Les philosophes antiques à notre secours

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

jeudi 27 janvier 2005

La bataille de l’amour (3)

Et pourtant ce sont deux corps dans la fleur de l’âge (flor aetatis) que Lucrèce décrit, ni embarrassés par la graisse, ni défigurés par le vieillissement, ni fatigués par la maladie. Ils sentent (oui, ce sont les corps qui sentent mais le corps dans la pensée épicurienne, c’est la personne tout entière) « l’avant-goût des plaisirs » comme dit Pautrat, « ils pressentent les joies de la volupté » comme écrivait Clouard, « jam cum praesagit gaudia corpus ».

« Et Vénus va ensemencer le champ de la jeune femme. Les amants se pressent avidement, mêlent leur salive et confondent leur souffle en entrechoquant leurs dents. »

« Venus se prépare à jeter la semence en des champs féminins, ils se clouent corps à corps, avides, de leurs bouches mélangeant la salive, ils soufflent dans la bouche où s’impriment leurs dents. » comme traduit Pautrat.

Texte philosophique, traité scientifique, quasi médical, poème pornographique ? Où donc Lucrèce a-t-il donc observé ce qu’il décrit ? Voyeur des amours qu’il condamne, réminiscence de ses ébats ? Ne l’a-t-il jamais vu, l’imagine-t-il ? Le fantasme-t-il, comme dirait le freudien ? Mais c’est l’échec : l’aimé(e) est impénétrable, il résiste à la possession, à l’ingestion, à l’incorporation ; pas de fusion, pas d’union : c’est toujours la bête à deux dos qu’on fera. Sortir de soi, faire entrer l’autre en soi, les deux, contradictoires, les deux, tentés mais les deux, impossibles. Cette bataille n’a pas de vainqueur, mais on remarque l’étrange symétrie des comportements. Qu’ils aient le même sexe ou non, il n’y a pas de partage des rôles ; il n’y a pas de rôle, il n’y a pas de jeu, il n’y a qu’un acharnement réciproque.

« On les voit s’escrimer avec avidité jusqu’à se souder par les joints de Vénus ».

Comme Pautrat ici est supérieur au vieux Clouard qui écrivait si sagement :

« On voit la passion qu’ils mettent à serrer étroitement les liens de Vénus. »

Il y a pourtant « un court moment d’apaisement » « quand le désir concentré dans les veines a fait irruption » ( ici, c’est Pautrat qui est plat en choisissant : « quand enfin le désir amassé par les nerfs a jailli au-dehors ») Forces et faiblesses partagées des deux intermédiaires.

« Puis c’est un nouvel accès de rage, une nouvelle frénésie. »

Lucrèce annonce la crise qui ne tardera pas, comme un médecin qui connaîtrait son épileptique. Ces grands blessés ne savent pas ce qu’ils veulent ; seul Lucrèce sait qu’aucun objet ne pourrait mettre fin à leurs agitations inquiètes, désordonnées, contradictoires. Il n’y a pas d’art épicurien de l’amour, juste la description clinique d’une passion incohérente, d’une gesticulation vaine.

mercredi 26 janvier 2005

La bataille de l’amour (2)

D’abord, qu’on ne croie pas qu’en scrutant minutieusement le texte de Lucrèce, je cherche une lumière qui m’éclairerait une fois pour toutes sur l’essence de l’amour. Je ne donne pas à ce texte antique le privilège de détenir une vérité fondamentale qui aurait été cachée par les progrès de la pensée et qu’il faudrait redécouvrir pour qu’elle fonde enfin notre réflexion. Je ne suis ni essentialiste ni fondationnaliste. On n’a pas besoin d’une théorie de l’amour vrai pour faire l’amour vraiment et à supposer qu’on la cherche, il y a fort à parier qu’on ne trouverait qu’une description sous un certain aspect de l’amour. C’est d’ailleurs cela que je cherche à reconstituer par ma lecture tâtonnante : une manière de voir les choses, quelquefois inhabituelle mais non délirante, qui servira autant à rectifier peut-être, qu’à préciser certainement, celles de qui lit et qui écrit. Lucrèce n’est donc pas pour moi ce qu’était Epicure pour lui. Mais en quoi consiste la différence entre manger et boire d’un côté et faire l’amour de l’autre ?

