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mardi 5 mai 2026

Cours élémentaire de philosophie (20) : la vérité (6)

Le dernier cours se terminait par la question : comment comparer ce qu'on pense à ce qui est ? Dit autrement, comment vous assurer que ce que vous croyez, ce que vous tenez pour vrai est bel et bien vrai ?
Vous avez sans doute déjà la réponse à l'esprit : il faut vérifier. Par exemple, si vous croyez avoir dans votre porte-monnaie telle somme d'argent, vous devez l'ouvrir et observer ce qu'il contient. Ou bien : vous  n'avez pas votre  téléphone portable, vous croyez qu'il est midi et par chance vous tomber sur une horloge publique indiquant précisément l'heure de midi. N'est-il pas vrai qu'il est midi ? Ne savez-vous pas dans ces conditions qu'il est midi ?
Vous voyez bien, je pense, la différence entre croire et savoir : croire, c'est seulement tenir pour vrai et savoir, c'est tenir pour vrai quelque chose qui est vrai et pouvoir le justifier. Vous réalisez donc bien qu'il ne suffit pas de croire pour savoir mais qu'en revanche si vous savez, vous croyez : ça serait insensé de votre part de dire quelque chose comme " Je sais qu'il est midi, mais je n'y crois pas " (en revanche c'est très ordinaire de dire " je crois qu'il est midi, mais je ne le sais pas "). Mais au fait, dans le dernier exemple pris, savez-vous qu'il est midi ?
Mobilisez un peu votre capacité de douter : que l'horloge marque l'heure de midi ne prouve pas qu'il est midi. En effet qu'est-ce qui vous assure que l'horloge n'est pas tombée en panne à midi pile ? Dans ce cas, vous vous trompez en croyant qu'il est midi. Mais, s'il se trouve qu'il est vraiment midi au moment où vous levez les yeux vers l'horloge en panne qui indique, sans que vous le sachiez, toujours midi, pouvez-vous dire que vous avez vérifié qu'il est midi et que donc maintenant vous savez qu'il est midi ?
Il semble que non parce que pour savoir quelque chose, il faut non seulement tenir pour vrai quelque chose de vrai mais en plus pouvoir apporter la bonne justification ; pensez au cas suivant : si quelqu'un vous demande quelle est la capitale de tel pays et que vous donnez la bonne réponse en répondant au hasard n'importe quoi, direz-vous que vous avez un savoir en géographie ? Non, vous avez juste eu de la chance, comme vous avez eu de la chance de tomber sur une horloge en panne marquant midi à l'heure de midi.
Pour résumer notre réflexion : c'est l'usage depuis le philosophe Platon de dire qu'on sait quelque chose si on tient pour vrai cette chose, si elle est vraie et si on a la justification. Mais on a découvert depuis quelque temps - précisément depuis l'article du philosophe Gettier - que la justification ne suffit pas : elle doit être encore la bonne.
Reprenons notre cas : vous croyez qu'il est midi, il est midi et vous avez vérifié sur l'horloge qu'il est midi. Vous pensez que vous savez qu'il est midi. Mais en fait vous n'avez pas de savoir parce que ce que vous avez pris pour une bonne justification (lire l'heure sur une horloge publique) se trouve dans ce cas ne pas être la bonne.
Et le problème devient : qu'est-ce qu'une bonne justification quand on cherche à vérifier une croyance pour s'assurer qu'elle correspond à la réalité et forme donc un savoir ? On a affaire ici à un problème car les spécialistes de la question proposent des théories concurrentes dont aucune ne l'emporte vraiment sur les autres.

Vous me direz : pas de souci ! Ce sont des cas rares ! On garde l'idée qu'il faut vérifier, même s'il y a des vérifications trompeuses à titre exceptionnel. Il faut donc qu'avant tout ce qu'on croit soit vérifiable.
Eh bien c'est cette idée qu'on va discuter : suffit-il que ce qu'on tient pour vrai soit vérifiable et vérifié pour que ce soit vrai ?

