Recension d'un livre de Pascal Engel : Épistémologie pour une marquise (2011)
Par Philalèthe le lundi 2 juillet 2012, 12:43 - Engel - Lien permanent
Le texte suivant est la première version d'un article, qui, accompagné de
notes, est accessible sur le site de la Vie des
idées.
Pour une conception plus équilibrée des relations entre la philosophie et la science.
Reprenant une série d’articles de « journalisme scientifique »
parus dans Science et Avenir entre 1996 et 2006,
Épistémologie pour une marquise comprend essentiellement vingt
entretiens distribués en trois groupes : les plus nombreux, douze
précisément, portent sur « la philosophie naturelle » (ils sont
centrés sur les sciences expérimentales) ; un deuxième groupe, constitué
de quatre entretiens, a pour objet « l’histoire naturelle » (entendez
par là, la biologie : trois sont consacrés aux animaux et un aux
gènes) ; enfin les quatre derniers traitent de la science, de la morale et
de la religion (au centre la question de la vérité).
Le lecteur n’aura pas manqué d’être surpris par l’usage que fait l’auteur
d’expressions désuètes comme « philosophie naturelle » ou
« histoire naturelle ». On se sera aussi sans doute interrogé, à propos du
titre, sur le lien, un brin surprenant, fait entre l’épistémologie et une
marquise. C’est que Pascal Engel prend comme illustre modèle de son livre les
Entretiens sur la pluralité des mondes habités (1686) de
Fontenelle, ouvrage dans lequel, à travers un dialogue avec la Marquise de G.,
le narrateur expose la nouvelle physique copernicienne.
On notera cependant une différence majeure entre les deux marquises : à la
différence de la marquise de Fontenelle, qui n’ayant « nulle teinture de
science, ne laisse pas d’entendre ce qu’on lui dit » , la marquise de
Pascal Engel a beaucoup lu , défend souvent les thèses des adversaires du
philosophe, en tout cas, permet toujours, par opposition à son interlocuteur,
de préciser ce qu’il pense. Dans cette mesure, Épistémologie pour une
marquise ressemble à La Dispute (1997), dialogue
aussi, où le philosophe analytique, Analyphron, défendait ses thèses par
opposition à celle du philosophe continental, Philoconte.
Mais il n’y a pas seulement une ressemblance formelle (et cela jusque dans
certains caractères typographiques !) entre les deux textes . En effet Engel
reprend mot pour mot le but que visait déjà Fontenelle : divertir les
savants et instruire et divertir les ignorants .
Si l’on cherche où est le divertissement, on le trouve, identique, dans les
deux livres : c’est la mise en scène de l’argumentation qui est plaisante
et pas l’argumentation elle-même. D’ailleurs Engel expose nettement, dans la
préface, son hostilité radicale à une philosophie « populaire »
: « j’ai essayé d’être clair, je ne prétends pas populariser »
. Cette hostilité vise aussi ce à quoi tendent précisément les philosophes
quand ils veulent avant tout pouvoir être lus par tous sans aucune
difficulté : la réduction de la philosophie à des conseils éthiques en vue
de la sagesse ou du bonheur. Engel n’est certes pas hostile à la philosophie
morale mais il dénonce deux illusions qui vont de pair avec le courant
populaire permettant de vendre de prétendus ouvrages de philosophie comme des
best-sellers : la première illusion est de croire que la philosophie
morale peut se passer de recherches théoriques ; or, pour être en mesure
de se justifier, elle doit disposer de fondements théoriques ; la seconde
est de penser que tous les problèmes théoriques sont réglés, ou du moins le
seront un jour, par les sciences, ce qui ne laisserait à la philosophie que les
questions éthiques. Or c’est au fond adopter une position scientiste, qu’ Engel
refuse (en effet les sciences ne fournissent, entre autres, aucune théorie de
la connaissance, scientifique ou non : ainsi « qu’est-ce que la
connaissance ? » est un problème de philosophie).
Voyons maintenant, sans pouvoir entrer dans le détail des vingt entretiens,
les grands traits de la philosophie de la connaissance que cet ouvrage
présente.
D’abord, si Engel est rationaliste et à coup sûr, comme on l’a vu, indemne de
tout scientisme , cependant il ne conçoit pas que la philosophie puisse être de
bonne qualité quand elle traite de problèmes éclairés par la science sans
prendre en compte cet éclairage. La position de l’auteur implique donc une
valeur accordée à la science, valeur que l’ouvrage justifie et précise.
Qu’est-ce donc que la connaissance scientifique pour l’auteur ?
