mardi 31 mars 2026

Cours élémentaire de philosophie (19) : la vérité (5)

Le dernier cours se terminait par la question : pouvons-nous tous nous entendre sur la vérité de Descartes ? Vous avez sans doute envie de répondre par l'affirmative : oui, chacun de nous peut faire l'expérience que, s'il pense (quelle que soit l'idée qu'il pense), il existe. 
Sauf que si vous accompagnez vraiment Descartes dans sa pensée, chacun de vous ne peut être certain que de sa propre existence quand il pense. En effet, les autres, même vos amis les plus intimes,  sont  des corps dans l'espace, comme toutes les autres choses matérielles, des plus minuscules (telle la pointe d'une aiguille) aux plus gigantesques (tel le soleil). Vous allez me répondre que ce ne sont pas des corps comme les autres, ce sont des personnes, on leur donne de la valeur, on leur reconnaît des droits, etc.
Certes, mais une chose est sûre : la seule pensée dont vous faites directement l'expérience est la vôtre. En effet, même si vous voyez immédiatement la tristesse ou la joie sur le visage de votre ami.e, même si la tristesse ou la joie de votre ami.e vous rend immédiatement triste ou joyeux, par contagion si on peut dire, en réalité vous ne ressentirez jamais que vos sentiments propres. 
Vous attribuez bien sûr la pensée aux autres êtres humains mais vous ne pouvez faire l'expérience que de la vôtre. 
Donc, si on s'en tient au début du raisonnement de Descartes, on reste enfermé dans sa propre pensée. Si ça vous intéresse, vous chercherez comment Descartes s'y est pris pour finalement reconnaître non seulement sa propre existence, mais aussi celle du monde extérieur et donc celle des autres hommes. Je ne vais pas exposer son argumentation ici car elle fait appel à quelque chose dont aujourd'hui bien trop de gens pensent qu'il s'agit d'un être imaginaire pour que je puisse construire un raisonnement solide pour la plupart des lecteurs : cette chose, c'est Dieu. Laissons-le de côté mais gardez bien l'idée que si la seule  vérité incontestable que je peux opposer aux sceptiques, c'est que je pense, eh bien j'aurai des difficultés à sortir des limites de mon esprit.
Cela dit, le raisonnement de Descartes nous a fourni un problème intéressant : puis-je connaître la vérité concernant ce que pense autrui ? Et d'abord puis-je connaître la vérité concernant ce que je pense ?

Une chose est indubitable : vous avez conscience de penser. Prenons la conscience d'un sentiment comme l'amour : vous avez conscience de ressentir de l'amour pour telle ou telle personne (si vous en restiez à Descartes, vous pourriez en conclure  que vous existez : je ressens de l'amour pour x, donc j'existe, car pour avoir un sentiment - quel qu'il soit -, il faut être comme dit Descartes " une chose qui pense "). Bien, mais la manière dont vous définissez ce que vous ressentez est-elle vraie ? Dit autrement, qu'est-ce qui vous assure que c'est de l'amour que vous ressentez et pas, par exemple, une amitié intense, passionnelle ? Pensez aux situations où quelqu'un se dit avec le recul du temps : " Je croyais l'aimer, mais en fait je ne l'aimais pas ! ". 
Certes, quand le doute naît en vous à propos de l'identification de ce que vous ressentez, vous pouvez demander à une personne de confiance ce qu'elle pense, elle, de ce que vous ressentez. Elle pourra vous renforcer dans votre conviction ou au contraire vous en défaire ( " Mais, non, tu ne l'aimes pas ! "), mais si vous êtes porté.e au doute, pourquoi accepter comme vrai ce qu'elle dit, elle ? En effet, elle ne peut pas plus que vous, comparer ce que vous ressentez à ce que ressent quelqu'un qui aime, puisque par définition, elle ne peut avoir l'expérience que son propre ressenti. 
Vous allez sans doute penser que j'exagère en envisageant, vous, des situations où on ne peut pas douter de ce qu'on ressent : quand on n'a pas le moral, on le sait ; quand on explose de joie en apprenant une excellente nouvelle, on le sait. Admettons, mais vous voyez qu'on retrouve le problème de la vérité quand on cherche à situer son absence de moral ou sa joie par rapport à l'absence de moral des autres ou à la joie des autres ; à la différence des objets matériels qu'on peut juxtaposer dans l'espace pour les comparer, les sentiments, objets psychologiques, ne peuvent pas être extériorisés pour être mesurés objectivement.
Vous allez me répondre : " Mais si, les sentiments s'extériorisent justement ! On exprime sa joie ! "
Oui, je vous donne raison. Vous pouvez même continuer ainsi : " Et donc si l'expression de ma joie, qui, elle, se voit dans l'espace, est identique à celle de mon ami.e, on peut donc dire qu'on partage la même joie ! ".
Bravo, je vous l'accorde mais observez tout de même que l'expression d'un sentiment, ce n'est pas le sentiment. En effet, pensez à un comédien : quand il exprime la tristesse, vous n'en concluez pas qu'il est triste ! Inversement, une tristesse ressentie peut être masquée...
Vous voyez donc que, dans le domaine intérieur de ce qu'on ressent, il y a souvent place au doute, que le ressenti soit celui d'autrui ( " ressent-il vraiment ce qu'il me montre ? ") ou le vôtre (" est-ce vraiment de l'amour ce que je ressens ? " " Suis-je désespéré ou simplement triste ? " " Est-ce que je le déteste ou m'est-il simplement antipathique ? ", etc.).

