Diogène n'est pas Marx !
Par Philalèthe le jeudi 9 juin 2011, 13:41 - Cynisme - Lien permanent
Dans la conclusion de son ouvrage La République de Diogène, Suzanne Husson juge conservatrice la contestation cynique et justifie ainsi sa position :
" Le cynisme donne une explication apolitique du malheur de l'homme, et c'est ce qui explique sans doute sa longévité dans l'histoire de l' Antiquité. Une société, en effet, peut fort bien tolérer un mode de vie qui, en fait, au lieu de la déstabiliser, la renforce, puisque l'exemple du cynique semble montrer à chacun que seuls ses illusions et ses attachements non-naturels sont la cause de son propre malheur, sans qu'il puisse en accuser l'ordre politique." (p.179)
Cela me paraît rigoureusement vrai mais pas du tout propre au cynisme. Autant l'épicurisme que le stoïcisme ou le scepticisme donnent "une explication apolitique du malheur de l'homme". Husson continue ainsi :
" Si je ne peux être Diogène, il ne me reste plus qu'à assumer le fait que je ne suis qu' Alexandre, ou un sujet malheureux d' Alexandre."
La phrase reste vraie si on remplace Diogène par Épicure, Zénon ou Pyrrhon.
" Les bien-pensants que le cynisme scandalise ont en fait bien tort, car il constitue un dérivatif plutôt efficace à l'insatisfaction sociale : tout d'abord en fournissant des occasions concrètes et intellectuellement peu coûteuses de réaffirmer les valeurs communes. Les possibilités de polémique à l'égard du mode de vie cynique sont, en effet, infinies et éveillent facilement l'imagination. D'autre part, l'exemple cynique oblige les individus à assumer personnellement leur adhésion aux valeurs sociales, en réponse aux cyniques qui les rejettent également de façon personnelle, sans faire émerger un niveau politique de contestation. Mais il est vrai que sans les bien-pensants qui les condamnent, les cyniques ne pourraient pas exister." (ibid.)
L'idée est que la contestation cynique renforce les valeurs ordinaires,
parce que d'abord elles sont réaffirmées par ceux qui sont mordus par les
Chiens, ensuite parce que par son apolitisme elle détourne l'adversaire d'une
prise de conscience des raisons politique et sociales de son adhésion aux
valeurs contestées. On peut répondre à cette argumentation que toute
contestation cause une défense de ce qui est contesté, même si elle est
politiquement non conservatrice et que cet effet de la contestation ne vaut pas
comme raison contre la contestation (c'est une vérité grammaticale au sens
wittgensteinien du terme que "la contestation se heurte à la défense de ce qui
est contesté" au point que, si on prétendait contester quelque chose que
personne ne défend, on pourrait se voir à juste titre accuser de se croire
contestataire). Quant à l'idée qu'une contestation apolitique ne rend pas
possible une défense politique, elle ne me paraît pas une raison d'accuser la
contestation en question : ce n'est pas une faiblesse d'une contestation
apolitique de ne pas avoir de réponse politique, puisque c'est précisément une
réponse non-politique qu'attend la contestation non politique.
Commentaires
L'épicurisme, le stoïcisme ou le scepticisme anciens : des philosophie d'esclaves qui ont émergé ou se sont développées quand les peuples ne s'appartenaient plus. Pourquoi Épicure se détourne de la politique ou Épictète voit le véritable ennemi dans la citadelle intérieure...
Mais le cynisme moderne est celui de la production. Donc il est politique tout en ayant l'air de ne pas l'être (la subordination de tout à l'économie étant présentée comme fatalité : ici se rejoignent cynisme et stoïcisme et épicurisme mal compris).
Je ne crois pas qu'on puisse réduire la valeur des trois philosophies dont vous parlez à celle d'une consolation pour esclaves. La question plus générale est aussi de savoir dans quelle mesure le changement politique que vous appelez de vos voeux est en mesure de rendre complètement dépassées les différentes versions de la vie sage. Personnellement je doute que les conditions de la vie heureuse soient seulement politiques, voire même soient nécessairement politiques.
Quant au cynisme moderne que vous identifiez à la production, à quoi donc pensez-vous ?
Pour ma part, je ne pense pas qu'une telle réduction soit vraie (c’est-à-dire ici parfaitement adéquate).
Néanmoins elle n’est pas fausse et demeure possible. Voyez par exemple le sens que Hegel a donné au stoïcisme dans le chapitre IV de la Phénoménologie de l’Esprit, après la dialectique du maître et de l’esclave, lorsqu’il écrit (trad. Hyppolite) : "Comme forme universelle de l’esprit-du-monde, le stoïcisme pouvait seulement surgir dans un temps de peur et d’esclavage universels". Vous pouvez encore trouver une telle réduction, cette fois frisant le ridicule, dans l’usage que Onfray, anti-marxiste déclaré, fait d’Épicure, à savoir un prêchi-prêcha sur la modération par temps de crise, jusqu’à nous raconter cette histoire à dormir debout que cette édification à destination des masses se trouve chez Marx lui-même. Voilà pour le stoïcisme et l’épicurisme.
Quant à ce que je voulais dire par "cynisme de la production", permettez-moi de vous renvoyer au philosophe Gérard Granel, précisément à un article qui s’intitule "David Hume : le cynisme de la production". Bien sûr il serait à lire en entier dans les "Écrits logiques et politiques" de cet auteur , mais si vous n’avez pas cet ouvrage (paru chez Galilée dans les années 90), vous trouverez un extrait de l’article sur le site "Gérard Granel" : http://www.gerardgranel.com/txt_pdf... Et si vous lisez l’espagnol, vous pouvez y consulter une traduction intégrale : http://www.gerardgranel.com/txt_pdf...
D’une certaine façon, aujourd’hui, les idéologues du pouvoir (Onfray en est un en dépit de l’air rebelle qu’il se donne) tendent à combiner les trois courants, auxquels il faut ajouter le retour du/au religieux, pour nous inciter au repli intimiste, pour nous faire accepter la désolation du champ politique, nous faire supporter la dépolitisation de la société et du pouvoir, le déni de la souveraineté populaire, le fatalisme économico-capitaliste. Si vous faites un tour sur notre site, vous verrez que nous n’acceptons rien de tout cela, que nous pensons même que la philosophie a pour vocation de déconstruire cette idéologie et de lutter contre l’esclavage moderne qu’elle sous-tend et vise à légitimer.
Cela dit, j’aime beaucoup Épicure et les cyniques, mais dans ce qu’ils ont de révolté. Et Hegel nous a appris à penser historiquement (sinon déjà historialement) les diverses doctrines philosophiques pour retrouver leur vérité propre...
Cordialement
Merci de votre réponse et de la référence à Granel. Je vais visiter votre site qui est introduit par une citation de Merleau-Ponty très pertinente.