À la différence de ceux qui pensent que l’accès à la vérité passe exclusivement
par l’accès à la philosophie et/ou à la science, Engel, en cela en accord avec
le sens commun, ne met pas en question le fait que nous disposons de
connaissances ordinaires, d’ « un savoir de base » , quand bien même
nous sommes ignorants philosophiquement ou scientifiquement . Certes les
connaissances scientifiques ne sont pas conformes aux croyances ordinaires mais
c’est parce que le sens commun est en mesure de réviser ses croyances
spontanées que les connaissances scientifiques sont possibles. Engel n’est donc
pas tenté par un fondationnalisme de type cartésien jugeant que le savoir doit
être construit à partir d’une remise en cause de toutes nos opinions (en effet
l’auteur pense que nous disposons déjà d’un savoir vrai) ; il ne reprend
pas non plus la thèse bachelardienne soutenant l’existence d’une différence
radicale entre la pensée commune et la pensée scientifique (différence pensée
en termes de rupture et d’obstacle épistémologiques).
Mais de quoi la connaissance scientifique est-elle donc connaissance ? Les
sciences fournissent une connaissance des faits. Philosophe réaliste , Engel
tient à la réalité de faits indépendants de nous par rapport auxquels on est en
mesure de juger de la pertinence de nos hypothèses. Pour soutenir cela,
l’auteur doit donc lutter contre l’idée, devenue fréquente aujourd’hui, qu’on
ne peut pas distinguer ce qu’on perçoit de ce qu’on sait et qu’il n’y donc pas
de perceptions détachées de connaissances antérieures . Ainsi les faits
sont-ils autant au point de départ d’hypothèses destinées à les expliquer qu’au
terme de la compétition entre des théories rivales quand ils permettent de
sélectionner la meilleure d’entre elles (cela va de soi, Engel ne dit pas qu’un
tel partage grâce aux faits est toujours réalisable). On voit donc que l’auteur
défend une conception classique de la vérité comme correspondance entre des
propositions et des faits . Les faits en question sont bel et bien réels sans
être pour autant « bruts » ou « purs » au sens où de tels
faits seraient des choses qu’on pourrait percevoir dans une indépendance totale
par rapport à tout arrière-plan cognitif. L’auteur choisit ainsi, comme souvent
dans cet ouvrage, la voie du milieu entre une conception réaliste naïve et une
conception idéaliste extrême, pour laquelle les faits ne sont qu’une
construction du discours .
Je ne peux pas, dans les limites de cette recension, rendre compte de la
richesse et de la finesse de toutes les positions épistémologiques défendues
dans la première série d’entretiens ; en revanche, vu que fleurissent
aujourd’hui les livres où la valeur des animaux est largement révisée à la
hausse, il me paraît intéressant de présenter la position de l’auteur à leur
sujet, telle qu’elle transparaît à travers la seconde série d’entretiens.
Les doutes de l’auteur portent autant sur la capacité humaine de comprendre les
animaux que sur la croyance selon laquelle chaque espèce animale a, en quelque
sorte, son monde à elle . D’abord l’auteur met en question la possibilité pour
la psychologie animale de pouvoir dépasser un jour une description d’un point
de vue objectif, comme on dit souvent, à la 3ème personne et donc suggère
indirectement que toute étude des animaux reposant sur l’empathie risque de
n’être qu’une forme totalement illusoire d’anthropomorphisme. Mais l’auteur va
ensuite plus loin en doutant que les animaux aient des qualia, un ressenti,
comme on dit aujourd’hui . Ont-ils cependant un monde conceptuel ? Peut-on
accorder aux animaux le concept d’objet ? L’auteur reste ici encore
prudent . Même réserve concernant la question de savoir si les animaux ont un
monde objectif : en effet la capacité à s’orienter dans l’espace
environnant n’implique pas que l’espace est environnant pour eux et donc
distinct d’eux. Mais les animaux n’ont-ils pas un esprit au moins ?
L’auteur envisage la possibilité que les animaux aient des représentations sans
« une instance de contrôle unique des représentations » . Cette vue
encourage à penser l’esprit animal comme de multiples modules affectés à des
tâches distinctes sans unité de représentation .
Concernant la question du langage animal, l’auteur redonne aussi – et cela
contre le courant dominant - de la force à la distinction homme /
animaux : plutôt enclin à adopter « un chauvinisme de la
communication humaine » , l’auteur, méfiant par rapport à
« l’optimisme de certains primatologues » juge que les signes des
primates sont « essentiellement expressifs et rarement descriptifs »
. Engel reste aussi dubitatif concernant la question des sociétés animales dans
la mesure où, à la différence des sociétés humaines, leur fait défaut un savoir
partagé par chacun et portant sur les intentions communes aux membres du
groupe.
