Quel est le point de vue des philosophes analytiques sur la morale ?
Par Philalèthe le jeudi 17 février 2011, 18:03 - Ogien Ruwen - Lien permanent
Comme le texte qui suit le montre, à défaut d' identifier un seul point de vue, on peut plaider pour, du moins présenter positivement, l'un d'entre eux.
On divise généralement l’éthique en trois : la méta-éthique, l’éthique
normative, l’éthique appliquée. La méta-éthique analyse les façons de penser la
morale sans dire ce qu’il est bien ou mal de faire. L’éthique normative
détermine ce qu’on doit faire et ne pas faire. Quant à l’éthique appliquée,
elle traite de problèmes concrets, par exemple : que penser des mères
porteuses ? Faut-il interdire le clonage reproductif humain ? Le
mariage homosexuel est-il légitime ? L’usage et la vente de drogues
sont-ils immoraux ? La pornographie pervertit-elle la jeunesse ? La
prostitution est-elle un mal ? Doit-on condamner l’euthanasie ?
À ces trois manières d’aborder l’éthique, qu’apporte la philosophie analytique
?
Issue des travaux de Frege, Russell, Moore et Wittgenstein, pour ne
mentionner que les pères fondateurs nés avant 1900, la philosophie analytique
prend comme modèle de travail intellectuel l’équipe scientifique, ce qui met en
évidence un intérêt marqué pour des problèmes délimités, un espoir de faire
progresser la philosophie en contribuant à la solution, du moins à la
clarification, de ces problèmes, un souci de l’argumentation logiquement
impeccable. Moins attachée que la philosophie continentale à l’histoire de la
philosophie, portée même à discuter les grands auteurs, argument par argument,
à la lumière des connaissances du présent et assez audacieuse pour soutenir que
quelquefois ils se sont trompés, la philosophie analytique a une dimension
iconoclaste laissant ainsi espérer qu’elle est en mesure d’apporter un
renouveau à la réflexion morale.
Cependant, sur les questions morales comme sur d’autres, la philosophie
analytique ne parle pas plus d’une voix que la philosophie continentale. Il est
donc faux de croire que les philosophes analytiques auraient bâti une seule
méta-éthique, une seule éthique normative et seraient en même temps capables
d’apporter une réponse unique à chaque cas d’éthique appliquée. Même s’ils sont
unis par leur manière de philosopher, leur style, au niveau doctrinal, c’est le
pluralisme qui est un fait.
On va donner un aperçu sur une partie de cette pluralité à travers un
texte-culte, La philosophie morale moderne, écrit en 1958 par
la plus brillante élève de Wittgenstein et une des plus grandes philosophes
anglaises du 20ème siècle, Élisabeth Anscombe
(1919-2001).
Dans ce texte la philosophe s’oppose fortement à la morale conséquentialiste.
Selon cette éthique, un agent est moral s’il contribue par ses actions et leurs
conséquences à créer le plus de bien ou le moins de mal possible dans le monde.
Or, Anscombe voit dans cette doctrine la porte ouverte à des actions qui, au
nom du bien du plus grand nombre, sacrifieraient à dessein les intérêts, voire
les vies de quelques-uns.
Mais elle s’oppose aussi au déontologisme. En accord avec cette conception
(qu’illustre exemplairement la philosophie de Kant), un agent est moral si ses
actions sont faites par devoir, conformément à des principes universels et sans
prendre en compte les conséquences susceptibles de dériver des actions. Or,
Anscombe identifie le déontologisme à une conception mutilée, reliquat de la
morale judéo-chrétienne quand s’est effacée la croyance en Dieu sans que
disparaisse l’idée d’un devoir absolument impératif.
Dénonçant ainsi le déontologisme comme le conséquentialisme, pourtant
traditionnellement adversaires, la philosophe innove en ouvrant une voie, qui
va engendrer un troisième courant moral, l’éthique des vertus. Dans ce cadre,
un agent est moral si ses actions contribuent au développement de ce qui,
meilleur dans sa nature et dans celle des autres hommes, attend d’être
cultivé.
Moins hostile au déontologisme avec qui elle partage l’idée que les valeurs
morales sont absolues, Anscombe voit dans le conséquentialisme le mal moral
moderne, plaçant ses espoirs dans une éthique qui prend appui sur ce pour quoi
l’homme est fait.
