Onfray au niveau de Benda ou à rabaisser Benda au niveau d' Onfray.
J'ai en effet comme vous noté que les occasions de donner des points Godwin ne manquent pas.
Concernant l'histoire de la philosophie, je vous rappelle que François Chatelet, Olivier Duhamel et Evelyne Pisier ont inclus Mein Kampf dans leur Dictionnaire des oeuvres politiques paru au PUF en 1986. C'est vrai qu'ils le présentaient comme une des deux limites de la sélection : "le livre intellectuellement nul qui ne figure ici qu'au regard du rôle historique de son auteur", l'autre limite étant Platon (intellectualité majeure, efficace nulle). Hitler se trouve donc après Herzl (ironie des classements alphabétiques) et avant Hobbes et c'est Élisabeth de Fontenay qui lui a consacré une très longue étude. Le choix de cet auteur pour traiter ce livre a mis indiscutablement le choix de placer Hitler dans cet ensemble au-dessus de toute suspicion.
Je reviens sur votre référence à la reductio ad Hitlerum : à mes yeux c'est clair que Benda ne la pratique pas ; ce qui est étonnant au contraire, c'est que le national-socialisme est hissé par lui et sans aucun doute au rang des philosophies. Il y a donc sur ce point une différence majeure entre Onfray qui mérite un point Godwin et Benda qui, même à titre posthume, n'en mérite aucun.
Oui, bien entendu, et loin de moi l'idée de les mettre sur un pied d'égalité.
En un sens, je comprends mieux une entrée 'Hitler' ou 'nazisme' dans une histoire des idées politiques. Toute philosophie politique est certes tributaire, si ce n'est d'une métaphysique, du moins d'une vision générale du monde. Peut on pour autant parler de 'philosophie nazie' ? Partant, peut on inclure le nazisme dans une 'histoire de la philosophie' ?
Il ne me semble pas, ou alors pas sans que l'auteur comble de lui-même les lacunes immenses dans le corpus philosophique nazi. Ce qui induit tout de même un risque de reconstruction et de distorsion très grand... Il faudrait voir ce qu'a fait E. de Fontenay mais, vraiment, l'exercice me paraît plus que difficile.
Spontanément je suis porté à inclure le nazisme dans les idéologies (à la différence du marxisme que je classe dans les philosophies). Marx, philosophe de formation, a écrit une oeuvre philosophique. Qui attribuerait à Hitler le titre de philosophe ? Même pas les néo-nazis sans doute qui en feraient plutôt un génie politique. Certes d'une philosophie peut naître une idéologie. Mais l'inverse est-il possible ? Vous évoquez la construction d'une philosophie à partir d' éléments légués par le nazisme mais peut-on construire une philosophie à partir d'éléments idéologiques ? Sans être cartésien et faire l'apologie de la table rase, il semble qu'une philosophie est assez homogène du point de vue de ses éléments.
En tout cas, ce n'est pas ce qu' a fait Élisabeth de Fontenay. Jugez plutôt :
" Ceci est-il un livre ? Telle est la question qui de nouveau s'impose. Le style ? Du très mauvais allemand, malgré les nombreuses corrections apportées au cours des rééditions. Le ton ? Oratoire, celui d'un tribun incontinent qui vaticine sur tous les sujets qui lui passent par la tête, d'un monomane agité, et non pas celui d'un écrivain ou d'un théoricien soucieux de construire des phrases et d'articuler des idées. Le genre mêle la diatribe, le récit, l'exposé doctrinal, le compte rendu de lecture, la prophétie : propos de café du commerce, dira-t-on si l'on ne craignait de compromette une pratique somme toute assez innocente avec ce protocole du crime. Au cours des 782 pages, on ne subit que redites et digressions, enchaînements chaotiques, fatras de lectures hétéroclites et mal assimilées, pathos d'une autobiographie qui prétend conférer sa légitimité à une "conception du monde" : Weltanschauung, c'est un mot dont Hitler se grise parce qu'il décore d'une aura philosophique ses brouillonnes et explosives synthèses." (p.331)
À vrai dire ce qui m'intéressait quand j'ai écrit le billet, ce n'était pas de savoir si le nazisme est une philosophie (j'ai répondu depuis longtemps à la question) mais pourquoi diable Benda le rationaliste l'inclut sans hésitation dans la liste des philosophies. Mais j'ai lu Benda il y a très longtemps et je devrais rafraîchir mes lectures...
Pascal Engel vient de publier un ouvrage sur Benda, l'avez-vous lu ?
Oui, c'est un excellent travail, que certains ont pris à tort pour un pamphlet (il est vrai que son objet, Benda, avait déjà été soumis à une telle réduction). Dans le prochain numéro de Klesis sera publiée une recension très originale de cet ouvrage.