mercredi 29 juillet 2015

Exercice spirituel en vue d ' être dans son corps comme un pilote dans son navire.

" Elle avait (...) inventé pour son usage personnel, une méthode originale d ' autopersuasion : elle se répétait que tout être humain reçoit en naissant un corps parmi des millions d ' autres corps prêts à porter, comme si on lui attribuait un logement pareil à des millions d ' autres dans un immense building ; que le corps est donc une chose fortuite et impersonnelle ; rien qu ' un article d ' emprunt et de confection. " ( Milan Kundera, Risibles amours, 1968)

Commentaires

1. Le jeudi 30 juillet 2015, 20:08 par Dual
L'analogie est discutable en ce qu'il n'est pas certain du tout que, pour le pilote, son navire ne soit qu'une chose "fortuite et impersonnelle" ou encore un "article d'emprunt et de confection". Voyagerions-nous à bord avec sérénité si nous avions connaissance qu'il navigue dans cet état d'esprit ?
2. Le mercredi 5 août 2015, 21:01 par Philalethe
Peut-être sommes-nous sereins à bord parce que nous savons que le pilote pourrait conduire aussi bien n'importe quel navire du même type !
3. Le jeudi 6 août 2015, 17:26 par Dual
Mis à part le fait que le rapport du pilote au navire est jugé par Descartes inapproprié pour penser adéquatement la relation de l'âme au corps, Kundera, qui n'y fait d'ailleurs ici aucune référence, demande apparemment à son personnage un pouvoir d'autopersuasion hors du commun, car l'idée d'un "être humain" dont l'identité existerait antérieurement à - et donc indépendamment de - son incarnation est dépourvue de sens (je laisse le mythe d'Er de côté...). En fait, Kundera précise que son personnage (la jeune fille) ne parvient pas à ce détachement tant désiré : « Voilà ce qu'elle se répétait sous toutes les variations possibles, mais sans pouvoir s'inculquer cette façon de sentir. Ce dualisme de l'âme et du corps lui était étranger. Elle se confondait trop avec son corps pour ne pas ressentir celui-ci avec anxiété. »
La suite de l'histoire montre l'échec total de cette méthode d'autopersuasion :  le jeu de l'auto-stop (l'auteur s'amuse-t-il avec le préfixe « auto- » ?)   dont cette jeune fille a d'abord l'initiative tourne très vite pour elle au cauchemar, puisque feignant de devenir pour son jeune amant une parfaite inconnue ou une rencontre de hasard, elle ravive en elle la jalousie de le voir courtiser, puis faire l'amour à une autre femme, celle que précisément elle s'applique à représenter pour lui. C'est d'un autre corps dont il jouit à présent dans une chambre d'hôtel, puisque, par le jeu en question, la jeune fille est dépossédée du sien. Tout cela se termine par les pleurs et des sanglots déchirants pour réclamer piteusement la fin du jeu : « Je suis moi, je suis moi... ».
Cela rappelle par ailleurs le paradoxe du jeu sans fin dans lequel les deux joueurs ont commis l'imprudence de ne pas convenir, AVANT le commencement du jeu, d'un signe sans ambiguïté avertissant l'autre qu'il désire l'interrompre : quand on joue à « faire semblant », et que l'un des deux se lasse du jeu, qu'est-ce qui garantit qu'il ne fait pas semblant de vouloir l'interrompre ? (Voir dans ce sens une scène de Les mains sales de Sartre entre Hugo et Jessica, Troisième tableau, scène I)
4. Le samedi 8 août 2015, 12:10 par Philalèthe
Merci beaucoup de vos remarques qui, compensant ma paresse, donnent aux visiteurs le contexte de la citation !

mardi 28 juillet 2015

Mise en scène.

" Diogène (...) dans ses vives répliques, mettait pour ainsi dire, la morale en comédie." (Martha, Le poème de Lucrèce, Hachette, Paris, 1869)

Commentaires

1. Le vendredi 31 juillet 2015, 12:05 par gelas calpen
Je serais intéressé par un exemple littéraire ou philosophique d'une personne mettant la morale en tragédie. Le moralisateur le fait.
Le père la vertu , la pharisien, le victorien.
Le Tartuffe ?
2. Le samedi 8 août 2015, 12:16 par Philalèthe
Les inventeurs du tramway problem et de toutes les expériences de pensée où la vie des personnages est en jeu ?

vendredi 24 juillet 2015

Diable !

" (...) restez toujours assis, à copier et coller,
Réchauffez les reliefs d'autrui dans un petit ragoût
Et tirez en soufflant de misérables flammes
De votre petit tas de cendres !...
Alors vous aurez l ' admiration des enfants et des singes "

Commentaires

1. Le samedi 25 juillet 2015, 15:58 par Monfeu
N'est-ce pas de la Faustocopie ? (aucun rapport
avec le Tour de France et son histoire ...)
Mais où sont les singes et les enfants ?
2. Le samedi 8 août 2015, 12:52 par Philalethe
Est-ce au Diable que vous devez vos lumières ?
En tout cas c'est à la fois à un singe et à un enfant  que vous devez cette question.

samedi 4 juillet 2015

Descartes et Musil : comment sortir du doute ?

