" Avoir des Juifs chez soi dans les zones d'Europe sans État, en Pologne et en Union soviétique occupées, c'était risquer sa vie ; consentir à les livrer apportait du sel ou du sucre, de la vodka ou de l'argent, mais aussi la fin de l'angoisse et de la peur. Remettre un Juif, c'était éviter le risque d'un châtiment personnel ou collectif.
Dans cet ensemble d'incitations, la réaction économiquement rationnelle d'un non-Juif approché par un Juif consistait à promettre de l'aide, à s'emparer au plus vite de son argent, puis à le livrer à la police. Pour quelqu'un sachant qu'un autre hébergeait un Juif, l'action économiquement rationnelle était de le dénoncer avant qu'un autre ne le fasse pour empocher la récompense et peut-être les biens, mais éviter d'être soi-même dénoncé pour s'être tu. Il serait réconfortant de croire que ceux qui provoquèrent la mort des Juifs se conduisaient irrationnellement : en réalité, ils se conformaient souvent à une rationalité économique classique. En revanche les quelques Justes se conduisaient d'une manière irrationnelle suivant une norme fondée sur des calculs économiques de l'intérêt personnel." (Gallimard, 2016, p. 451)

Ces lignes sont écrites par l'historien américain Timothy Snyder à la fin de Terre Noire. L'Holocauste et pourquoi il peut se répéter (2015). À ses yeux, elles contribuent à justifer l'avertissement glaçant formulé dans la conclusion :

" La plupart d'entre nous voudrions croire que nous possédons un "instinct moral". Peut-être nous imaginons-nous en sauveurs dans quelque catastrophe future. Pourtant, si les États étaient détruits, les institutions locales corrompues et les incitations économiques favorables au meurtre, fort peu se conduiraient bien. Nous n'avons guère de raisons de penser que nous sommes éthiquement supérieurs aux Européens des années 1930 et 1940, ou en l'occurrence que nous sommes moins vulnérables aux idées que Hitler promulgua et réalisa avec tant de réussite (...) Séparés par le temps et la chance du national-socialisme, il nous est facile de rejeter les idées nazies dans examiner comment elles fonctionnaient. Notre oubli nous persuade que nous sommes différents des nazis en voilant en quoi nous sommes identiques à eux." (pp. 455 et 461)