samedi 22 août 2026

Cours élémentaire de philosophie (25) : la morale (2)

On se trouve face au problème suivant : chaque morale prétendant au monopole, laquelle adopter ?

D'abord on ne choisit pas de suivre une morale comme on choisit de faire un sport, pour la raison suivante : quand on a l'âge de se poser ce problème, on a déjà intériorisé la morale familiale (je laisse de côté ceux qui pensent que l'être humain a un sens moral inné pour rester dans l'optique freudienne exposée dans la réflexion sur l'inconscient). Cette morale familiale nous a donné des préjugés moraux (par exemple, né dans une famille nazie militante entre 1933 et 1945, le petit enfant allemand était généralement persuadé que la morale ne vaut qu'à l'intérieur de la communauté des " aryens " - je mets aryens entre guillemets pour appuyer sur la fiction que représente cette idée de communauté aryenne supérieure racialement -). 
Certes ces préjugés peuvent être en accord avec la morale authentique que nous cherchons, mais l'enfant défend cette morale seulement parce qu'on le lui a inculquée. Cela dit, aidé par des lectures, des rencontres, un enseignement, devenu adolescent, voire déjà adulte, il peut se demander ce que vaut sa morale. Dès que l'on formule explicitement la question de la valeur de la morale, on réalise que le jugement réfléchi va se faire à partir d'une compréhension des valeurs déjà là. En somme, quand on commence à réfléchir philosophiquement, on a déjà intériorisé des idées sur ce qui peut faire la valeur de quelque chose, de quelqu'un, d'un événement, etc. Donc, qu'est-ce qui se présente à notre regard réfléchi sur la morale, réfléchi mais pas vierge du tout, comme on vient de le comprendre ?

Je vais avoir besoin de trois personnages pour vous présenter les trois grandes théories morales qui se disputent vos suffrages : le kantien, l'utilitariste et l'arétiste.
Je vais d'abord laisser parler le kantien qui est le porte-parole, comme son nom l'indique, du philosophe allemand du 18ème, Emmanuel Kant. Aujourd'hui nous n'écouterons que lui. 

" Comme j'interviens dans un cours élémentaire de philosophie, je ne vais pas restituer la pensée riche et complexe du philosophe Kant. Je vais seulement évoquer ce qu'on a retenu de ses réflexions sur la morale. 
Je vais placer au coeur de la morale la dignité de chaque être humain : c'est une propriété qui fait que l'être humain, à la différence de tous les autres, a une valeur infinie et ne peut donc pas être acheté ni monnayé (je comprends certes que le droit associe telle somme d'argent à la perte d'un membre quand il s'agit de réparer  une infirmité causée, par exemple, par un attentat, mais je ne comprends pas qu'on répare par une somme d'argent la perte d'un proche). 
Je fais un petit arrêt pour être honnête ; en effet  j'ai conscience qu'en mettant l'humain au-dessus de tous les autres êtres vivants, je vais entendre l'objection suivante : " Et les animaux ? " et je dois en effet vous choquer en vous apprenant que, pour le kantien que je suis, les seules personnes pourvues de dignité et donc respectables à cause de leur valeur infinie sont les humains. Les animaux, même s'ils ne sont pas pour Kant des choses comme les tables ou les cailloux, sont utilisables par les humains, ce qui ne veut pas dire que le kantien fait l'éloge de la cruauté dirigée contre les animaux, il juge même inquiétante pour l'humain la cruauté dirigée contre les animaux, elle est un signe de l'amour de la violence. 
Je reprends : tout être humain, homme, femme, enfant, quel que soit son statut, son âge, la couleur de sa peau, etc. est une personne que je ne dois jamais utiliser comme un simple moyen au service de mes intérêts personnels. Bien sûr, quand je vais acheter mon pain, je demande à l'employé.e de ne faire que me tendre la baguette en échange de l'argent que je lui donne, mais je ne considère pas cet employé comme se réduisant à sa fonction. Je participe à un échange commercial mais, dans l'échange, il garde la dignité qui est la sienne, l'échange n'étant pas dégradant, ne le transformant pas en chose.
À ce stade, vous voyez que la morale que j'expose va condamner certains métiers, comme la prostitution, de même que nous  condamnons spontanément  l'esclavage. Certains diront alors : " Mais c'est un métier comme les autres, si la personne concernée est consentante."
Le kantien que je suis répond que, même si la personne désire,  sans y être forcée, faire un métier dégradant, ce qu'elle fait est immoral : en effet, à travers ce qu'elle fait, elle rabaisse l'être humain au rang de chose.
Vous comprenez alors que, dans ce cadre, vous devez respecter la dignité de l'homme dans les autres et en vous. Vous ne pouvez pas faire n'importe quoi pour gagner de l'argent par exemple, même si vous rendez service aux intérêts des autres en le faisant (dans le cas de la prostitution, les intérêts sexuels des clients). Cela dit, certains kantiens aujourd'hui peuvent penser qu'il n'y pas de différence entre l'employé de la boulangerie et la personne qui se prostitue, les deux pouvant exercer dignement leur métier et être respectées par eux-mêmes et par les clients comme des personnes irréductibles à leur fonction.
Vous pensez peut-être que cette morale porte atteinte à votre propre liberté, mais je vous réponds que lorsque vous préférez toujours faire ce que vous désirez, vous êtes l'esclave de vos désirs, incapable de les modérer, s'ils sont en désaccord avec ce qui correspond à ce que vous devez faire en tant que personne digne.
Être moral, c'est donc respecter en soi-même et en autrui la dignité humaine. Cela, vous devez le faire toujours et sans exception, quels que soient vos intérêts personnels de le faire ou pas. Et vous devez le faire par respect d'autrui et non par intérêt bien compris ! Par exemple, si, en tant que commerçant vous êtes honnête avec vos clients pour les fidéliser, vous n'avez pas une conduite morale, vous avez une conduite ingénieuse qui se déguise en conduite morale pour augmenter votre chiffre d'affaires.
Vous découvrez que compte pour moi l'intention de vos actions et pas seulement vos actions. Il se peut que dans certains cas, au fond de vous, vous soyez le seul à savoir que vous agissez conformément à la morale mais par pour une raison morale, qui est toujours le respect de l'être humain en vous et dans les autres. Dans de tels cas, vous savez que vous n'avez pas eu l'intention de faire ce que vous devez faire moralement, votre devoir, vous avez fait semblant de faire votre devoir pour satisfaire votre intérêt personnel du moment.
Pour bien comprendre la suite du cours, notez bien que même si une action est très utile pour vous et pour autrui, elle est immorale si elle est une action dégradante ou ayant des conséquences dégradantes sur vous ou sur autrui.
Je m'efface désormais pour laisser parler l'utilitariste.

vendredi 21 août 2026

Cours élémentaire de philosophie (24) : la morale (1)

Même si le titre du cours est la morale, en réalité il existe des morales. On a vu en effet dans le cours précédent qu'il y avait des morales religieuses : non seulement il y a une morale chrétienne, une morale musulmane, une morale juive, une morale bouddhiste, etc. mais à l'intérieur de chaque religion, il y a une pluralité d'interprétations des textes religieux définissant la morale et donc une pluralité de morales chrétiennes, musulmanes, juives, bouddhistes, etc. (ainsi la morale des catholiques intégristes n'est pas la même sur certains points que celle des catholiques progressistes). 
Il y a aussi bien sûr des morales non religieuses : en effet croire que Dieu n'existe pas ne revient pas à ne pas avoir une morale. Ces morales laïques prétendent s'appliquer à toute l'humanité (la morale chrétienne par exemple) ou seulement à une partie, comme c'est le cas pour, entre autres, les morales professionnelles

Mais que veut dire avoir une morale ? 
C'est d'abord l' avoir héritée de ses parents : de même que  la langue maternelle est la langue de la famille dans laquelle on est élevé, la morale dont on prend conscience comme étant la nôtre est d'abord la morale transmise par la société à travers nos parents. 
Mais comment nos parents nous ont transmis cette morale ? En nous parlant, précisément, en utilisant des verbes comme " falloir ", " devoir ", etc. , des adjectifs comme " interdit ", " permis ", " obligatoire ", etc. et en nous disant des phrases comme " tu ne dois pas emporter le jouet de cette petite fille,  il n'est pas à toi. " ou " c'est permis de jouer avec son jouet si tu le lui rends après ". 
L'exemple que je choisis ici pourrait faire croire qu' apprendre de ses parents la morale, c'est apprendre ce qui est légal : en effet la famille de la petite fille est propriétaire du jouet et il est interdit par le droit de voler la propriété d'autrui.
Mais nos parents ont pu nous dire aussi : " la petite fille t'a prêté ses jouets, tu dois maintenant lui prêter les tiens " ; de cette manière, ils nous apprenaient la gratitude, la reconnaissance, la pratique de la réciprocité, mais vous voyez que ce n'est pas illégal d'être ingrat, de manquer de reconnaissance à qui nous a rendu service, de ne pas accepter la réciprocité. Ce n'est pas illégal, c'est juste " pas bien ", pas gentil, ce n'est pas comme on doit se comporter avec les autres, indépendamment du droit et des frontières (les parents diront en effet la même chose à l'enfant, qu'ils soient dans leur pays ou à l'autre bout du monde).

