mardi 5 mai 2026

Cours élémentaire de philosophie (20) : la vérité (6)

Le dernier cours se terminait par la question : comment comparer ce qu'on pense à ce qui est ? Dit autrement, comment vous assurer que ce que vous croyez, ce que vous tenez pour vrai est bel et bien vrai ?
Vous avez sans doute déjà la réponse à l'esprit : il faut vérifier. Par exemple, si vous croyez avoir dans votre porte-monnaie telle somme d'argent, vous devez l'ouvrir et observer ce qu'il contient. Ou bien : vous  n'avez pas votre  téléphone portable, vous croyez qu'il est midi et par chance vous tomber sur une horloge publique indiquant précisément l'heure de midi. N'est-il pas vrai qu'il est midi ? Ne savez-vous pas dans ces conditions qu'il est midi ?
Vous voyez bien, je pense, la différence entre croire et savoir : croire, c'est seulement tenir pour vrai et savoir, c'est tenir pour vrai quelque chose qui est vrai et pouvoir le justifier. Vous réalisez donc bien qu'il ne suffit pas de croire pour savoir mais qu'en revanche si vous savez, vous croyez : ça serait insensé de votre part de dire quelque chose comme " Je sais qu'il est midi, mais je n'y crois pas " (en revanche c'est très ordinaire de dire " je crois qu'il est midi, mais je ne le sais pas "). Mais au fait, dans le dernier exemple pris, savez-vous qu'il est midi ?
Mobilisez un peu votre capacité de douter : que l'horloge marque l'heure de midi ne prouve pas qu'il est midi. En effet qu'est-ce qui vous assure que l'horloge n'est pas tombée en panne à midi pile ? Dans ce cas, vous vous trompez en croyant qu'il est midi. Mais, s'il se trouve qu'il est vraiment midi au moment où vous levez les yeux vers l'horloge en panne qui indique, sans que vous le sachiez, toujours midi, pouvez-vous dire que vous avez vérifié qu'il est midi et que donc maintenant vous savez qu'il est midi ?
Il semble que non parce que pour savoir quelque chose, il faut non seulement tenir pour vrai quelque chose de vrai mais en plus pouvoir apporter la bonne justification ; pensez au cas suivant : si quelqu'un vous demande quelle est la capitale de tel pays et que vous donnez la bonne réponse en répondant au hasard n'importe quoi, direz-vous que vous avez un savoir en géographie ? Non, vous avez juste eu de la chance, comme vous avez eu de la chance de tomber sur une horloge en panne marquant midi à l'heure de midi.
Pour résumer notre réflexion : c'est l'usage depuis le philosophe Platon de dire qu'on sait quelque chose si on tient pour vrai cette chose, si elle est vraie et si on a la justification. Mais on a découvert depuis quelque temps - précisément depuis l'article du philosophe Gettier - que la justification ne suffit pas : elle doit être encore la bonne.
Reprenons notre cas : vous croyez qu'il est midi, il est midi et vous avez vérifié sur l'horloge qu'il est midi. Vous pensez que vous savez qu'il est midi. Mais en fait vous n'avez pas de savoir parce que ce que vous avez pris pour une bonne justification (lire l'heure sur une horloge publique) se trouve dans ce cas ne pas être la bonne.
Et le problème devient : qu'est-ce qu'une bonne justification quand on cherche à vérifier une croyance pour s'assurer qu'elle correspond à la réalité et forme donc un savoir ? On a affaire ici à un problème car les spécialistes de la question proposent des théories concurrentes dont aucune ne l'emporte vraiment sur les autres.

Vous me direz : pas de souci ! Ce sont des cas rares ! On garde l'idée qu'il faut vérifier, même s'il y a des vérifications trompeuses à titre exceptionnel. Il faut donc qu'avant tout ce qu'on croit soit vérifiable.
Eh bien c'est cette idée qu'on va discuter : suffit-il que ce qu'on tient pour vrai soit vérifiable et vérifié pour que ce soit vrai ?

Imaginez que vous alliez voir un astrologue pour connaître votre avenir. Vous n'êtes en effet pas tout à fait sûr que l'astrologie est du charlatanisme, de la fumisterie et donc vous tentez votre chance. Après avoir tiré des cartes ou regardé dans une boule de verre ou médité sur du marc de café etc., l'astrologue vous dit la chose suivante : " dans la semaine qui vient, vous allez faire une rencontre décisive dans votre vie, je ne vois pas plus, mais je sais que votre vie ne sera plus jamais pareille, sauf qu'il est possible que vous n'ayez pas conscience de cette rencontre ". Vous remarquez bien que l'astrologue n'a pas dit quelque chose comme : " vous allez rencontrer mardi prochain à 8h45 dans telle rue un homme de 1,85 m s'appelant John ". En effet l'astrologue tient à garder sa clientèle  et dans le dernier cas, sa prédiction non seulement peut être vérifiée mais peut aussi être falsifiée (à 8h45, personne du nom de John n'apparaît pas dans la rue).  Or, dans le cas de la première prédiction, vous n'avez aucun moyen de la rendre fausse : tout ce qui peut arriver dans votre vie est compatible avec elle ; en effet envisageons les trois cas schématiques possibles : vous ne remarquez rien, vous découvrez quelqu'un d'exceptionnel, vous avez des doutes sur la valeur d'une rencontre. Vu que l'astrologue vous a dit que vous n'auriez pas nécessairement  conscience de la rencontre en question, il est sûr de ne jamais être mis en difficulté et donc de ne jamais vraiment vous perdre, et cela d'autant plus que vous avez au départ un préjugé en sa faveur...
La leçon à tirer de cette réflexion est simple : une croyance est validée par la vérification, s'il se trouve que cette vérification pourrait ne pas être faite, si pour parler comme le philosophe Karl Popper qui a mis en place cette distinction, la croyance est falsifiable et non falsifiée. Revenons à l'histoire du porte-monnaie : je crois avoir 2 euros, c'est falsifiable (il est possible que je trouve dans mon porte-monnaie plus ou moins de 2 euros) et non falsifié si je trouve bel et bien les deux euros prévus.

Je viens de parler de préjugés que vous pouvez avoir en faveur de l'astrologie, ça va nous amener à comprendre pourquoi les préjugés sont si forts et résistent à l'expérience. Imaginons le préjugé concernant un pays dont on dirait que les habitants sont très méchants mais font souvent semblant d'être gentils : si vous tenez pour vrai ce préjugé, vous le vérifierez tout le temps, pour la bonne et simple raison qu'il ne peut pas être démenti par l'expérience ; dans tous les cas, vous croyez avoir raison parce que votre croyance est formulée de manière à ne jamais être mise en difficulté par l'expérience. Amusez-vous à répertorier vos croyances et vous allez découvrir sans doute des croyances que vous tenez pour vraies parce qu'elles sont formulées de manière à ne jamais courir le risque de recevoir de démenti de la réalité. Imaginez par exemple que vous croyez que l'amour que vous porte une personne est quelque chose d'intérieur qui est complètement indépendant des actions de la personne en question : que la personne se comporte amoureusement, haineusement ou de manière indifférente, vous continuerez à croire qu'elle vous aime si elle vous dit qu'elle le sent au plus profond d'elle-même ! 

mardi 31 mars 2026

Cours élémentaire de philosophie (19) : la vérité (5)