On connaît les lignes que Descartes, au début de la deuxième partie du Discours de la méthode, consacre aux villes qui ont un passé :
" Ainsi ces anciennes cités qui, n'ayant été au commencement que des bourgades, sont devenues par succession de temps des grandes villes, sont ordinairement si mal compassées, au prix de ces places régulières qu'un ingénieur trace à sa fantaisie dans une plaine, qu'encore que, considérant leurs édifices chacun à part, on y trouve souvent autant ou plus d'art qu'en ceux des autres, toutefois, à voir comme ils sont arrangés, ici un grand, là un petit, et comme ils rendent les rues courbées et inégales, on dirait que c'est plutôt la fortune que la volonté de quelques hommes usant de raison qui les a ainsi disposés."
Ulrich, lui, est sensible aussi au manque d'unité de sa ville, Vienne. Mais il n'y voit point un défaut de raison, plutôt une série de styles architecturaux. Alors que la comparaison cartésienne engage à réfléchir sur l'histoire de la philosophie, expression de la raison, la réflexion d'Ulrich tourne plutôt l'attention du lecteur vers l'histoire de l'art, précisément celle de l'architecture :
" Une ville comme la nôtre, vieille et belle, avec ce cachet architectural qu'entraînent les changements périodiques de goût, est un vaste témoignage de la capacité d'aimer et de l'incapacité de le faire durablement. La fière succession de ses bâtiments ne dessine pas seulement une grande histoire, mais un perpétuel changement des directions de l'opinion. Considérée sous cet angle, elle est une versatilité pétrifiée qui, tous les quarts de siècle, se vanterait autrement d'avoir raison pour toujours. Son éloquence muette est celle des lèvres mortes. Plus fascinante est sa séduction, plus intense le mouvement aveugle de recul et d'effroi qu'elle doit provoquer au plus profond du plaisir et de la contemplation désintéressée" (L'homme sans qualités, tome 2, p.562)
Malgré les différences entre les deux textes, la suite de la réflexion d'Ulrich, me semble-t-il, a un air de famille avec celle de Descartes dans la première desMéditations métaphysiques. En effet Ulrich, comme Descartes, emprunte le chemin sceptique et s'interroge sur la possibilité d'en sortir. La différence majeure est que l'issue n'est pas associée à une vérité fondamentale et fondatrice mais à un sentiment d'un type différent de tous les autres (le roman est traversé par une réflexion sur la possibilité de deux accès, essentiellement différents, même contradictoires, à la réalité, l'un par la science et le savoir et l'autre, irrationnel, par une expérience affective, Musil explorant de manière identiquement critique à travers la multiplicité de ses personnages ces deux voies antithétiques) :
C'est ridicule et séduisant, m'a répondu Agathe. Ainsi, les queues d'hirondelle de ces flâneurs et les étranges coiffures que les officiers portent comme des pots sur la tête doivent être belles, puisque leurs propriétaires les aiment très résolument, les offrent à l'amour des autres, et que la faveur des femmes leur est acquise ! Nous en avons tiré un jeu. Nous l'avons savouré dans une sorte de dépit joyeux ; à chaque pas, pendant un moment, comme par désobéissance à la vie, nous nous demandions : que veut donc ce rouge sur cette robe, pour être si rouge ? À quoi riment finalement ce bleu, ce jaune et ce blanc sur le col des uniformes ? Pourquoi donc, au nom du ciel, les ombrelles des dames sont-elles rondes et non carrées ? Nous nous sommes demandé à quoi le fronton grec du Parlement, avec ses jambes écartées, voulait en venir : faire le grand écart, comme seuls peuvent le faire une danseuse ou un compas, ou répandre l'idéal classique ? Quand on se replace ainsi dans un état premier d'insensibilité où l'on refuse aux choses les sentiments qu'elles attendent complaisamment, on ruine la fidélité et la foi de l'existence. C'est comme quand on regarde quelqu'un manger muettement sans partager son appétit : on ne remarque bientôt plus que des mouvements masticatoires qui n'apparaissent rien moins qu'enviables."
Dans le cadre d'un jeu apparaît donc l'attitude sceptique de qui, mû par aucun habitus, rivé à aucun goût, ne partage plus l'entrain et l'appétit ordinaires, ne joue au fond plus le jeu. Ulrich expose alors de manière plus didactique cette prise de distance :
" J'appelle cela se fermer à l'opinion de la vie. Pour préciser ma pensée, je commencerai en disant que sans aucun doute, dans la vie, nous cherchons le solide aussi instamment qu'un animal terrestre tombé à l'eau. C'est pourquoi nous surestimons l'importance du savoir, du droit et de la raison non moins que la nécessité de la contrainte et de la violence. Peut-être n'est-ce pas surestimer que je devrais dire ; en tout cas, la plupart des manifestations de notre vie reposent sur l'incertitude de l'esprit. Parmi elles règnent la croyance, la conjecture, la supposition, le pressentiment, le désir, le doute, l'inclination, le commandement, le préjugé, la persuasion, les vues personnelles et toutes les autres formes de la demi-certitude. Comme l'opinion, sur cette échelle, tient à peu près le milieu entre le jugement fondé et le jugement arbitraire, j'adopte son nom pour le tout. Si ce que nous exprimons à l'aide des mots, si grandioses soient-ils, n'est la plupart du temps qu'une opinion, ce que nous exprimons sans leur aide l'est toujours.
Je dirai donc : notre réalité n'est en grande partie, pour autant qu'elle dépend de nous, que l'expression d'une opinion, bien que nous lui imaginions Dieu sait quelle importance. Nous avons beau donner une certaine expression à notre vie dans la pierre des maisons, c'est toujours pour l'amour d'une opinion. Nous pouvons tuer ou nous sacrifier, nous n'agissons que sur la foi d'une conjecture. Je dirais presque que toutes nos passions ne sont que conjectures ; très souvent nous faisons erreur sur leur compte ; il nous arrive d'y céder par simple nostalgie d'une résolution ! Faire quelque chose de sa libre volonté suppose, au fond, que cela n'est possible qu'à l'occasion d'une opinion. Depuis quelque temps, Agathe et moi sommes sensibles à une sorte de mouvement d'esprits au sein du réel. Le moindre détail dans l'expression de ce qui nous entoure nous parle, veut dire quelque chose, proclame qu'il est issu d'une intention tout autre que passagère. Il n'est sans doute qu'une opinion, mais il se présente comme une conviction. Les temps et les siècles se tiennent là debout sur leurs jambes bien plantées, mais une voix derrière eux chuchote : absurdité ! Jamais encore l'heure n'a sonné, le temps n'est venu.
Je paraîtrai peut-être obstiné, mais seule cette remarque me permet de comprendre ce que je vois : cette opposition entre la ferveur pour soi-même qui permet à nos oeuvres, imbues de leur magnificence, de bomber le torse, et cette nuance cachée d'abandon, de délaissement qui apparaît à la première minute, cette opposition s'accorde parfaitement avec l'idée que tout n'est qu'opinion. De là que nous nous découvrons dans une situation singulière. Toute opinion, en effet, présente un double caractère : tant qu'elle est nouvelle, elle rend intolérant à l'égard de toutes les opinions qui la contredisent (quand les ombrelles rouges sont à la mode, les bleues sont impossibles, et c'est un peu la même chose pour nos convictions) ; la seconde caractéristique de l'opinion est d'être abandonnée non moins automatiquement avec le temps, dès qu'elle cesse d'être nouvelle. J'ai dit un jour que la réalité s'abolissait elle-même. On pourrait exprimer la même idée encore autrement : quand l'homme ne manifeste essentiellement que des opinions, il ne se manifeste jamais tout entier ni durablement ; mais, quand il ne peut jamais s'exprimer tout entier, il essaie de toutes les manières possibles, et c'est ainsi qu'il peut avoir une histoire. Il n'en a donc, apparemment, qu'à la suite d'une faiblesse : bien que les historiens, assez naturellement, tiennent le pouvoir de faire l'histoire pour une qualité particulière !"
Ce qui revient à dire que s'il y a une histoire des opinions, en revanche il n'y a pas d'histoire de la vérité. Mais continuons :
" Ulrich semblait s'être écarté un peu du sujet, mais il poursuivait dans la même direction : " Voilà probablement la raison pour laquelle je remarque aujourd'hui ceci : l'histoire se fait, les événements se font, l'art même se fait...par manque de bonheur. Ce manque ne tient pas aux circonstances, en ce sens qu'elles nous empêcheraient d'obtenir le bonheur, mais à notre sentiment. Notre sentiment est le porte-croix de ces deux particularités : il n'en tolère aucun autre à côté de soi, et lui-même ne dure pas. C'est pourquoi tout ce qui lui est lié feint de valoir pour l'éternité ; pourtant, nous avons tous le désir d'abandonner les créations de notre sentiment et de modifier l'opinion qui s'exprime à travers elles. Un sentiment se modifie dès l'instant où il dure : il n'a ni durée, ni identité ; il doit être renouvelé. Non seulement les sentiments sont altérables et inconstants (comme chacun le sait et le dit), mais ils le deviendraient encore dès l'instant où ils ne le seraient pas. Dès qu'ils durent, ils perdent leur authenticité. S'ils veulent tenir, il faut qu'ils renaissent constamment, et même alors ils deviennent autres. Une colère qui tiendrait cinq jours ne serait plus une colère, mais un trouble mental : elle se change en pardon ou en vengeance, et tous les sentiments subissent une évolution analogue.
Notre sentiment cherche dans ce qu'il forme sa consistance, et la trouve toujours pour un temps. Mais Agathe et moi sentons dans ce qui nous entoure l'étrangeté peu rassurante, le rêve d'éclatement des éléments associés, la révocation au sein de l'évocation, le déplacement des murs prétendus solides : nous voyons et nous entendons cela tout d'un coup. Etre situés dans une époque nous semble une aventure, comme si nous étions tombés dans une assemblée douteuse. Nous nous trouvons dans la forêt magique. Et bien que nous n'ayons pas encore fait le tour de notre sentiment, de ce sentiment d'une autre espèce, que nous le connaissions à peine, nous sommes inquiets pour lui et nous aimerions le retenir. Mais comment retient-on un sentiment ? Comment pourrait-on s'attarder au plus haut degré de la béatitude, supposé qu'on puisse y atteindre ? Au fond, c'est la seule question qui nous préoccupe. Nous devinons un sentiment qui échappe à la caducité des autres.Il est devant nous comme une merveilleuse ombre immobile dans le mouvant. Mais pour pouvoir durer, ne devrait-il pas arrêter dans sa route ? J'en arrive à la conclusion que ce ne peut pas être un sentiment dans le même sens que les autres."
Et voici ce qui ressemble à la découverte du cogito par Descartes :
" Ulrich concluait soudain : " J'en reviens ainsi à la question : l'amour est-il un sentiment ? je crois que non. L'amour est une extase. Dieu Lui-même, pour pouvoir aimer durablement le monde, y compris sa part achevée, comme un Dieu artiste, devrait Se trouver perpétuellement en extase. On ne peut le concevoir qu'ainsi..."
La note s'arrêtait là." (ibidem p. 562-566)
Certes on comprend mieux la fin du doute cartésien que celle proposée par Ulrich...

vendredi 3 juillet 2015

L'essence de la guerre (de civilisation ou non).