Ce qu'est la morale se dessine : des règles de conduite qui peuvent correspondre ou non à des règles juridiques et qui doivent être respectées au-delà des frontières du pays où nous vivons (ce qui les rend distinctes des règles de la politesse qui ne sont pas les mêmes selon les cultures et auxquelles on doit s'adapter quand on voyage, même si elles ne correspondent pas aux nôtres).
Ces règles de conduite manifestement valent pour les relations entre les humains mais aussi elles nous commandent certaines pensées (par exemple, on peut se juger immoral si on est méchant en pensée par rapport à quelqu'un qui a toujours été bienveillant et bon à notre égard). On notera que les règles du droit, elles, ne commandent que nos actions, et pas nos pensées.
Les règles de la morale peuvent aussi nous interdire, nous permettre, nous commander certaines actions vis-a-vis des animaux, voire vis-à-vis d'autres êtres vivants. Beaucoup aujourd'hui jugent qu'une morale centrée exclusivement sur l'être humain est bien trop étroite.

Nos parents nous ont généralement transmis ces règles de morale, mais pas nécessairement. Ils peuvent nous avoir transmis seulement des règles en vue de notre succès, en vue de satisfaire le plus souvent possible nos désirs ou au minimum en vue de nous éviter des dangers, des échecs : comment gagner beaucoup d'argent ? Comment avoir un métier prestigieux ? Comment se faire des amis ? Comment plaire aux filles, aux garçons ? Comment passer de bonnes vacances ? etc.
Si c'est votre cas, si vos parents ne vous ont jamais moralisé, alors vous n'aurez que des problèmes de conflits entre vos désirs : par exemple, vous ne savez pas comment faire pour aller en vacances et augmenter votre capital ; vous ne savez pas comment faire pour gagner beaucoup d'argent et ne pas trop travailler, etc. Ce sont des problèmes, quelquefois insolubles, mais pas des problèmes moraux. En effet on ne vous a jamais appris à considérer votre intérêt personnel comme n'étant pas la seule chose à prendre en compte dans vos décisions. Bien sûr, on vous a dit de ne pas vous faire des ennemis mais c'était pour votre meilleure réussite ; on vous a dit de ne pas voler les autres mais parce que ça peut être dangereux pour vous. On vous a donné des règles de prudence pour votre bien-être personnel mais pas de règles de morale en vue de ne pas nuire à autrui ou mieux en vue de le respecter.

En revanche, si on vous a transmis des règles morales et par là même des valeurs morales (par exemple, on l'a vu plus haut, la gratitude), alors il y aura des situations où vous serez en conflit avec vous-même : par exemple, vous adorez les diamants sans en avoir un seul, or,  dans les toilettes d'un restaurant vous voyez un superbe diamant manifestement oublié dans un coin du lavabo, il n'y a personne autour de vous, tous les clients du restaurant sont déjà partis, vous êtes quasi sûr de l'impunité si vous le volez, mais vous ne le faites pas, vous sortez des toilettes en faisant  savoir que vous avez trouvé ce diamant. Vous avez appliqué une règle morale (et juridique) (on ne vole pas autrui) alors que vous aviez un intérêt personnel à ne pas appliquer cette règle, vu que c'est un désir fort pour vous d'avoir un diamant.
Donc avoir une morale et vivre en accord avec elle, c'est ne pas vouloir toujours faire ce qu'on désire, parce qu'on reconnaît qu'on a quelquefois des désirs immoraux : on peut avoir le désir de frapper quelqu'un qui ne nous fait rien, mais on réalise qu'on ne doit pas le faire à cause de règles morales.

Vous voyez donc que les règles morales sont distinctes des règles de la technique : en effet ces dernières sont toujours facultatives, par exemple, les règles pour bien skier ne sont impératives que si vous désirez skier. Vous allez m'objecter : " Mais les règles de la morale ne sont impératives que si vous désirez être moral ! ". Eh bien non ! La morale a comme particularité de présenter ses règles comme absolument impératives, vous devez être moral même si vous ne désirez pas l'être !  En revanche vous pouvez ne pas appliquer  les règles de la technique, vous pouvez même ne pas appliquer certaines règles de droit quand elles sont illégitimes (c'est-à-dire quand elles contredisent une règle de la morale) - par exemple quand la morale vous commande d'aider un immigré clandestin qui implore votre secours alors que le droit de votre pays fait de cette aide un délit -, mais vous devez absolument respecter les règles de la morale qui sont au-dessus de toutes les autres et dont l'application peut nuire occasionnellement à vos intérêts personnels.

Un problème apparaît : il y a une multiplicité de morales mais  chaque morale se prétend la meilleure (il en va de même pour les religions). Comparons avec les cuisines : il y a une multiplicité de cuisines (libanaise, chinoise, etc.) mais chacune nous laisse libre de choisir celle selon laquelle il veut cuisiner. Vous cuisinez libanais si vous désirez manger libanais. Or, dans le conflit entre les morales, chacune tire de son côté en prétendant être la seule bonne ! 
Que faire ? Vous pouvez vous passer de religion mais, si aucune exigence morale ne s'impose à vous, qu'est-ce qui peut encore vous obliger à sacrifier votre intérêt à celui d'autrui. 
Alors comment ne pas vous tromper avec toutes ces morales distinctes ?




jeudi 20 août 2026

Cours élémentaire de philosophie (23) : la religion (3)

Dans les dernières lignes du dernier cours, je me demandais si on ne doit pas prendre les religions au sérieux au moment où on envisage les règles de vie qu'elles ont diffusées. 

Mais, direz-vous peut-être, c'est scandaleux ce que vous écrivez ! Disant cela, vous pensez par exemple aux mises à mort d' homosexuels ou aux  lapidations des femmes adultères qui ont eu lieu dans certaines cultures au nom de l' Islam. Ou bien vous avez à l'esprit les idées chrétiennes sur la virginité des filles ou sur l'acte sexuel jugé seulement utile pour la procréation. Pour résumer, la morale sexuelle moderne semble incompatible avec les commandements archaïques, sexistes, homophobes de l'Islam et du christianisme. Donc ça paraît logique de, au minimum, soupçonner les religions d'avoir répandu des  règles de vie aussi discutables que les croyances invérifiables qu'elles voulaient faire partager !
Je comprends cette première réaction de révolte  contre l'idée que les religions sont à prendre au sérieux à cause de leurs règles de vie. Mais creusons un peu. 

Pour cela,  revenons à ce que j'ai appelé la morale sexuelle moderne : demandez-vous pourquoi vous êtes scandalisé, par exemple, par la persécution de personnes homosexuelles. Spontanément, vous allez sans doute répondre quelque chose comme : " Les êtres humains homosexuels ne nuisent à personne ! Ils ne font pas de mal ! Il faut laisser les gens faire ce qu'ils veulent sexuellement tant qu'ils ne font de mal à personne ! ". Généralisons : si la morale sexuelle moderne accepte toutes les orientations sexuelles sans privilégier l'hétérosexualité, c'est parce que la multiplicité des orientations sexuelles ne nuit pas à la société, mais tout au contraire respecte la liberté de chacun. 

Vous discernez donc deux  règles de vie à la base de votre condamnation de certaines  règles de vie religieuses : il ne faut pas faire de mal aux autres et il faut respecter leur liberté tant qu'ils ne font pas eux-mêmes mal aux autres. Vous croyez à la valeur de ces deux règles quand vous condamnez par exemple les pédophiles : ils nuisent à certains enfants et donc nous ne devons pas respecter leur liberté quand ils suivent leurs inclinations sexuelles. 