Le dernier cours se terminait par la question : pouvons-nous tous nous entendre sur la vérité de Descartes ? Vous avez sans doute envie de répondre par l'affirmative : oui, chacun de nous peut faire l'expérience que, s'il pense (quelle que soit l'idée qu'il pense), il existe. 
Sauf que si vous accompagnez vraiment Descartes dans sa pensée, chacun de vous ne peut être certain que de sa propre existence quand il pense. En effet, les autres, même vos amis les plus intimes,  sont  des corps dans l'espace, comme toutes les autres choses matérielles, des plus minuscules (telle la pointe d'une aiguille) aux plus gigantesques (tel le soleil). Vous allez me répondre que ce ne sont pas des corps comme les autres, ce sont des personnes, on leur donne de la valeur, on leur reconnaît des droits, etc.
Certes, mais une chose est sûre : la seule pensée dont vous faites directement l'expérience est la vôtre. En effet, même si vous voyez immédiatement la tristesse ou la joie sur le visage de votre ami.e, même si la tristesse ou la joie de votre ami.e vous rend immédiatement triste ou joyeux, par contagion si on peut dire, en réalité vous ne ressentirez jamais que vos sentiments propres. 
Vous attribuez bien sûr la pensée aux autres êtres humains mais vous ne pouvez faire l'expérience que de la vôtre. 
Donc, si on s'en tient au début du raisonnement de Descartes, on reste enfermé dans sa propre pensée. Si ça vous intéresse, vous chercherez comment Descartes s'y est pris pour finalement reconnaître non seulement sa propre existence, mais aussi celle du monde extérieur et donc celle des autres hommes. Je ne vais pas exposer son argumentation ici car elle fait appel à quelque chose dont aujourd'hui bien trop de gens pensent qu'il s'agit d'un être imaginaire pour que je puisse construire un raisonnement solide pour la plupart des lecteurs : cette chose, c'est Dieu. Laissons-le de côté mais gardez bien l'idée que si la seule  vérité incontestable que je peux opposer aux sceptiques, c'est que je pense, eh bien j'aurai des difficultés à sortir des limites de mon esprit.
Cela dit, le raisonnement de Descartes nous a fourni un problème intéressant : puis-je connaître la vérité concernant ce que pense autrui ? Et d'abord puis-je connaître la vérité concernant ce que je pense ?

Une chose est indubitable : vous avez conscience de penser. Prenons la conscience d'un sentiment comme l'amour : vous avez conscience de ressentir de l'amour pour telle ou telle personne (si vous en restiez à Descartes, vous pourriez en conclure  que vous existez : je ressens de l'amour pour x, donc j'existe, car pour avoir un sentiment - quel qu'il soit -, il faut être comme dit Descartes " une chose qui pense "). Bien, mais la manière dont vous définissez ce que vous ressentez est-elle vraie ? Dit autrement, qu'est-ce qui vous assure que c'est de l'amour que vous ressentez et pas, par exemple, une amitié intense, passionnelle ? Pensez aux situations où quelqu'un se dit avec le recul du temps : " Je croyais l'aimer, mais en fait je ne l'aimais pas ! ". 
Certes, quand le doute naît en vous à propos de l'identification de ce que vous ressentez, vous pouvez demander à une personne de confiance ce qu'elle pense, elle, de ce que vous ressentez. Elle pourra vous renforcer dans votre conviction ou au contraire vous en défaire ( " Mais, non, tu ne l'aimes pas ! "), mais si vous êtes porté.e au doute, pourquoi accepter comme vrai ce qu'elle dit, elle ? En effet, elle ne peut pas plus que vous, comparer ce que vous ressentez à ce que ressent quelqu'un qui aime, puisque par définition, elle ne peut avoir l'expérience que son propre ressenti. 
Vous allez sans doute penser que j'exagère en envisageant, vous, des situations où on ne peut pas douter de ce qu'on ressent : quand on n'a pas le moral, on le sait ; quand on explose de joie en apprenant une excellente nouvelle, on le sait. Admettons, mais vous voyez qu'on retrouve le problème de la vérité quand on cherche à situer son absence de moral ou sa joie par rapport à l'absence de moral des autres ou à la joie des autres ; à la différence des objets matériels qu'on peut juxtaposer dans l'espace pour les comparer, les sentiments, objets psychologiques, ne peuvent pas être extériorisés pour être mesurés objectivement.
Vous allez me répondre : " Mais si, les sentiments s'extériorisent justement ! On exprime sa joie ! "
Oui, je vous donne raison. Vous pouvez même continuer ainsi : " Et donc si l'expression de ma joie, qui, elle, se voit dans l'espace, est identique à celle de mon ami.e, on peut donc dire qu'on partage la même joie ! ".
Bravo, je vous l'accorde mais observez tout de même que l'expression d'un sentiment, ce n'est pas le sentiment. En effet, pensez à un comédien : quand il exprime la tristesse, vous n'en concluez pas qu'il est triste ! Inversement, une tristesse ressentie peut être masquée...
Vous voyez donc que, dans le domaine intérieur de ce qu'on ressent, il y a souvent place au doute, que le ressenti soit celui d'autrui ( " ressent-il vraiment ce qu'il me montre ? ") ou le vôtre (" est-ce vraiment de l'amour ce que je ressens ? " " Suis-je désespéré ou simplement triste ? " " Est-ce que je le déteste ou m'est-il simplement antipathique ? ", etc.).

Jusqu'à présent je me suis centré sur l'affectif : les sentiments, les passions, les émotions. Est-ce si dur de connaître la vérité sur ses pensées, sur les idées que nous avons ? 
Prenons par exemple l'idée suivante : " Dieu n'existe pas " : pas de doute, je l'ai (je peux donc refaire une énième fois le raisonnement cartésien : " Dieu n'existe pas, donc j'existe ") ; mais comment qualifier cette idée ? 
On voit qu'elle peut avoir plusieurs caractéristiques assez  faciles à identifier, par exemple : " c'est une idée que j'ai souvent " ou " c'est une idée qui me vient rarement à l'esprit " ou bien " c'est toujours un point de départ pour ma réflexion " ou " c'est toujours un point d'arrivée, etc. Sauf que le plus intéressant concernant une idée n'est pas vraiment de savoir quand elle me vient à l'esprit ou si elle ouvre ou ferme ma réflexion, c'est de savoir si elle est vraie. " Dieu n'existe pas " est-ce une idée vraie ?
Ça se complique alors parce que pour juger de la vérité de vos idées, vous devez sortir de votre esprit. Par exemple, si vous pensez que la France est un pays en déclin, vous ne pouvez pas savoir si cette idée est vraie sans comparer la France à ce que vous en pensez ? Mais comment comparer ce qu'on pense à ce qui est ? 


mardi 17 mars 2026

Cours élémentaire de philosophie (18) : la vérité (4)

On a vu pourquoi, si on suit Descartes, les connaissances scientifiques ne sont pas spontanément admises comme des vérités indubitables. 

Reste que, si vous avez fait des mathématiques, même très peu, vous devez penser que c'est un peu ridicule de mettre en doute les vérités mathématiques, surtout si elles sont simples et claires, par exemple, comme celles-ci : " la surface du carré égale la longueur d' un côté multiplié par lui-même " et " 2 + 3 = 5 ".
Ce sont des vérités tellement solides qu'on ne peut même pas concevoir qu'elles soient fausses : ainsi " 2 + 3 # 5 " est incompréhensible, absurde, inintelligible (sauf à donner, bien sûr, une tout autre signification aux chiffres 2, 3, 5 et aux symboles +, #). 

Pensez maintenant par contre à une phrase comme " les cygnes ne sont pas naturellement de couleur verte " ; elle est vraie, mais vous pouvez tout de même concevoir qu'il pourrait exister des cygnes verts. Voyez la différence entre " carré rectangulaire " et " cygne vert " : la première expression est contradictoire, inconcevable ; la deuxième, non : si on découvrait un endroit de la planète où les cygnes sont verts, vous ne diriez pas : " Impossible, il ne peut pas y avoir de cygnes verts ! ". En revanche, si quelqu'un venait vous annoncer qu'il a découvert des carrés rectangulaires, vous diriez : " Absolument impossible ! Vous êtes incohérent ou vous ignorez ce qu'on appelle un carré ! ".
Dit autrement, s'il existe d'autres mondes avec des aliens ayant des sciences, on peut bien parvenir à penser que, pour eux, " il n'y a que des cygnes verts " est une vérité, en revanche on ne voit pas comment ils pourraient tenir pour vraie l'idée que " le triangle a 7 angles ", sauf à être fous ou à donner un autre sens à tous ces mots (par exemple l'équivalent du mot " triangle " dans leur langue alien pourrait désigner un heptagone, soit un polygone à 7 angles !).