Imaginez que vous alliez voir un astrologue pour connaître votre avenir. Vous n'êtes en effet pas tout à fait sûr que l'astrologie est du charlatanisme, de la fumisterie et donc vous tentez votre chance. Après avoir tiré des cartes ou regardé dans une boule de verre ou médité sur du marc de café etc., l'astrologue vous dit la chose suivante : " dans la semaine qui vient, vous allez faire une rencontre décisive dans votre vie, je ne vois pas plus, mais je sais que votre vie ne sera plus jamais pareille, sauf qu'il est possible que vous n'ayez pas conscience de cette rencontre ". Vous remarquez bien que l'astrologue n'a pas dit quelque chose comme : " vous allez rencontrer mardi prochain à 8h45 dans telle rue un homme de 1,85 m s'appelant John ". En effet l'astrologue tient à garder sa clientèle  et dans le dernier cas, sa prédiction non seulement peut être vérifiée mais peut aussi être falsifiée (à 8h45, personne du nom de John n'apparaît pas dans la rue).  Or, dans le cas de la première prédiction, vous n'avez aucun moyen de la rendre fausse : tout ce qui peut arriver dans votre vie est compatible avec elle ; en effet envisageons les trois cas schématiques possibles : vous ne remarquez rien, vous découvrez quelqu'un d'exceptionnel, vous avez des doutes sur la valeur d'une rencontre. Vu que l'astrologue vous a dit que vous n'auriez pas nécessairement  conscience de la rencontre en question, il est sûr de ne jamais être mis en difficulté et donc de ne jamais vraiment vous perdre, et cela d'autant plus que vous avez au départ un préjugé en sa faveur...
La leçon à tirer de cette réflexion est simple : une croyance est validée par la vérification, s'il se trouve que cette vérification pourrait ne pas être faite, si pour parler comme le philosophe Karl Popper qui a mis en place cette distinction, la croyance est falsifiable et non falsifiée. Revenons à l'histoire du porte-monnaie : je crois avoir 2 euros, c'est falsifiable (il est possible que je trouve dans mon porte-monnaie plus ou moins de 2 euros) et non falsifié si je trouve bel et bien les deux euros prévus.

Je viens de parler de préjugés que vous pouvez avoir en faveur de l'astrologie, ça va nous amener à comprendre pourquoi les préjugés sont si forts et résistent à l'expérience. Imaginons le préjugé concernant un pays dont on dirait que les habitants sont très méchants mais font souvent semblant d'être gentils : si vous tenez pour vrai ce préjugé, vous le vérifierez tout le temps, pour la bonne et simple raison qu'il ne peut pas être démenti par l'expérience ; dans tous les cas, vous croyez avoir raison parce que votre croyance est formulée de manière à ne jamais être mise en difficulté par l'expérience. Amusez-vous à répertorier vos croyances et vous allez découvrir sans doute des croyances que vous tenez pour vraies parce qu'elles sont formulées de manière à ne jamais courir le risque de recevoir de démenti de la réalité. Imaginez par exemple que vous croyez que l'amour que vous porte une personne est quelque chose d'intérieur qui est complètement indépendant des actions de la personne en question : que la personne se comporte amoureusement, haineusement ou de manière indifférente, vous continuerez à croire qu'elle vous aime si elle vous dit qu'elle le sent au plus profond d'elle-même ! 

mardi 30 avril 2013

Popper et Russell, Descartes et les Rose-Croix.

On sait que Popper a distingué dans les propositions empiriques celles qui courent le risque d'être réfutées par les faits et celles qui sont immunisées contre ce risque. Si je raconte par exemple que "tous les hommes sont méchants", l'existence d'un seul homme bon rend fausse la phrase en question. Mais si j'ajoute que "certains sont assez dissimulateurs pour jouer aux bons", j'aurai à première vue toujours raison: le monde sera toujours au rendez-vous de mes prédictions à ce sujet. On a appelé infalsifiables ces propositions qu'on ne peut pas rendre fausses (to falsify en anglais).
Or, je trouve dans la biographie de Descartes par Adrien Baillet (1691) un exemple savoureux de déclarations infalsifiables.
Revenant de ses voyages dans le Nord de l'Europe, Descartes arrive en Paris en 1623. La venue supposée des Rose-Croix (ils ont leur QG en Allemagne) dans la capitale est annoncée par une "campagne médiatique" moqueuse qui multiplie les annonces infalsifiables :
" Il (Descartes) en avait reçu la première nouvelle par une affiche qu'il en avait lu aux coins des rues et aux édifices publics, dès son arrivée. L'affiche était de l'imagination de quelque bouffon, et elle était conçue en ces termes : Nous députés du collège principal des frères de la Rose-Croix faisons séjour visible et invisible en cette ville... Nous montrons et enseignons sans livres ni marques à parler toutes sortes de langues des pays où nous habitons. Sur la foi de cette affiche, plusieurs personnes sérieuses eurent la facilité de croire qu'il était venu une troupe de ces invisibles s'établir à Paris. On publiait que les trente-six députés que le chef de leur société avait envoyés par toute l'Europe, il en était venu six en France ; qu' après avoir donné avis de leur arrivée par l'affiche que nous venons de rapporter, ils s'étaient logés au Marais du Temple ; qu'ils avaient ensuite afficher un second placard portant ces termes : S'il prend envie à quelqu'un de venir nous voir par curiosité seulement, il ne communiquera jamais avec nous. Mais si la volonté le porte réellement et de fait à s'inscrire sur le registre de notre confraternité, nous qui jugeons des pensées lui feront voir la vérité de nos promesses. Tellement que nous ne mettons point le lieu de notre demeure, puisque les pensées jointes à la volonté réelle de celui qui lira cet avis seront capables de nous faire connaître à lui, et lui à nous." (Éditions des Malassis, 2012, p.162)
On pense à la théière de Russell :
" Si je suggérais qu'entre la Terre et Mars se trouve une théière de porcelaine en orbite elliptique autour du Soleil, personne ne serait capable de prouver le contraire pour peu que j'aie pris la précaution de préciser que la théière est trop petite pour être détectée par nos plus puissants télescopes. Mais si j'affirmais que, comme ma proposition ne peut être réfutée, il n'est pas tolérable pour la raison humaine d'en douter, on me considérerait comme un illuminé."
"Illuminé" : j'interromps la citation, le temps de reprendre une phrase de Baillet consacrée encore aux Rose-Croix :
" Ayant eu le malheur de s'être fait connaître à Paris dans le même temps que les alumbrados, ou les illuminés d' Espagne, leur réputation échoua dès l'entrée." (ibid. p.161)
Russell de nouveau :
" Cependant, si l'existence de cette théière était décrite dans des livres anciens, enseignée comme une vérité sacrée tous les dimanches et inculquée aux enfants à l'école, alors toute hésitation à croire en son existence deviendrait un signe d'excentricité et vaudrait au sceptique les soins d'un psychiatre à une époque éclairée, ou de l'Inquisiteur en des temps plus anciens." (Y a-t-il un Dieu ? 1952).
Rappelons pour terminer le principe de Clifford :
" C'est un tort, toujours, partout et pour quiconque de croire quoi que ce soit sur la base d'une évidence insuffisante." (L'éthique de la croyance, 1901)
Le principe renvoie au néant les théières invisibles et leurs avatars mais le sceptique se demandera si le principe de Clifford est suffisamment prouvé pour qu'on le tienne pour vrai.
Concernant Descartes, ajoutons que, pour démentir la rumeur selon laquelle il faisait partie des Rose-Croix, il lui a suffi de se faire voir dans les rues de la capitale !

