Diogène cherche-t-il sur l'agora un homme (un vrai) ou bien l' Homme ?
Par Philalèthe le dimanche 18 décembre 2011, 15:45 - Cynisme - Lien permanent
On se rappelle sans doute de cette courte anecdote concernant Diogène de Sinope, le cynique, rapportée ici par Diogène Laërce :
" Ayant allumé une lanterne en plein jour, il dit : "Je cherche un homme"." (Vies et doctrines des philosophes illustres, VI, 41, éd. Goulet-Cazé, p. 718)
Ordinairement on l'interprète ainsi : les êtres humains que rencontre Diogène ne valent pas à cause de leurs vices d'être appelés des hommes, le cynique donnant une définition non biologique mais morale de l'humanité. Or, Lucien Jerphagnon lit autrement le texte :
" Chacun connaît l'histoire de Diogène parcourant Athènes avec à la main une lanterne allumée en plein midi. On lui fait dire : " Je cherche un homme ! " - ce qui laisserait à entendre que dans toute la ville, on aurait peine à en trouver un qui soit digne de ce nom. Cela irait assez avec le mépris de Diogène pour ses contemporains. Seulement, le texte grec n'emploie pas le mot anèr ; il ne dit pas : je cherche un humain empirique, un bonhomme concret. Le texte utilise anthrôpos, ce qui donne : je cherche le concept, l' Idée d'homme - celle dont si savamment parle Platon, et même en m'aidant d'une lanterne, je ne rencontrerai pas cela dans la rue, où précisément ne circulent que des individus concrets. Diogène, c'est l'anti-Platon, et ce texte pourrait bien le rappeler." (Histoire de la pensée, 2009, p.190)
Or, cette lecture ne paraît pas fondée linguistiquement (mis à part que les
Idées n'étant pas sensibles, Diogène aurait bien mal connu la pensée de Platon
pour en chercher une dans le monde perceptible). En effet en grec ἀνήρ s'oppose
à ἄνθρωπος comme vir à homo en latin ou comme der
Mann à der Mensch en allemand : d'un côté, le représentant
du genre masculin, de l'autre le représentant de l'espèce humaine, qu'il soit
homme ou femme. Diogène ne rencontre donc pas d'être humain, digne de ce nom
(les femmes sont donc incluses dans la misanthropie cynique).
La note savante de l'édition Goulet-Cazé rédigée précisément par Marie-Odile
Goulet-Cazé condamne aussi la lecture de Jerphagnon (qui reprend celle de
Jean-Paul Dumont) mais n'évoque curieusement pas l'opposition vir /
homo :
" Selon l'interprétation traditionnelle, Diogène ne trouve personne méritant l'appellation d' "homme", au sens d'homme véritable, digne de ce nom. J.P. Dumont, " Des paradoxes à la philodoxie", L'Âne 37, 1989, p. 44-45, donne de cette phrase une interprétation nominaliste : Diogène chercherait l' Idée d' homme, que l' Académie de Platon essaie de définir, et ne la trouverait pas. Un de ses arguments serait que Diogène, s'il avait voulu dire " Je cherche un homme ", aurait utilisé ἄνδρα et non ἄνθρωπον. Il me semble cependant que dans l'hypothèse nominaliste l'article aurait été nécessaire devant ἄνθρωπον et l'on peut par ailleurs signaler des cas où ἄνθρωπος signifie l'individu, non l'homme en tant qu'espèce (VI 56), ou encore l'homme en tant que doté des qualités dignes d'un homme (VI 40. 60, et surtout 32 où les ἄνθρωποι sont opposés aux καθάρματα, les ordures)." (p. 718-719)
J'ai donc l'impression que, si j'ai bien raison de contester l'interprétation de Jerphagnon sur ce point, néanmoins l'appel à la différence fondamentale de sens entre ἀνήρ et ἄνθρωπος ne suffit pas ici à justifier le bien-fondé de ma critique. L'avis d'un helléniste distingué serait bienvenu...
Commentaires
Il me semble que la note de Goulet-Cazé (plus votre remarque sur la philosophie de Platon) suffit pour affaiblir l'interprétation de Jerphagnon. Elle rapproche l'anecdote de la lanterne avec celles où Diogène constate qu'il y a foule, des sportifs, des esclaves... mais jamais d'homme. (VI 27, 32, 33, 59, 60, 63). (D'après cette note, anthropos serait aussi utilisé en VI 32)
p. 42 de l'ascèce cynique (vrin), elle écrit :
"Fort d'un bonheur auquel le commun des mortels n'a pas accès, le sage apparait comme un être singulier et cette singularité le pousse à revendiquer l'appelation d'homme qu'il refuse à ses contemporains"
Glugliermina, dans Diogène Laërce et le cynisme affirme de son côté : "Bien que Diogène de Sinope centre sa philosophie sur l'individu, ce n'est plus sur l'homme en tant que membre d'une société mais en tant qu'être isolé dont le devoir est de renouer avec la nature." p 124 (PUS)
Suzanne Husson, p. 10 de son livre sur la république de Diogène précise que les hommes ne sont pas encore des hommes car ils sont en décalage avec leur nature. Le cynisme invite à combler l'écart, le platonisme à l'élargir, d'où l'idée que cette anecdote est anti-platonicienne. (C'est un peu rapide, mais je crois que vous avez ce livre.)
Enfin dernier livre que j'ai ouvert, history of cynism où Dudley évoque cette anecdote en la plaçant comme une provocation de propagande. Comparable à celle où il rentre dans les théâtres par la sortie. L'attitude subversive se justifie selon lui par le VI 35 qu'il cite : "Diogène imitait les maitres de coeur : il entonne un ton plus haut afin que lesautres trouvent le ton juste"
je regrette que mon commentaire soit si peu soigné et finalement qu'il ne réponde pas à votre question. (Mais n'est-ce pas le travers de tout commentaire ?)
Merci beaucoup, Nicotinamide, pour ces ajouts intéressants.
La différence entre ἀνήρ / ἄνθρωπος est parfaitement exacte mais ne suffit pas à réfuter la lecture de Jerphagon.
Le point réellement important, se trouve, me semble-t-il, dans la note de Goulet-Cazé que vous citez. L'emploi d'un article défini est souvent attendu comme complément de l'abstraction*. “Ἄνθρωπον ζητῶ” pourrait se lire comme renvoyant à "un homme concret", voire comme visant "un homme représentatif de son genre en tant qu'il est doté des qualités qui font l'homme", mais l'Idée d'homme, non. Le grec dispose de mille ressources pour exprimer cette notion d'abstraction a maxima, il n'est donc pas nécessaire de forcer la lecture de ce passage.
* Je vous renvoie sur ce point au chapitre XII du 'classique' de Bruno Snell, Die Entdeckung des Geistes, sur la formation des concepts scientifiques (trad. française parue aux éditions de l'Éclat en 1994).
Merci beaucoup, BVP, pour cette clarification.