Vous voyez donc que les vérités mathématiques sont différentes de toutes les autres vérités scientifiques. Descartes, qui était aussi fort bon mathématicien, a cru dans un premier temps qu'il pouvait avoir confiance en elles. En effet, que le monde extérieur existe ou non, quand vous faites l'addition " 2 + 3 = 5 ", elle est toujours vraie, même si vous faites l'addition en rêve !

Ça vient du fait que l'objet mathématique n'est pas un objet concret : bien sûr il y a des choses matérielles qui sont carrées, mais aucune n'est le carré ! C'est avec votre intelligence et non avec vos yeux que vous comprenez ce qu'est un carré, d'autant mieux certes que quelqu'un vous en a dessiné un, au moins une fois. 
Mais le carré dessiné n'est pas le carré sur lequel vous raisonnez : on vous a dessiné un carré particulier - il a des dimensions définies, un support particulier (le tableau, l'écran d'un ordinateur, le sable d'une plage, etc.), etc. - ; si ce carré particulier disparaît, demeure ce sur quoi vous raisonnez : le carré en général, certains l'appelleraient un peu emphatiquement le Carré, en tout cas un objet introuvable dans tout l'Univers (vous ne trouverez pas plus le nombre deux !).  Donc, si on suppose que l'Univers n'existe pas, on ne fait pas disparaître pour autant l'idée de carré qu'on conçoit, avec ou sans dessin. Voilà pourquoi Descartes a pu penser que les mathématiques sont constituées de vérités absolument indiscutables.

Mais alors comment les a-t-il, quand même, mises en doute au point que la seule vérité indiscutable a été réduite à " je suis une chose qui pense " ? 
On appelle son raisonnement l'argument du Malin Génie. Le voici modernisé : imaginez que, quand vous croyez que 2 + 3 = 5, vous êtes manipulé par une sorte de Diable qui s'ingénie à vous tromper tout le temps ; vous seriez un peu dans la situation où vous tenez pour vrai en maths un énoncé par exemple faux. 
Vous allez dire : " Mais d'où il sort ce Diable, Descartes ? S'il doute de tout, comment peut-il se référer à ce Diable ? ". En fait, pas besoin d'affirmer que ce Diable existe, il suffit de le concevoir, son existence peut bien être douteuse, elle n'est pas impossible ; vous réalisez que Diable-qui-me-trompe-quand-je-suis-devant-une-évidence-mathématique n'est pas cercle carré : il ne peut pas exister de cercle carré ; en revanche c'est très improbable, mais pas impossible, qu'existe le Diable en question !
Or, rappelez-vous que Descartes veut appuyer toutes ses recherches philosophiques sur une vérité dont il ne pourrait pas douter, même s'il le voulait. Dans un tel cadre, les mathématiques, évidentes ou pas, simples ou non, ne sont tout bonnement pas fiables. Et donc les sciences mathématiques rejoignent toutes les autres sciences dans la poubelle des idées douteuses !

Reste la vérité " je pense, je suis ", ce qu'on a appelé le cogito (du verbe latin cogitare qui veut dire penser : cogito est la première personne du singulier, soit je pense). 
Mais pouvons-nous alors tous nous entendre sur cette vérité ?


lundi 16 mars 2026

Cours élémentaire de philosophie (17) : la vérité (3)

Voyons comment vous allez sortir du doute un peu monstrueux, en tout cas très encombrant, dans lequel vous êtes entré en suivant l'argumentation inspirée par Descartes.
Vous pensez que peut-être même votre corps n'existe pas comme vous êtes en train de le percevoir : vous avez l'idée que vous avez telle position (vous êtes assis ou couché ou debout, etc.) mais vous n'êtes pas sûr que cette idée de vous soit autre chose qu'une idée.
Cela dit, vous avez une idée, vous en êtes conscient. Mais alors existe forcément une réalité. Laquelle me direz-vous ? Eh bien, précisément celle de la chose qui vous donne des idées, des pensées : cette chose, vous l'appelez souvent " esprit ". 
En effet, pour penser que les choses matérielles, votre corps inclus, n'existent pas en dehors des représentations, des images que vous vous en faites, il faut quelque chose qui pense, il faut la réalité de quelque chose qui pense.
Résumons : vous pouvez douter autant que vous voulez, vous ne pouvez pas douter du fait que vous avez une pensée, précisément la pensée que tout est douteux. Allez plus loin : même si vous doutez que vous pensez, vous avez la pensée que vous doutez que vous pensez.
Dit autrement : vous ne pouvez pas douter de tout, car si vous doutez de tout, vous pensez et donc existe cette chose qui pense que vous appelez votre esprit.

Descartes tient là sa première vérité incontestable et vous aussi, par la même occasion !
C'est une vérité inattendue parce que spontanément vous étiez porté à considérer que ce qui existe vraiment c'est votre propre corps que vous touchez, sentez, voyez, etc., c'est-à-dire vous en tant qu'être matériel, occupant de l'espace, ayant un volume, une taille, etc.
Mais en fin de compte, la seule existence que vous ne pouvez pas mettre en question, c'est celle de votre esprit qui a des pensées, dont une, qui nous a particulièrement intéressés : la pensée qu'on peut douter de tout.
Mais votre esprit n'est pas quelque chose de matériel, il n'occupe pas d'espace. À ce stade, vous pouvez me montrer votre tête et me dire : " Il est ici, mon esprit !".
Je vais vous répondre que vous me montrez une partie de votre corps en pensant sans doute à votre cerveau, parce que la science nous apprend que sans cerveau il n'y a pas de pensée. Mais rappelez-vous : si l'existence des choses matérielles est douteuse, il s'ensuit que l'existence de votre tête et de votre cerveau est, elle aussi, douteuse. 
Ce qui vous permet de différencier clairement votre cerveau de votre esprit : vous pouvez douter de l'existence de votre cerveau, mais pas de celle de votre esprit, parce que, pour douter de l'existence du cerveau, il faut avoir précisément cette pensée que l'existence de votre cerveau est douteuse et donc il faut être une chose qui a des pensées.
Vous allez me dire : " Mais alors on ne fait plus confiance à la science ? C'est la science qui nous assure que les humains pensent grâce à leur cerveau ! ".
Eh bien, vous avez raison : si on reprend le raisonnement de Descartes qui cherche à trouver une vérité indiscutable, on doit douter des sciences, car elles reposent sur une certitude : que le monde extérieur existe ! Or, si on doute de la réalité du monde extérieur, les connaissances scientifiques n'ont pas de portée : que valent les connaissances scientifiques sur l'Univers par exemple, s'il n'y a pas d'Univers en dehors de mon esprit ? Rien.
Attention ! Ne concluez pas que la science en général et pour toujours ne vaut rien. Je vous explique seulement que toutes les sciences reposent sur une croyance qui les soutient, qui les justifie mais qui n'est pas une connaissance scientifique : c'est la croyance dans la réalité du monde extérieur. Or le doute extrême de Descartes rend cette croyance douteuse, et par conséquent douteuses toutes les sciences.
Nous verrons bientôt qu'il y a en fait une science qui semble échapper au doute extrême, mais qu'en réalité on peut aussi la mettre en doute.



dimanche 15 mars 2026

Cours élémentaire de philosophie (16) : la vérité (2)

Est-il possible que la réalité n'existe pas ?
Aujourd'hui je vais vous présenter une argumentation imparable concluant que c'est impossible que la réalité n'existe pas. Sans doute, pensez-vous la même chose : la réalité existe, ça va de soi ! Et vous pensez alors à ce que vous voyez, entendez, sentez, bref à tout ce que vous percevez par vos cinq sens. 
En fait vous allez découvrir comment vous pouvez douter de la réalité de toutes les choses matérielles que vous percevez, même de celles qui vous sont très proches (votre chambre, votre smartphone, etc.), y compris de celle de votre propre corps ! 
Bon, je vous le dis tout de suite, après le raisonnement que je vais partager avec vous, vous n'allez pas douter de la réalité comme vous doutez ordinairement. En effet, ordinairement, quand on doute de quelque chose, on ne sait pas quoi faire : par exemple, si vous doutez de l'intérêt de voir une série, cela veut dire que vous ne savez pas si vous allez ou non la regarder. Contrairement à ce doute ordinaire qui a un  retentissement manifeste sur vos actions, le doute que je vais faire naître en vous, en m'inspirant de l'argumentation du philosophe René Descartes, ne va rien changer à votre vie : même si, à la fin de l'argumentation, vous doutez de la réalité de votre chambre, vous continuerez de vous y déplacer en toute aisance (imaginez en revanche que vous doutiez de la solidité de son sol, au point que vous ne savez pas s'il va s'effondrer ou non : vous n'y marcherez plus comme avant). 

