Chomsky et Göring : un point commun ! ou ne pas confondre marxisme et physique quantique.
Par Philalèthe le samedi 31 décembre 2011, 12:41 - Chomsky - Lien permanent
C'est au début de Comprendre le pouvoir (3) (Aden, 2011). On demande à Chomsky ce qu'il pense de la dialectique, or il n'y entend guère :
" Je vais être honnête : je suis un peu simple d'esprit quand il s'agit
de choses comme ça. Dès que j'entends un mot de quatre syllabes, je deviens
sceptique, parce que je veux m'assurer qu'il est impossible de le dire en
monosyllabes. Une grosse partie de l'activité des intellectuels consiste à se
trouver un créneau qui leur soit propre, et si tout le monde peut comprendre ce
qu'ils disent, c'est un peu un échec parce qu'alors qu'est-ce qui les rend si
exceptionnels ? Ce qui les rend exceptionnels, c'est qu'ils ont dû
travailler très dur pour comprendre et maîtriser un sujet alors que tous les
autres n'y comprennent rien. C'est à la base de leurs privilèges et de leur
pouvoir (...).
Je crois qu'il faut se montrer extrêmement sceptique quand l'intelligentsia
élabore des structures non transparentes, parce qu'en vérité, nous ne
comprenons pas grand-chose à la plupart des domaines de la vie. Il existe
certains domaines, la physique quantique par exemple, où comme je le disais, on
ne fait pas de tour de passe-passe. Mais la plupart du temps, c'est
l'illusionnisme. Tout ce qui est entièrement compris devrait pouvoir décrit
assez simplement. Alors quand j'entends des mots comme "dialectique" ou
"herméneutique" et toutes ces sortes de choses prétendument profondes, alors,
comme Goering, "je sors mon revolver"."
Commentaires
Me permettrez-vous le commentaire suivant : la dialectique est définie de façon très simple par Aristote, par exemple, comme la science des contraires. Je crois que la philosophie moderne a beaucoup compliqué ce terme …
Sur « l’illusionnisme » d'ordre intellectuel, opposé parfois un peu trop facilement à la rigueur, si l'on accepte cette contrariété dans l'interprétation des propos de l'auteur cité:
Métaphysique, α, 2, 3 – Aristote : « Nous aimons, en effet, qu’on se serve d’un langage familier, sinon, les choses ne nous paraissent plus les mêmes ; le dépaysement nous les rend moins accessibles et plus étrangères. L’accoutumance favorise la connaissance. Ce qui montre bien à quel point l’habitude est forte, ce sont les lois, où des fables et des enfantillages ont plus de puissance, par la vertu de l’habitude, que la connaissance de ces lois ; Or, les uns n’admettent qu’un langage mathématique ; d’autres ne veulent que des exemples ; d’autres veulent qu’on recoure à l’autorité de quelque poète ; d’autres, enfin, exigent pour toutes choses une démonstration rigoureuse, tandis que d’autres jugent cette rigueur excessive, soit par impuissance à suivre la chaîne du raisonnement, soit par crainte de se perdre dans des futilités. Il y a, en effet, quelque chose de cela dans l’affectation de la rigueur. Aussi quelques-uns la regardent-ils comme indigne d’un homme libre, tant dans le commerce de la vie que dans la discussion philosophique… ».
Il n’en reste pas moins vrai que ce qui se conçoit bien devrait s’exprimer clairement …
Merci de votre post. J'aurais dû être plus explicite, c'est à propos de la dialectique marxiste que Chomsky tient ce propos. Voici le passage précédant celui que j'ai cité :
" En passant, ce n'est pas Marx qui l'emploie mais Engels. Et si quelqu'un peut m'expliquer ce que c'est, j'en serais très heureux. J'ai lu toutes sortes de textes qui parlent de "dialectique" mais je n'ai pas la moindre idée de ce que c'est. Il semble s'agir de quelque chose à propos de la complexité, ou de positions alternatives, ou de changement ou je ne sais quoi. Je ne sais pas."
