mardi 26 mai 2026

Cours élémentaire de philosophie (21) : la religion (1), la vérité (7)

Vous avez donc compris grâce au cours antérieur qu'on peut appeler à tort vérités des croyances qui sont formulées de façon à ne jamais courir le risque d'être démenties par la réalité. Celles et ceux qui les ont pourront donc n'avoir jamais des raisons d'en douter.

Pensez par exemple à la croyance religieuse selon laquelle Dieu récompense celles et ceux qui vivent comme il le commande et imaginez  qu' à une personne qui s'efforce d'aimer son prochain comme elle-même arrivent toujours les pires malheurs. À première vue, ces maux rendent fausse la croyance qui nous intéresse ici, puisque cette personne s'efforce de vivre selon l'évangile chrétien. 
Mais il suffit de modifier légèrement cette croyance pour la rendre incontestable : 
modification nº 1 : Dieu récompense dans l'au-delà celles et ceux qui vivent comme il le commande (par définition, l'au-delà échappe à votre expérience et donc on ne pourra jamais oberver que la personne en question n'est pas récompensée) ou 
modification 2 : Dieu récompense pendant leur vie celles et ceux qui vivent selon son commandement mais l'intelligence humaine est trop limitée pour comprendre comment la personne qui passe par de terribles épreuves et qui semble punie est en réalité, mais de manière incompréhensible pour nous, récompensée par Dieu. 
Si vous critiquez négativement la version 1 et/ou la version 2 de la croyance, vous vous exposez à vous entendre dire par qui défend une de ces versions ou les deux que vous devriez plus réfléchir : dit autrement, ce que vous pensiez être une objection  faite à une croyance douteuse se retourne contre vous et devient pour votre adversaire une preuve de vos propres limites. 

Autre illustration du fait que les religions contiennent des énoncés infalsifiables - qu'on prend à tort pour des vérités indiscutables  : tant que les événements rapportés dans la Bible (par exemple le déluge) sont jugés historiquement possibles, la personne qui lit le texte sacré n'a pas de raison de mettre en doute la vérité de la Bible. Reste que le progrès des connaissances scientifiques et historiques rend les faits bibliques faux ou douteux (par exemple, la datation de la Terre ne correspond pas du tout à ce que nous apprend l'astrophysique : quelques milliers d'années selon la Bible, trois milliards selon la science). Mais il y a cependant un moyen de " booster " la croyance mise en danger par la science, c'est de faire qu'elle ne devienne jamais obsolète, en affirmant qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre ce qui est énoncé dans la Bible mais l'interpréter : ainsi le déluge devient une image, une métaphore de quelque chose à découvrir. Dans ces conditions, le texte biblique est mis à l'abri des contestations. 

Terminons par la croyance centrale des trois monothéismes que nous connaissons à cause de notre culture mieux que les autres religions, je veux dire le judaïsme, le christianisme, l'Islam : Dieu a créé le monde. 
Dans la vie ordinaire, une création s'observe (par exemple celle du tableau par le peintre) ou se reconstitue grâce à des documents (par exemple la création de la Joconde par Léonard de Vinci) : dit autrement, une création fait partie de l'expérience ; c'est un événement daté (situé dans le temps) qui a eu lieu quelque part (localisé dans l'espace) pendant une certaine durée. Vous comprenez  immédiatement que, si la création divine était une création de ce type, on pourrait nier qu'elle ait eu lieu ou, dit autrement, on pourrait soutenir qu' aucune observation astrophysique ne la documente. 
Vous direz alors : " Et le Big Bang, qu'est-ce que c'est sinon une création ? ". En réalité le Big Bang est une origine, mais, pour en faire une création, il faut pouvoir observer un créateur, ce que l'astrophysique ne peut pas faire. Vous me direz : " Mais Dieu n'est-il pas le créateur de toute expérience, celui qui crée les conditions de l'expérience : l'espace et le temps ? ". Bravo ! Mais vous venez habilement de créer (à votre tour) une croyance qui ne peut pas être falsifiée, démentie, invalidée : en effet Dieu devient alors une réalité dont par définition on ne peut pas faire l'expérience, dans ce cas l'absence de toute connaissance observable de la création par Dieu de l'univers n'est pas un argument contre son existence : " Dieu existe " peut devenir une croyance centrale de votre vie sans que jamais aucune progrès de l'astrophysique ne la menace.