Voyons de plus près l'argumentation de Descartes (vous chercherez par vous-même en quel siècle il vivait et et dans quelles oeuvres il a exposé l'argumentation que je vous présente ici, en la simplifiant).
On peut partir de l'idée que, quelquefois, ce qu'on perçoit n'est pas réel. Pensez par exemple aux illusions d'optique, par exemple à l'illusion de Müller-Lyer (Descartes, lui, ne la connaissait pas) :


Contrairement à ce que vous voyez, les deux segments de droite sont égaux ! 
Pensez maintenant à ce que vous percevez de la Terre ou du Soleil  (vous percevez que la Terre est plate, que le Soleil tourne autour de la Terre, or ce n'est pas réel !).
Bien sûr vous êtes d'accord avec moi, mais vous pensez que ce ne sont que des exceptions. 
Pour aller plus loin, c'est-à-dire renforcer le doute, Descartes a formulé ce qu'on appelle l'argument du rêve : quand vous rêvez, vous prenez le plus souvent ce que vous imaginez pour la réalité (c'est la raison pour laquelle un cauchemar vous effraie tout autrement qu' un film d'horreur). Qu'est-ce qui vous assure alors que, quand vous vous réveillez d'un rêve, vous êtes bien dans la réalité et pas dans un autre rêve ? Le film  Matrix, que je vous encourage à voir, présente les humains comme des corps emprisonnés dans des capsules et  dont les cerveaux sont branchés à une machine (la matrix) leur donnant l'impression  qu'ils vivent librement, comme nous pensons vivre, nous, au sein d' un monde extérieur qu'ils perçoivent par leur cinq sens.

Vous allez peut-être penser qu'il faut être sérieux et que c'est impossible qu'on ne soit pas en contact avec le monde extérieur. En fait, c'est très improbable mais on ne peut pas dire que c'est impossible (par comparaison : c'est impossible qu'un carré ait plus que 4 côtés égaux, ce n'est pas seulement très improbable).
Vous pouvez dire alors que ça vous suffit que ce soit très improbable. Je n'ai rien alors à objecter. Reste que Descartes, lui, voulait placer à la base de sa recherche philosophique une vérité absolument indiscutable, telle que, même si on voulait en douter, on ne pourrait pas (vous voyez qu' en revanche, si je veux, à tout prix, douter de la réalité du monde extérieur et donc aussi de mon corps - puisque je perçois mon corps comme je perçois ma chambre - je le peux, même si c'est un peu tiré par les cheveux, excessif). Descartes ne pouvait donc pas se contenter d'une vérité juste très probable.

Arrivé à ce stade du raisonnement, vous doutez donc de tout, semble-t-il : du monde extérieur, mais aussi de la réalité des autres (en effet les autres sont vus, sentis, touchés, etc.).
Une petite précision : si vous reprenez effectivement à votre compte le doute de Descartes, vous ne vous demanderez pas si, en ce moment, vous lisez un cours de philo sur votre smartphone ou si vous portez tel ou tel vêtement, etc., vous vous demanderez plus fondamentalement si tout à ce à quoi vous êtes en train de croire comme à des évidences (donc le fait que vous lisez ce cours, etc.) correspond bien à la réalité ou si tout ce que vous percevez n'est rien de plus que des images dans votre esprit. Vous voyez que ce doute-là ne va rien changer à votre vie quotidienne (si vous sortez de chez vous et qu'il pleut, vous n'allez pas vous demander s'il fait beau, vous n'allez pas ne pas ouvrir votre parapluie, etc.). En revanche ce doute va faire que vous n'êtes plus aussi certain qu'avant que vous êtes en contact avec une réalité extérieure à vous qu'on appelle la Terre ou plus largement l'Univers.
Vous êtes donc arrivé pour l'instant au stade suivant : la réalité du monde extérieur et de tout ce qui s'y trouve, donc la réalité de votre propre corps aussi, est devenue douteuse, car rien ne vous assure qu'elle n'est pas qu'un ensemble d'images que vous produisez.

Vous voyez donc que Descartes n'a pas répondu au doute des sceptiques en expliquant que, pas de souci, y a des vérités et que ce sont à coup sûr toutes les phrases (que nous disons et que nous pensons) qui correspondent au monde extérieur, du genre " j'ai un smartphone ", etc.
On peut même aller jusqu'à dire que Descartes dit aux philosophes sceptiques : " OK, ça se défend, c'est possible que le monde extérieur n'existe pas !".
Mais alors, si le monde extérieur n'existe pas, il n'y a plus de vérités du tout ? Qu'est-ce qui nous permet pourtant de dire que la réalité existe ? Et qu'il y a, au minimum, une vérité indiscutable ?
Nous verrons bientôt la suite du raisonnement de Descartes.

vendredi 20 février 2026

Cours élémentaire de philosophie (15) : la vérité (1)

Comme toutes les notions de philosophie, la notion de vérité est quelque chose qu'on ne peut pas percevoir avec nos sens et comme vous l'avez compris, vous ne pourriez pas avoir à l'esprit cette notion si vous ne parliez pas une langue, contenant les signes vérité, vrai, etc.
Cela dit, ce ne sont pas ces signes qui nous intéressent aujourd'hui, mais ce qu'ils désignent : la vérité, précisément.
Bien sûr on peut se demander si c'est utile de savoir ce qu'est la vérité. Vous êtes sans doute d'accord pour reconnaître que c'est utile de connaître telle vérité dans telle situation (par exemple, si vous voulez acheter quelque chose, c'est utile d'avoir la vérité sur son prix), mais vous pouvez douter de l'intérêt de savoir ce qu'est la vérité en général, indépendamment des vérités dont vous avez besoin au fur et à mesure de votre vie.
Mais imaginez qu'on vous dise : " Le schmilblick, ça n'existe pas ! ", vous répondriez avant tout : " Mais c'est quoi, le schmilblick ? ". En effet, pour savoir si quelque chose existe ou non, il faut pouvoir l'identifier, savoir en quoi elle consiste. Or, depuis les débuts de la philosophie, il y a eu des philosophes et il y en a encore pour affirmer que la vérité, ça n'existe pas. Ces philosophes, ce sont les sceptiques. 
Vous voyez immédiatement que, s'ils ont raison, ça change notre vie car nous donnons en général du prix à la vérité, nous la cherchons, nous la diffusons une fois trouvée, nous condamnons ceux qui la cachent, nous l'apprenons à ceux qui l'ignorent. En deux mots, nous donnons de la valeur à la vérité, or, si elle n'existe pas, à quoi il rime, notre intérêt pour la vérité ? Que penserait-on de quelqu'un qui passerait sa vie à espionner le comportement quotidien du Père Noël ?

