Dans le glossaire de son Traité d'ontologie pour les non-philosophes (Gallimard, 2009), Frédéric Nef définit ainsi ce qu'est le vague :

" Indétermination soit des prédicats (vague épistémique), soit des objets (vague ontologique ou réel). La plupart des prédicats de la langue naturelle sont vagues (exemples : gros, chauve...). Par contre l'admission du vague réel est plus problématique, car elle pose des problèmes à l'auto-identité des objets : un objet vague peut-il être dit nécessairement identique à soi ? Cependant le vague réel qui est souvent utilisé à des fins sceptiques a été analysé de manière renouvelée à partir du problème du many (beaucoup de, nombreux), un opérateur vague qui permet d'obtenir des objets vagues . Par exemple, un nuage a beaucoup de frontières possibles et donc il existe non un mais beaucoup de nuages (quand nous en considérons un seul : il ne s'agit pas d'affirmer qu'il y a plusieurs nuages dans le monde, mais que, quand nous en contemplons un, en fait nous en contemplons une infinité)." (pp. 343-344)

Dans les lignes qui suivent, Victor Hugo a-t-il tenté de faire une description précise d'un objet vague ou le vague est-il dans les mots seulement ? Il me semble exclu qu'il soit et dans les mots et dans la chose. Jugez plutôt :

" Une certaine quantité de tempête se mêle toujours à une bataille. Quid obscurum, quid divinum. Chaque historien trace un peu le linéament qui lui plaît dans ce pêle-mêle. Quelle que soit la combinaison des généraux, le choc des masses armées a d'incalculables reflux ; dans l'action, les deux plans des deux chefs entrent l'un dans l'autre et se déforment l'un par l'autre. Tel point du champ de bataille dévore plus de combattants que tel autre, comme ces sols plus ou moins spongieux qui boivent plus ou moins vite l'eau qu'on y jette. On est obligé de reverser là plus de soldats qu'on ne voudrait. Dépenses qui sont l'imprévu. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les traînées de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armées ondoient, les régiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes, tous ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres ; où était l'artillerie, accourt la cavalerie ; les bataillons sont des fumées. Il y avait là quelque chose, cherchez, c'est disparu ; les éclaircies se déplacent ; les plis sombres avancent et reculent ; une sorte de vent de sépulcre pousse, repousse, enfle et disperse ces multitudes tragiques. Qu'est-ce qu'une mêlée ? une oscillation. L'immobilité d'un plan mathématique exprime une minute et non une journée. Pour peindre une bataille, il faut de ces puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau ; Rembrandt vaut mieux que Vandermeulen. Vandermeulen, exact à midi, ment à trois heures. La géométrie trompe ; l'ouragan seul est vrai. C'est ce qui donne à Folard le droit de contredire Polybe. Ajoutons qu'il y a toujours un certain instant où la bataille dégénère en combat, se particularise, et s'éparpille en d'innombrables faits de détail qui, pour emprunter l'expression de Napoléon lui-même, " appartiennent plutôt à la biographie des régiments qu'à l'histoire de l'armée ". L'historien, en ce cas, a le droit évident de résumé. Il ne peut que saisir les contours principaux de la lutte, et il n'est donné à aucun narrateur, si conscienceux qu'il soit, de fixer absolument la forme de ce nuage horrible qu'on appelle une bataille.
Ceci, qui est vrai de tous les grands chocs armés, est particulièrement applicable à Waterloo.
Toutefois, dans l'après-midi, à un certain moment, la bataille se précisa." (Les misérables, tome II, I, V)