Arrivés à ce stade, vous comprenez aisément pourquoi la religion ne peut jamais être remise en cause par la science, quel que soit le progrès de cette dernière : si même un astrophysicien peut être croyant (pour lui, Dieu ne sera  pas dans l'Univers mais sera hors Univers, hors temps, hors espace, hors matière, hors énergie et  cause de l'Univers, du temps, de l'espace, de la matière, de l'énergie, etc.), tout autre scientifique peut aussi avoir des croyances religieuses, tout en restant authentiquement scientifique dans le domaine qui lui correspond.
À une condition tout de même : il doit croire qu'il existe des vérités qui ne sont ni démontrables (on les appelle quelquefois des vérités de raison, car on les démontre en raisonnant), ni observables (appelées quelquefois, elles, des vérités d'expérience, car on observe dans le temps et dans l'espace les faits auxquels elles se réfèrent). Vérité démontrable : le carré de l'hypoténuse est égale à la somme des deux autres côtés (c'est le théorème de Pythagore) / vérité d'expérience : la vitesse de la lumière est de 300.000 kms par seconde.

Mais au fait qui nous dit que l'existence de Dieu n'est pas démontrable ?
En termes modestes et sceptiques, contentons-nous de dire qu'aucune des preuves de l'existence de Dieu (il y en a eu beaucoup avec beaucoup de variantes) ne résiste à toutes les objections qu'on peut lui faire. Une des plus célèbres est la preuve ontologique : en voici une version. J'ai dans mon esprit l'idée d'un être infini (illimité) que j'appelle Dieu. Donc Dieu existe dans la réalité (et non pas simplement dans mon esprit) car s'il n'existait que dans mon esprit - il ne serait qu'une idée -, alors il serait limité, fini par rapport à Dieu existant et dans mon esprit et en dehors de mon esprit (dit autrement, dans la réalité). 
Cette preuve qui a presque mille ans d'âge (on l'attribue à Anselme de Canterbury) n'est certes pas enterrée définitivement mais ses défenseurs doivent sans cesse la réparer contre les attaques de ceux qui l'accusent d'être un sophisme (on appelle sophisme un raisonnement  apparemment convaincant mais en réalité incorrect). En somme elle est mal partie pour ressembler à une preuve mathématique !

Mais creusons un peu : la croyance selon laquelle les seules vérités sont des vérités démontrables ou des vérités vérifiables (à condition qu'existe le risque qu'elles ne soient pas vérifiées), est-elle elle-même démontrable ou vérifiable ? 
Vous voyez assez vite, j'imagine, qu'on ne peut pas bien imaginer une situation observable permettant de vérifier ou d'invalider cette croyance (pour la raison, entre autres, qu'une croyance n'est pas, à la différence d'une pluie ou d'une éruption volcanique, quelque chose de matériel, de physique et donc d'observable). 
Reste la possibilité de la démontrer, comme on démontre qu'est vraie la croyance selon laquelle la somme des angles d'un triangle est égale à 180 degrés. Mais si on pouvait démontrer cette croyance, elle serait évidente pour tous, ce qui n'est pas le cas, comme le montrent toutes celles et ceux qui croient dans l'existence de vérités religieuses, tout à fait différentes des vérités scientifiques démontrables par la raison (comme toutes les vérités mathématiques) ou vérifiables par l'expérience (comme les vérités physiques ou historiques).