Mais voyons de plus près ce qu'est la vérité. 
Pour cela, partons de l'adjectif vrai. Que qualifie-t-il ?
Face à une pierre qui brille comme un diamant mais qui n'en est pas un, nous disons que ce n'est pas un vrai diamant. Vrai dans ce cas veut dire authentique, réel : l'ours en peluche n'est pas réellement un ours, c'est un faux ours. Cet usage de l'adjectif vrai ne fait pas de difficultés : à partir du moment où les humains peuvent imiter, faire semblant, c'est tout à fait justifié de faire la distinction entre les choses vraies et les choses fausses (par exemple, un vrai tableau de Van Gogh et un faux tableau de lui, peint par un faussaire). Bien sûr ça peut être difficile, voire impossible, de distinguer le vrai du faux mais ça reste justifié de chercher à le faire.

En fait, jusqu'à présent, nous n'avons pas encore parlé de la vérité qui nous intéresse dans ce cours. Pour y accéder, prenons la phrase suivante : (1) " Le tableau de Goya, intitulé Le chien, a été peint par cet artiste entre 1819 et 1823." ou bien celle-ci : (2) " Dans le triangle rectangle, le carré de l'hypothénuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés " (c'est le fameux théorème de Pythagore).
Quand je dis que ces phrases sont vraies, je ne veux pas dire qu'elles sont réellement des phrases, qu'elles sont des phrases authentiques, que ce sont des vraies phrases. En effet la phrase suivante : (3) " Le soleil tourne autour de la Terre " est une vraie phrase aussi comme les deux précédentes, je veux dire qu'elles sont toutes les trois incontestablement des phrases ; cependant la dernière phrase a beau être une vraie phrase, elle n'est pas une phrase vraie (vous voyez que l'adjectif vrai n'a pas le même sens selon qu'on le place avant ou après le signe phrase !).
Mais alors que veut dire vrai dans ce sens ?
On voit bien d'abord qu'il ne peut qualifier que des signes linguistiques, nombreux ou pas. Un signe comme " oui " suffit pour faire un énoncé vrai mais il peut s'agir aussi d'une description, d'une analyse, d'un roman, etc., en tout cas, de quelque chose qui est fait de signes linguistiques (si une personne est qualifiée de vraie, c'est qu'en général elle dit la vérité, sur ce qu'elle sait, pense, ressent, etc.).
Mais qu'a donc de particulier la phrase vraie ? Revenons à la phrase 1. Elle est vraie parce que dans la réalité, c'est-à-dire en dehors des mots, des signes, des phrases, un homme qui s'appelait Goya et qui était un artiste peintre a bel et bien, a réellement peint le tableau, connu sous le titre " Le chien ", entre 1819 et 1823.
Dit autrement, une phrase est vraie si elle est en accord avec la réalité. Vous allez peut-être me dire qu'on a remplacé une énigme par une autre, car si la vérité, c'est l'accord de ce qu'on dit avec la réalité, la question est désormais de savoir ce qu'est la réalité. En effet la notion de réalité est aussi difficile à saisir que celle de vérité. Qu'a-t-on gagné ?
Pour l'instant, accordez-moi que la réalité qui vous concerne présentement est que vous lisez une phrase que j'ai écrite. À partir de là, la vérité consiste à le dire, par exemple, en disant à quelqu'un ou à vous-même, intérieurement ou pas : " je suis en train de lire un cours élémentaire de philosophie sur la vérité ". Si vous dites ou vous vous dites : " je joue à un jeu vidéo sur mon smartphone ", cette phrase est fausse, soit parce que vous ne réfléchissez pas à ce que vous dites (vous faites erreur, vous vous trompez), soit parce que vous voulez tromper la personne à qui vous vous adressez (vous mentez alors).

Si la vérité ne peut pas être séparée de la réalité, dire comme les sceptiques que la vérité n'existe pas, c'est soit laisser penser que la réalité ne peut pas être connue (en effet si elle était connue, alors la vérité existerait), soit, ce qui est encore plus radical, suggérer que la réalité n'existe pas. Mais est-il possible que la réalité n'existe pas ? 

Cours élémentaire de philosophie (14) : le langage (4)

Pensez aux deux idées suivantes : 1) il y a dans l'univers des milliards de galaxies, chacune contenant des milliards d'étoiles et 2) mieux vaut vivre dans une démocratie que sous une dictature.
Bien sûr, ces deux idées n'ont, en un sens, rien à voir, l'une concerne l'astrophysique et l'autre la politique ; la première est justifiée scientifiquement, la seconde est une opinion politique (que vous partagez peut-être avec moi, mais pas nécessairement).
Elles ont tout de même un point commun. Pour le découvrir, essayez de penser à chacune de ces deux idées mais sans les mots. Je ne veux pas dire par là : sans les mots que j'ai employés, je veux dire : sans aucun mot du tout.
Vous réalisez qu'il ne suffit pas d'imaginer un ciel nocturne étoilé pour disposer de l'idée 1, pas plus qu' avoir à l'esprit les images de telle manifestation durement réprimée par tel régime dictatorial n'équivaut à penser l'idée 2.
Revenons en effet à l'idée 1 : l'univers n'est un objet de pensée pour vous que parce que vous disposez d'un signe le désignant, précisément univers en français, signe dont vous connaissez la signification (le signifié) parce que d'autres signes vous en donnent la définition, par exemple les signes suivants : ensemble des galaxies considérées dans leur évolution dans l'espace et dans le temps. Si vous ne disposiez d'aucun signe dans aucune des langues existantes, vous n'auriez tout simplement pas accès à l'objet univers, pas plus que vous n'auriez accès aux objets suivants : galaxie, milliard, étoile. 
Vous comprenez immédiatement que vous pouvez répéter l'analyse que je fais à propos de l'idée 2. Comment penser à la supériorité de la démocratie sur la dictature, si vous ne disposez d'aucun signe linguistique, comme démocratie et dictature ?
Vous pourriez vous dire que ce sont seulement les objets abstraits qui ne sont accessibles pour notre pensée que si on dispose de signes linguistiques les désignant et les définissant. Resteraient alors tous  les objets concrets. Voyons cela de plus près.
Vous vous trouvez au bord de la mer, sur une plage de sable, avec des vagues devant vous, des rochers à droite et à gauche. Imaginons que vous ne disposez d'aucun langage, parce que, par exemple, vous êtes né sourd et que vous vivez dans une culture où les sourds de naissance ne sont pas pris en charge médicalement : donc les autres ont parlé autour de vous dès votre naissance mais, comme vous n'avez jamais entendu un seul son sortir de leur bouche, vous n'avez jamais pu répéter quelque son que ce soit et donc vous êtes devenu un sourd-muet. 
Vous voyez donc devant vous ce que nous, nous appelons la mer, par exemple l' Océan Atlantique, mais pour nous qui parlons, l'Océan Atlantique est inséparable d'une connaissance géographique rendue possible par le langage et précisément les signes le définissant. Cette connaissance vous permet, entre autres, de savoir que la mer en question s'étend bien au-delà de la ligne d'horizon que vous voyez. Or, si vous ne disposez pas d'une langue permettant d'avoir à l'esprit une telle connaissance, alors ce que nous appelons, nous la mer, n'est rien de plus pour vous que ce que vous voyez.
Mais les vagues, mais le sable, mais les rochers, me direz-vous, le sourd-muet les voit autant que les voit celui qui parle. Bien sûr, mais imaginons qu'il prenne un peu de sable dans ses mains, notre sourd-muet, et qu'il le regarde. Quand nous, nous voyons du sable, nous avons conscience de ce que nous voyons et de ce que nous savons sur ce que nous voyons : nous voyons des résidus de l'érosion de rochers, parce qu'on a appris que le sable naît d'une telle érosion. 
Résumons : le sourd-muet dont nous parlons perçoit comme tout sujet parlant les objets concrets de taille moyenne, mais comme il ne dispose d'aucun savoir transmis par les signes linguistiques, sa perception est nécessairement plus pauvre que la nôtre (pour comprendre ce que je veux dire ici par perception pauvre, prenez n'importe quel radio de n'importe quelle partie de votre corps et imaginez ce que vous voyez dans l'image en question par rapport à ce qu'y voit le radiologue : vous voyez certes quelque chose mais, comme vous ne disposez pas du savoir permettant d'interpréter la radio en question, ce quelque chose n'est pas grand chose...).
On comprend mieux désormais pourquoi souvent dans les cultures qui ne sont pas en mesure de donner à un sourd de naissance un langage de substitution, les sourds-muets sont jugés idiots. En effet l'expérience de quelqu'un qui ne dispose pas de signes linguistiques se réduit aux souvenirs de ce qu'il a perçu en personne. Lui fait défaut l'ensemble des connaissances sur le monde concret auquel il a accès, plus l'ensemble des connaissances portant sur tous les objets abstraits auxquels on ne peut penser que si on dispose de signes les désignant et les définissant. 
Ici on réalise donc de manière décisive que le langage n'est pas simplement un moyen de transmettre à autrui ce que nous pensons ou ce que nous ressentons. C'est aussi ce sans quoi notre monde personnel est le monde tout court, autrement dit ce sans quoi nous disposons d'une connaissance pauvre du monde concret et nulle, du monde des choses qui ne sont pensables que parce qu'elles sont dites par des signes linguistiques.
Cette analyse permet aussi bien de comprendre ce qui distingue le monde de l'animal humain des mondes des animaux non-humains. Ne disposant pas de langage, leur monde est le monde des expériences personnelles que chacun fait par l'intermédiaire de ses sens : il y a vraiment un monde de la taupe mais il est bien différent de celui du spéléologue, dans la mesure où la taupe ne peut pas disposer d'une connaissance linguistique du monde souterrain qu'elle traverse.
Cette différence essentielle entre l'animal humain et les animaux non-humains met en relief que le partage d'expériences entre tel homme et tel animal (par exemple l'expérience de tel maître heureux de se baigner dans la mer avec son chien, à qui manifestement le bain de mer plaît aussi) cache un abîme de différences entre les deux vivants en question.
On peut dire les choses autrement : la taupe sent le monde qu'elle traverse et où elle satisfait ses besoins, mais elle ne pourra jamais disposer de vérités sur le monde en question, vérités du genre de celle-ci : " le niveau de cette rivière souterraine monte car il a beaucoup plu hier ".
Nous découvrons donc que le langage donne accès aux vérités, qu'elles portent sur les grains de sable que j'ai dans la main, ou sur les galaxies, les étoiles et les régimes politiques ou sur n'importe quoi d'autre.
Il est donc temps de voir de plus près ce qu'est la vérité.