Cependant, de la prudence du philosophe par rapport aux efforts contemporains
destinés à trouver dans l’animal ce qu’on jugeait jusqu’alors être le propre de
l’homme, on ne doit surtout pas tirer la conclusion qu’il plaide en faveur
d’une essence humaine irréductible à l’animalité. Tout au contraire, ce qui
frappe à la lecture de l’ouvrage est à quel point Engel est naturaliste au sens
où il prend au sérieux, du point de vue de la philosophie, l’évolutionnisme .
Certes, il ne pense en aucune manière que ce dernier est en mesure d’expliquer
totalement par exemple les mathématiques ou l’éthique, mais en revanche il
défend que l’évolutionnisme permet de connaître l’ancrage naturel sans lequel
le développement culturel n’aurait pas eu lieu .
Le dernier groupe d’entretiens, portant sur la science, la morale et la
religion, est avant tout une révision à la hausse de ce qu’est la vérité.
Hostile aux approches relativistes et perspectivistes de la vérité (elles sont
en effet auto-réfutantes), l’auteur défend que si la vérité est un fait , elle
est aussi la valeur immanente à toute recherche de la connaissance . Engel est
particulièrement soucieux de remettre à leur place les études, du type de
celles de Bruno Latour, destinées à dévoiler la dimension sociale de toute
pratique scientifique. Ce n’est pas parce qu’un laboratoire est un lieu de
rapports de forces sociales que les résultats qui en sortent ne sont pas
vrais : ils le sont s’ils sont justifiés objectivement. Mais ceci
n’entraîne pas qu’ Engel idolâtre la science et ses conclusions. Assez proche
de Popper et de son concept de vériproximité , Engel soutient que « la
science procède par accumulation de théories, les anciennes étant remplacées
par de nouvelles, qui ont plus de chances d’approcher la vérité que les
précédentes » .
C’est à la lumière de cet engagement en faveur de la vérité que l’on comprend
la position de l’auteur sur la religion, position qu’on est d’autant plus
impatient de connaître que le retour du religieux a beaucoup d’échos
aujourd’hui chez les íntellectuels. Précisément, ce sont les relations entre la
science et la religion qui intéressent l’auteur. Fidèle à son réalisme, il
attache du prix à ce qu’il appelle le « réalisme théologique » ,
c’est-à-dire la prétention de la théologie à dire la vérité sur la réalité,
d’où sa sympathie affichée pour la philosophie analytique de la religion quand,
en accord avec les connaissances scientifiques, elle s’efforce de formuler les
meilleurs arguments rationnels possibles en faveur, par exemple, de l’existence
de Dieu. Un dialogue est alors ouvert entre le croyant et l’athée sur la base
du partage des règles du jeu de l’argumentation rationnelle.
On pouvait s’attendre à ce que l’engagement naturaliste de Pascal Engel le
conduise à ne guère prendre au sérieux la religion. Or, ce qu’il ne prend pas
au sérieux n’est pas la religion en tant qu’elle vise le vrai (et les conflits
possibles avec la science que cela entraîne), mais la religion dépourvue de
toute portée théorique et réduite à la formulation métaphorique de règles
éthiques .
Terminons : décidément Engel est un penseur indispensable à lire pour
qui veut nourrir sa méfiance par rapport aux idées dominantes. En effet
l’auteur manifeste une grande réserve vis-à-vis de l’envahissante bioéthique.
La nature n’a pas pour lui une valeur en soi, pas plus qu’elle n’aurait de
droits ou une finalité que l’humanité devrait respecter . La technique a
toujours modifié la nature et donc c’est puéril d’opposer une nature en accord
avec laquelle il faudrait vivre et une technique qui pervertirait un ordre
naturel bon. Aussi Engel est-il moins désireux de mettre des limites au
développement de la technique que de fortifier la bioéthique du point de vue
théorique : il s’agirait précisément de remplacer, ou du moins
d’accompagner, les compromis finalement politiques auxquelles elle aboutit dans
ses représentations institutionnelles par une réflexion plus poussée, de sa
part, sur les rapports de la technique et de la nature, sur la relation
inévitable entre le développement de la liberté humaine et celui de la
technique.
Le lecteur aura compris, à travers la diversité des sujets traités dans cet ouvrage et imparfaitement rendue dans cette recension, qu’il constitue une excellente introduction à l’œuvre de l’auteur. Ce dernier a su trouver un ton juste, aussi loin de la vulgarisation démagogique que du traité savant, invitant ainsi agréablement le lecteur à travailler les textes plus ardus qui l’ont consacré comme un philosophe analytique français de première importance, à l’égal, pour n’en nommer que deux, de Jacques Bouveresse ou de Vincent Descombes.