« Nourriture, boisson, s’incorporent à notre organisme, ils y prennent leur place déterminée, ils satisfont aisément le désir de boire et de manger. »

Le propre d’un désir naturel, c’est en effet d’être comblé réellement par un morceau de nature : ce pain, cette eau. En revanche le propre d’un désir sans objet naturel, c’est d’être toujours en manque. C’est à l’homme dévoré par la soif et qui se désaltère imaginairement en rêve que Lucrèce compare l’amant. Ni la vue ni le toucher ne donnent de quoi combler la soif d’amour, tout simplement parce qu’elle n’a pas d’objet. Ce qui la calmerait n’est pas difficile à obtenir, rare, facile à perdre ; tout simplement cela n’existe pas. Les yeux sont insatiables : tout à voir, c’est rien à voir. Les mains effleurent, caressent, sentent mais ne peuvent pas prendre pour le consommer le corps aimé. Mais il semble qu’ici Lucrèce ne parle que de ce que Freud appellera deux mille ans plus tard « les plaisirs préliminaires » ; il nous dira qu’en effet ils font monter la tension mais enfin n’y a-t-il pas un soulagement final ?

mardi 25 janvier 2005

La bataille de l’amour (1)

Peu importe que ce soit à un abcès ou à un ulcère ( selon la récente traduction de Bernard Pautrat ) que Lucrèce compare l’amour, ce qui est certain, c’est que les deux pathologies indiquent clairement un mal qui s’aggrave avec le temps qui passe et comme si l’évocation du mal physique ne suffisait pas pour mettre en relief toute sa négativité, l’amour est aussi furor, frénésie (Clouard) ou délire (Pautrat). Pour le guérir, Lucrèce présente une surprenante médication : de nouvelles blessures. Les blessures ont donc une gravité qui s’annule par leur multiplication. Mais il y a deux autres manières d’en finir avec la passion naissante : « se confier encore sanglant aux soins de la Vénus vagabonde » ou « imprimer un nouveau cours aux transports de la passion ». Que penser de ces trois remèdes ? Le premier semble revenir à différer le mal plus qu’à le supprimer, en effet il faudra sans cesse de nouvelles plaies pour détourner du précédent objet de l’amour ; le deuxième qui est sans doute le premier corps venu, celui qu’on trouve disponible au hasard d’un chemin, est conforme à cette pensée matérialiste de l’amour. Si l’amor (amour) vient de l’umor (humeur), il faut se défaire de l’humeur pour se libérer de l’amour. Le troisième est le plus inattendu : ce pouvoir de dévier le cours de son esprit suggère que la sève ne fait pas la loi et qu’il y a dans l’homme une volonté dont il peut faire usage, tant qu’il n’est pas trop tard, tant que l’ulcère ne s’est pas envenimé. Reste à Lucrèce à expliquer qu’on ne perd rien à fuir l’être vers lequel on est porté à courir. Ce qu’il fait par l’éloge du plaisir sexuel à l’état pur :

« La volupté véritable et pure est le privilège des âmes raisonnables »

Curieuse phrase qu'on doit autant sinon plus à Henri Clouard qu'à Lucrèce: inhabituelle association de la raison (de la santé, préfère Pautrat) et du plaisir. C'est alors que Lucrèce commence sa fameuse description d’un couple d'amoureux en train de faire l’amour. Si chaque amant veut bel et bien posséder l’autre, il ne sait pas par quoi commencer : par quelle partie du corps ? Ni comment : avec les yeux ? Avec les mains ? L’incertitude et l’hésitation vont de pair avec la brutalité :

« Ils étreignent à lui faire mal l’objet de leurs désir, ils le blessent, ils impriment leurs dents sur des lèvres qu’ils meurtrissent de baisers. »

Quel psychanalyste ne doit pas se réjouir en lisant dans ce poème de la première moitié du premier siècle avant JC ces lignes :

« Leur plaisir n’est pas pur ; des aiguillons secrets les animent contre l’être, quel qu’il soit, qui a mis en eux cette frénésie »

Au plaisir se mêle donc chez l’amant « la fureur de mordre », comme s’il voulait en finir avec ce qui le taraude. C’est de cette agressivité dont serait débarrassé celui qui se consolerait auprès de la Vénus vagabonde. Epicure a-t-il jamais écrit une telle description de l’acte amoureux dans les trois cents livres rédigés par lui, selon Diogène Laërce ? Lucrèce est-il le plagieur d’un texte inconnu de nous ? A-t-il développé un point sur lequel Epicure était resté discret ? Je crois que nous ne le savons pas.

lundi 24 janvier 2005

D'une mesure prophylactique.