Mais réfléchissons à l'histoire de ces deux règles : avant d'être dans nos esprits comme des évidences indiscutables, où sont-elles apparues ? Eh bien,  pour en rester à la religion qui nous est généralement la plus proche, au sein même de la religion chrétienne : pensez en effet à la formule évangélique " aime ton prochain comme toi-même ! ". 
Je la commente brièvement : le prochain est n'importe quel autre humain, quels que soient la couleur de sa peau, son sexe, sa provenance, son statut social, etc. Et que veut dire aimer soi-même ? C'est plus difficile à interpréter, mais disons que c'est chercher notre bien-être : de quelqu'un qui se nuit à lui-même en s'auto-mutilant par exemple, on pourra dire qu'il ne s'aime pas. La règle de vie pourra donc être interprétée comme voulant dire : cherche le bien-être de tout être humain ! Or, si je cherche le bien-être de tout être humain, je ne cherche pas à lui nuire et je ne l'empêche pas de faire librement ce qu'il veut, tant que lui-même cherche le bien-être des autres.

Généralisons désormais : au coeur des religions - et il faut désormais sortir des limites du christianisme et prendre en compte la religion musulmane, le judaïsme, le bouddhisme, etc - se trouvent des règles de vie qui sont au coeur de notre morale moderne. Ce qui correspond au fait historique suivant : les règles morales ont été d'abord historiquement des règles de vie religieuses.

À ce stade, vous devez être étonné, voire dans l'incompréhension : si, au coeur des religions, on trouve ces règles de vie que nous jugeons, nous, si précieuses aujourd'hui au sein de notre vie actuelle, comment expliquer  les guerres de religion, par exemple au 16ème siècle, en France en particulier, les massacres sidérants des protestants par les catholiques et des catholiques par les protestants, massacres dont la cruauté vaut les pires films d'horreur ? Comment rendre compte du fait que les religions ont inspiré partout dans le monde des violences monstrueuses ?

C'est ici que nous devons faire une distinction entre deux dimensions de toute religion : en effet il y a d'une part les écrits religieux, par exemple, le Nouveau Testament, et d'autre part les institutions religieuses. 
Mais qu'est-ce qu'une institution ? C'est quelque chose qui est mis en place par les humains mais qui survit aux humains qui l'ont mis en place : prenons par exemple un lycée ou un journal. Supposons que votre lycée ait été mis en place, il y a 50 ans : vous êtes d'accord pour dire que c'est le même lycée qu'il y a 50 ans et pourtant les humains qui le faisaient fonctionner il y a 50 ans ont tous disparu de ce lycée. Il en va de même, vous le voyez, d'un journal. L'exemple du journal fait bien comprendre que l'institution n'est pas seulement une réalité matérielle qui survit aux hommes, c'est quelque chose qui a une fonction sociale et qui est incomplet si des humains n'y ont pas des rôles distincts, qui, eux aussi, restent les mêmes, indépendamment des êtres humains qui les jouent (par exemple, le rôle de rédacteur en chef dans un journal).

Désormais on réalise qu'il existe des institutions religieuses, par exemple, la papauté dans la religion catholique, et c'est par les institutions que les religions ont des effets dans le monde : par exemple le christianisme a été exporté à l'échelle mondiale par l' Église catholique, qui est l'ensemble de toutes les institutions religieuses catholiques. C' est par les institutions que les religions entrent ou non en guerre, participent ou non aux guerres, aux violences, aux massacres. 

Mais les textes religieux, par eux-mêmes, ne font pas la guerre (ils n'agissent historiquement  qu'à travers des individus, des groupes et des institutions qui les interprètent et s'en réclament) et ce sont ces textes religieux qui, dans les religions doivent être pris au sérieux quand ils nous transmettent des règles de vie.
Vous  pourriez réagir en disant : " Mais enfin on dispose d'une morale moderne ! Ce n'est pas parce qu'elle a sa source dans des textes religieux archaïques qu'il faut continuer à consulter ces vieux textes jugés à tort sacrés autrefois ! Soyons modernes en morale, carrément ! Construisons aujourd'hui une morale pour aujourd'hui et demain ! ".

L'intention est bonne et on pourrait penser que ce rejet des textes d'un passé lointain est justifié ; en effet faire de la science aujourd'hui, ce n'est pas méditer sur de vieux textes scientifiques, c'est entre autres (mathématiques mises à part) faire des hypothèses, observer et expérimenter dans le présent.
Certes, mais vous allez découvrir par une réflexion sur la morale que la morale n'est en aucune manière une science et que donc prendre comme modèle les scientifiques nous égare complètement.




samedi 27 juin 2026

Cours élémentaire de philosophie (22) : la religion (2)

Comment peut-on prendre au sérieux les religions dans un monde où les sciences progressent de manière constante, entraînant souvent des transformations techniques sidérantes ? Ne faut-il pas plutôt ne se fier qu'aux sciences ? En effet, si les croyances religieuses ne sont justifiées ni par le raisonnement ni par l'expérience (comme on l'a vu dans le cours précédent), pourquoi ne pas mettre les religions au même niveau que les croyances dont on sait qu'elles sont fausses, comme par exemple celles de l'alchimie (croyance en la possibilité de transformer les métaux ordinaires en or) ou celles de la phrénologie (croyance que la forme du crâne révèle les aptitudes, d'où l'expression " la bosse des maths ") ? Ne faut-il pas de débarrasser des religions, comme on se débarrasse de toutes les fausses sciences ?

Eh bien non, une attitude si radicale, si passionnée dirigée contre les religions n'est pas justifiée !
Une première raison de cette absence de justification est la suivante : si on ne peut pas prouver que les croyances religieuses sont vraies, on ne peut pas non plus prouver qu'elles sont fausses. Si vous croyez en Dieu, je peux certes vous expliquer qu'une telle croyance ne peut être validée ni par le raisonnement, ni par l' observation, mais je ne peux pas vous prouver que votre croyance est fausse. 
Comparons en effet l'existence de Dieu à celle de l'existence du monstre du Loch Ness : comme on sait dans quel contenant, dans quel endroit peut se trouver le monstre, il suffit d'explorer à fond le Loch Ness pour prouver que le monstre y est introuvable. Mais où se trouve Dieu ? Pas de réponse unanime à cette question : en fait, en général, on ne croit pas que Dieu se trouve quelque part dans l'univers, à la différence de telle ou telle galaxie par exemple. Dieu n'est donc pas quelque part dans le contenant le plus vaste qu'on peut concevoir (je veux dire  l'univers), je ne peux pas découvrir qu'il n'existe pas en observant à fond ce contenant, pas plus que je ne peux démontrer qu'il n'existe pas (il n'existe aucune preuve vraie de l'inexistence de Dieu). Pour résumer, Dieu n'est pas le Père Noël. Ce qui veut dire aussi que l'athéisme (opinion selon laquelle Dieu n'existe pas) n'est pas un savoir mais une opinion, une croyance, une foi, diraient malicieusement certains croyants moqueurs...

Vous me direz que ne pas pouvoir transformer les croyances religieuses en erreurs avérées ne justifie pas de les prendre pour autant au sérieux. Aussi ai-je besoin d'une deuxième raison pour justifier l'importance donnée aux religions.