jeudi 22 janvier 2026

Cours élémentaire de philosophie (13) : le langage (3)

Je vous laisse chercher pourquoi on dit que les signes composent un système doublement articulé. Ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est de vous faire réfléchir à la relation qui existe entre ces signes et nous-même.

À première vue, la langue et ses signes, nous l'associons à quelque chose de beaucoup moins intime, de beaucoup moins intérieur que notre conscience : nous la rattachons en effet aux autres, et plus largement à la société particulière où on est né et tout cela nous paraît tout à fait extérieur à nous. D' ailleurs, notre langue, elle ne tire pas son nom de nous : ce n'est pas la langue personnelle, c'est la langue maternelle (notre mère a beau être très proche de nous, elle n'est pas nous !). C'est dans cette  langue que le plus souvent, notre mère, et plus largement nos parents, nous ont parlé dès, et même quelquefois, avant notre naissance. 

Mais nous ne nous rappelons plus de l'avoir apprise et, quand on a l'âge d'en prendre conscience, de se dire par exemple " je parle telle langue ", notre langue maternelle est tellement en nous que nous ne pourrons jamais plus nous en défaire : en effet, même si nous ne parlons pas à haute voix (avec autrui ou tout seul), des mots, des phrases, des dialogues peuplent presque toujours notre tête et quand nous avons la tête vide, comme on dit, on ne peut en prendre conscience que parce qu'on utilise par exemple les signes suivants : " j'ai la tête vide ". Bien sûr nous disons plutôt que ce sont des idées que nous dans la tête, à l'esprit, mais pouvons-nous avoir conscience de nos idées si nous ne pouvons pas les dire ou les écrire, peut-être pas pour les autres (car on a des idées qu'on tient secrètes) mais au moins pour nous-même ? Il semble que ces idées sont en fait des sortes de phrases et si on ne peut pas formuler notre idée sous forme d'une phrase ou au moins d'un signe (qu'on pourrait écrire ou dire à haute voix), eh bien cette idée, nous ne pouvons pas la connaître ou elle devient si vague, si floue, si confuse, qu'elle nous échappe, qu'on la perd...
Essayez donc de penser à vous-même, à vos désirs, à vos opinions, sans vous mettre à parler sur vous-même, au moins dans votre tête ! 
Même quand nous nous sentons seul, complètement seul, nous nous sommes tellement incorporé notre langue maternelle et ses signes que nous ne pouvons pas ne pas nous dire quelque chose comme : " je me sens terriblement seul ! ". Le pronom personnel qui nous désigne le plus précisément ("moi"), nos noms et prénoms sont des signes que nous avons, sans nous en rendre compte, hérités d'une société particulière pour que précisément on puisse être désigné, nommé par les autres et par soi-même.
Cette réflexion vous met sur la voie d'un problème que nous découvrons ici grâce au langage, tellement il fait corps avec nous : qu'est-ce qui est propre à moi, vraiment moi ? 

C'est vrai qu'on pense souvent en opposant l'individu et la société. On dit que l'individu peut renoncer à la société, s'en séparer (par exemple, il se retire dans un lieu solitaire). Alors on dit que l'individu se retrouve seul. Oui, mais il a emporté sa langue maternelle car cette langue est au coeur de sa conscience ! Par cet exemple, on voit que la distinction entre l'individu et la société n'est pas comme la distinction entre l'individu et la mer : on peut vraiment être en dehors de toute mer. Mais avec le langage en nous-même (bien sûr, il n'est pas en nous-même comme notre coeur ou notre estomac sont en nous-même), comment distinguer nettement l'individu de la société ou, dit autrement, l'individuel du social ?
Et y a-t-il d'autres choses qui viennent de notre société et qui sont en nous sans qu'on en ait conscience ?

Mais revenons à notre langue : avant de pouvoir la parler, à quoi ressemblait notre vie ? Un peu plus précisément, quelle conscience avions-nous des choses ? 
Tournez la tête et regardez le ciel par exemple : vous y voyez des nuages ou un avion passer dans le ciel, mais au moment même où vous les percevez, ces nuages et cet avion, vous êtes en même temps capable de les désigner par les signes " nuage ", " avion ". Reconnaître quelque chose que l'on voit, sent, touche, écoute, goûte, c'est pouvoir la désigner par le signe qui lui correspond. Bien sûr il peut nous arriver de voir des choses que nous ne savons pas désigner par le mot correct mais nous avons alors des signes comme " chose ", " truc ", " machin ", pour désigner ces réalités inconnues de nous. 
Or, le bébé que nous étions a aussi regardé le ciel, mais lui, ne disposait d'aucun signe pour désigner ce qu'il percevait ; bizarrement, cette expérience que nous avons tous eue nécessairement au début de notre vie, non seulement nous ne pouvons même plus la faire car les signes " nous collent à l'esprit ", si on peut dire, mais, en plus, nous ne pouvons même plus nous en rappeler. À ce stade de son existence, le petit enfant est en relation directe avec le monde extérieur : le soleil le chauffe, l'éblouit peut-être mais il ne peut ni le dire ni aux autres, ni à lui-même. Puis petit à petit, il va s'approprier, en les entendant de la bouche de ceux qui lui parlent, les noms propres, par exemple les prénoms de ses frères et soeurs, cousins, etc. et les noms communs correspondant aux choses qu'on lui apprend à désigner (" ça, c'est une cuillère ! "). Ce bébé devient un petit français, un petit turc, un petit chinois, etc.