Qu’en est-il 60 ans plus tard ? Le déontologisme et le conséquentialisme
ont-ils été éclipsés par l’éthique des vertus ? Si règne le pluralisme
doctrinal en philosophie analytique comme en philosophie continentale, on peut
deviner que ces trois philosophies – et bien d’autres ! – s’accommodent
des exigences de la méthode analytique. Mais le conséquentialisme, tant honni
d’ Élisabeth Anscombe pour la pente glissante sur laquelle il ouvrait, est-il
au moins devenu minoritaire ? Loin de là. Il semble plutôt justifié
d’affirmer que le conséquentialisme se porte bien. Mais est-il si
dangereux ? Pour ne pas rester dans le vague, on voudrait identifier cet
essor du conséquentialisme à une œuvre qui, en langue française, le représente
bien, celle du philosophe Ruwen Ogien.
Dans quelle perspective ce penseur aborde-t-il les problèmes d’éthique
appliquée mentionnés ci-dessus ?
Il note d’abord que l’esprit du déontologisme s’est simplifié et condensé sous
la forme d’une expression passe-partout, « la dignité humaine». Mais ce
qui est remarquable est que la référence à la dignité humaine est dans la
bouche par exemple autant de ceux qui s’opposent à l’euthanasie que de ceux qui
n’y voient aucun mal : au nom de la dignité humaine, entendez le caractère
sacré de la vie, on condamne le suicide assisté que d’autres approuvent
précisément au nom de la dignité humaine, entendez cette fois l’idée qu’il
appartient à chacun de décider si sa vie vaut ou non la peine d’être vécue.
« Dignité humaine » voulant dire des choses contradictoires, il est
préférable d’abandonner cette expression équivoque en vue de plus de clarté et
de précision – deux valeurs suprêmes de l’argumentation philosophique dans le
style analytique -. Comme Ruwen Ogien l’écrit dans L’éthique
aujourd’hui. Maximalistes et minimalistes (2007), « il se
pourrait que l’argument de la « nécessité de protéger la dignité
humaine » soit plus politique que conceptuel ou éthique. Ce serait un de
ces mots pompeux qu’on jette à la face du public pour l’impressionner, sans
souci de cohérence et de justification ».
Dans le même esprit, le philosophe relève que la référence à une nature humaine
- au cœur de l’éthique des vertus - ainsi que celle à une vie riche, réussie,
pleine en tant qu’elle serait la réalisation maximale des meilleures
possibilités humaines font courir le risque de transformer une conception
particulière du bien en critère permettant de distinguer de manière
prétendument absolue mais en fait relative le moral de l’immoral.
Mais que propose donc le conséquentialiste Ruwen Ogien ?
Ce qu’il appelle une éthique minimale, précisément l’idée que seul est immoral
l’agent dont les actions nuisent réellement à autrui. Certes reste à déterminer
ce qu’est un préjudice authentique par rapport à un préjudice imaginaire ou à
une simple offense, ce à quoi s’emploie le philosophe dans, entre autres,
La liberté d’offenser. Le sexe, l’art et la morale (2007).
Néanmoins surgit une thèse claire : qu’en morale, pas plus que dans le
Droit, on n’a pas à condamner des pratiques qui ne nuisent pas à autrui. Est
donc mise en question la thèse déontologiste et particulièrement kantienne que
le rapport de soi à soi, comme le rapport à autrui, peut être caractérisé par
son immoralité ou sa moralité.
Qu’en est-il alors des pratiques controversées, objets des discussions en
éthique appliquée ? Que vaut par exemple la pornographie ? Ruwen
Ogien s’attache minutieusement à défaire les associations d’idées qui la
relient essentiellement à l’immoralité. Si elle peut être accidentellement
immorale (on force quelqu’un à participer à un tournage pornographique ou à
voir un film pornographique), elle ne l’est pas par nature, pas plus que ne le
sont la prostitution, l’euthanasie, la gestation pour autrui, le clonage
reproductif humain – pourtant le crime le plus sévèrement humain dans le Droit
français -, le mariage homosexuel, l’homoparentalité, la consommation de
drogues. Qu’on entende bien Ruwen Ogien : certaines de ces pratiques
peuvent être destructrices, voire suicidaires, les faits sont là ; elles
peuvent être aussi des signes d’imprudence, voire de bêtise. Ce qu’il refuse de
défendre est l’idée de leur immoralité si elles ne concernent que soi-même et
ne transgressent pas le principe de non-nuisance à autrui.
On réalise donc que la philosophie analytique est porteuse avec le
conséquentialisme d’une morale en prise sur les problèmes présents et apte à
contribuer, dans le dialogue avec les autres courants de la philosophie,
analytique ou non, à leur clarification, voire même à leur solution
progressiste.