Pour cela, je dois réfléchir sur ce qui caractérise toutes les connaissances scientifiques. Prenez les plus indiscutables d'entre elles : les connaissances mathématiques. Notez d'abord que, si les connaissances mathématiques sont certaines, on n'est pas certain de ce qu'est la connaissance mathématique : est-ce une connaissance de réalités extérieures à l'esprit humain (comme par exemple les connaissances astrophysiques) ou est-ce une connaissance de conventions, de symboles et de règles fixés par les humains (comme par exemple les connaissances des règles de tel ou tel jeu) ? Dit autrement, quand on fait des mathématiques, découvre-t-on quelque chose (comme on a découvert un jour en Europe l'Amérique) ou bien invente-t-on quelque chose (comme on a inventé le code de la route) ? Cela dit, ce n'est pas ce problème-là (celui de la réalité des objets mathématiques) qui m'intéresse ici. 
Pour découvrir le problème auquel je pense, demandez-vous si les connaissances mathématiques vous permettent à elles seules de répondre de manière éclairée à la question : faut-il mettre les mathématiques au centre de ma vie (ou au centre de l'enseignement, etc.) ? Certes votre professeur de mathématiques peut ne pas cesser de vous dire que vous devez faire des maths le centre de votre vie ou que tout le monde à l'école devrait en faire plus, etc. mais, si c'est le cas, demandez-vous : quand ce professeur me donne ces conseils ou fait ce type de remarque, fait-il encore des mathématiques ? 
On pourrait mettre à la place des mathématiques n'importe quelle autre science, on aboutirait toujours au même résultat : la connaissance scientifique explique ce qui existe dans son domaine (pour faire vite, disons le domaine des nombres et des figures pour les mathématiques), mais elle ne dit jamais ce qu'on doit faire, comment on doit agir. 
Vous allez peut-être m'objecter : " Faux, le prof de maths n'arrête pas de me donner des règles pour progresser en mathématiques ! ". Oui, je vous l'accorde : pour maîtriser un savoir, quel qu'il soit, il faut faire certaines choses, il faut disposer de techniques, mais le problème posé ici est le suivant : une fois que vous disposez de ce savoir, vous indique-t-il ce que vous devez faire ?
Eh bien, non, pas du tout. Pour  clarifier votre esprit sur ce point, prenez un autre exemple de science : la biologie appliquée à l'être humain. L'ensemble des connaissances biologiques concernant l'homme est immense (anatomie, physiologie, etc.) mais, aussi immense qu'il soit, cet ensemble à lui seul ne prouve pas qu'il faut par exemple soigner les malades ou qu'il faut permettre à certains malades de recourir à l'hôpital au suicide assisté ou qu'il faut interdire ou légaliser l'avortement, etc. Dit en termes brutaux, la connaissance scientifique du corps humain conditionne aussi bien le soin médical que la torture sans traces. 
Dit en termes moins frappants et en sortant de la biologie pour prendre comme exemple une connaissance ordinaire, le savoir qu'il pleut en ce moment ne justifie pas à lui seul que j'ouvre mon parapluie : si j'ouvre mon parapluie, c'est que je donne du prix, de la valeur au fait que je sois au sec (alors que si je préfère la frais au sec, je peux conclure du fait que la pluie est en train de tomber que je ne dois pas prendre mon parapluie).

En résumé, la connaissance des faits, qu'elle soit obtenue par la science ou par l'expérience ordinaire (" Tiens ! Il pleut !") ne vous dit pas par elle-même ce que vous devez faire, comment vous devez agir. Il y a des règles pour faire telle ou telle science, on l'a vu, mais les sciences  n'impliquent aucune technique, aucun droit, aucune morale. Petite précision : technique, droit, morale ont comme point commun de guider notre action, de nous donner des directions, des orientations. La technique nous guide pour être efficace dans tel ou tel type d'action, le droit nous guide pour agir légalement en rapport avec un État donné et la morale nous oriente pour agir bien, comme il faut, convenablement dans nos relations avec les humains et les non-humains. Or les sciences en elles-mêmes ne nous guident pas.
En revanche les religions, oui, nous orientent, nous donnent des valeurs, nous disent comment bien agir. Un exemple : la morale évangélique qui fixe ce principe " Aime ton prochain comme toi-même ! ".

Mais vous me direz : " si le Dieu des chrétiens n'existe pas ou plus généralement si les croyances religieuses sont toutes douteuses, incertaines, fragiles, les règles que les religions prescrivent ne sont-elles pas aussi douteuses ? ". Pourquoi donc prendre au sérieux les règles de vie dictées par les religions ?



mardi 26 mai 2026

Cours élémentaire de philosophie (21) : la religion (1), la vérité (7)

Vous avez donc compris grâce au cours antérieur qu'on peut appeler à tort vérités des croyances qui sont formulées de façon à ne jamais courir le risque d'être démenties par la réalité. Celles et ceux qui les ont pourront donc n'avoir jamais des raisons d'en douter.

Pensez par exemple à la croyance religieuse selon laquelle Dieu récompense celles et ceux qui vivent comme il le commande et imaginez  qu' à une personne qui s'efforce d'aimer son prochain comme elle-même arrivent toujours les pires malheurs. À première vue, ces maux rendent fausse la croyance qui nous intéresse ici, puisque cette personne s'efforce de vivre selon l'évangile chrétien. 
Mais il suffit de modifier légèrement cette croyance pour la rendre incontestable : 
modification nº 1 : Dieu récompense dans l'au-delà celles et ceux qui vivent comme il le commande (par définition, l'au-delà échappe à votre expérience et donc on ne pourra jamais oberver que la personne en question n'est pas récompensée) ou 
modification 2 : Dieu récompense pendant leur vie celles et ceux qui vivent selon son commandement mais l'intelligence humaine est trop limitée pour comprendre comment la personne qui passe par de terribles épreuves et qui semble punie est en réalité, mais de manière incompréhensible pour nous, récompensée par Dieu. 
Si vous critiquez négativement la version 1 et/ou la version 2 de la croyance, vous vous exposez à vous entendre dire par qui défend une de ces versions ou les deux que vous devriez plus réfléchir : dit autrement, ce que vous pensiez être une objection  faite à une croyance douteuse se retourne contre vous et devient pour votre adversaire une preuve de vos propres limites. 

Autre illustration du fait que les religions contiennent des énoncés infalsifiables - qu'on prend à tort pour des vérités indiscutables  : tant que les événements rapportés dans la Bible (par exemple le déluge) sont jugés historiquement possibles, la personne qui lit le texte sacré n'a pas de raison de mettre en doute la vérité de la Bible. Reste que le progrès des connaissances scientifiques et historiques rend les faits bibliques faux ou douteux (par exemple, la datation de la Terre ne correspond pas du tout à ce que nous apprend l'astrophysique : quelques milliers d'années selon la Bible, trois milliards selon la science). Mais il y a cependant un moyen de " booster " la croyance mise en danger par la science, c'est de faire qu'elle ne devienne jamais obsolète, en affirmant qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre ce qui est énoncé dans la Bible mais l'interpréter : ainsi le déluge devient une image, une métaphore de quelque chose à découvrir. Dans ces conditions, le texte biblique est mis à l'abri des contestations. 

Terminons par la croyance centrale des trois monothéismes que nous connaissons à cause de notre culture mieux que les autres religions, je veux dire le judaïsme, le christianisme, l'Islam : Dieu a créé le monde. 
Dans la vie ordinaire, une création s'observe (par exemple celle du tableau par le peintre) ou se reconstitue grâce à des documents (par exemple la création de la Joconde par Léonard de Vinci) : dit autrement, une création fait partie de l'expérience ; c'est un événement daté (situé dans le temps) qui a eu lieu quelque part (localisé dans l'espace) pendant une certaine durée. Vous comprenez  immédiatement que, si la création divine était une création de ce type, on pourrait nier qu'elle ait eu lieu ou, dit autrement, on pourrait soutenir qu' aucune observation astrophysique ne la documente. 
Vous direz alors : " Et le Big Bang, qu'est-ce que c'est sinon une création ? ". En réalité le Big Bang est une origine, mais, pour en faire une création, il faut pouvoir observer un créateur, ce que l'astrophysique ne peut pas faire. Vous me direz : " Mais Dieu n'est-il pas le créateur de toute expérience, celui qui crée les conditions de l'expérience : l'espace et le temps ? ". Bravo ! Mais vous venez habilement de créer (à votre tour) une croyance qui ne peut pas être falsifiée, démentie, invalidée : en effet Dieu devient alors une réalité dont par définition on ne peut pas faire l'expérience, dans ce cas l'absence de toute connaissance observable de la création par Dieu de l'univers n'est pas un argument contre son existence : " Dieu existe " peut devenir une croyance centrale de votre vie sans que jamais aucune progrès de l'astrophysique ne la menace.