Le capitaine Prasch debout devant son abri, tout barbouillé de sang, il brandit au-dessus de sa tête un tête empalée sur un bâton. Il parle : " C'est mon premier prisonnier italien, c'est moi qui ai fait ça avec mon propre sabre. Mon premier prisonnier russe, je l'avais fait torturer avant. Mes préférés pour ça, c'est les Tchèques. Je suis natif de Graz. Tous ceux que j'ai rencontrés en Serbie je les ai abattus sur le champ. De mes propres mains, j'en ai tué une vingtaine, parmi eux des civils et des prisonniers, et j'en ai fait fusiller au moins cent cinquante. Tout soldat qui tardait à monter à l'assaut ou qui se planquait pendant un feu roulant, je l'ai abattu moi-même. J'ai toujours frappé au visage mes subordonnés, qui avec ma canne, qui avec mon poing. Toutefois j'ai aussi beaucoup fait pour eux. En Serbie, j'ai violé une jeune Serbe mais ensuite je l'ai abandonnée aux soldats, et le lendemain j'ai fait pendre la fille et sa mère au parapet d'un pont. La corde s'est cassée et la fille, encore vivante, est tombée dans l'eau. J'ai sorti mon revolver et j'ai tiré jusqu'à ce qu'elle coule, morte. J 'ai toujours rempli mon devoir jusqu'au dernier souffle de l'homme et de sa monture. Je fus décoré et promu. J'ai toujours été à mon poste. La guerre exige une solide concentration de toutes les forces. Il ne faut pas perdre courage. Haut les coeurs ! " Il lève plus haut le bâton." (Karl Kraus, Les derniers jours de l'humanité, Acte V, scène 55, 1919, Agone, 2005, p.691-692)

jeudi 2 juillet 2015

Le patient stoïcien.

" Parlant de sa mère à qui il adresse à travers moi des reproches véhéments, un patient, rompu à l'exercice de l'analyse, ajoute : " Bien sûr, c'est la représentation que je m'en fais." Quel meilleur moyen d'atténuer les choses, de se protéger du désir et de la haine dirigés vers un être de chair : "Ce n'est qu'une représentation, toute subjective, n'allez pas croire que j'en sois dupe au point de la confondre avec la réalité." (Jean-Bertrand Pontalis, En marge des jours, 2002)

mercredi 1 juillet 2015

La raison s'interdit de prendre des vacances.

" Il n'est pas exclu que le droit de ne pas se servir de son intellect et de sa raison ou, en tout cas, de s'en servir le moins possible soit en train de se transformer plus ou moins en un droit fondamental et qu'un intellectuel qui serait tenté de le contester explicitement coure le risque d'être soupçonné de faire preuve simplement d'arrogance et de mépris. Ce qui est nouveau n'est évidemment pas le fait que les êtres humains dans certaines circonstances et même de façon générale, se servent fort peu de la faculté dont ils sont en principe le plus fiers, à savoir la raison, c'est plutôt le fait que l'on se sente de moins en moins autorisé à le leur reprocher." (Jacques Bouveresse, Et Satan conduit le bal..." Kraus, Hitler et le nazisme in Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis, Agone, 2005, p.50)

lundi 29 juin 2015

L'allégorie de la caverne et la révision à la hausse de l'ombre : lecture de Platon par Jean-Bertrand Pontalis.

Dans Traversée des ombres (2003), Jean-Bertrand Pontalis porte le jugement suivant sur l'allégorie de la caverne, présentée par Platon dans La République :
" Et comme elle m'a d'emblée séduit, dès ma classe de philosophie, l'allégorie de la caverne souterraine où les hommes qui y demeurent depuis l'enfance ne voient sur un mur que des ombres d'objets qui sont pour eux la réalité. Je devais être trop platonicien à l'époque ; je n'avais su qu'accompagner, admiratif, la délivrance des prisonniers, leur lente progression de la caverne vers la lumière, de l'ombre vers le soleil, du reflet, de l'image, vers l'idée. J'avais passé outre la souffrance des prisonniers prétendument libérés. Or c'est bien d'un arrachement d'une extrême violence qu'il est question, comme le fut peut-être notre arrachement de la caverne maternelle, comme l'est pour beaucoup l'arrachement brutal de nos rêves au profit, si l'on peut dire, de la seule réalité. Je lis : " Qu'on détache un de ces prisonniers, qu'on le force à se dresser soudain, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière, tous ces mouvements le feront souffrir et l'éblouissement l'empêchera de regarder les objets dont il voyait les ombres tout à l'heure.(...) Si on le forçait à regarder la lumière même, ne crois-tu pas que les yeux lui feraient mal et qu'il se déroberait aux choses qu'il peut regarder ? Et si on le tirait de là par la force, qu'on lui fît gravir la montée rude et escarpée et qu'on ne le lâchât pas avant de l'avoir traîné dehors à la lumière du soleil, ne penses-tu pas qu'il souffrirait et se révolterait d'être ainsi traité ?"
Douleur, révolte face à trop de lumière, à la lumière implacable. Un soleil qui éblouit, un soleil qui tue. Confrontés par force à l'idée pure, sans ombre, des philosophes, ne choisirions-nous pas plutôt de rester, comme les prisonniers, au plus près des ombres ?
Pourquoi instituer en principe absolu la séparation de la lumière et de l'ombre ? Sommes-nous voués à répéter la division originelle : "Dieu sépare la lumière et le noir, Dieu appelle la lumière le jour et nuit le noir" ? Je me refuse à séparer le jour et la nuit. La nuit n'est pas ténèbres et nos jours ne sont pas lumineux. J'ai toujours présent en moi ce titre de Sylvie Germain Le Livre des Nuits. Les plus beaux poèmes, les plus grands romans sont des enfants de la nuit, des enfants du silence aussi. C'est qu'ils transforment nos visions nocturnes en des mots qui ne le leur sont pas infidèles."
Certes, mais de tels mots ne parviennent à ce but que parce qu'ils font la lumière sur les phénomènes obscurs ! Peu importe l'objet de la connaissance, s'il y a connaissance, c'est parce que précisément on voit clairement et précisément la réalité en jeu...
Et puis le soleil platonicien non seulement ne tue pas mais ne brûle même pas. Il éclaire et engendre...
Par ailleurs la psychanalyse existerait-elle si Freud n'avait pas abordé en homme des Lumières des phénomènes mal connus ?
Quant au philosophe, il n'est pas celui qui ignore les ombres ! L'allégorie le met en évidence : il vise à faire voir l'ombre comme ombre, précisément à en acquérir et à en donner une connaissance vraie, lumineuse si possible.
Pour terminer, un seul prisonnier est libéré, ce qui n'est pas sans importance au sens où l'allégorie laisse penser ainsi qu'une personne libérée peut en libérer une autre mais échoue à en libérer plusieurs, et encore plus un grand nombre, comme le prouve la fin du texte où la masse emprisonnée se débarrasse de l'homme seul qui prétend les libérer tous.
En somme est-on jamais trop platonicien ?

dimanche 28 juin 2015

Le stoïcien, le déprimé et le poète.