C’est « un jeune garçon aux membres féminins ou bien une femme dont tout le corps darde l’amour » qui lance les traits de Vénus. L’homosexualité est donc bien naturelle, même si Lucrèce ne semble pas envisager qu' une apparence autre que féminine puisse éveiller le désir de l’adolescent. Quoi qu’il en soit, l’aimé(e) est un attaquant : l’amour est une réaction à une agression. Etrange agression qui, au lieu de faire fuir, attire et fait anticiper le plaisir :

« Il court à qui l’a frappé, impatient de posséder et de laisser dans le corps convoité la liqueur jaillie du sien, car son muet désir lui présage la volupté. »

C’est ainsi que commence donc l’amour, par un désir quasi réflexe d’éjaculation. Pas de mots, juste la hâte de jouir dans le corps-réceptacle. Lucrèce met alors le lecteur en garde:

« Voilà la source de la douce rosée qui s’insinue goutte à goutte dans nos cœurs et qui plus tard nous glace de souci. »

L’amour est un piège, le plaisir est l’appât. Mais pourquoi le souci ? Lucrèce donnera plusieurs raisons. Voici la première :

« Si l’être aimé est absent, toujours son image est près de nous et la douceur de son nom assiège nos oreilles. »

Elle est banale et attendue : l’est moins la référence à la douceur du nom. Nous sommes bien entre hommes et non entre bêtes. Aimer, c’est penser à un nom qui revient sans cesse à l’esprit et qui a pris les qualités de la personne qu’il désigne. Lucrèce est alors ferme :

« Ces simulacres d’amour sont à fuir, il faut repousser tout ce qui peut nourrir la passion ; il faut distraire notre esprit. »

On n’est jamais vainqueur dans le combat de l’amour : plutôt que de « tomber amoureux », il faut prendre ses jambes à son cou. Lucrèce est ici dans la droite ligne d’Epicure :

« Si l’on supprime la vue, et les rencontres, et la vie ensemble, la passion amoureuse disparaît. »

On ne peut pas résister, il faut prendre le large. La volonté ne peut rien quand « le simulacre d’amour » frappe. Mais que faire de « la sève amassée en nous » ? N’oublions pas en effet qu’elle est la cause de l’amour ? Comment se libérer de l’amour en gardant ce qui le produit ? Lucrèce est logique :

« Il vaut mieux (la) jeter dans les premiers corps venus que de la réserver à un seul par une passion exclusive qui nous promet soucis et tourments. »

On notera le pluriel : plutôt de multiples corps qui ont une fonction hygiénique qu’un seul corps convoité. Faire l’amour à n’importe qui, pour ne pas être amoureux d’un(e) seul(e) : mesure prophylactique, et non pas sexualité obsessionnelle. Changer de partenaire, non pour jouir de tous mais pour ne s’attacher à personne. Qu’on est loin du donjuanisme ! Mais il faut tout de même donner sa part à la nature pour avoir l’esprit tranquille. Si le désir sexuel n’est pas un désir nécessaire au bonheur, il faut cependant à l’occasion le satisfaire. Faire comme s’il n’existait pas, c’est impensable. Il faut penser à tous les atomes qui nous constituent. Reste qu’il est étonnant que Lucrèce n’ait pas recommandé une manière de faire encore plus économique.

dimanche 23 janvier 2005

De l'expression "tomber amoureux".

Je voudrais lire avec un peu de soin les pages célèbres que Lucrèce, disciple d’Epicure, a consacrées à la passion amoureuse dans le quatrième livre du Natura rerum. C’est par le rêve érotique qu’il aborde la question, celui que fait « l’adolescent à qui le fluide fécond de la jeunesse se fait sentir, dès que la semence créatrice a mûri dans son organisme. » Il n’y aurait en effet pas d’amour sans ce « liquide générateur » : je suis bien au sein d’une pensée matérialiste. Mais pourquoi le jeune homme répand-il « un flot qui souille sa tunique » ?