Arrivés à ce stade, vous comprenez aisément pourquoi la religion ne peut jamais être remise en cause par la science, quel que soit le progrès de cette dernière : si même un astrophysicien peut être croyant (pour lui, Dieu ne sera  pas dans l'Univers mais sera hors Univers, hors temps, hors espace, hors matière, hors énergie et  cause de l'Univers, du temps, de l'espace, de la matière, de l'énergie, etc.), tout autre scientifique peut aussi avoir des croyances religieuses, tout en restant authentiquement scientifique dans le domaine qui lui correspond.
À une condition tout de même : il doit croire qu'il existe des vérités qui ne sont ni démontrables (on les appelle quelquefois des vérités de raison, car on les démontre en raisonnant), ni observables (appelées quelquefois, elles, des vérités d'expérience, car on observe dans le temps et dans l'espace les faits auxquels elles se réfèrent). Vérité démontrable : le carré de l'hypoténuse est égale à la somme des deux autres côtés (c'est le théorème de Pythagore) / vérité d'expérience : la vitesse de la lumière est de 300.000 kms par seconde.

Mais au fait qui nous dit que l'existence de Dieu n'est pas démontrable ?
En termes modestes et sceptiques, contentons-nous de dire qu'aucune des preuves de l'existence de Dieu (il y en a eu beaucoup avec beaucoup de variantes) ne résiste à toutes les objections qu'on peut lui faire. Une des plus célèbres est la preuve ontologique : en voici une version. J'ai dans mon esprit l'idée d'un être infini (illimité) que j'appelle Dieu. Donc Dieu existe dans la réalité (et non pas simplement dans mon esprit) car s'il n'existait que dans mon esprit - il ne serait qu'une idée -, alors il serait limité, fini par rapport à Dieu existant et dans mon esprit et en dehors de mon esprit (dit autrement, dans la réalité). 
Cette preuve qui a presque mille ans d'âge (on l'attribue à Anselme de Canterbury) n'est certes pas enterrée définitivement mais ses défenseurs doivent sans cesse la réparer contre les attaques de ceux qui l'accusent d'être un sophisme (on appelle sophisme un raisonnement  apparemment convaincant mais en réalité incorrect). En somme elle est mal partie pour ressembler à une preuve mathématique !

Mais creusons un peu : la croyance selon laquelle les seules vérités sont des vérités démontrables ou des vérités vérifiables (à condition qu'existe le risque qu'elles ne soient pas vérifiées), est-elle elle-même démontrable ou vérifiable ? 
Vous voyez assez vite, j'imagine, qu'on ne peut pas bien imaginer une situation observable permettant de vérifier ou d'invalider cette croyance (pour la raison, entre autres, qu'une croyance n'est pas, à la différence d'une pluie ou d'une éruption volcanique, quelque chose de matériel, de physique et donc d'observable). 
Reste la possibilité de la démontrer, comme on démontre qu'est vraie la croyance selon laquelle la somme des angles d'un triangle est égale à 180 degrés. Mais si on pouvait démontrer cette croyance, elle serait évidente pour tous, ce qui n'est pas le cas, comme le montrent toutes celles et ceux qui croient dans l'existence de vérités religieuses, tout à fait différentes des vérités scientifiques démontrables par la raison (comme toutes les vérités mathématiques) ou vérifiables par l'expérience (comme les vérités physiques ou historiques).

Pour résumer, même si on peut s'accorder sur le fait que les croyances religieuses ne sont ni démontrables par la raison, ni confirmables ou invalidables par l'expérience, ça n'implique pas qu'elles ne sont pas des vérités d'un tout autre type, puisqu'on ne peut pas démontrer par la raison ou montrer par l'expérience que les seules vérités sont ou des vérités de raison ou des vérités d'expérience.
Cette réflexion veut vous montrer qu'on n'en finit pas avec la religion aussi facilement qu'on l'imagine et que l'esprit scientifique est bien incapable par lui-même de justifier l'athéisme (est athée une personne certaine qu'aucun dieu n'existe).
Nous verrons la prochaine fois pourquoi certaines personnes peuvent donner de la valeur aux religions même si elles savent que les croyances religieuses ne nous apprennent rien du tout sur le monde.





mardi 5 mai 2026

Cours élémentaire de philosophie (20) : la vérité (6)

Le dernier cours se terminait par la question : comment comparer ce qu'on pense à ce qui est ? Dit autrement, comment vous assurer que ce que vous croyez, ce que vous tenez pour vrai est bel et bien vrai ?
Vous avez sans doute déjà la réponse à l'esprit : il faut vérifier. Par exemple, si vous croyez avoir dans votre porte-monnaie telle somme d'argent, vous devez l'ouvrir et observer ce qu'il contient. Ou bien : vous  n'avez pas votre  téléphone portable, vous croyez qu'il est midi et par chance vous tomber sur une horloge publique indiquant précisément l'heure de midi. N'est-il pas vrai qu'il est midi ? Ne savez-vous pas dans ces conditions qu'il est midi ?
Vous voyez bien, je pense, la différence entre croire et savoir : croire, c'est seulement tenir pour vrai et savoir, c'est tenir pour vrai quelque chose qui est vrai et pouvoir le justifier. Vous réalisez donc bien qu'il ne suffit pas de croire pour savoir mais qu'en revanche si vous savez, vous croyez : ça serait insensé de votre part de dire quelque chose comme " Je sais qu'il est midi, mais je n'y crois pas " (en revanche c'est très ordinaire de dire " je crois qu'il est midi, mais je ne le sais pas "). Mais au fait, dans le dernier exemple pris, savez-vous qu'il est midi ?
Mobilisez un peu votre capacité de douter : que l'horloge marque l'heure de midi ne prouve pas qu'il est midi. En effet qu'est-ce qui vous assure que l'horloge n'est pas tombée en panne à midi pile ? Dans ce cas, vous vous trompez en croyant qu'il est midi. Mais, s'il se trouve qu'il est vraiment midi au moment où vous levez les yeux vers l'horloge en panne qui indique, sans que vous le sachiez, toujours midi, pouvez-vous dire que vous avez vérifié qu'il est midi et que donc maintenant vous savez qu'il est midi ?
Il semble que non parce que pour savoir quelque chose, il faut non seulement tenir pour vrai quelque chose de vrai mais en plus pouvoir apporter la bonne justification ; pensez au cas suivant : si quelqu'un vous demande quelle est la capitale de tel pays et que vous donnez la bonne réponse en répondant au hasard n'importe quoi, direz-vous que vous avez un savoir en géographie ? Non, vous avez juste eu de la chance, comme vous avez eu de la chance de tomber sur une horloge en panne marquant midi à l'heure de midi.
Pour résumer notre réflexion : c'est l'usage depuis le philosophe Platon de dire qu'on sait quelque chose si on tient pour vrai cette chose, si elle est vraie et si on a la justification. Mais on a découvert depuis quelque temps - précisément depuis l'article du philosophe Gettier - que la justification ne suffit pas : elle doit être encore la bonne.
Reprenons notre cas : vous croyez qu'il est midi, il est midi et vous avez vérifié sur l'horloge qu'il est midi. Vous pensez que vous savez qu'il est midi. Mais en fait vous n'avez pas de savoir parce que ce que vous avez pris pour une bonne justification (lire l'heure sur une horloge publique) se trouve dans ce cas ne pas être la bonne.
Et le problème devient : qu'est-ce qu'une bonne justification quand on cherche à vérifier une croyance pour s'assurer qu'elle correspond à la réalité et forme donc un savoir ? On a affaire ici à un problème car les spécialistes de la question proposent des théories concurrentes dont aucune ne l'emporte vraiment sur les autres.

Vous me direz : pas de souci ! Ce sont des cas rares ! On garde l'idée qu'il faut vérifier, même s'il y a des vérifications trompeuses à titre exceptionnel. Il faut donc qu'avant tout ce qu'on croit soit vérifiable.
Eh bien c'est cette idée qu'on va discuter : suffit-il que ce qu'on tient pour vrai soit vérifiable et vérifié pour que ce soit vrai ?