Dans Frère du précédent (2006), Jean-Bertrand Pontalis mentionne un trait de son adolescence, sa capacité à "métaphoriser", plus clairement à voir dans quelque chose ce qu'en toute rigueur elle n'est pas. Il en décrit quelques manifestations :
" (...) soudain, ce pavé recouvert d'une fine couche de pluie se muait en un visage lumineux de jeune femme ; ce passant anonyme qui pressait le pas pour aller où ? se transformait, sans que je sois pour rien dans cette métamorphose instantanée, en un oiseau prenant son envol ; ces platanes alignés le long du boulevard étaient les colonnes d'un temple, j'étais transporté à Olympie."
Comme on s'y attend, il associe ce regard sur les choses à celui du poète :
" Au fond, ce que je découvrais en identifiant, par exemple un pavé et un visage, un passant et un roseau, c'était le pouvoir de la poésie, c'était la métaphore présente dans la perception que nous avons des choses. Pas seulement dans la perception, pas seulement dans notre regard ; dans les choses elles-mêmes."
L'auteur présente alors deux types de perception opposés à la sienne : celle de "tous ceux qui ont les pieds sur terre" et qu'il associe à son entourage, précisément à sa mère, et celle dont on fait l'expérience dans la dépression. C'est cette dernière qui me retient :
" Beaucoup plus tard, cette incapacité à "métaphoriser", si je puis dire, la réalité, je l'ai retrouvée à l'oeuvre, sur son versant négatif, destructeur, chez les déprimés : une table est une table, elle l'est à jamais, un mur est un mur qui bouche tout l'horizon, un cendrier est un cendrier, sa fonction est de recueillir les cendres."
En somme, pour le déprimé, les choses ne disent plus rien.
Je pense alors à une manière de décrire les choses que les stoïciens ont préconisée, pour en finir avec la séduction qu'elles exercent quand elles disent trop, beaucoup trop. Dans Évaluation et contre-pouvoir, portée éthique du jugement de valeur dans le stoïcisme romain (Millon, 2014), Sandrine Alexandre s'y réfère comme à "un procédé de redescription dégradante" (p.160). Le texte, bien connu, qui exemplifie au mieux ce procédé, est de Marc-Aurèle (je le cite dans la traduction qu'en donne Sandrine Alexandre) :
" On peut se faire une représentation de ce que sont les mets et les autres aliments de ce genre, en se disant : ceci est le cadavre d'un poisson ; cela le cadavre d'un oiseau ou d'un porc ; et encore en disant du Falerne, qu'il est le jus d'un grapillon ; de la robe prétexte qu'elle est du poil de brebis ; de l'accouplement, qu'il est le frottement d'un boyau, avec un certain spasme, l'éjaculation d'un peu de morve." (Pensées, VI, 13)
Qu'est-ce qui distingue ici le stoïcien du déprimé vu par Jean-Bertrand Pontalis ? D'abord, mais entre autres, le philosophe désenchante volontairement la chose car il veut la désarmer et s'en protéger ; ensuite, ne se contentant pas de la tautologie (" ce n'est qu'un poisson, qu'un rapport sexuel etc."), il met en relief le dessous peut-être dégoûtant mais réel des choses.
Ils ont cependant un point commun : à eux on ne la leur fait pas, croient-ils.
Peut-on alors dire qu'un des exercices stoïciens revient à jouer au déprimé, voire à surjouer le rôle, en mettant en relief l'envers moche du désirable ? Le stoïcien en attend la neutralisation des choses, celle-ci devant exclure deux émotions incompatibles avec la sagesse: la jubilation délirante et le désabusement triste.
Quant au poète, s'il refuse de prendre les choses pour ce qu'elles sont, ce n'est pas qu'il est victime d'un délire l'éloignant du réel ; bien plutôt, il sait que, quelquefois, le meilleur moyen de connaître ce qu'elles sont est de faire voir ce qu'elles ont en commun avec d'autres choses qui, pour l'esprit prosaïque et réaliste, pour l'esprit scientifique, et pour le déprimé, chacun des trois ayant ses raisons, ne sont pas elles du tout.
Reste qu' en fin de compte le poète a un point commun avec le stoïcien : les deux savent en effet ce que, quelquefois, on gagne à faire des détours.

Commentaires

1. Le lundi 29 juin 2015, 22:23 par dual
On peut remarquer que cet extrait de Pontalis sur la dépression en dit trop peu sur elle, surtout chez un clinicien qui a une expérience qu'on peut supposer approfondie de cette pathologie. La raison en est sans doute qu'il n'a pas, du moins dans ce contexte, l'ambition d'en faire une description exhaustive. Réglerait-il à cette occasion des comptes avec sa mère ? Laissons à ses confrères le soin
d'en décider ! Il faut en effet ignorer ou oublier la gravité des formes les plus aiguës de cet effondrement mental pour se contenter de dire que, pour le déprimé, « les choses ne disent plus rien » ou, plus exactement, sont réduites à n'être que ce qu'elles sont, dans une sorte de platitude fonctionnelle bornée, sans aucune échappée métaphorique possible qui délivre la perception d'une routine anesthésiante. A moins d'utiliser la locution courante « ça ne me dit rien » comme expression du taedium vitae, pour décliner toute occupation proposée comme diversion, ce qui est aussi métaphorique et loin de la dépression mélancolique sévère.
Par ailleurs, si les choses étaient ainsi laissées à leur neutralité, on ne comprendrait pas comment le déprimé pourrait ressentir la moindre expérience de perception comme un écrasement, une oppression, voire un anéantissement de soi. Comment le ciel pourrait-il « peser comme un couvercle », s'il n'était que le ciel ? On objectera peut-être que c'est là l'image poétique de quelqu'un qui (re)trouve les mots adéquats pour décrire une expérience dont il est sorti et parce qu'il en est sorti. Mais en prononçant ou en écrivant les mots que la dépression lui a auparavant ôtés, il n'a aucunement l'impression de trahir l'expérience qu'ils tentent de décrire après-coup. D'autre part, si l'on se réfère à la description incroyablement précise et poignante que William Styron propose de sa descente aux enfers dans Face aux ténèbres, on jugera éloignée de la réalité la description de la dépression comme « incapacité à métaphoriser ». Il observait sur lui-même que l'intensité de l'angoisse et de la souffrance psychique était telle qu'elle le détournait de la perception même du monde. Le monde se tait parce seule la souffrance parle.
2. Le mercredi 1 juillet 2015, 22:15 par Philalèthe
Merci de vos remarques enrichissantes.
À vrai dire je ne voulais pas explorer ce qu'est la dépression à travers ce billet mais encore une fois me centrer sur ce " retour aux choses mêmes " que pratique le stoïcisme. J'étais porté à le voir comme identification de l'essence des choses mais Sandrine Alexandre me détourne de cette idée avec sa référence à la redescription dégradante. Aussi, sans chercher à savoir si la définition du déprimé est bonne ou non, je l'ai reprise car cet homme que Pontalis appelle le déprimé aurait si on suit Alexandre un point commun avec le stoïcien : un penchant négativiste. Chez lui ce serait maladie alors que le stoïcien en ferait un remède en vue de la santé de l'esprit.
3. Le jeudi 2 juillet 2015, 15:14 par Philalèthe
Dans En marge des jours (2002). Jean-Bertrand Pontalis écrit :
" Les mots du déprimé sont pauvres - il le sait, il en souffre. Ils ne parviennent même pas à dire sa misère, ils ne traduisent pas : ils la reflètent. Rien ne lui dit rien, telle est sa plainte. Plus douloureuse encore que l'impuissance à parler, que son inappétence généralisée, le constat que le monde est tombé comme lui dans le silence, est désespérément muet. Donner la parole aux arbres et aux oiseaux (c'est le plus facile), au vent comme aux pierres (plus difficile), rendre cette parole aérienne au lieu qu'elle reste rivée au sol, c'est à quoi parvient Supervielle-merveille, c'est ce qui me donne confiance dans les pouvoirs fragiles de l'analyse. Le psychanalyste n'est pas un poète, tant s'en faut, mais il arrive que par sa médiation ce que nous appelons à tort  "les choses" ou le "monde extérieur" soient, plus intensément que nous, une parole vivante."
Certes fait défaut ici le stoïcien, le troisième homme étant cette fois le psychanalyste. 
Je me demande cependant si on ne peut pas dire de lui qu'il veut enlever la parole aux choses, elles qui sont si parlantes qu'on tombe sous leur charme. 
Elles deviennent alors les éléments muets d'un décor dans lequel il joue son rôle, en se voyant en même temps au-delà de tout décor, de toute scène. 
C'est lui qui est devenu aérien après avoir rivé tout le reste au sol.
4. Le jeudi 2 juillet 2015, 15:38 par dual
En effet, mes remarques ne reviennent pas à oublier que c'était la question du stoïcisme, à travers l'étude de Sandrine Alexandre déjà évoquée dans des échanges précédents, qui était au centre de votre réflexion. Je voudrais simplement dire au lecteur avisé et enthousiaste de William Styron que vous êtes, si j'en juge par le billet du lundi 19 septembre 2011 (je réagis avec retard, mais nous ne sommes pas dans l'éphémère de l'actualité!), que votre jugement sur Face aux ténèbres était un peu expéditif et injuste en parlant à son propos d’ « œuvre mineure », (vous ajoutiez « parfois un peu pauvre »!). Vous n'en reteniez d'ailleurs que le passage sarcastique sur la thérapie infantilisante par l'art et le portrait en effet fort drôle de la psychologue qui en était chargée pendant l'hospitalisation de Styron. Il se trouve que ce passage se termine tout de même par un mouvement de sympathie à son égard !..
Maintenant quand on tombe sur le passage suivant (que je n'ai pas eu de mal à retrouver après l'allusion à Baudelaire et à son ciel-couvercle) on se dit qu'on n'a pas affaire à une œuvre mineure :
« Par une journée radieuse, alors que je me promenais dans les bois en compagnie de mon chien, un vol d'oies du Canada passa très haut en cacardant au-dessus des arbres qu'embrasaient leur frondaison, un spectacle et une musique qui d'ordinaire m'eussent mis la joie au cœur, le passage des oiseaux me fit m'arrêter net, cloué par la peur et je restais là figé et impuissant, frissonnant, conscient pour la première fois d'avoir été frappé non par de simples angoisses dues au manque, mais par une maladie grave dont j'étais capable, et ce également pour la première fois, de m'avouer le nom et la réalité. En regagnant la maison, je ne parvins pas à chasser de mon esprit la phrase de Baudelaire, exhumée d'un lointain passé, qui depuis plusieurs jours rodait à la lisière de ma conscience : « J'ai senti passé sur moi le vent de l'aile de l'imbécillité ». (Gallimard, 1990, pp.71-72)
Ce qui est aérien, ici, devient un fardeau insoutenable...
Quant au psychanalyste, il se rêve poète, tout en niant l'être, pour donner corps au fantasme de son efficacité supposée. Avec cependant la modestie nécessaire :" ... il arrive que par sa médiation..." Ce "il arrive" en dit long sur la prudence qu'il convient d'observer lorsqu'on évoque ce que l'analyse est capable de faire ou de ne pas faire, notamment dans le cas de pathologies sévères. Mais c'est une autre question...