Merci aussi pour ce texte d' Aristote. Chomsky serait, je crois, assez d'accord pour dire qu'à part dans des domaines très restreints où les questions sont simples, la rigueur dans les domaines complexes (et précisément tout ce qui est objet des sciences humaines) court le risque de masquer l'ignorance dans laquelle on se trouve encore nécessairement. Chomsky applique, semble-t-il, cette conception à la partie non scientifique, c'est-à-dire non linguistique, de son oeuvre. Par exemple, à la question : "Quelles sont vos opinions su sujet de la nature humaine ?", il répond " Tout d'abord, mon opinion là-dessus ne vaut pas mieux que la vôtre : ce n'est que de l'intuition, personne ne sait vraiment ce qu'est la nature humaine. On ne connaît pas grand-chose sur les grosses molécules, alors quand on va au-delà, jusqu'à des choses comme la nature humaine, l'hypothèse des uns n'est pas meilleure que celle des autres." (Comprendre le pouvoir , volume 2, p. 198).
Non seulement il défend l'idée qu'on ne dispose pas de réponses scientifiques sur des problèmes de ce genre (cf par exemple encore en rapport avec la sociobiologie : " tout va bien quand il s'agit de fourmis ; lorsqu'on passe à l'échelle des mammifères, cela tient davantage des devinettes et quand on arrive aux êtres humains, alors vous pouvez dire tout ce qui vous passe par la tête."), mais il soutient que même au niveau de certains phénomènes physiques simples, on ne dispose pas encore de connaissances ("si vous prenez la crème qui tourbillonne dans une tasse de café, on connaît probablement toutes les lois naturelles qui agissent mais on ne peut pas résoudre les équations parce qu'elles sont trop complexes. Et il ne s'agit pas d'êtres humains, il s'agit de crème qui tourbillonne dans une tasse de café : nous sommes incapables d'exprimer ce qui se passe.")
Or, Derrida à part, Althusser et Lacan paraissent avoir eu une certaine fascination pour un discours sur l'homme des sciences humaines qui serait aussi solide que celui produit par les sciences. C'est peut-être pour avoir cru la connaissance scientifique accessible dans les domaines qu'ils traitaient qu'ils sont alors typiques de ce que la philosophie analytique dans ses moments discriminatoires juge le pire de la philosophie continentale.
À mes yeux cependant , Chomsky a tort de mettre Althusser dans le même groupe que Derrida et Lacan ; car les textes d' Althusser sont tout de même fort clairs, mais je pense que ce que Chomsky critique en lui est moins son obscurité que sa volonté de faire une théorie de quelque chose qui échappe (provisoirement ou pour toujours) à la connaissance.
Chomsky n'est pas hostile à la théorie loin de là mais dénonce l'usage intimidant qu'on en fait dans des domaines où précisément on ne dispose d'aucune : " Prenez ce qu'on appelle la "théorie littéraire". Je ne crois pas qu'on puisse parler de "théorie" littéraire, pas plus que de "théorie" culturelle ou que de "théorie" historique. Si vous lisez des livres, que vous en parlez et que vous les faites comprendre aux autres, vous pouvez être très doué comme l' a été Edmund Wilson. Mais il n'avait aucune théorie littéraire. D'un autre côté, si vous voulez briller en présence de ce physicien spécialiste des quarks, il vaut mieux que vous ayez vous aussi une théorie compliquée que personne ne comprend : si lui en a une, pourquoi pas moi ? Et si quelqu'un s'amène avec une théorie sur l'histoire, ce sera la même chose : soit ce sera un ensemble de truismes, soit quelques bonnes idées en sortiront - du genre "pourquoi ne pas se pencher sur les facteurs économiques qui se cachent derrière la Constitution ?". Quoi qu'il en soit, il n'y a rien là-dedans qu'on ne puisse formuler à l'aide de monosyllabes."