Pour résumer, même si on peut s'accorder sur le fait que les croyances religieuses ne sont ni démontrables par la raison, ni confirmables ou invalidables par l'expérience, ça n'implique pas qu'elles ne sont pas des vérités d'un tout autre type, puisqu'on ne peut pas démontrer par la raison ou montrer par l'expérience que les seules vérités sont ou des vérités de raison ou des vérités d'expérience.
Cette réflexion veut vous montrer qu'on n'en finit pas avec la religion aussi facilement qu'on l'imagine et que l'esprit scientifique est bien incapable par lui-même de justifier l'athéisme (est athée une personne certaine qu'aucun dieu n'existe).
Nous verrons la prochaine fois pourquoi certaines personnes peuvent donner de la valeur aux religions même si elles savent que les croyances religieuses ne nous apprennent rien du tout sur le monde.





mardi 5 mai 2026

Cours élémentaire de philosophie (20) : la vérité (6)

Le dernier cours se terminait par la question : comment comparer ce qu'on pense à ce qui est ? Dit autrement, comment vous assurer que ce que vous croyez, ce que vous tenez pour vrai est bel et bien vrai ?
Vous avez sans doute déjà la réponse à l'esprit : il faut vérifier. Par exemple, si vous croyez avoir dans votre porte-monnaie telle somme d'argent, vous devez l'ouvrir et observer ce qu'il contient. Ou bien : vous  n'avez pas votre  téléphone portable, vous croyez qu'il est midi et par chance vous tomber sur une horloge publique indiquant précisément l'heure de midi. N'est-il pas vrai qu'il est midi ? Ne savez-vous pas dans ces conditions qu'il est midi ?
Vous voyez bien, je pense, la différence entre croire et savoir : croire, c'est seulement tenir pour vrai et savoir, c'est tenir pour vrai quelque chose qui est vrai et pouvoir le justifier. Vous réalisez donc bien qu'il ne suffit pas de croire pour savoir mais qu'en revanche si vous savez, vous croyez : ça serait insensé de votre part de dire quelque chose comme " Je sais qu'il est midi, mais je n'y crois pas " (en revanche c'est très ordinaire de dire " je crois qu'il est midi, mais je ne le sais pas "). Mais au fait, dans le dernier exemple pris, savez-vous qu'il est midi ?
Mobilisez un peu votre capacité de douter : que l'horloge marque l'heure de midi ne prouve pas qu'il est midi. En effet qu'est-ce qui vous assure que l'horloge n'est pas tombée en panne à midi pile ? Dans ce cas, vous vous trompez en croyant qu'il est midi. Mais, s'il se trouve qu'il est vraiment midi au moment où vous levez les yeux vers l'horloge en panne qui indique, sans que vous le sachiez, toujours midi, pouvez-vous dire que vous avez vérifié qu'il est midi et que donc maintenant vous savez qu'il est midi ?
Il semble que non parce que pour savoir quelque chose, il faut non seulement tenir pour vrai quelque chose de vrai mais en plus pouvoir apporter la bonne justification ; pensez au cas suivant : si quelqu'un vous demande quelle est la capitale de tel pays et que vous donnez la bonne réponse en répondant au hasard n'importe quoi, direz-vous que vous avez un savoir en géographie ? Non, vous avez juste eu de la chance, comme vous avez eu de la chance de tomber sur une horloge en panne marquant midi à l'heure de midi.
Pour résumer notre réflexion : c'est l'usage depuis le philosophe Platon de dire qu'on sait quelque chose si on tient pour vrai cette chose, si elle est vraie et si on a la justification. Mais on a découvert depuis quelque temps - précisément depuis l'article du philosophe Gettier - que la justification ne suffit pas : elle doit être encore la bonne.
Reprenons notre cas : vous croyez qu'il est midi, il est midi et vous avez vérifié sur l'horloge qu'il est midi. Vous pensez que vous savez qu'il est midi. Mais en fait vous n'avez pas de savoir parce que ce que vous avez pris pour une bonne justification (lire l'heure sur une horloge publique) se trouve dans ce cas ne pas être la bonne.
Et le problème devient : qu'est-ce qu'une bonne justification quand on cherche à vérifier une croyance pour s'assurer qu'elle correspond à la réalité et forme donc un savoir ? On a affaire ici à un problème car les spécialistes de la question proposent des théories concurrentes dont aucune ne l'emporte vraiment sur les autres.