lundi 15 juin 2015

Iatromathématique.

Dans Le chef-d'oeuvre inconnu(1831), Balzac écrit à propos du peintre Frenhofer :
" Le vieillard était alors en proie à l'un de ces découragements profonds et spontanés dont la cause est, s'il faut en croire les mathématiciens de la médecine, dans une digestion mauvaise, dans le vent, la chaleur, ou quelque empâtement des hypocondres; et, suivant les spiritualistes, dans l'imperfection de notre nature morale."
L'expression "les mathématiciens de la médecine" éveille ma curiosité... Bien sûr, rien sur Internet... Mais, ouf, mon Dictionnaire universel du 19ème siècle (tome neuvième, 1873) vient à mon secours... J'y apprends que Balzac aurait pu aussi bien, mais moins clairement, mentionner les iatromathématiciens, les partisans de la iatromathématique, définie ainsi par Larousse :
" Ancien système de pathologie, dans lequel on essayait d'expliquer par des calculs les phénomènes morbides, en partant de l'hypothèse qu'ils étaient tous les résultats des lois de l'hydraulique et de la mécanique."
Ça me semble donc être l'héritage du mécanisme cartésien et, plus ou moins, l'ancêtre du matérialisme physicaliste.
" Mais laissons là le prétentieux jargon de notre époque, le bonhomme s'était purement et simplement fatigué à parachever son mystérieux tableau."
Retour à la folk psychology !

Commentaires

1. Le mercredi 17 juin 2015, 14:27 par Dual
La langue française propose, bien entendu, pour « folk psychology » « psychologie populaire », mais encore «psychologie naïve». «Psychologie spontanée » serait une traduction qui ne serait pas malvenue non plus. Dans tous les cas, l'extrait de Balzac vise à ce que nous penchions en faveur de cette « naïveté » ou de cette « spontanéité »-là plutôt qu'en faveur de cette pseudo-science verbeuse prisée par tous les Diafoirus de service...
2. Le mercredi 17 juin 2015, 15:32 par Philalèthe
Oui, j'aurais pu écrire "psychologie du sens commun" au lieu de "folk psychology" ; c'est sans doute parce que j'ai mis du temps à  comprendre cette expression en langue anglaise que je suis bêtement fier aujourd'hui de la ressortir !
Mais quel rapport avec "la pseudo-science verbeuse" ? Je ne vois pas là de quoi vous parlez. Tout de même pas de la philosophie de l'esprit, excusez-moi, je veux dire, de la philosophy of mind ?
3. Le mercredi 17 juin 2015, 16:28 par dual
Je parle bien entendu de celle qui est décrite et brocardée dans l'extrait de Balzac qui hérite visiblement du ton railleur de Molière...
Je ne pensais pas un seul instant à la philosophie de l'esprit !..
4. Le mercredi 17 juin 2015, 16:53 par Philalèthe
D'accord !
Reste à voir quelles relations existent entre le prétentieux jargon dénoncé par l'auteur et la philosophie de l'esprit de notre époque. Il peut y avoir aussi des parentés et pas simplement une relation d'opposition.
5. Le mercredi 17 juin 2015, 17:29 par dual
Sachant que Balzac évoque ici un état dépressif ou mélancolique, je ne vois pas en quoi il faudrait se référer à la philosophie de l'esprit et non pas directement au discours psychiatrique, notamment dans sa prétention à la scientificité, au XIXème siècle et au-delà. Il peut toutefois arriver à la philosophie de l'esprit de réfléchir sur les processus mentaux en s'appuyant sur l'étude de leurs manifestations pathologiques. Quant à savoir si c'est un domaine où sévit un jargon prétentieux, je ne m'aventurerai pas à citer des noms !
Sous-entendez vous que tout projet relevant d'un réductionnisme matérialiste de l'esprit est une imposture dans sa prétention à "faire science" (comme on dit) ?
Le "jargon" peut aussi bien s'épanouir dans les thèses anti-matérialistes...
6. Le mercredi 17 juin 2015, 18:20 par Philalèthe
En toute rigueur, la iatro-mathematique semble être une psychiatrie matérialiste et physicaliste,  relevant d ' une conception de l ' esprit réductionniste. Or cette dernière est une des options possibles en philosophie de l ' esprit. 
Quant à la question de la parenté,  elle ne visait pas le jargon, mais la proximité théorique. Y a-t-il ou non rupture épistémologique entre ce que Balzac identifiait comme jargon prétentieux et la neuropsychiatrie contemporaine ?
7. Le mercredi 17 juin 2015, 19:07 par dual
Ce qui donne chez Balzac un caractère comique voire burlesque aux "explications" avancées par les iatromathématiciens, du moins tels qu'il les caricature, est qu'elles invoquent pêle-mêle des causes internes (digestion, "empâtement"... ) et des causes externes (météorologiques) à l'organisme, autrement dit elles n'hésitent pas à faire flèche de tout bois sans se préoccuper de la priorité causale de tel ou tel facteur par rapport à d'autres. Dans la neuropsychiatrie contemporaine, il serait bien surprenant qu'on tombe dans un tel fourre-tout, puisqu'elle fait le pari du rôle déterminant d'un seul type de facteurs (le neurochimique)
du moins dans ses formes les plus réductionnistes.
8. Le samedi 27 juin 2015, 15:15 par Philalethe
Incohérence peut-être mais reste la même ligne matérialiste, qu'on se réfère au vent ou à l'empâtement des hypochondres.

mercredi 27 mai 2015

Contre un platonisme de la fuite, pour un réalisme sans Réalité !

