Dans l' Antiquité, s'il n'y avait eu que les esclaves au sens social du terme, cela aurait fait déjà beaucoup de monde. Mais voir aussi des esclaves dans ceux qui ne suivent pas les chemins de la philosophie était un lieu commun à toutes les écoles. La 47ème lettre à Lucilius de Sénèque en est un des nombreux exemples :

" "Il est esclave". Mais c'est peut-être une âme libre. " Il est esclave ". Lui en ferons-nous grief ? Montre-moi qui ne l'est pas. Tel est asservi à la débauche, tel autre à l'avarice, tel autre à l'ambition, tous sont esclaves de l'espérance, esclaves de la peur. Je te citerai un consulaire humble servant d'une vieille bonne femme, un riche soumis à une petite esclave ; je te ferai voir des jeunes gens de la première noblesse asservis à quelque danseur d'opéra. La plus sordide des servitudes est la servitude volontaire."

Nietzsche dans Le Gai savoir (I,18) interprète malignement cette distance que par là-même le philosophe met entre lui et les hommes libres :

" Fierté antique. L'antique coloris de la distinction nous manque, parce que l'esclave antique manque à notre sentiment. Un Grec d'origine noble trouvait entre sa supériorité et cette ultime bassesse de si énormes échelons intermédiaires et un tel éloignement, qu'il pouvait à peine apercevoir distinctement l'esclave : Platon lui-même ne l'a plus vu tout à fait. Il en est autrement de nous, habitués comme nous le sommes, à la doctrine de l'égalité entre les hommes, si ce n'est à l'égalité elle-même. Un être qui n'aurait pas la libre disposition de soi et qui manquerait de loisirs, - à nos yeux, ce ne serait là nullement quelque chose de méprisable ; car ce genre de servilité adhère encore trop à chacun de nous, selon les conditions de notre ordre et de notre activité sociales, qui sont foncièrement différentes de celles des Anciens. - Le philosophe grec traversait la vie avec le sentiment intime qu'il y avait beaucoup plus d'esclaves qu'on se le figurait - c'est-à-dire que chacun était esclave pour peu qu'il ne fût point philosophe ; son orgueil débordait lorsqu'il considérait que même les plus puissants de la terre se trouvaient parmi ses esclaves. Cette fierté, elle aussi, est devenue, pour nous étrangère et impossible; pas même en symbole le mot "esclave" ne possède pour nous son intensité."

Faire revivre le stoïcisme aujourd'hui, serait-ce alors se distinguer fièrement en identifiant à des esclaves la plupart de nos concitoyens égaux en droits ? Mais cette interprétation ne rend pas justice à la modestie professée des efforts tendant vers l'incarnation contemporaine du stoicïsme. Comme la figure du sage est si loin dans l'horizon de l'apprenant stoïcien d'aujourd'hui , la distinction retrouvée ne serait-elle pas plutôt celle de l'affranchi au milieu des esclaves ?