vendredi 20 février 2026

Cours élémentaire de philosophie (15) : la vérité (1)

Comme toutes les notions de philosophie, la notion de vérité est quelque chose qu'on ne peut pas percevoir avec nos sens et comme vous l'avez compris, vous ne pourriez pas avoir à l'esprit cette notion si vous ne parliez pas une langue, contenant les signes vérité, vrai, etc.
Cela dit, ce ne sont pas ces signes qui nous intéressent aujourd'hui, mais ce qu'ils désignent : la vérité, précisément.
Bien sûr on peut se demander si c'est utile de savoir ce qu'est la vérité. Vous êtes sans doute d'accord pour reconnaître que c'est utile de connaître telle vérité dans telle situation (par exemple, si vous voulez acheter quelque chose, c'est utile d'avoir la vérité sur son prix), mais vous pouvez douter de l'intérêt de savoir ce qu'est la vérité en général, indépendamment des vérités dont vous avez besoin au fur et à mesure de votre vie.
Mais imaginez qu'on vous dise : " Le schmilblick, ça n'existe pas ! ", vous répondriez avant tout : " Mais c'est quoi, le schmilblick ? ". En effet, pour savoir si quelque chose existe ou non, il faut pouvoir l'identifier, savoir en quoi elle consiste. Or, depuis les débuts de la philosophie, il y a eu des philosophes et il y en a encore pour affirmer que la vérité, ça n'existe pas. Ces philosophes, ce sont les sceptiques. 
Vous voyez immédiatement que, s'ils ont raison, ça change notre vie car nous donnons en général du prix à la vérité, nous la cherchons, nous la diffusons une fois trouvée, nous condamnons ceux qui la cachent, nous l'apprenons à ceux qui l'ignorent. En deux mots, nous donnons de la valeur à la vérité, or, si elle n'existe pas, à quoi il rime, notre intérêt pour la vérité ? Que penserait-on de quelqu'un qui passerait sa vie à espionner le comportement quotidien du Père Noël ?

Mais voyons de plus près ce qu'est la vérité. 
Pour cela, partons de l'adjectif vrai. Que qualifie-t-il ?
Face à une pierre qui brille comme un diamant mais qui n'en est pas un, nous disons que ce n'est pas un vrai diamant. Vrai dans ce cas veut dire authentique, réel : l'ours en peluche n'est pas réellement un ours, c'est un faux ours. Cet usage de l'adjectif vrai ne fait pas de difficultés : à partir du moment où les humains peuvent imiter, faire semblant, c'est tout à fait justifié de faire la distinction entre les choses vraies et les choses fausses (par exemple, un vrai tableau de Van Gogh et un faux tableau de lui, peint par un faussaire). Bien sûr ça peut être difficile, voire impossible, de distinguer le vrai du faux mais ça reste justifié de chercher à le faire.