Dans Vérité et véracité (2002), Bernard Williams prend position contre une lecture de Platon visant à "se procurer un sentiment de pureté et de libération" (Gallimard, 2006, p.173) et donnant accès à "une libération qui nous éloigne de l'humanité" (p.174). Manifestement il condamne tout autant "l'espoir que la règle autoritaire de la raison pourrait améliorer la situation du monde ordinaire" (ibid.) et juge qu'il "a toutes chances de s'éteindre" (p.175). Mais la position du sage volontairement désengagé ne lui convient pas plus (librement on peut lire les lignes qui suivent comme une dénonciation aussi de l'apolitisme épicurien . " l'enquêteur reste à l'extérieur de la caverne et laisse le monde politique en butte aux effets naturels et incurables des appétits, de la violence, de la ruse.").
Néanmoins Williams discerne dans l'oeuvre de Platon une autre ligne, qui permettrait "une libération au bénéfice de l'humanité" (p.174) sans faire le détour par une Réalité absolue ( la réalité suffit à ce philosophe réaliste qui craint qu'à la doter d'une majuscule, on ne soit porté à la juger définitivement cachée "par l'écran de notre expérience ou de notre langage" (p.157)). Il esquisse ainsi une interprétation de l'allégorie de la Caverne qui fait émerger (ce qui correspond chez Platon à) l'extérieur de la caverne de la conscience lucide des insuffisances de ce qu'il y a dans la réalité :
" Platon lui-même s'est précisément trouvé pris dans cette ambiguïté. Dans le fameux mythe de la Caverne de sa République, il propose le tableau d'une évasion hors de la pénombre et de la banalité de la vie quotidienne, en particulier de la vie politique, vers un monde politique de clarté et de lumière. Il y a une ambiguïté qui est normale dans la métaphore dualiste elle-même. Elle oppose une promesse métaphysique au vécu quotidien mais le contenu de la promesse est représenté inévitablement avec les mots du quotidien. En invoquant le soleil, elle nous rappelle qu'il y a déjà quelque chose ici, dans le monde naturel, auquel nous attachons du prix. Toutes les oeuvres dans lesquelles Platon nous apporte la promesse de son dualisme portent la marque de ce conflit implicite. Parfois, il laisse entendre que la vraie beauté et la vraie valeur n'appartiennent pas du tout à ce monde et que ce qui est ici en est seulement une image ou un rappel, une madeleine à la place d'un amour. Mais ailleurs, avec plus de justesse, il laisse entendre que ce dont nous avons besoin est ici, mais seulement sous une forme incomplète, jamais totalement satisfaisante." (p.174)
À quoi revient alors le platonisme s'il ne vise pas la connaissance d'une Réalité à laquelle le sensible participe seulement ? Que reste-il de l'esprit platonicien, une fois les Idées éclipsées ?
Williams semble compter pour satisfaire le désir de vérité, que les Formes étaient censées combler, sur la pratique de la science, pas n'importe laquelle, une science dure, comme la physique par exemple. S'appuyant sur Primo Levi, Williams attend de la science en question qu'elle fasse prendre nettement conscience de la distinction entre la réalité et le désiré et qu'elle permette de cultiver les "vertus de la vérité" (p.175), l' exigence du philosophe anglais étant aussi que ces vertus aient de quoi s'exercer dans la recherche de la vérité en général, ailleurs en tout cas que dans les sciences.
La science comme propédeutique, c'est aussi une thèse nietzschéenne, bonne à rappeler tant domine aujourd'hui l'idée d'un NIetzsche perspectiviste et post-moderne :
" À tout prendre, les méthodes scientifiques sont un fruit de la recherche au moins aussi important que n'importe quel autre de ses résultats ; car c'est sur l'intelligence de la méthode que repose l'esprit scientifique, et tous les résultats de la science ne pourraient empêcher, si ces méthodes venaient à se perdre, une recrudescence de la superstition et de l'absurdité reprenant le dessus. Des gens intelligents peuvent bien apprendre tout ce qu'ils veulent des résultats de la science, on n'en remarque pas moins à leur conversation, et notamment aux hypothèses qui y paraissent, que l'esprit scientifique leur fait toujours défaut : ils n'ont pas cette méfiance instinctive pour les aberrations de la pensée qui a pris racine dans l'âme de tout homme de science à la suite d'un long exercice. Il leur suffit de trouver une hypothèse quelconque sur une matière donnée, et les voilà tout feu tout flamme pour elle, s'imaginant qu'ainsi tout est dit. Avoir une opinion, c'est bel et bien pour eux s'en faire les fanatiques et la prendre dorénavant à coeur en guise de conviction. Y a-t-il une chose inexpliquée, ils s'échauffent pour la première fantaisie qui leur passe par la tête et ressemble à une explication ; il en résulte continuellement , surtout dans le domaine de la politique, les pires conséquences. C'est pourquoi tout le monde devrait aujourd'hui connaître à fond au moins une science ; on saurait tout de même alors ce que c'est que la méthode, et tout ce qu'il faut d'extrême circonspection." (Humain, trop humain I, 635)
À titre de remarque conclusive et légèrement marginale, demandons-nous si l'usage de l'Internet ne maximise pas généralement et au mieux l'obtention des résultats scientifiques au dépens de l'intelligence des méthodes.
Si la réponse est positive, se pose un problème : comment à l'école faire d' Internet un moyen d'acquérir et de développer les qualités conditionnant les méthodes en question et leur exercice ?

Commentaires

1. Le vendredi 12 juin 2015, 20:15 par dual
Dans l'esprit de Nietzsche, du moins celui qui échappe au perspectivisme auquel on tend ordinairement à le réduire, on pourrait peut-être comparer les résultats de la science à des édifices auxquels on refuse de retirer l'échafaudage, non seulement pour en rendre la construction compréhensible et la réparation possible, mais pour en assurer la stabilité même...
2. Le samedi 13 juin 2015, 09:00 par Philalèthe
Pour en rester à ce texte de Nietzsche, disons que le constructeur se perfectionne épistémiquement en montant comme il se doit l'échafaudage et que la nature du bâtiment importe peu, pourvu qu'il soit solide.
C'est cette idée de solidité qui me laisse penser que, l'échafaudage enlevé, le bâtiment tiendrait.
3. Le samedi 13 juin 2015, 09:56 par dual
Oui, le bâtiment tiendrait, mais la séparation d'un résultat de ses conditions d'établissement risquerait de favoriser à la longue l'attitude superstitieuse voire religieuse à l'égard de la science dont parle Nietzsche. Il y a une façon de croire en la science qui entre en contradiction avec le véritable esprit scientifique, fait de circonspection et d'auto-défiance. Russell et d'autres diront la même chose...
4. Le samedi 13 juin 2015, 10:12 par Philalèthe
Je vous l'accorde sans réserve.

Comment distinguer une action vicieuse d'une action symbolique ?