Comme exemple de gens fascinés par la Théorie, dans les années 70 en France, les maoïstes de Tel Quel, mené par Sollers... Les journalistes de la Nouvelle Critique n'étaient pas mal non plus de ce point de vue-là. Aux Cahiers du cinéma, ils avaient aussi des pairs. De quoi terriblement intimider les jeunes novices et les faire gravement errer. Sale époque pour l'acquisition d'une pensée vraiment rationnelle : les victimes ont dû être nombreuses !
Je vous remercie beaucoup de vos explications.
Je voulais dire qu’il est parfois trop facile de critiquer des œuvres ou des théories parce que leur compréhension demande trop d' efforts : c’est alors aussi de « l’illusionnisme » que de recourir à la dialectique marxiste (superstructure de l’intelligentsia à opposer au sens et au vocabulaire familiers) pour camoufler son ignorance ; ce jugement ne concerne pas Chomsky qui me semble tout à fait honnête en faisant part simplement de ses difficultés à comprendre la dialectique.
Je rejoins tout à fait votre analyse (et celle de Chomsky) sur une ou des théorie(s) concernant l’homme, impossible(s) sur le plan scientifique. La volonté de « théoriser » l’homme (ou plutôt des parties de celui-ci dans les sciences humaines : l’homme historique, culturel, politique, religieux, littéraire, artistique, économique, juridique, social, psychique, etc.), ou de tenter de l'englober et de l'appréhender sur les seuls plans de l’entendement et du raisonnement est absurde.
L’homme n’est le « concepteur » ou le « créateur » ni de la vie ni de la nature ni de l’univers : comment pourrait-il SE conceptualiser et SE rationaliser in fine dans une sorte de « théorie unificatrice », comme le tentent les physiciens, par ailleurs sans succès ?
L’un des critères d’une théorie scientifique est la cohérence : et l’homme n’est pas un être cohérent, ni toujours rationnel !
Le mot « science » ne devrait être réservé qu’aux mathématiques, à la physique, à la chimie et à la nature et …peut être à la philosophie ! C’est un autre débat…
Si les philosophes antiques avaient été un peu mieux compris par l’Occident ou par certains philosophes, ces tentatives auraient été sans doute moins prises au sérieux.
A ce sujet, laissons à nouveau parler Aristote qui exposera bien mieux que moi ce constat sur un plan « scientifique (?) » :
Métaphysique Z, 15 : « L’individu et l’Idée ne sont pas définissables » …..
« Telle est aussi la raison pour laquelle des substances sensibles individuelles [dont l’homme] il n’y a ni définition, ni démonstration, étant donné que ces substances ont une matière dont la nature est celle de pouvoir être ou n’être pas ; aussi toutes celles des substances sensibles qui sont individuelles sont-elles corruptibles. Si donc il n’y a démonstration que du nécessaire et si la définition n’appartient qu’à la science ; si d’autre part, de même qu’il ne peut y avoir de science qui soit tantôt science et tantôt ignorance, car cette précarité est le caractère de l’opinion, il n’est pas possible non plus qu’il y ait démonstration, ou définition, de ce qui peut être autrement qu’il n’est, l’opinion seule portant sur le contingent ; dans ces conditions, il est évident que les substances sensibles individuelles ne sont l’objet ni de définition, ni de démonstration. Les êtres corruptibles, en effet, ne se manifestent plus à la connaissance quand ils disparaissent du champ de la sensation actuelle, et bien que les notions demeurent dans l’esprit, il ne subsiste cependant de ces êtres ni définition, ni démonstration. Aussi faut-il, à l’égard de telles définitions, se souvenir que la définition d’un individu est toujours précaire, et qu’en effet, une véritable définition n’est pas possible. »
Ce texte demande sans doute une réflexion approfondie sur la notion de substance, mais ce passage éclaire notre débat. L’homme individuel (et donc « général » ou susceptible d’être l’objet de théorie(s)) n’est pas définissable, ni susceptible de démonstration. Et la définition n’appartient qu’à la science…