Jusqu'à présent je me suis centré sur l'affectif : les sentiments, les passions, les émotions. Est-ce si dur de connaître la vérité sur ses pensées, sur les idées que nous avons ? 
Prenons par exemple l'idée suivante : " Dieu n'existe pas " : pas de doute, je l'ai (je peux donc refaire une énième fois le raisonnement cartésien : " Dieu n'existe pas, donc j'existe ") ; mais comment qualifier cette idée ? 
On voit qu'elle peut avoir plusieurs caractéristiques assez  faciles à identifier, par exemple : " c'est une idée que j'ai souvent " ou " c'est une idée qui me vient rarement à l'esprit " ou bien " c'est toujours un point de départ pour ma réflexion " ou " c'est toujours un point d'arrivée, etc. Sauf que le plus intéressant concernant une idée n'est pas vraiment de savoir quand elle me vient à l'esprit ou si elle ouvre ou ferme ma réflexion, c'est de savoir si elle est vraie. " Dieu n'existe pas " est-ce une idée vraie ?
Ça se complique alors parce que pour juger de la vérité de vos idées, vous devez sortir de votre esprit. Par exemple, si vous pensez que la France est un pays en déclin, vous ne pouvez pas savoir si cette idée est vraie sans comparer la France à ce que vous en pensez ? Mais comment comparer ce qu'on pense à ce qui est ? 


10 commentaires:

  1. Dès la base, nous serait-il même possible d'envisager aimer un corps dont nous douterions de la capacité à sentir ou ressentir, qui n'éprouverait aucune émotion ?
    Mais cet autre que moi, la sensibilité seule ou l'affect suffisent-ils à y accéder, à en prendre conscience, ou faut-il jugement à la fois conceptuel et interactif ?
    La reconnaissance de l'existence d'autrui ..., peut-être même interdépendante à celle de soi ... Quoi qu'il en soit, enjeu philosophique majeur : entre ce qui relève de la conscience que j'en ai et ce qui ne s'y réduit pas.

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    1. Autrement dit, peut-on aimer un zombie ? À en juger de ce qu'on dit de certain.e.s fort attaché.e.s à des créatures de l'IA...
      Quant à la question n°2, si en termes de genèse, l' appréhension d'autrui se base sur l'expérience seulement sensible, dès qu'on commence à savoir parler, le conceptuel et le sensible me paraissent inextricablement mêlés.

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    2. Oui, pour les délires IA, ce n'est pas au départ si nouveau : on peut aimer sa projection sur autrui davantage qu'autrui lui-même, si ce n'est désormais qu'il n'y aurait ici même plus besoin d'autrui, du moins en chair ou en os. Voire en tous cas si une réduction fonctionnelle modélisante du langage pourrait suffire à s'y méprendre à ce point ... Les tests de Turing à l'aveugle en se basant uniquement sur du texte semblent montrer que faire la différence n'est plus si aisé. C'est déjà assez perturbant, je trouve.

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  2. C'est clair que si on ne différencie pas aimer x de croire aimer x, parce qu'aimer x est défini essentiellement comme attribuer à x des caractères plaisants pour qui aime, alors entre une personne réelle et un produit de l'IA, il y a le point commun d'être un support inconnu et inconnaissable servant de sujet à des qualifications toutes subjectives. D'où l'importance d'une conception philosophiquement réaliste de l'amour : aimer x est trouver du plaisir à ses qualités réelles.