À partir de la réflexion sur le bébé qui perçoit le monde extérieur longtemps avant de pouvoir en parler, on prend  conscience de ce qu'est l'animal. 
Ici une petite précision : c'est ordinaire de distinguer les êtres humains des animaux, mais d'un point de vue scientifique, l'espèce humaine est une espèce animale ; aussi serait-il plus correct de parler non des animaux, mais des animaux non-humains, domestiqués ou sauvages, et donc aussi des animaux humains.
À ce stade, vous vient sans doute à l'esprit une certitude : les animaux (non-humains, donc) ont aussi un langage, comme les hommes. Si vous avez à la maison un chien ou un chat, vous dites qu'il vous comprend quand vous lui dites que vous allez lui donner à manger ou que vous le comprenez quand il veut jouer avec vous ou sortir, etc.
Ces animaux que nous pouvons aimer beaucoup et à qui nous donnons une grande valeur, il semble qu'ils ne peuvent pas être dépourvus de tout ce qui nous caractérise, nous leurs maîtres. On dira qu'ils parlent à leur manière ; mais, en fait, aucun animal, au sens strict, ne parle !

Pour le comprendre, il faut faire une distinction entre désigner et exprimer. Prenons un être humain qui a très peur ou qui est très en colère : cette peur, cette colère, il l'exprime, il la manifeste, il la montre : par exemple, il est blanc de peur ou rouge de colère, il tremble, etc. Oui, mais en plus de ces expressions de peur, de colère, etc, cet être humain peut désigner sa peur, sa colère : alors il utilise les mots d'une langue particulière pour dire en français " j'ai peur ", en espagnol " tengo miedo ", en anglais " I'm afraid ", etc. S'il ment, il peut même désigner des émotions qu'il ne ressent pas.
Or, les animaux expriment bien sûr ce qu'ils ressentent mais ils ne peuvent pas le désigner : mon chien me montre qu'il a faim, mais est incapable de dire sa faim, par manque de langue, par manque de signes.
En exprimant ce qu'ils ressentent, les animaux produisent des effets sur leurs congénères, par exemple la peur de l'un peut se communiquer aux autres ou l'agressivité de l'un peut faire fuir les autres ou déclencher leur propre agressivité. Mais il s'agit d'une communication entre les animaux qui n'est pas une communication linguistique, c'est-à-dire causée par la langue, par les signes.
En fait, " les animaux parlent-ils ? " n'est pas un problème. Car on sait qu'ils ne parlent pas au sens où l'espèce humaine parlent des milliers de langues : eux, ils communiquent entre eux sans langage composé des signes dont nous avons parlé dans le dernier cours.
On se demandera la prochaine fois ce que ça apporte aux animaux humains de pouvoir désigner par des signes eux-mêmes et tout le reste du monde.

jeudi 15 janvier 2026

Cours élémentaire de philosophie (12) : le langage (2)

La définition du langage, promise dans le dernier cours et donnée ici, n'est pas aussi indiscutée que celle de l'eau ou du carré car, même si la linguistique s'efforce de devenir une science incontestable, les linguistes continuent de discuter entre eux pour améliorer les définitions de base. Reste que cette définition va tout de même nous être utile pour dominer par notre intelligence la multitude des langues passées, présentes et à venir. La voici : 

Le langage, soit, ici,  ce qui est commun à toutes les langues, est un système de signes doublement articulés.

Toute langue est donc faite de signes. 
Prenons-on un, par exemple, eau : ce signe renvoie à l'eau réelle, par exemple, celle qui est maintenant dans mon verre mais aussi bien celle qui constitue l'Océan Atlantique  ou tel ou tel fleuve ou remplit telle ou telle piscine, etc.
On appelle référent la chose à laquelle renvoie le signe : si ce signe est un nom commun comme eau, il y a une multiplicité indéfinie de référents (on vient de le voir avec l'exemple du signe eau) ; si c'est un nom propre, il peut n'y avoir qu'un seul référent (par exemple vos nom et prénom peuvent ne désigner que vous sur Terre).
Le signe a toujours une double réalité : ici, eau a une réalité visuelle, parce que vous pouvez lire le français, qui est une langue qu'on peut écrire. Mais, avant que vous ne sachiez lire et écrire ce signe eau, vous ne le perceviez que par un son, le son o. Si vous lisiez comme un non-voyant le signe eau, ce seraient vos doigts, votre tact donc et non plus votre vue ou votre ouïe qui auraient accès à cette réalité du signe eau. Cette réalité perceptible du signe, on la désigne sous le nom de signifiant : c'est le côté matériel du signe, son côté physique, en somme.
Mais le signe eau a une autre dimension, immatérielle celle-ci : c'est ce qu'il veut dire, son sens, sa signification. C'est la définition de l'eau, plus largement tout ce que vous trouvez dans le dictionnaire au mot eau (attention ! N'en concluez pas que mot et signe sont des synonymes et qu'on dit signe pour impressionner et faire savant ! On verra ça plus tard). Cette réalité du signe qui n'est accessible qu'à votre esprit, c'est le signifié du signe. Vous n'avez accès aux signifiés des signes que si vous avez appris la langue ; sinon, vous en restez aux signifiants que vous voyez (langue écrite) et/ou que vous entendez (langue parlée). D'ailleurs, ces signifiants, quand vous ne connaissez pas une langue et que vous l'entendez seulement, vous ne les identifiez pas bien, ils font, tous mélangés, comme une musique bien confuse.

Faisons maintenant une pause et réfléchissons un peu.
L' exemple de  référent que j'ai choisi est bien rassurant, j'aurais rassuré pareillement si j'avais pris les signes pain, vin, voiture, etc. En effet personne ne doute qu'il n'y ait quelque chose de réel  correspondant aux signes eau, pain, vin, voiture. Mais, si je prends le signe Dieu
Si vous ne croyez pas en Dieu (vous êtes alors athée), vous découvrez un signe sans référent réel, avec un référent imaginaire, comme les deux signes Père Noël, par exemple ou Madame Bovary.
Cette possibilité qu'ont les signes d'exister avec leur signifiant et leur signifié mais sans avoir en fait de référent réel est la source de doutes et de discussions parmi nous : nous savons ce que veulent dire les deux signes extra-terrestres mais on ne sait pas s'ils ont un référent ou pas. 
Le langage peut donc  aussi bien désigner des choses réelles que tourner à vide, si on peut dire. Sauf que, si c'est facile de s'entendre entre adultes sur tout ce qu'on peut dire des actions pour Noël du Père Noël, ça ne l'est plus du tout quand on parle de Dieu et de ses actions !

Ça sera donc un problème constant tout au long de notre vie de nous assurer que notre langage ou, dit autrement, les signes que nous utilisons pour parler ou pour écrire collent bien aux choses, s'ajustent à elles correctement. Ça sera aussi une difficulté permanente de s'assurer que ce que les autres nous disent ne tourne pas à vide, pour reprendre la même expression, mais a bien prise sur la réalité. 
Certes, il peut y avoir des situations extrêmes d'une grande clarté : j'en vois deux.
La personne qui me parle est connue pour être ou toujours menteuse ou toujours mal informée : dans un tel cas, ce qu'elle dit sonne creux à mes yeux. 
Ou bien cette personne est connue pour être ou toujours sincère et toujours bien informée : aucune raison de ne pas adhérer à ses paroles (petite remarque : j'ai ajouté à " toujours sincère " " toujours bien informé " car une personne sincère ne cache rien aux autres mais peut ne pas savoir que ce qu'elle dit tourne à vide !).
Vous voyez bien que ces deux extrêmes, faciles à concevoir, sont durs à trouver dans la réalité : car qu'est-ce qui m'assure que ce que dit tel menteur bien connu n'est pas aujourd'hui conforme à la réalité ? Ou bien qu'est-ce qui m'assure que cette personne sincère et bien informée n'est pas aujourd'hui une personne trompée, dupée, qui ne sait pas que ce qu'elle ne dit ne colle pas à la réalité ?