Vous me direz : pas de souci ! Ce sont des cas rares ! On garde l'idée qu'il faut vérifier, même s'il y a des vérifications trompeuses à titre exceptionnel. Il faut donc qu'avant tout ce qu'on croit soit vérifiable.
Eh bien c'est cette idée qu'on va discuter : suffit-il que ce qu'on tient pour vrai soit vérifiable et vérifié pour que ce soit vrai ?

Imaginez que vous alliez voir un astrologue pour connaître votre avenir. Vous n'êtes en effet pas tout à fait sûr que l'astrologie est du charlatanisme, de la fumisterie et donc vous tentez votre chance. Après avoir tiré des cartes ou regardé dans une boule de verre ou médité sur du marc de café etc., l'astrologue vous dit la chose suivante : " dans la semaine qui vient, vous allez faire une rencontre décisive dans votre vie, je ne vois pas plus, mais je sais que votre vie ne sera plus jamais pareille, sauf qu'il est possible que vous n'ayez pas conscience de cette rencontre ". Vous remarquez bien que l'astrologue n'a pas dit quelque chose comme : " vous allez rencontrer mardi prochain à 8h45 dans telle rue un homme de 1,85 m s'appelant John ". En effet l'astrologue tient à garder sa clientèle  et dans le dernier cas, sa prédiction non seulement peut être vérifiée mais peut aussi être falsifiée (à 8h45, personne du nom de John n'apparaît pas dans la rue).  Or, dans le cas de la première prédiction, vous n'avez aucun moyen de la rendre fausse : tout ce qui peut arriver dans votre vie est compatible avec elle ; en effet envisageons les trois cas schématiques possibles : vous ne remarquez rien, vous découvrez quelqu'un d'exceptionnel, vous avez des doutes sur la valeur d'une rencontre. Vu que l'astrologue vous a dit que vous n'auriez pas nécessairement  conscience de la rencontre en question, il est sûr de ne jamais être mis en difficulté et donc de ne jamais vraiment vous perdre, et cela d'autant plus que vous avez au départ un préjugé en sa faveur...
La leçon à tirer de cette réflexion est simple : une croyance est validée par la vérification, s'il se trouve que cette vérification pourrait ne pas être faite, si pour parler comme le philosophe Karl Popper qui a mis en place cette distinction, la croyance est falsifiable et non falsifiée. Revenons à l'histoire du porte-monnaie : je crois avoir 2 euros, c'est falsifiable (il est possible que je trouve dans mon porte-monnaie plus ou moins de 2 euros) et non falsifié si je trouve bel et bien les deux euros prévus.

Je viens de parler de préjugés que vous pouvez avoir en faveur de l'astrologie, ça va nous amener à comprendre pourquoi les préjugés sont si forts et résistent à l'expérience. Imaginons le préjugé concernant un pays dont on dirait que les habitants sont très méchants mais font souvent semblant d'être gentils : si vous tenez pour vrai ce préjugé, vous le vérifierez tout le temps, pour la bonne et simple raison qu'il ne peut pas être démenti par l'expérience ; dans tous les cas, vous croyez avoir raison parce que votre croyance est formulée de manière à ne jamais être mise en difficulté par l'expérience. Amusez-vous à répertorier vos croyances et vous allez découvrir sans doute des croyances que vous tenez pour vraies parce qu'elles sont formulées de manière à ne jamais courir le risque de recevoir de démenti de la réalité. Imaginez par exemple que vous croyez que l'amour que vous porte une personne est quelque chose d'intérieur qui est complètement indépendant des actions de la personne en question : que la personne se comporte amoureusement, haineusement ou de manière indifférente, vous continuerez à croire qu'elle vous aime si elle vous dit qu'elle le sent au plus profond d'elle-même !