J'ai insisté souvent sur la croyance d'Épictète dans la providence. Mais on notera tout de même que les premières lignes des Entretiens limitent clairement le pouvoir des dieux. Épictète y introduit la distinction célèbre entre ce qui dépend de nous, c'est-à-dire l'usage correct des réprésentations, de ce qui ne dépend pas de nous et qui englobe donc tout le reste. Mais au lecteur qui se demande pour quelle raison pas plus ne dépend de nous, Épictète répond :

" Est-ce parce qu'ils (les dieux) ne l'ont pas voulu ? Je crois bien qu'ils nous auraient aussi confié ce reste, s'ils l'avaient pu ; mais ils ne le pouvaient absolument pas ; séjournant sur la terre, liés à un corps tel que le nôtre et sujets à de telles compagnies, comment aurions-nous pu éviter les obstacles des choses extérieures ? "( I, 8-9)

C'est la traduction de Bréhier, revue par Aubenque. Celle, plus récente de Robert Muller, clarifie la référence aux compagnies en proposant de traduire κοινωνός par compagnon : " (...) liés à un corps tel que le nôtre et à des compagnons tels que les nôtres (...)"

Et c'est le plus grand des dieux, Zeus, qui, dans la phrase suivante, confirme qu'on ne peut pas associer l'omnipotence aux dieux stoïciens (comme on ne pouvait pas plus le faire avec les dieux de la religion ordinaire) :

" Que dit Zeus ? " Épictète, si je l'avais pu, j'aurais créé libres et sans entraves même ton petit corps, même ton petit bien. Mais songes-y bien, ce corps n'est pas à toi, c'est de l'argile joliment pétrie. Comme je ne le pouvais pas, je t'ai fait don d'une parcelle de ce qui est à nous, cette puissance de vouloir et de ne pas vouloir (...) " (trad. Bréhier)

Le fait que l'on ait à distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n'en dépend pas ne dépend donc qu'à moitié des dieux au sens où, étant complètement incapables d'empêcher ce qu'on pourrait appeler l'interdépendance des corps (et plus généralement des biens) et donc l'essentielle vulnérablité des uns et des autres, ils ont remédié à cette "donnée" en accordant l'indépendance de la raison et de son usage. Peut-on alors aller jusqu'à soutenir que cette indépendance est donc de l'ordre du moindre bien ?

Si oui, alors, même s'il est vrai que le problème de la théodicée ne semble pas se poser dans le stoïcisme, vu qu'on n'a pas à défendre la justice de Dieu de l'accusation le rendant responsable de maux et de biens injustement distribués aux hommes - car précisément ce qui est distribué sans tenir compte de la moralité des hommes, comme par exemple la durée de la vie ou la santé n'est ni un mal ni un bien - , néanmoins ce vrai bien que Dieu donne à tout homme et qui consiste à pouvoir juger la réalité telle qu'elle est, serait, dans ces premières lignes des Entretiens, comme un bien de substitution remplaçant ce bien impossible réellement mais tout de même imaginable, un corps personnel indépendant des corps des autres.