mardi 17 mars 2026

Cours élémentaire de philosophie (18) : la vérité (4)

On a vu pourquoi, si on suit Descartes, les connaissances scientifiques ne sont pas spontanément admises comme des vérités indubitables. 

Reste que, si vous avez fait des mathématiques, même très peu, vous devez penser que c'est un peu ridicule de mettre en doute les vérités mathématiques, surtout si elles sont simples et claires, par exemple, comme celles-ci : " la surface du carré égale la longueur d' un côté multiplié par lui-même " et " 2 + 3 = 5 ".
Ce sont des vérités tellement solides qu'on ne peut même pas concevoir qu'elles soient fausses : ainsi " 2 + 3 # 5 " est incompréhensible, absurde, inintelligible (sauf à donner, bien sûr, une tout autre signification aux chiffres 2, 3, 5 et aux symboles +, #). 

Pensez maintenant par contre à une phrase comme " les cygnes ne sont pas naturellement de couleur verte " ; elle est vraie, mais vous pouvez tout de même concevoir qu'il pourrait exister des cygnes verts. Voyez la différence entre " carré rectangulaire " et " cygne vert " : la première expression est contradictoire, inconcevable ; la deuxième, non : si on découvrait un endroit de la planète où les cygnes sont verts, vous ne diriez pas : " Impossible, il ne peut pas y avoir de cygnes verts ! ". En revanche, si quelqu'un venait vous annoncer qu'il a découvert des carrés rectangulaires, vous diriez : " Absolument impossible ! Vous êtes incohérent ou vous ignorez ce qu'on appelle un carré ! ".
Dit autrement, s'il existe d'autres mondes avec des aliens ayant des sciences, on peut bien parvenir à penser que, pour eux, " il n'y a que des cygnes verts " est une vérité, en revanche on ne voit pas comment ils pourraient tenir pour vraie l'idée que " le triangle a 7 angles ", sauf à être fous ou à donner un autre sens à tous ces mots (par exemple l'équivalent du mot " triangle " dans leur langue alien pourrait désigner un heptagone, soit un polygone à 7 angles !).

Vous voyez donc que les vérités mathématiques sont différentes de toutes les autres vérités scientifiques. Descartes, qui était aussi fort bon mathématicien, a cru dans un premier temps qu'il pouvait avoir confiance en elles. En effet, que le monde extérieur existe ou non, quand vous faites l'addition " 2 + 3 = 5 ", elle est toujours vraie, même si vous faites l'addition en rêve !

Ça vient du fait que l'objet mathématique n'est pas un objet concret : bien sûr il y a des choses matérielles qui sont carrées, mais aucune n'est le carré ! C'est avec votre intelligence et non avec vos yeux que vous comprenez ce qu'est un carré, d'autant mieux certes que quelqu'un vous en a dessiné un, au moins une fois. 
Mais le carré dessiné n'est pas le carré sur lequel vous raisonnez : on vous a dessiné un carré particulier - il a des dimensions définies, un support particulier (le tableau, l'écran d'un ordinateur, le sable d'une plage, etc.), etc. - ; si ce carré particulier disparaît, demeure ce sur quoi vous raisonnez : le carré en général, certains l'appelleraient un peu emphatiquement le Carré, en tout cas un objet introuvable dans tout l'Univers (vous ne trouverez pas plus le nombre deux !).  Donc, si on suppose que l'Univers n'existe pas, on ne fait pas disparaître pour autant l'idée de carré qu'on conçoit, avec ou sans dessin. Voilà pourquoi Descartes a pu penser que les mathématiques sont constituées de vérités absolument indiscutables.

Mais alors comment les a-t-il, quand même, mises en doute au point que la seule vérité indiscutable a été réduite à " je suis une chose qui pense " ? 
On appelle son raisonnement l'argument du Malin Génie. Le voici modernisé : imaginez que, quand vous croyez que 2 + 3 = 5, vous êtes manipulé par une sorte de Diable qui s'ingénie à vous tromper tout le temps ; vous seriez un peu dans la situation où vous tenez pour vrai en maths un énoncé par exemple faux. 
Vous allez dire : " Mais d'où il sort ce Diable, Descartes ? S'il doute de tout, comment peut-il se référer à ce Diable ? ". En fait, pas besoin d'affirmer que ce Diable existe, il suffit de le concevoir, son existence peut bien être douteuse, elle n'est pas impossible ; vous réalisez que Diable-qui-me-trompe-quand-je-suis-devant-une-évidence-mathématique n'est pas cercle carré : il ne peut pas exister de cercle carré ; en revanche c'est très improbable, mais pas impossible, qu'existe le Diable en question !
Or, rappelez-vous que Descartes veut appuyer toutes ses recherches philosophiques sur une vérité dont il ne pourrait pas douter, même s'il le voulait. Dans un tel cadre, les mathématiques, évidentes ou pas, simples ou non, ne sont tout bonnement pas fiables. Et donc les sciences mathématiques rejoignent toutes les autres sciences dans la poubelle des idées douteuses !

Reste la vérité " je pense, je suis ", ce qu'on a appelé le cogito (du verbe latin cogitare qui veut dire penser : cogito est la première personne du singulier, soit je pense). 
Mais pouvons-nous alors tous nous entendre sur cette vérité ?


2 commentaires:

  1. On remarque que que le "je suis" du cogito n'est pas seulement la conséquence de l'accès par raisonnement, mais bien déjà sa condition de possibilité ...
    Et donc la mise en doute de ce qui est impliquait déjà que quelque chose soit. Même les sceptiques les plus durs (pyrrhoniens à l'ancienne) ont souvent conscience de ce qui se retourne souvent contre eux : à "savoir" ce qu'une négation recèle déjà d'une affirmation inversée ... Voilà pourquoi en général ils nient moins la possibilité de connaissance que celle aussi bien de l'affirmer ou la nier, ils suspendent leur jugement. Jusqu'où une telle position est réellement tenable est une autre histoire.
    Quant à savoir si l'autoréférence seule rend une connaissance possible ... La difficulté est : comment Descartes passe de l'être par le seul accès par sa pensée au fait que l'être ne se réduit pas à la pensée qu'il en a ?
    On pourrait dire : si ce qui est ne tenait qu'à l'esprit, encore faudrait-il pour que cette proposition soit possiblement vraie, que l'esprit ne soit pas que fruit de l'esprit qui lui même est fruit de l'esprit etc ... sinon régression à l'infini.
    Quelque chose se passe implique que quelque chose soit, ça oui, pertinent. Le reste demeure plus discutable, la façon notamment dont Descartes passe de l'évidence d'un soi qui s'interroge à celle de l'existence du monde n'est pas aussi évidente.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne vais pas expliquer dans ce cours comment Descartes passe du cogito à une position totalement réaliste (au sens philosophique du terme, par opposition à idéaliste) concernant la réalité, ce qui le conduira à reconnaître la réalité des choses perçues - même si les choses perçues ne sont pas connues telles qu'elles sont, du seul fait qu'elles sont perçues à cause des qualités secondes qui naissent de la relation entre elles et le corps percevant - et la validité des sciences en général, qui font connaître les qualités premières, intrinsèques des choses.
      Vous le savez sans doute : ce qui garantit pour Descartes la réalité du monde est la bonté de Dieu, Dieu dont il pense prouver l'existence à partir de l'idée de Dieu, la plus célèbre de ses preuves étant la preuve ontologique reprise à Saint-Anselme (l'idée de Dieu comme être parfait l'assure que Dieu existe en dehors de son esprit, car, s'il n'existait pas, il lui manquerait donc l'existence et il ne serait pas parfait).

      Supprimer