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    1. Très juste. Et justement bel et bien des qualités. Et pas uniquement des compétences ou des fonctions. L'externalité permet le critère public et commun à la reconnaissance respective l'un de l'autre, et peut-être de soi, mais cela ne signifie pas que l'intériorité s'y réduise. S'il y a donc un mythe de l'intériorité purement privée, il y aurait aussi l'autre écueil du behaviorisme.

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    2. La difficulté avec la réference aux qualités est que cette dernière importe une morale, ce que n'implique pas la référence aux compétences, fonctions, etc. Quant à l'externalité dont vous parlez, elle est interprétée, ce qui réintroduit quelque chose qui se cache sous ce qui se montre. L'expérience personnelle des rêves nocturnes met bien en évidence le côté réel de l'intériorité essentiellement non manifestée.

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  3. Néanmoins si une simulation s'avérait parfaite en tous points, alors une question troublante se pose : est-ce qu'une indiscernabilité des critères de reconnaissance suffirait pour justifier de lui attribuer une subjectivité ? Mais c'est à voir si une simulation peut être quasiment complète tout en restant une simulation.

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    1. En effet il me semble que le concept de simulation implique une ressemblance de surface. Quant au zombie, il simule l'homme pensant parfaitement, mais précisément c'est compris dans son concept de ne pas avoir d'intériorité.

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    2. Si le comportement extérieur du zombie/machine devenait indiscernable dans tous ses détails de celui d'un être conscient, considéreriez-vous alors comme suffisamment justifié de supposer possible que nous n'avons plus simplement affaire à un zombie/machine ?

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  4. La "preuve" de la subjectivité d'autrui réside dans un rapport double entre externalité et intériorité. Et selon Wittgenstein, ce sont deux modes d'approche irréductibles, mais d'une seule et même chose. Du moins selon toute vraisemblance d'une ontologie a minima, mais dont l'unicité demeure toujours discutable si non métaphysiquement établie. Reste qu'il y a tout de même une difficulté récurrente : la référence à l'externalité seule ne peut suffire à attribuer l'intériorité, et l'intériorité seule ne saurait suffire à dégager un sens référentiel intelligible.
    Au risque du cercle, disons que pour accéder au sens public commun, il faut bien de l'individu à la base, et pour que cet individu soit a minima intelligible pour lui-même il y faudrait autre chose que lui-même. Mais pas trop autre non plus, une forme de vie humaine commune ou à tout le moins un air de famille ....
    Une condition externe onto-logique à l'accès et une condition interne d'accès à une ontologie ?
    Mais aussi une mémoire et un langage ... pour rendre compte de façon posée réglée de la régularité et sans doute aussi de l'externalité (la sensibilité n'y suffirait pas, mais ça peut certes se discuter ...).
    Et donc une relation à autrui qui n'est pas simplement autre "chose" que soi. Autrui est peut-être une charnière une transition entre soi et autre chose qui permet décisivement de les discerner ?
    Un "pour nous" qui ferait à la fois le dégagement la distinction et le pont l'articulation entre pour "soi"et "en soi" ? L'enfant humain est longtemps dépendant d'autrui dans son développement. Reste tout de même à établir clairement ce qui procèderait nécessairement chez l'enfant d'un rapport à autrui et ce qui pourrait aussi plus simplement se constituer dans son propre rapport individuel à son environnement physique.
    Mal dit et un peu en vrac sans doute, je cherche un peu au fil du tapotage ...
    Reste le problème particulier que pose l'IA, bien qu'encore à un niveau primitif. Je ne me prononcerai pas personnellement. On est encore très loin de la complexité d'un organisme vivant en interaction avec un environnement. Néanmoins certains fonctionnalistes semblent ne pas catégoriquement exclure qu'un perfectionnement d'une IA, en termes notamment de mémoire continue et d'autonomie, couplée à une corporéité physique robotique munie de capteurs pouvant évoluer dans un environnement, pourrait finir par ne plus nous permettre de faire une différence claire quant à savoir si on aurait affaire alors à l'émergence d'une singularité consciente ou non ... Il y a de drôles de choses dans sa capacité à modéliser de façon nouvelle à partir de données et probabilités. Ce n'est plus un simple remplissage de texte à trous. C'est un débat actuel en tous cas. Certains pensent que la conscience n'a pas nécessairement à être réservée au support de la chimie du carbone ...

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