" Le fait de boire est à un moment un symbole et à un autre moment de l'ivrognerie " écrit Ludwig Wittgenstein en avril 1930.
À la lumière de cette phrase, on peut lire la fin du Banquet de Platon :
" Alors qu'Agathon se lève pour aller s'installer près de Socrate, soudain toute une bande constituant un komos arrive devant les portes, et, les ayant trouvées ouvertes - quelqu'un était en train de sortir -, ils entrent directement, viennent vers nous et s'installent sur les lits. Un tumulte générale emplit la salle : et sans aucune règle, on fut obligé de boire une grande quantité de vin.
Alors, racontait Aristodème, Éryximaque, Phèdre et quelques autres se levèrent et partirent. Lui-même, disait Aristodème, fut pris de sommeil, et il dormit très longtemps, car les nuits étaient longues. Il ne se réveilla qu'à l'approche du jour, alors que les coqs chantaient déjà.
Quand il fut réveillé, il vit que les autres dormaient ou s'en étaient allés, et que seuls Agathon, Aristophane et Socrate étaient encore éveillés et buvaient dans une grande coupe qu'ils se passaient de gauche à droite. Socrate discutait avec eux.
De cette discussion, Aristodème disait ne pas se souvenir, car il ne l'avait pas suivie depuis le début, et il avait la tête lourde. En gros cependant, Socrate les forçait de convenir que c'est au même homme qu'il sied de savoir composer des comédies et des tragédies, et que l'art qui fait le poète tragique est aussi celui qui fait le poète comique. Ils se trouvaient forcés de l'admettre, même s'ils ne suivaient pas très bien la discussion ; ils dodelinaient de la tête. Le premier à s'endormir fut Aristophane, puis ce fut le tour d'Agathon, alors qu'il faisait grand jour déjà.
Alors Socrate, après les avoir de la sorte endormis, se leva et partit. Aristodème le suivit comme à son habitude. Socrate se rendit au Lycée, se lava et passa le reste de la journée comme s'il s'agissait de n'importe quelle autre journée. À la fin de la journée, vers le soir, il rentra chez lui pour se reposer." (Oeuvres complètes, Flammarion, 2008, p. 157-158)
On demandera de quoi ici boire est symbole : pour Socrate de maîtrise de soi, pour tous les participants de respect des usages du banquet.
Avant Wittgenstein, Sénèque a peut-être aussi dénoncé la confusion entre symbole et ivrognerie :
"On prétend que Solon et Arcésilas avaient un faible pour le vin.On a accusé Caton d'être un ivrogne, mais on aurait plutôt fait de réhabiliter l'ivrognerie que d'arriver à rabaisser un Caton !" (De la tranquillité de l'âme, Laffont, 1993, p. 370).
Reste que le fait de boire serait pour Sénèque moins symbole de maîtrise de l'esprit que de lucidité sur les limites de la maîtrise de l'esprit :
" Il faut ménager notre esprit et lui accorder de temps à autre un répit qui fera sur lui l'effet d'un aliment réparateur (...) On peut même pousser à l'occasion jusqu'à l'ivresse, en lui demandant non pas l'abrutissement mais le calme : car elle dissipe les soucis, modifie totalement l'état de l'âme et guérit la tristesse, comme elle guérit certaines maladies (...) Il faut, par moments, arracher l'âme à elle-même, la rendre exultante et libre, et écarter quelque temps l'austère sobriété." (ibidem)
Socrate exemplifie l'impassibilité permanente, Sénèque fait de l'ivresse passagère une des conditions possibles de l'impassibilité durable. Dans le premier cas, le vin glisse sur Socrate, dans le second, il pénètre le sage mais avec son accord.
Les cyniques à leur manière paraissent avoir cultivé cette distinction entre symbole et vice.
Manger dans des endroits réservés au culte, péter ou faire l'amour en public etc., autant de vertus exemplifiées par eux et prises pour de l'intempérance et de l'impudeur par les non-cyniques.
Pour donner raison à ces chiens, il faut, bien sûr, maintenir ferme la différence entre être un vicieux victime du wishful thinking et être un vertueux dénonçant en fait le vice.

Commentaires

1. Le vendredi 29 mai 2015, 08:28 par dual informel
Ou encore apporter un coq déplumé et le montrer (sans un mot ?) aux platoniciens parvenus à la définition de l'homme comme bipède sans plumes, au terme de leur laborieuse méthode de la dichotomie.
Rien d'ordurier ni d'insultant, juste de la "provoc". A quoi imperturbablement, Platon aurait répliqué par la correction suivante : bipède sans plumes... à ongles plats. Mais ce n'est pas historiquement garanti !
2. Le mercredi 3 juin 2015, 08:23 par Philalethe
Montrer un coq déplumé est une action tout à fait distincte des actions mentionnées dans le billet puisque, si elle peut paraître énigmatique, elle ne court cependant en rien le risque d'être qualifiée de vicieuse.
3. Le jeudi 4 juin 2015, 13:23 par dual informel
Tout à fait d'accord, sauf aux yeux d'un platonicien étroitement dogmatique...
Maintenant, il faut noter que ce qui sauve un acte donné de son caractère censément "vicieux" est sans conteste le commentaire lapidaire et spirituel qui l'accompagne, comme le (trop?) célèbre : "Plût au ciel qu'il suffît de se frotter le ventre pour apaiser sa faim !" qui érige (si l'on peut dire) la masturbation en ethos philosophique...
4. Le samedi 6 juin 2015, 12:10 par Philalèthe
Tout à fait ! On peut donc vraiment douter qu'on puisse être muet et cynique. 
D'où un problème : quelles sont les pratiques philosophiques essentiellement liées à la parole ? 
Il me semble qu'un épicurien peut tomber dans le mutisme sans cesser pour cela d'être un épicurien authentique. Le mutisme (pathologique, s'entend) peut même redoubler l'aphasie sceptique, qui, dans un tel cas, est alors surdéterminée. Quant au stoïcien, tout dépend de sa fonction sociale : s'il est esclave, c'est compatible ; en revanche s'il est empereur... 
Enfin à part les cyniques, les trois autres représentants peuvent être des maîtres muets, à condition bien sûr que les disciples, eux, ne manquent pas de mots, moins pour éclairer les conduites que pour les diffuser en en donnant les raisons.

mardi 26 mai 2015

Peut-on reconnaître sans conservatisme l'existence de formes définitives ?

En avril 1930, Ludwig Wittgenstein dans une réflexion consacrée à Spengler écrit :
" (...) L'idée que les instruments à cordes ont acquis leur forme définitive entre 15-1600 est d'une portée considérable (et tout un symbole). Il se trouve simplement que pour la plupart des hommes, une telle pensée lorsqu'elle est exprimée sans beaucoup tourner autour au pot, ne leur dit rien du tout. C'est comme si quelqu'un croyait qu'un homme ne cesse de se développer de manière illimitée et qu'on lui disait : regarde, la fontanelle d'un enfant se referme au bout d'un certain nombre d'années et cela suffit à montrer que le développement en arrive partout à une fin, que partout le développement parvient un jour à son terme et que ce qui se développe sera un jour un tout achevé, à la différence d'une saucisse qui peut atteindre la longueur que l'on veut." (Carnets de Cambridge et de Skjolden, Puf, perspectives critiques, 1999, p.35)
Ces lignes sont importantes pour contrer l'idée que toute transformation apportée à un objet par la technologie est un progrès du point de vue de ses fonctions ( un exemple, le e-book serait le livre en mieux ). La confusion sur le sujet vient de ce que la transformation en question a si elle est innovante comme condition nécessaire un progrès dans les capacités de transformer la matière concernée. Il va de soi que si le transformateur parvient à persuader l'opinion que l'objet accomplit encore mieux sa fonction initiale, à son gain économique se joint la réjouissance du consommateur.
Mais, si l'on pense réfrigérateurs, voitures, ordinateurs, portables sur le modèle des instruments de musique, on se défait de la croyance que les progrès technologiques, par définition, ne cessent de perfectionner les fonctions des objets qu'ils modifient.
La référence au corps humain à travers la fontanelle permet aussi de poser le problème suivant : y a-t-il une fin dans le développement des capacités psychologiques de l'homme ? Entre autres le conte de Borges Funes el memoroso illustre l'idée qu'au-delà de certaines limites le développement de la mémoire devient un handicap. Certes ce domaine est plus délicat car l'idée de fonction de l'esprit et de développement optimal de l'homme est souvent liée à une métaphysique finaliste qui pour le moins est contestée. Reste que ,sans ces présupposés métaphysiques, il est sensé de se demander si, pour en revenir à l'exemple précédent, l'e-book permet une meilleure intelligence d'une oeuvre écrite que le livre traditionnel.
Ces réflexions bien sûr traduisent aussi un scepticisme certain par rapport au trans-humanisme, conception selon laquelle les capacités humaines, autant physiques que psychologiques, sont d'autant plus extensibles qu'on saura intégrer à l'esprit, au cerveau, plus généralement au corps humains des artefacts technologiques performants.

samedi 23 mai 2015

Contre l'écran ! Pour une éducation non numérique !