En fait, jusqu'à présent, nous n'avons pas encore parlé de la vérité qui nous intéresse dans ce cours. Pour y accéder, prenons la phrase suivante : (1) " Le tableau de Goya, intitulé Le chien, a été peint par cet artiste entre 1819 et 1823." ou bien celle-ci : (2) " Dans le triangle rectangle, le carré de l'hypothénuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés " (c'est le fameux théorème de Pythagore).
Quand je dis que ces phrases sont vraies, je ne veux pas dire qu'elles sont réellement des phrases, qu'elles sont des phrases authentiques, que ce sont des vraies phrases. En effet la phrase suivante : (3) " Le soleil tourne autour de la Terre " est une vraie phrase aussi comme les deux précédentes, je veux dire qu'elles sont toutes les trois incontestablement des phrases ; cependant la dernière phrase a beau être une vraie phrase, elle n'est pas une phrase vraie (vous voyez que l'adjectif vrai n'a pas le même sens selon qu'on le place avant ou après le signe phrase !).
Mais alors que veut dire vrai dans ce sens ?
On voit bien d'abord qu'il ne peut qualifier que des signes linguistiques, nombreux ou pas. Un signe comme " oui " suffit pour faire un énoncé vrai mais il peut s'agir aussi d'une description, d'une analyse, d'un roman, etc., en tout cas, de quelque chose qui est fait de signes linguistiques (si une personne est qualifiée de vraie, c'est qu'en général elle dit la vérité, sur ce qu'elle sait, pense, ressent, etc.).
Mais qu'a donc de particulier la phrase vraie ? Revenons à la phrase 1. Elle est vraie parce que dans la réalité, c'est-à-dire en dehors des mots, des signes, des phrases, un homme qui s'appelait Goya et qui était un artiste peintre a bel et bien, a réellement peint le tableau, connu sous le titre " Le chien ", entre 1819 et 1823.
Dit autrement, une phrase est vraie si elle est en accord avec la réalité. Vous allez peut-être me dire qu'on a remplacé une énigme par une autre, car si la vérité, c'est l'accord de ce qu'on dit avec la réalité, la question est désormais de savoir ce qu'est la réalité. En effet la notion de réalité est aussi difficile à saisir que celle de vérité. Qu'a-t-on gagné ?
Pour l'instant, accordez-moi que la réalité qui vous concerne présentement est que vous lisez une phrase que j'ai écrite. À partir de là, la vérité consiste à le dire, par exemple, en disant à quelqu'un ou à vous-même, intérieurement ou pas : " je suis en train de lire un cours élémentaire de philosophie sur la vérité ". Si vous dites ou vous vous dites : " je joue à un jeu vidéo sur mon smartphone ", cette phrase est fausse, soit parce que vous ne réfléchissez pas à ce que vous dites (vous faites erreur, vous vous trompez), soit parce que vous voulez tromper la personne à qui vous vous adressez (vous mentez alors).

Si la vérité ne peut pas être séparée de la réalité, dire comme les sceptiques que la vérité n'existe pas, c'est soit laisser penser que la réalité ne peut pas être connue (en effet si elle était connue, alors la vérité existerait), soit, ce qui est encore plus radical, suggérer que la réalité n'existe pas. Mais est-il possible que la réalité n'existe pas ? 

Cours élémentaire de philosophie (14) : le langage (4)