Le problème du rapport des signes et de la réalité (se réfèrent-ils à quelque chose de réel ou non ?) se pose constamment avec la littérature et le cinéma : dans la poésie, au théâtre, dans les romans, dans les films, les signes s'enchaînent, on parle. Mais la littérature, le cinéma tournent-ils à vide ou ont-ils prise sur la réalité, sur les choses ?
Mis à part les films documentaires et les romans autobiographiques, les êtres qui peuplent la littérature sont imaginés, fictifs : Madame Bovary en est l'exemple. Elle n'a pas de référent réel, elle n'est qu'imaginable, grâce aux signes écrits par Gustave Flaubert. Ses amants, comme Rodolphe, par exemple, sont aussi des êtres de papier, des produits de la langue française en somme. 
Et pourtant ce que Flaubert dit d'elle et de ses amants et de leurs relations peut nous intéresser, peut-être nous éclairer sur notre propre vie, nous aider à comprendre nos amours ou nos haines personnelles. Est-ce parce que des personnages fictifs, joués au cinéma par des comédiens, des acteurs, inventés sur le papier par le romancier, etc. peuvent incarner des sentiments réels ? 
Vous voyez que nous nous trouvons dans une sorte de zone intermédiaire entre les signes qui ont prise sur la réalité et ceux qui tournent franchement à vide. En tout cas, ça nous suffit pour dire que des signes qui n'ont pas de référent, comme les signes qui sont les noms propres de personnages tout à fait fictifs (pas des personnages historiques donc), peuvent se mêler à d'autres signes qui ont un référent, eux, comme par exemple le signe visage  dans l'expression le visage de Madame Bovary, pour nous faire penser à quelque chose qui nous intéresse au plus haut point, qui peut-être même nous passionne et, pourquoi pas ? nous ouvre les yeux sur la réalité de la vie, de notre vie ou de celle de quelqu'un d'autre que nous connaissons.



dimanche 4 janvier 2026

Cours élémentaire de philosophie (11) : le langage (1)

Il est bien possible que vous n'ayez jamais pensé au langage. 
En effet, il se peut que ce qui vous intéresse au premier plan, c'est ce que vos amis, ou plus généralement, les autres disent et écrivent, vous-même prêtant attention à ce que vous leur dites ou leur écrivez. Vous vous interrogez peut-être aussi sur ce qu'ils ne disent pas ou sur les manières qu'ils ont de dire telle ou telle chose. Vous aimez aussi peut-être lire des livres ou des BD. Vous aimez peut-être écrire aussi.
À l'école, on n'a pas spécialement attiré  votre attention sur le langage : à coup sûr, on vous a appris à parler et à écrire correctement une ou plusieurs langues, à commencer par votre langue maternelle ; on vous a entraîné à manier cette langue  en vue de plusieurs buts (être clair pour les autres, les faire rire, faire un résumé, écrire une poésie, mobiliser l'attention du lecteur, etc.). Vous connaissez donc une langue ou plusieurs langues, mais on ne vous a jamais fait réfléchir sur le langage. 

Vous remarquez bien qu'on dit le langage, au singulier, alors qu'il y a des milliers de langues particulières. Ces milliers de langues, si vous aviez le temps, vous pourriez les voir si elles sont écrites, les entendre, les déchiffrer. Mais, y compris avec un temps sans limite, vous ne pourriez pas voir, entendre, déchiffrer le langage. Le langage est quelque chose que nous concevons, que nous pensons  quand nous prêtons attention à ce qu'ont en commun toutes les langues existantes ou ayant existé.

Pour mieux comprendre le rapport entre le langage et les langues, pensez aux multiples couleurs que vous avez en ce moment sous les yeux : ça vous est sans doute difficile, même dans l'espace restreint où vous vous trouvez maintenant, de toutes les inventorier et, encore plus, de toutes les nommer avec les mots précis qui servent à désigner leurs nuances. Mais peu importe ! Vous savez que ce sont toutes des couleurs. Concentrez-vous maintenant sur ce qu'est la couleur : la couleur n'est pas quelque chose que vous pouvez voir ou faire voir aux autres car vous ne pouvez voir ou faire voir qu'une couleur concrète, particulière, qui occupe en ce moment telle ou telle partie de l'espace. La couleur, comme le langage, vous pouvez seulement la concevoir, la penser.

Mais revenons à ce qui nous occupe ici, revenons au langage !
Que conçoit-on quand on pense à ce qui est commun à toutes les langues particulières, mortes comme le latin ou vivantes, comme notre propre langue maternelle ?
En fait je ne vais pas me centrer sur ce que chacun d'entre nous peut avoir à l'esprit quand il pense au langage, car on n'en finirait pas et surtout je cherche à savoir ce qu'est le langage et donc comment on doit le concevoir pour le connaître, pour savoir ce qu'il est.

Pour mieux vous approprier ce point, pensez à ce qu'est l'eau : on pourrait dire pareillement que ce qu'on boit, ce dans quoi on se baigne, etc., c'est toujours une eau particulière (celle de ce verre, celle de cette baignoire, etc.). Mais si on cherche à savoir ce que toutes ces eaux particulières ont en commun, ce n'est pas très instructif de demander à chacun ce qu'il pense être l'eau. Dans le cas de l'eau, mieux vaut consulter le scientifique qui s'en occupe, je veux dire le chimiste : il nous dira que l'eau, qu'elle soit liquide, gazeuse ou solide, c'est toujours un ensemble de molécules d' H2O (deux molécules d'hydrogène et une molécule d'oxygène).

Il est donc sensé de demander au scientifique qui s'occupe du langage ce que c'est. Ce scientifique qui est le linguiste et qui est donc spécialisé en linguistique ne va pas régler les problèmes philosophiques liés au langage mais au moins il nous permet de nous entendre sur ce qu'est le langage. 
Quand nous réfléchissions sur la conscience, nous ne pouvions pas faire la même chose, car il n'existe pas de science de la conscience, permettant de définir ce que c'est, comme on définit la couleur, l'eau ou le carré. Il n'y a pas non plus de définition scientifique de la philosophie ou de l'inconscient. Mais en revanche nous disposons d'une définition scientifique du langage. Je vous la donnerai bientôt. 
Mais en attendant, prenez conscience de ce que je viens de faire : je ne me suis pas vraiment intéressé aux opinions sur le langage, je vous ai dit qu'on n'en finirait pas si on devait en faire l'inventaire, je suis intéressé par ce qu'est le langage ; or, on vient de le voir, le langage, comme la couleur, l'eau n'est pas quelque chose de concret, de perceptible par les cinq sens. C'est quelque chose que l'on comprend, que l'on conçoit, que l'on pense : on a envie de dire que c'est par l'esprit qu'on a accès à ces choses que sont le langage, l'eau, la couleur, etc. 
Mais par l'esprit, pourrait-on y avoir accès si on ne disposait pas des mots " langage ", " eau ", " couleur " ? Nous touchons ici un problème philosophique difficile : voyons-le plus précisément avec l'exemple de l'eau.
L'eau qui est dans mon verre en ce moment n'est pas l'eau à laquelle je pense, c'est-à-dire ce qui est commun à toutes les eaux passées, présentes et à venir (certains disent que l'eau que je bois en ce moment est concrète alors que l'eau, commune à toutes les eaux, à laquelle je pense, est abstraite). Mais l'eau à laquelle je pense n'est pas non plus le mot " eau " (une preuve de cela est que l' hispanophone pense à la même eau que moi avec le mot " agua " et l'anglophone avec le mot " water ", etc.). 
On a donc en simplifiant trois réalités, si on peut dire : l'eau concrète (qu'on peut sentir : certain diront l'eau sensible), l'eau abstraite (qu'on comprend avec l'intelligence : certains diront l'eau intelligible) et le mot qui la désigne.
Personne ne doute qu'on n'a pas besoin du mot " eau " pour entrer en contact avec l'eau concrète, sensible (comme le montre le bébé qui pleure parce que l'eau est trop chaude, bien qu'il ne connaisse pas encore les mots " eau " et " chaude "), mais n'a-t-on pas besoin du mot " eau " pour pouvoir penser à l'eau intelligible, à l'eau commune à toutes les eaux ? Je reviendrai sur ce problème.