jeudi 19 avril 2007

Xénophane, le héros poppérien...

Karl Popper dans une conférence prononcée en 1981 à l’université de Tübingen et intitulée Tolérance et responsabilité intellectuelle fait de Xénophane le fondateur de la tradition sceptique. Cette identification est loin d’aller de soi mais ce qui est encore plus surprenant, c’est que Popper attribue au présocratique deux thèses franchement ... popériennes :
« (Il) présenta une théorie de la vérité reliant l’idée de la vérité objective à celle de la faillibilité humaine principielle. » (trad. Folcher et Howlet Lire les philosophes Chomienne p.520)
Plus explicitement , « la vérité est l’accord de ce que j’énonce avec les faits, que je sache ou non en quoi consiste cet accord » (p.522) et « il comprit que ce qu’il avait découvert à propos de sa propre théorie – qu’elle n’était malgré sa force de persuasion intuitive qu’une supposition – devait valoir pour toutes les théories humaines : tout n’est que supposition. » (ibidem).
Dans d’autres textes, Popper a expliqué comment dégager de toutes les théories la meilleure : cette dernière fait des prédictions d'abord qui courent plus que d'autres le risque d’être démenties par l’expérience et ensuite qui passent le cap de cette épreuve. Il a qualifié de falsifiable une supposition ayant cette qualité et l'a distinguée nettement des jugements infalsifiables toujours confirmés eux par l’expérience, pour la seule raison qu’ils sont formulés de manière à ne jamais courir le risque d’être démentis.
Les prédictions astrologiques (« vous ferez sous peu une rencontre décisive mais il se peut que vous n’en preniez pas conscience »), certaines considérations sur l’homme (« tous les hommes sont méchants mais, étant hypocrites, certains font semblant d’être bons. »), certains énoncés religieux (« Dieu est bon mais l’intelligence humaine est trop limitée pour comprendre comment elle s’exerce ») peuvent servir d’exemples pour comprendre ce que sont des énoncés infalsifiables.
Or, il se trouve que je peux mettre au crédit de son héros Xénophane un bel exemple d’énoncé de ce type :
« Empédocle lui ayant dit que le sage était introuvable, il lui répondit : « C’est normal : car il faut être sage pour pouvoir reconnaître le sage » (IX 20)
Soutenir qu’il existe des sages se prêterait à l’objection de ceux qui, malgré leurs recherches , n’en identifient aucun mais défendre que les sages sont invisibles pour les non-sages assure qu’on ne sera jamais démenti. En effet si un non-sage ne trouve aucun sage, c’est qu’il ne les a pas repérés ; si un non-sage identifie un sage, il est en fait lui-même sage (prime narcissique pour l’interlocuteur qui au moment où il s’apprête à démentir la vérité la ratifie) ; si un sage identifie un autre sage, la confirmation est directe ; si un sage ne découvre aucun sage, l’énoncé xénophanien continue d’être vérifié puisqu’existe au moins un sage, celui qui, malgré sa sagesse, n’en voit pas d’autres.
Ceci mis à part, cette certitude xénophanienne sur l’existence des sages n’est guère compatible avec la volonté poppérienne d’en faire le premier défenseur de l’idée que, si on peut savoir qu’on est dans le faux, on ne peut en revanche jamais être sûr d’être dans le vrai