Imaginez que vous alliez voir un astrologue pour connaître votre avenir. Vous n'êtes en effet pas tout à fait sûr que l'astrologie est du charlatanisme, de la fumisterie et donc vous tentez votre chance. Après avoir tiré des cartes ou regardé dans une boule de verre ou médité sur du marc de café etc., l'astrologue vous dit la chose suivante : " dans la semaine qui vient, vous allez faire une rencontre décisive dans votre vie, je ne vois pas plus, mais je sais que votre vie ne sera plus jamais pareille, sauf qu'il est possible que vous n'ayez pas conscience de cette rencontre ". Vous remarquez bien que l'astrologue n'a pas dit quelque chose comme : " vous allez rencontrer mardi prochain à 8h45 dans telle rue un homme de 1,85 m s'appelant John ". En effet l'astrologue tient à garder sa clientèle  et dans le dernier cas, sa prédiction non seulement peut être vérifiée mais peut aussi être falsifiée (à 8h45, personne du nom de John n'apparaît pas dans la rue).  Or, dans le cas de la première prédiction, vous n'avez aucun moyen de la rendre fausse : tout ce qui peut arriver dans votre vie est compatible avec elle ; en effet envisageons les trois cas schématiques possibles : vous ne remarquez rien, vous découvrez quelqu'un d'exceptionnel, vous avez des doutes sur la valeur d'une rencontre. Vu que l'astrologue vous a dit que vous n'auriez pas nécessairement  conscience de la rencontre en question, il est sûr de ne jamais être mis en difficulté et donc de ne jamais vraiment vous perdre, et cela d'autant plus que vous avez au départ un préjugé en sa faveur...
La leçon à tirer de cette réflexion est simple : une croyance est validée par la vérification, s'il se trouve que cette vérification pourrait ne pas être faite, si pour parler comme le philosophe Karl Popper qui a mis en place cette distinction, la croyance est falsifiable et non falsifiée. Revenons à l'histoire du porte-monnaie : je crois avoir 2 euros, c'est falsifiable (il est possible que je trouve dans mon porte-monnaie plus ou moins de 2 euros) et non falsifié si je trouve bel et bien les deux euros prévus.

Je viens de parler de préjugés que vous pouvez avoir en faveur de l'astrologie, ça va nous amener à comprendre pourquoi les préjugés sont si forts et résistent à l'expérience. Imaginons le préjugé concernant un pays dont on dirait que les habitants sont très méchants mais font souvent semblant d'être gentils : si vous tenez pour vrai ce préjugé, vous le vérifierez tout le temps, pour la bonne et simple raison qu'il ne peut pas être démenti par l'expérience ; dans tous les cas, vous croyez avoir raison parce que votre croyance est formulée de manière à ne jamais être mise en difficulté par l'expérience. Amusez-vous à répertorier vos croyances et vous allez découvrir sans doute des croyances que vous tenez pour vraies parce qu'elles sont formulées de manière à ne jamais courir le risque de recevoir de démenti de la réalité. Imaginez par exemple que vous croyez que l'amour que vous porte une personne est quelque chose d'intérieur qui est complètement indépendant des actions de la personne en question : que la personne se comporte amoureusement, haineusement ou de manière indifférente, vous continuerez à croire qu'elle vous aime si elle vous dit qu'elle le sent au plus profond d'elle-même ! 

mardi 31 mars 2026

Cours élémentaire de philosophie (19) : la vérité (5)

Le dernier cours se terminait par la question : pouvons-nous tous nous entendre sur la vérité de Descartes ? Vous avez sans doute envie de répondre par l'affirmative : oui, chacun de nous peut faire l'expérience que, s'il pense (quelle que soit l'idée qu'il pense), il existe. 
Sauf que si vous accompagnez vraiment Descartes dans sa pensée, chacun de vous ne peut être certain que de sa propre existence quand il pense. En effet, les autres, même vos amis les plus intimes,  sont  des corps dans l'espace, comme toutes les autres choses matérielles, des plus minuscules (telle la pointe d'une aiguille) aux plus gigantesques (tel le soleil). Vous allez me répondre que ce ne sont pas des corps comme les autres, ce sont des personnes, on leur donne de la valeur, on leur reconnaît des droits, etc.
Certes, mais une chose est sûre : la seule pensée dont vous faites directement l'expérience est la vôtre. En effet, même si vous voyez immédiatement la tristesse ou la joie sur le visage de votre ami.e, même si la tristesse ou la joie de votre ami.e vous rend immédiatement triste ou joyeux, par contagion si on peut dire, en réalité vous ne ressentirez jamais que vos sentiments propres. 
Vous attribuez bien sûr la pensée aux autres êtres humains mais vous ne pouvez faire l'expérience que de la vôtre. 
Donc, si on s'en tient au début du raisonnement de Descartes, on reste enfermé dans sa propre pensée. Si ça vous intéresse, vous chercherez comment Descartes s'y est pris pour finalement reconnaître non seulement sa propre existence, mais aussi celle du monde extérieur et donc celle des autres hommes. Je ne vais pas exposer son argumentation ici car elle fait appel à quelque chose dont aujourd'hui bien trop de gens pensent qu'il s'agit d'un être imaginaire pour que je puisse construire un raisonnement solide pour la plupart des lecteurs : cette chose, c'est Dieu. Laissons-le de côté mais gardez bien l'idée que si la seule  vérité incontestable que je peux opposer aux sceptiques, c'est que je pense, eh bien j'aurai des difficultés à sortir des limites de mon esprit.
Cela dit, le raisonnement de Descartes nous a fourni un problème intéressant : puis-je connaître la vérité concernant ce que pense autrui ? Et d'abord puis-je connaître la vérité concernant ce que je pense ?

Une chose est indubitable : vous avez conscience de penser. Prenons la conscience d'un sentiment comme l'amour : vous avez conscience de ressentir de l'amour pour telle ou telle personne (si vous en restiez à Descartes, vous pourriez en conclure  que vous existez : je ressens de l'amour pour x, donc j'existe, car pour avoir un sentiment - quel qu'il soit -, il faut être comme dit Descartes " une chose qui pense "). Bien, mais la manière dont vous définissez ce que vous ressentez est-elle vraie ? Dit autrement, qu'est-ce qui vous assure que c'est de l'amour que vous ressentez et pas, par exemple, une amitié intense, passionnelle ? Pensez aux situations où quelqu'un se dit avec le recul du temps : " Je croyais l'aimer, mais en fait je ne l'aimais pas ! ". 
Certes, quand le doute naît en vous à propos de l'identification de ce que vous ressentez, vous pouvez demander à une personne de confiance ce qu'elle pense, elle, de ce que vous ressentez. Elle pourra vous renforcer dans votre conviction ou au contraire vous en défaire ( " Mais, non, tu ne l'aimes pas ! "), mais si vous êtes porté.e au doute, pourquoi accepter comme vrai ce qu'elle dit, elle ? En effet, elle ne peut pas plus que vous, comparer ce que vous ressentez à ce que ressent quelqu'un qui aime, puisque par définition, elle ne peut avoir l'expérience que son propre ressenti. 
Vous allez sans doute penser que j'exagère en envisageant, vous, des situations où on ne peut pas douter de ce qu'on ressent : quand on n'a pas le moral, on le sait ; quand on explose de joie en apprenant une excellente nouvelle, on le sait. Admettons, mais vous voyez qu'on retrouve le problème de la vérité quand on cherche à situer son absence de moral ou sa joie par rapport à l'absence de moral des autres ou à la joie des autres ; à la différence des objets matériels qu'on peut juxtaposer dans l'espace pour les comparer, les sentiments, objets psychologiques, ne peuvent pas être extériorisés pour être mesurés objectivement.
Vous allez me répondre : " Mais si, les sentiments s'extériorisent justement ! On exprime sa joie ! "
Oui, je vous donne raison. Vous pouvez même continuer ainsi : " Et donc si l'expression de ma joie, qui, elle, se voit dans l'espace, est identique à celle de mon ami.e, on peut donc dire qu'on partage la même joie ! ".
Bravo, je vous l'accorde mais observez tout de même que l'expression d'un sentiment, ce n'est pas le sentiment. En effet, pensez à un comédien : quand il exprime la tristesse, vous n'en concluez pas qu'il est triste ! Inversement, une tristesse ressentie peut être masquée...
Vous voyez donc que, dans le domaine intérieur de ce qu'on ressent, il y a souvent place au doute, que le ressenti soit celui d'autrui ( " ressent-il vraiment ce qu'il me montre ? ") ou le vôtre (" est-ce vraiment de l'amour ce que je ressens ? " " Suis-je désespéré ou simplement triste ? " " Est-ce que je le déteste ou m'est-il simplement antipathique ? ", etc.).