« Il voit s’avancer vers lui les simulacres qui lui annoncent un beau visage et de brillantes couleurs. »

Fidèle à Epicure, Lucrèce pense qu’imaginer, c’est avoir la vue touchée par des atomes qui se sont détachés de l’objet qu’on perçoit. Le visage imaginé n’est pas un fantasme mais la surface d’un visage réel qui finalement, après un voyage dans l’espace, touche les yeux du rêveur. Rêver, c’est être le réceptacle passif de trajectoires atomiques hasardeuses. Mais ce qui m’étonne ici, c’est la place faite au visage et aux couleurs. Pourtant rien pour nous d’explicitement sexuel : on ne dit aujourd’hui ni des visages ni des couleurs qu’ils stimulent le désir. Lucrèce fait ensuite la genèse de l’éjaculation. A l’origine, il y a une prédisposition propre à l’espèce :

« Comme il existe pour chaque être une cause particulière d’émotion, l’influence de l’être humain est seule à émouvoir dans l’être humain la semence humaine. »

C’est d’abord une image de l’homme qui excite l’homme : cette relation très personnelle a tout simplement lieu entre des congénères. Et voici le parcours que suit la semence :

« Sortie de ses retraites, elle traverse le corps et, se rassemblant dans les régions nerveuses spéciales, éveille aussitôt l’organe de la reproduction, lequel s’irrite, se gonfle. »

Etrange irritation du sexe, dont je ne sais pas si je la dois à Lucrèce ou à la traduction, déjà datée, de Henri Clouard. Ce qui m’intéresse alors, c’est que « la volonté de répandre la semence là où tend la violence du désir » est causée par ce gonflement irrité. Comme cela devrait plaire à tous les neurobiologistes réducteurs qui sévissent aujourd’hui ! Le désir n’a pas de raisons, il n’a que des causes, pour reprendre la si éclairante distinction faite par Wittgenstein. Et enfin ces lignes qui identifient le sperme au sang, l’être désiré à l’ennemi et enfin le désir à une blessure infligée :

« La passion vise l’objet qui a fait la blessure d’amour. Car c’est une loi que le blessé tombe du côté de sa plaie ; le sang jaillit dans la direction de qui a frappé et l’ennemi, s’il s’offre, est couvert de sang. »

Est-ce dire que l’éjaculation est une perte, un affaiblissement ? Comme il est curieux en tout cas de présenter ce plaisir en reprenant la description du champ de bataille et de la guerre ! Mais qui blesse ainsi ? La femme ou l’homme ?

lundi 17 janvier 2005

Il faut aussi écouter Malebranche

Je lis dans la Recherche de la Vérité de Malebranche cet avertissement:

" On ne considère pas qu'Aristote, Platon, Epicure étaient hommes comme nous; et de plus, qu'au temps où nous sommes, le monde est plus âgé de deux mille ans, qu'il a plus d'expérience, qu'il doit être plus éclairé; et que c'est la vieillesse du monde, et l'expérience qui font découvrir la vérité." Livre II Chap.III

Moi, Philalèthe, amoureux de la vérité, ai-je bien raison d'aller la chercher chez les Anciens et non chez les Modernes ? Certes je me rappelle de Lucrèce commençant ainsi le de Natura rerum:

" Au temps où, spectacle honteux, la vie humaine traînait à terre les chaînes d'une religion qui, des régions du ciel, montrait sa tête aux mortels et les effrayait de son horrible aspect, le premier, un homme de la Grèce, un mortel, osa lever contre le monstre ses regards, le premier il engagea la lutte. Ni les fables divines, ni le ciel avec ses grondements ne purent le réduire; son courage ardent n'en fut que plus animé du désir de briser les verrous de la porte étroitement fermée de la nature. Mais la force de son intelligence l'a entraîné bien au-delà des murs enflammés du monde. il a parcouru par la pensée l'espace immense du grand Tout, et de là, il nous rapporte vainqueur la connaissance de ce qui peut ou ne peut pas naître, de la puissance départie à chaque être et de ses bornes inflexibles. Ainsi la superstition est à son tour terrassée, foulée aux pieds, et cette victoire nous élève jusqu'aux cieux."

C'est bien sûr d'Epicure le Grec dont parle Lucrèce dans son poème écrit en latin. Alors, entre l'homme d'autrefois et ce héros dont on vient de lire le portrait, qui choisir ? Je vais faire la chose suivante: le lire comme si sa vérité était divine, la juger comme si elle n'était qu'humaine.