En 2006, Russell Banks dans un entretien avec Jean-Michel Meurice dit à propos de la télévision les lignes suivantes ( on les lira en ayant aussi à l'esprit nos plus modernes écrans ) :
" Nous avons fait quelque chose qui n'avait encore jamais été fait. En tant qu'espèce, il nous incombait de protéger nos enfants parce qu'il faut longtemps - plus que dans toute autre espèce - à un petit d'homme pour devenir adulte, pour apprendre à se socialiser de manière humaine. Jadis, lorsque l'espèce était en évolution, nous avions d'abord protégé les petits des intempéries, des tigres à dents de sabre, des forces amorales de l'univers ; nous les protégeons jusqu'à ce qu'ils soient en mesure de prendre soin d'eux-mêmes. À notre époque, les forces amorales de l'univers sont avant tout économiques. Nous connaissons tous ces plaisanteries sur le représentant qu'on empêche d'entrer dans la maison - on referme la porte en lui coinçant le pied. En réalité, ces plaisanteries parlent de protéger les plus jeunes et les plus vulnérables, ceux qui ne sont pas capables de faire la distinction entre publicité et réalité. Mais aujourd'hui nous avons introduit le tigre à dents de sabre dans la caverne et nous lui avons dit : installe-toi bien confortablement près du feu. Et maintenant nous laissons le représentant garder les enfants pendant que nous sortons.
C'est une situation très dangereuse. Nous avons colonisé nos propres enfants. Comme il ne nous reste plus de peuples à coloniser sur la planète, comme il ne reste plus de gens incapables de faire la distinction entre de la verroterie ou des babioles et des objets de valeur, comme nous n'avons plus personne à qui acheter l'île de Manhattan en la troquant contre quelques perles de verre et des haches, nous en sommes venus à coloniser nos propres enfants. C'est un processus d'auto-colonisation. La vieille truie dévore sa portée." (Amérique, notre histoire, 2006, Actes-Sud, p.126-127)

Commentaires

1. Le jeudi 28 mai 2015, 10:29 par agel senplac
Casati et Simone parlent de colonisation numérique.
Mais est-ce que l'on peut se coloniser soi même? Cela ressemble tout autant à une servitude volontaire. Albert Memmi dans son portrait du colonisé remarque que le colonisé en vient à aimer son statut.

Comment décoloniser ? Cesser de lire sur écrans ? Mais les bibliothèques s'y transfèrent. L'éducation se numérise peu à peu ( c'est un aspect de la réforme du collège qui a été peu discuté). bientôt le vote.
2. Le mercredi 3 juin 2015, 08:44 par Philalethe
Sans doute doit-on aussi utiliser les écrans pour mettre en garde contre eux. 
Quant à l'éducation qui se numérise, elle devra parvenir à développer chez les élèves les plus jeunes une rationalité en mesure de leur permettre plus tard de voir l'Internet comme une immense bibliothèque  ne leur servant que si, avec ou sans lui, ils ont appris à bien raisonner. 
C'est sans doute possible de faire, en tant que professeur et dès le plus jeune âge de l'élève, un usage pédagogique raisonnable de l'écran mais rien n'assure que ce ne sera pas plus difficile par ce moyen-là que par les moyens antérieurs à la naissance de l'Internet, d'arriver au but de l'éducation : former des personnes éclairées et critiques. 
Plus simplement on mesure à quel point l'intégration au cours de philosophie de films n'assure pas du tout du bon usage du film dans la réflexion philosophique, tant est délicat le passage de la narration du scénario du film à une construction conceptuelle en mesure d'éclairer une argumentation ! En fait généralement seuls les élèves déjà armés conceptuellement tirent un profit manifeste de la projection d'un film. Mais il y a comme avec l'Internet une illusion qui procède de l'attrait du nouveau et de la croyance erronée qu'un progrès technologique est nécessairement un progrès dans la connaissance.
3. Le samedi 6 juin 2015, 21:36 par dual informel
Il n'est pas suffisant de souligner la difficulté de l'usage pédagogique d'un support filmique dans un cours de philosophie (ou de n'importe quelle discipline) pour marquer légitimement sa réticence à son égard, encore moins pour y renoncer, car cette difficulté vaut pour tous les moyens, y compris les plus classiques, notamment la projection d’œuvres d'art, la visite de musées, l'audition de concerts, etc., pour nourrir, par exemple, la réflexion sur l'art, la peinture, la sculpture, la musique... Ce que vous dites d'un film «(« seuls les élèves déjà armés conceptuellement tirent un profit manifeste de la projection d'un film ») s'applique également au commentaire de n'importe quelle image ou document iconographique. Le problème n'est donc pas l'introduction de moyens dont la nouveauté même entretiendrait l'illusion qu'on vaincrait par là tous les obstacles. Il revient au professeur d'attirer l'attention sur les objectifs recherchés, les outils conceptuels mis en œuvre à cette occasion, pour bien faire entendre aux élèves que le support utilisé n'est pas l'essentiel, quand bien même on les initie, dans ce cadre, à ce qu'il est convenu d'appeler le langage cinématographique. L'expérience que j'ai de l'usage de films en cours de philosophie (éventuellement avec des intervenants compétents) m'a montré que beaucoup d'élèves qui étaient plutôt muets dans les cours « ordinaires » - et pas obsolètes pour autant - devenaient fort réactifs et diserts au cours de ce genre de séances où chacun était invité à formuler un jugement sur la projection qui ne pouvait évidemment pas se borner à un « j'aime » ou « j'aime pas ». Bref, l'argumentation, dans ce contexte, consiste à justifier un jugement esthétique, à discerner éventuellement les éléments moraux, idéologiques qui peuvent s'y glisser pour prétendument l'étayer. En outre, lorsqu'un élève se risque à proposer une interprétation ou à supposer telle ou telle intention chez l'auteur, il est incité énergiquement à défendre sa cause, ne serait-ce que par les protestations des élèves qui sont en désaccord avec lui. Il n'y a donc aucun obstacle à ce que l'apprentissage de la rigueur logique passe par ce moyen ni aucune raison de montrer plus de perplexité à son égard qu'à d'autres.
4. Le dimanche 7 juin 2015, 09:19 par Philalèthe
Il faut bien distinguer : initier à la philosophie par le cinéma (plus généralement par l'art) et initier à la philosophie du cinéma (de l'art). 
Il va de soi que la seconde tâche implique la connaissance (à un degré qu'on laissera indéterminé) de ce sur quoi on philosophe - passons donc des films en classe si on fait un cours de philosophie du cinéma.
Quant à la première, elle m'apparaît comme le détour qu'on fait pour des raisons pédagogiques parce que l'accès direct à la philosophie, par les mots "abstraits" n'est plus possible pour la plupart. Ce détour peut être fait habilement ou non bien sûr. 
Mais que voudrait dire initier à la philosophie par l'Internet ? En général on se réfère à une présentation ludique, courte, visuelle. Il n'y a plus d'oeuvre d'art, sauf à entendre l'expression dans un sens démagogique et flatteur. Mais n'a-t-on pas les moyens aussi avec notre parole d'amuser, de détendre en vue d'apprendre ? Replacer les élèves à l'école dans un Internet où ils sont du matin au soir est-il le meilleur moyen de leur donner les vertus épistémiques qu'on désapprend en zappant ?
Que l'école véhicule une réflexion sur l'Internet est bien sûr une chose indispensable. Elle aurait à coeur d'expliquer comment faire de lui un usage vertueux épistémiquement.