Jusqu'à présent je me suis centré sur l'affectif : les sentiments, les passions, les émotions. Est-ce si dur de connaître la vérité sur ses pensées, sur les idées que nous avons ? 
Prenons par exemple l'idée suivante : " Dieu n'existe pas " : pas de doute, je l'ai (je peux donc refaire une énième fois le raisonnement cartésien : " Dieu n'existe pas, donc j'existe ") ; mais comment qualifier cette idée ? 
On voit qu'elle peut avoir plusieurs caractéristiques assez  faciles à identifier, par exemple : " c'est une idée que j'ai souvent " ou " c'est une idée qui me vient rarement à l'esprit " ou bien " c'est toujours un point de départ pour ma réflexion " ou " c'est toujours un point d'arrivée, etc. Sauf que le plus intéressant concernant une idée n'est pas vraiment de savoir quand elle me vient à l'esprit ou si elle ouvre ou ferme ma réflexion, c'est de savoir si elle est vraie. " Dieu n'existe pas " est-ce une idée vraie ?
Ça se complique alors parce que pour juger de la vérité de vos idées, vous devez sortir de votre esprit. Par exemple, si vous pensez que la France est un pays en déclin, vous ne pouvez pas savoir si cette idée est vraie sans comparer la France à ce que vous en pensez ? Mais comment comparer ce qu'on pense à ce qui est ? 


mardi 17 mars 2026

Cours élémentaire de philosophie (18) : la vérité (4)

On a vu pourquoi, si on suit Descartes, les connaissances scientifiques ne sont pas spontanément admises comme des vérités indubitables. 

Reste que, si vous avez fait des mathématiques, même très peu, vous devez penser que c'est un peu ridicule de mettre en doute les vérités mathématiques, surtout si elles sont simples et claires, par exemple, comme celles-ci : " la surface du carré égale la longueur d' un côté multiplié par lui-même " et " 2 + 3 = 5 ".
Ce sont des vérités tellement solides qu'on ne peut même pas concevoir qu'elles soient fausses : ainsi " 2 + 3 # 5 " est incompréhensible, absurde, inintelligible (sauf à donner, bien sûr, une tout autre signification aux chiffres 2, 3, 5 et aux symboles +, #). 

Pensez maintenant par contre à une phrase comme " les cygnes ne sont pas naturellement de couleur verte " ; elle est vraie, mais vous pouvez tout de même concevoir qu'il pourrait exister des cygnes verts. Voyez la différence entre " carré rectangulaire " et " cygne vert " : la première expression est contradictoire, inconcevable ; la deuxième, non : si on découvrait un endroit de la planète où les cygnes sont verts, vous ne diriez pas : " Impossible, il ne peut pas y avoir de cygnes verts ! ". En revanche, si quelqu'un venait vous annoncer qu'il a découvert des carrés rectangulaires, vous diriez : " Absolument impossible ! Vous êtes incohérent ou vous ignorez ce qu'on appelle un carré ! ".
Dit autrement, s'il existe d'autres mondes avec des aliens ayant des sciences, on peut bien parvenir à penser que, pour eux, " il n'y a que des cygnes verts " est une vérité, en revanche on ne voit pas comment ils pourraient tenir pour vraie l'idée que " le triangle a 7 angles ", sauf à être fous ou à donner un autre sens à tous ces mots (par exemple l'équivalent du mot " triangle " dans leur langue alien pourrait désigner un heptagone, soit un polygone à 7 angles !).

Vous voyez donc que les vérités mathématiques sont différentes de toutes les autres vérités scientifiques. Descartes, qui était aussi fort bon mathématicien, a cru dans un premier temps qu'il pouvait avoir confiance en elles. En effet, que le monde extérieur existe ou non, quand vous faites l'addition " 2 + 3 = 5 ", elle est toujours vraie, même si vous faites l'addition en rêve !

Ça vient du fait que l'objet mathématique n'est pas un objet concret : bien sûr il y a des choses matérielles qui sont carrées, mais aucune n'est le carré ! C'est avec votre intelligence et non avec vos yeux que vous comprenez ce qu'est un carré, d'autant mieux certes que quelqu'un vous en a dessiné un, au moins une fois. 
Mais le carré dessiné n'est pas le carré sur lequel vous raisonnez : on vous a dessiné un carré particulier - il a des dimensions définies, un support particulier (le tableau, l'écran d'un ordinateur, le sable d'une plage, etc.), etc. - ; si ce carré particulier disparaît, demeure ce sur quoi vous raisonnez : le carré en général, certains l'appelleraient un peu emphatiquement le Carré, en tout cas un objet introuvable dans tout l'Univers (vous ne trouverez pas plus le nombre deux !).  Donc, si on suppose que l'Univers n'existe pas, on ne fait pas disparaître pour autant l'idée de carré qu'on conçoit, avec ou sans dessin. Voilà pourquoi Descartes a pu penser que les mathématiques sont constituées de vérités absolument indiscutables.

Mais alors comment les a-t-il, quand même, mises en doute au point que la seule vérité indiscutable a été réduite à " je suis une chose qui pense " ? 
On appelle son raisonnement l'argument du Malin Génie. Le voici modernisé : imaginez que, quand vous croyez que 2 + 3 = 5, vous êtes manipulé par une sorte de Diable qui s'ingénie à vous tromper tout le temps ; vous seriez un peu dans la situation où vous tenez pour vrai en maths un énoncé par exemple faux. 
Vous allez dire : " Mais d'où il sort ce Diable, Descartes ? S'il doute de tout, comment peut-il se référer à ce Diable ? ". En fait, pas besoin d'affirmer que ce Diable existe, il suffit de le concevoir, son existence peut bien être douteuse, elle n'est pas impossible ; vous réalisez que Diable-qui-me-trompe-quand-je-suis-devant-une-évidence-mathématique n'est pas cercle carré : il ne peut pas exister de cercle carré ; en revanche c'est très improbable, mais pas impossible, qu'existe le Diable en question !
Or, rappelez-vous que Descartes veut appuyer toutes ses recherches philosophiques sur une vérité dont il ne pourrait pas douter, même s'il le voulait. Dans un tel cadre, les mathématiques, évidentes ou pas, simples ou non, ne sont tout bonnement pas fiables. Et donc les sciences mathématiques rejoignent toutes les autres sciences dans la poubelle des idées douteuses !

Reste la vérité " je pense, je suis ", ce qu'on a appelé le cogito (du verbe latin cogitare qui veut dire penser : cogito est la première personne du singulier, soit je pense). 
Mais pouvons-nous alors tous nous entendre sur cette vérité ?


lundi 16 mars 2026

Cours élémentaire de philosophie (17) : la vérité (3)

Voyons comment vous allez sortir du doute un peu monstrueux, en tout cas très encombrant, dans lequel vous êtes entré en suivant l'argumentation inspirée par Descartes.
Vous pensez que peut-être même votre corps n'existe pas comme vous êtes en train de le percevoir : vous avez l'idée que vous avez telle position (vous êtes assis ou couché ou debout, etc.) mais vous n'êtes pas sûr que cette idée de vous soit autre chose qu'une idée.
Cela dit, vous avez une idée, vous en êtes conscient. Mais alors existe forcément une réalité. Laquelle me direz-vous ? Eh bien, précisément celle de la chose qui vous donne des idées, des pensées : cette chose, vous l'appelez souvent " esprit ". 
En effet, pour penser que les choses matérielles, votre corps inclus, n'existent pas en dehors des représentations, des images que vous vous en faites, il faut quelque chose qui pense, il faut la réalité de quelque chose qui pense.
Résumons : vous pouvez douter autant que vous voulez, vous ne pouvez pas douter du fait que vous avez une pensée, précisément la pensée que tout est douteux. Allez plus loin : même si vous doutez que vous pensez, vous avez la pensée que vous doutez que vous pensez.
Dit autrement : vous ne pouvez pas douter de tout, car si vous doutez de tout, vous pensez et donc existe cette chose qui pense que vous appelez votre esprit.