Pensez aux deux idées suivantes : 1) il y a dans l'univers des milliards de galaxies, chacune contenant des milliards d'étoiles et 2) mieux vaut vivre dans une démocratie que sous une dictature.
Bien sûr, ces deux idées n'ont, en un sens, rien à voir, l'une concerne l'astrophysique et l'autre la politique ; la première est justifiée scientifiquement, la seconde est une opinion politique (que vous partagez peut-être avec moi, mais pas nécessairement).
Elles ont tout de même un point commun. Pour le découvrir, essayez de penser à chacune de ces deux idées mais sans les mots. Je ne veux pas dire par là : sans les mots que j'ai employés, je veux dire : sans aucun mot du tout.
Vous réalisez qu'il ne suffit pas d'imaginer un ciel nocturne étoilé pour disposer de l'idée 1, pas plus qu' avoir à l'esprit les images de telle manifestation durement réprimée par tel régime dictatorial n'équivaut à penser l'idée 2.
Revenons en effet à l'idée 1 : l'univers n'est un objet de pensée pour vous que parce que vous disposez d'un signe le désignant, précisément univers en français, signe dont vous connaissez la signification (le signifié) parce que d'autres signes vous en donnent la définition, par exemple les signes suivants : ensemble des galaxies considérées dans leur évolution dans l'espace et dans le temps. Si vous ne disposiez d'aucun signe dans aucune des langues existantes, vous n'auriez tout simplement pas accès à l'objet univers, pas plus que vous n'auriez accès aux objets suivants : galaxie, milliard, étoile. 
Vous comprenez immédiatement que vous pouvez répéter l'analyse que je fais à propos de l'idée 2. Comment penser à la supériorité de la démocratie sur la dictature, si vous ne disposez d'aucun signe linguistique, comme démocratie et dictature ?
Vous pourriez vous dire que ce sont seulement les objets abstraits qui ne sont accessibles pour notre pensée que si on dispose de signes linguistiques les désignant et les définissant. Resteraient alors tous  les objets concrets. Voyons cela de plus près.
Vous vous trouvez au bord de la mer, sur une plage de sable, avec des vagues devant vous, des rochers à droite et à gauche. Imaginons que vous ne disposez d'aucun langage, parce que, par exemple, vous êtes né sourd et que vous vivez dans une culture où les sourds de naissance ne sont pas pris en charge médicalement : donc les autres ont parlé autour de vous dès votre naissance mais, comme vous n'avez jamais entendu un seul son sortir de leur bouche, vous n'avez jamais pu répéter quelque son que ce soit et donc vous êtes devenu un sourd-muet. 
Vous voyez donc devant vous ce que nous, nous appelons la mer, par exemple l' Océan Atlantique, mais pour nous qui parlons, l'Océan Atlantique est inséparable d'une connaissance géographique rendue possible par le langage et précisément les signes le définissant. Cette connaissance vous permet, entre autres, de savoir que la mer en question s'étend bien au-delà de la ligne d'horizon que vous voyez. Or, si vous ne disposez pas d'une langue permettant d'avoir à l'esprit une telle connaissance, alors ce que nous appelons, nous la mer, n'est rien de plus pour vous que ce que vous voyez.
Mais les vagues, mais le sable, mais les rochers, me direz-vous, le sourd-muet les voit autant que les voit celui qui parle. Bien sûr, mais imaginons qu'il prenne un peu de sable dans ses mains, notre sourd-muet, et qu'il le regarde. Quand nous, nous voyons du sable, nous avons conscience de ce que nous voyons et de ce que nous savons sur ce que nous voyons : nous voyons des résidus de l'érosion de rochers, parce qu'on a appris que le sable naît d'une telle érosion. 
Résumons : le sourd-muet dont nous parlons perçoit comme tout sujet parlant les objets concrets de taille moyenne, mais comme il ne dispose d'aucun savoir transmis par les signes linguistiques, sa perception est nécessairement plus pauvre que la nôtre (pour comprendre ce que je veux dire ici par perception pauvre, prenez n'importe quel radio de n'importe quelle partie de votre corps et imaginez ce que vous voyez dans l'image en question par rapport à ce qu'y voit le radiologue : vous voyez certes quelque chose mais, comme vous ne disposez pas du savoir permettant d'interpréter la radio en question, ce quelque chose n'est pas grand chose...).
On comprend mieux désormais pourquoi souvent dans les cultures qui ne sont pas en mesure de donner à un sourd de naissance un langage de substitution, les sourds-muets sont jugés idiots. En effet l'expérience de quelqu'un qui ne dispose pas de signes linguistiques se réduit aux souvenirs de ce qu'il a perçu en personne. Lui fait défaut l'ensemble des connaissances sur le monde concret auquel il a accès, plus l'ensemble des connaissances portant sur tous les objets abstraits auxquels on ne peut penser que si on dispose de signes les désignant et les définissant. 
Ici on réalise donc de manière décisive que le langage n'est pas simplement un moyen de transmettre à autrui ce que nous pensons ou ce que nous ressentons. C'est aussi ce sans quoi notre monde personnel est le monde tout court, autrement dit ce sans quoi nous disposons d'une connaissance pauvre du monde concret et nulle, du monde des choses qui ne sont pensables que parce qu'elles sont dites par des signes linguistiques.
Cette analyse permet aussi bien de comprendre ce qui distingue le monde de l'animal humain des mondes des animaux non-humains. Ne disposant pas de langage, leur monde est le monde des expériences personnelles que chacun fait par l'intermédiaire de ses sens : il y a vraiment un monde de la taupe mais il est bien différent de celui du spéléologue, dans la mesure où la taupe ne peut pas disposer d'une connaissance linguistique du monde souterrain qu'elle traverse.
Cette différence essentielle entre l'animal humain et les animaux non-humains met en relief que le partage d'expériences entre tel homme et tel animal (par exemple l'expérience de tel maître heureux de se baigner dans la mer avec son chien, à qui manifestement le bain de mer plaît aussi) cache un abîme de différences entre les deux vivants en question.
On peut dire les choses autrement : la taupe sent le monde qu'elle traverse et où elle satisfait ses besoins, mais elle ne pourra jamais disposer de vérités sur le monde en question, vérités du genre de celle-ci : " le niveau de cette rivière souterraine monte car il a beaucoup plu hier ".
Nous découvrons donc que le langage donne accès aux vérités, qu'elles portent sur les grains de sable que j'ai dans la main, ou sur les galaxies, les étoiles et les régimes politiques ou sur n'importe quoi d'autre.
Il est donc temps de voir de plus près ce qu'est la vérité.