Une figure impossible de la misanthropie : le nonsense de Timon.
Par Philalèthe le mercredi 5 septembre 2012, 13:04 - Lucien de Samosate - Lien permanent
Lucien de Samosate a écrit au 2ème siècle après J-C un dialogue intitulé Timon ou le misanthrope. Timon s'adresse à Zeus en se plaignant de la passivité du dieu par rapport à son malheureux sort. En effet, riche au départ, il s'est ruiné à aider les Athéniens, ses concitoyens, et désormais il vit dans la pauvreté, souffrant de l'ingratitude de tous ceux qui ont profité de ses bienfaits. Zeus, importuné par "ce braillard qui l'interpelle depuis l' Attique (...) tout crasseux et sale sous sa peau de bique" demande à Hermès pourquoi cet homme riche et entouré de tant d'amis s'est transformé ainsi. Hermès distingue alors les prétendues raisons des causes réelles de sa déchéance :
" Pour dire des banalités, c'est son honnêteté qui l'a perdu, et sa bonté, sa pitié pour tous les nécessiteux, mais pour dire le vrai, son inconscience, sa naïveté, son manque de discernement en amitié, car il ne se rendait pas compte qu'il réservait ses bienfaits à des corbeaux et des loups, mais, tandis que tous ces vautours lui dévoraient le foie, le malheureux s'imaginait que c'étaient des amis et des compagnons, qui faisaient honneur à ce festin parce qu'ils lui voulaient du bien." ( Histoires vraies et autres oeuvres, trad. Guy Lacaze, Le Livre de Poche, p. 61)
Quoi qu'il en soit, Zeus juge la révolte de Timon justifiée et exige de Ploutos (la Richesse) qu'elle lui donne un trésor et le rende ainsi plus fortuné que tous . Timon, peut-être peu cohérent par rapport à ses plaintes initiales, refuse d'abord le trésor, tirant cette décision de son expérience du malheur et de l'ingratitude, causée autrefois par sa vie d'homme riche. Mais, dans un second temps, il se laisse convaincre ; cependant il prend la résolution de devenir misanthrope :
" Hoyau, peau de bique chérie, il est bon que je vous offre au Pan de ces
lieux ; quant à moi, je compte à présent acheter tout le coin, bâtir
au-dessus de mon trésor une tour assez grande pour y vivre moi seul, et l'avoir
pour tombeau après ma mort.
Que ces dispositions soient arrêtées, aient force de loi pour le restant de mes
jours : insociabilité absolue, ignorance, mépris ; ami, hôte,
compagnon, autel de la Pitié sont balivernes achevées ; la pitié pour les
larmes, l'aide au nécessiteux, c'est violation des lois et abolition des usages
en vigueur ; ma vie sera solitaire comme celle des loups, et je n'aurai
qu'un seul ami, Timon.
Les autres, tous des ennemis et des conspirateurs ; adresser la parole à
l'un d'entre eux, souillure ; si j'en vois seulement un, journée
néfaste ; en un mot, qu'ils ne soient rien d'autre pour moi que statues de
marbre ou de bronze ; ne recevons aucun héraut venant de leur part, ne
concluons aucun traité ; que la solitude soit ma frontière avec eux ;
compagnons de tribu, de phratrie, de dèmes, patrie même, sont froids et vains
mots, ambitions de sots. Que Timon seul soit riche, qu'il méprise tout le
monde, qu'il mène une vie de délices tout seul, à l'abri de la flatterie et des
éloges fastidieux ; qu'il sacrifie aux dieux et festoie seul, voisin et
frontalier de lui seul, renonçant au commerce d'autrui. Qu'il soit arrêté une
fois pour toutes qu'il se dira à lui-même le dernier adieu, le jour où il devra
mourir, et déposera sur son front la couronne mortuaire.
Que son nom favori soit le Misanthrope, et les traits distinctifs de son
caractère l'humeur chagrine, la rudesse, la grossièreté, l'irascibilité et
l'inhumanité. Si je vois quelqu'un périr dans les flammes et me supplier
d'éteindre le feu, je dois l'éteindre avec de la poix et de l'huile. Si le
fleuve en hiver emporte quelqu'un et que, me tendant les mains, il me supplie
de les saisir, je dois le repousser en l'enfonçant dans l'eau la tête la
première, de telle sorte qu'il ne puisse même pas refaire surface. De cette
façon, ils auront ce qu'ils méritent. A proposé la loi Timon fils d'
Échécratidès, du dème de Collyte ; l'a mise aux voix devant l'assemblée le
même Timon." Bon, que telle soit notre résolution, et tenons-nous y bravement."
(p.79-80)
Ce texte est comique car il condense plusieurs idées soit fausses soit
impossibles logiquement :
1) Timon, décidant de devenir misanthrope, choisit son caractère.
2) Ce dernier est fixé par une loi.
3) Cette loi est instituée par Timon tout seul. C'est une action du même type
que : être élu par soi-même Président de la République. À l'occasion,
rappelons ce qu'écrit Élisabeth Anscombe dans
The modern moral philosophy (1958) : "Kant introduces the idea of
"legislating for oneself", which is as absurd as if in these days, when
majority votes command great respect, one were to call each reflective decision
a man made a vote resulting in a majority, which as a matter of
proportion is overwhelming, for it is always 1-0. The concept of legislation
requires superior power in the legislator" (Human life, action and
ethics, 2005, p 171).
4) Sa misanthropie, qu'on peut appeler positive du fait qu'elle se manifeste
par des actions hostiles - à la différence de la misanthropie négative qui se
retiendrait d'aider, celle de Timon nuit à qui a besoin d'aide - , inclut des
états ou des actes impossibles comme avoir soi-même pour voisin, avoir pour ami
soi-même, se dire le dernier adieu, déposer sur son front sa couronne
mortuaire.
Bien sûr ces dernières actions ne sont impossibles qu'en fonction de l'usage que l'on fait des concepts : si avoir pour ami soi-même veut dire simplement ne se soucier que de soi, c'est logiquement possible et psychologiquement ordinaire. Chacune des expressions dépourvues de sens peut en recevoir un à ce prix. Mais Timon, bien évidemment, dans le cadre de sa misanthropie volontariste (qu' accompagne ce qu'on pourrait appeler un solipsisme feint : en effet Timon ne tient pas pour vrai qu'autrui n'existe pas, il décide de faire comme si autrui n'existait pas ) veut parvenir au comble du caractère qu'il se fixe sans mesurer les non-sens qu'il profère. Lucien, sans doute, les identifiait bel et bien.