Descartes tient là sa première vérité incontestable et vous aussi, par la même occasion !
C'est une vérité inattendue parce que spontanément vous étiez porté à considérer que ce qui existe vraiment c'est votre propre corps que vous touchez, sentez, voyez, etc., c'est-à-dire vous en tant qu'être matériel, occupant de l'espace, ayant un volume, une taille, etc.
Mais en fin de compte, la seule existence que vous ne pouvez pas mettre en question, c'est celle de votre esprit qui a des pensées, dont une, qui nous a particulièrement intéressés : la pensée qu'on peut douter de tout.
Mais votre esprit n'est pas quelque chose de matériel, il n'occupe pas d'espace. À ce stade, vous pouvez me montrer votre tête et me dire : " Il est ici, mon esprit !".
Je vais vous répondre que vous me montrez une partie de votre corps en pensant sans doute à votre cerveau, parce que la science nous apprend que sans cerveau il n'y a pas de pensée. Mais rappelez-vous : si l'existence des choses matérielles est douteuse, il s'ensuit que l'existence de votre tête et de votre cerveau est, elle aussi, douteuse. 
Ce qui vous permet de différencier clairement votre cerveau de votre esprit : vous pouvez douter de l'existence de votre cerveau, mais pas de celle de votre esprit, parce que, pour douter de l'existence du cerveau, il faut avoir précisément cette pensée que l'existence de votre cerveau est douteuse et donc il faut être une chose qui a des pensées.
Vous allez me dire : " Mais alors on ne fait plus confiance à la science ? C'est la science qui nous assure que les humains pensent grâce à leur cerveau ! ".
Eh bien, vous avez raison : si on reprend le raisonnement de Descartes qui cherche à trouver une vérité indiscutable, on doit douter des sciences, car elles reposent sur une certitude : que le monde extérieur existe ! Or, si on doute de la réalité du monde extérieur, les connaissances scientifiques n'ont pas de portée : que valent les connaissances scientifiques sur l'Univers par exemple, s'il n'y a pas d'Univers en dehors de mon esprit ? Rien.
Attention ! Ne concluez pas que la science en général et pour toujours ne vaut rien. Je vous explique seulement que toutes les sciences reposent sur une croyance qui les soutient, qui les justifie mais qui n'est pas une connaissance scientifique : c'est la croyance dans la réalité du monde extérieur. Or le doute extrême de Descartes rend cette croyance douteuse, et par conséquent douteuses toutes les sciences.
Nous verrons bientôt qu'il y a en fait une science qui semble échapper au doute extrême, mais qu'en réalité on peut aussi la mettre en doute.



dimanche 15 mars 2026

Cours élémentaire de philosophie (16) : la vérité (2)

Est-il possible que la réalité n'existe pas ?
Aujourd'hui je vais vous présenter une argumentation imparable concluant que c'est impossible que la réalité n'existe pas. Sans doute, pensez-vous la même chose : la réalité existe, ça va de soi ! Et vous pensez alors à ce que vous voyez, entendez, sentez, bref à tout ce que vous percevez par vos cinq sens. 
En fait vous allez découvrir comment vous pouvez douter de la réalité de toutes les choses matérielles que vous percevez, même de celles qui vous sont très proches (votre chambre, votre smartphone, etc.), y compris de celle de votre propre corps ! 
Bon, je vous le dis tout de suite, après le raisonnement que je vais partager avec vous, vous n'allez pas douter de la réalité comme vous doutez ordinairement. En effet, ordinairement, quand on doute de quelque chose, on ne sait pas quoi faire : par exemple, si vous doutez de l'intérêt de voir une série, cela veut dire que vous ne savez pas si vous allez ou non la regarder. Contrairement à ce doute ordinaire qui a un  retentissement manifeste sur vos actions, le doute que je vais faire naître en vous, en m'inspirant de l'argumentation du philosophe René Descartes, ne va rien changer à votre vie : même si, à la fin de l'argumentation, vous doutez de la réalité de votre chambre, vous continuerez de vous y déplacer en toute aisance (imaginez en revanche que vous doutiez de la solidité de son sol, au point que vous ne savez pas s'il va s'effondrer ou non : vous n'y marcherez plus comme avant). 

Voyons de plus près l'argumentation de Descartes (vous chercherez par vous-même en quel siècle il vivait et et dans quelles oeuvres il a exposé l'argumentation que je vous présente ici, en la simplifiant).
On peut partir de l'idée que, quelquefois, ce qu'on perçoit n'est pas réel. Pensez par exemple aux illusions d'optique, par exemple à l'illusion de Müller-Lyer (Descartes, lui, ne la connaissait pas) :


Contrairement à ce que vous voyez, les deux segments de droite sont égaux ! 
Pensez maintenant à ce que vous percevez de la Terre ou du Soleil  (vous percevez que la Terre est plate, que le Soleil tourne autour de la Terre, or ce n'est pas réel !).
Bien sûr vous êtes d'accord avec moi, mais vous pensez que ce ne sont que des exceptions. 
Pour aller plus loin, c'est-à-dire renforcer le doute, Descartes a formulé ce qu'on appelle l'argument du rêve : quand vous rêvez, vous prenez le plus souvent ce que vous imaginez pour la réalité (c'est la raison pour laquelle un cauchemar vous effraie tout autrement qu' un film d'horreur). Qu'est-ce qui vous assure alors que, quand vous vous réveillez d'un rêve, vous êtes bien dans la réalité et pas dans un autre rêve ? Le film  Matrix, que je vous encourage à voir, présente les humains comme des corps emprisonnés dans des capsules et  dont les cerveaux sont branchés à une machine (la matrix) leur donnant l'impression  qu'ils vivent librement, comme nous pensons vivre, nous, au sein d' un monde extérieur qu'ils perçoivent par leur cinq sens.

Vous allez peut-être penser qu'il faut être sérieux et que c'est impossible qu'on ne soit pas en contact avec le monde extérieur. En fait, c'est très improbable mais on ne peut pas dire que c'est impossible (par comparaison : c'est impossible qu'un carré ait plus que 4 côtés égaux, ce n'est pas seulement très improbable).
Vous pouvez dire alors que ça vous suffit que ce soit très improbable. Je n'ai rien alors à objecter. Reste que Descartes, lui, voulait placer à la base de sa recherche philosophique une vérité absolument indiscutable, telle que, même si on voulait en douter, on ne pourrait pas (vous voyez qu' en revanche, si je veux, à tout prix, douter de la réalité du monde extérieur et donc aussi de mon corps - puisque je perçois mon corps comme je perçois ma chambre - je le peux, même si c'est un peu tiré par les cheveux, excessif). Descartes ne pouvait donc pas se contenter d'une vérité juste très probable.

Arrivé à ce stade du raisonnement, vous doutez donc de tout, semble-t-il : du monde extérieur, mais aussi de la réalité des autres (en effet les autres sont vus, sentis, touchés, etc.).
Une petite précision : si vous reprenez effectivement à votre compte le doute de Descartes, vous ne vous demanderez pas si, en ce moment, vous lisez un cours de philo sur votre smartphone ou si vous portez tel ou tel vêtement, etc., vous vous demanderez plus fondamentalement si tout à ce à quoi vous êtes en train de croire comme à des évidences (donc le fait que vous lisez ce cours, etc.) correspond bien à la réalité ou si tout ce que vous percevez n'est rien de plus que des images dans votre esprit. Vous voyez que ce doute-là ne va rien changer à votre vie quotidienne (si vous sortez de chez vous et qu'il pleut, vous n'allez pas vous demander s'il fait beau, vous n'allez pas ne pas ouvrir votre parapluie, etc.). En revanche ce doute va faire que vous n'êtes plus aussi certain qu'avant que vous êtes en contact avec une réalité extérieure à vous qu'on appelle la Terre ou plus largement l'Univers.
Vous êtes donc arrivé pour l'instant au stade suivant : la réalité du monde extérieur et de tout ce qui s'y trouve, donc la réalité de votre propre corps aussi, est devenue douteuse, car rien ne vous assure qu'elle n'est pas qu'un ensemble d'images que vous produisez.

Vous voyez donc que Descartes n'a pas répondu au doute des sceptiques en expliquant que, pas de souci, y a des vérités et que ce sont à coup sûr toutes les phrases (que nous disons et que nous pensons) qui correspondent au monde extérieur, du genre " j'ai un smartphone ", etc.
On peut même aller jusqu'à dire que Descartes dit aux philosophes sceptiques : " OK, ça se défend, c'est possible que le monde extérieur n'existe pas !".
Mais alors, si le monde extérieur n'existe pas, il n'y a plus de vérités du tout ? Qu'est-ce qui nous permet pourtant de dire que la réalité existe ? Et qu'il y a, au minimum, une vérité indiscutable ?
Nous verrons bientôt la suite du raisonnement de Descartes.