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dimanche 28 septembre 2014

Passéisme ?

En 1933, n'eurent pas lieu que des événements horribles dans le monde. En effet, le 31 Juillet, Victor Fontoynont écrivait ces lignes dans l'introduction à son Vocabulaire grec commenté et sur textes:
" Il fallait des pages renfermant le plus grand nombre de mots utiles, et introduisant aux divers aspects de l'esprit grec ; et nous les voulions accessibles, sans sacrifier pourtant à la superstition de la facilité. Quand il s'agit de textes sur lesquels on doit revenir souvent, mieux valent ceux qui ne livrent pas tout leur secret d'un coup. Nous avons donc mis tout de suite, même l'enfant, en présence de textes exemplaires, les seuls formateurs et dignes de lui, qui n'est pas un lâche. Il suffisait de lui apprendre à les maîtriser : par des notes, par une exacte adaptation du vocabulaire, et surtout par des traductions littérales. Ôtons à l'effort sa tristesse, non sa peine ; qu'il soit allègre et qu'il soit aimé." (p.IX)

Commentaires

1. Le dimanche 28 septembre 2014, 13:31 par page las slcen
Que d'heures , élèves, passées au Grec. Qu'en reste-t-il ? même les discours de Lysias, de Démosthène, qui résistaient contre les Macédoniens, rien.
Et outre Rhin, en 33, les nazis aussi se réclamaient des Grecs.
2. Le dimanche 28 septembre 2014, 13:47 par Philalèthe
Je ne voulais pas mettre au premier plan le grec ancien mais plutôt une ancienne pédagogie et les vertus épistémiques qu'elle cultivait.
Ceci dit, c'est vrai que Fontoynont a pensé inculquer l'esprit grec à travers son manuel et vous avez raison de poser la question de son héritage et d'en appeler au bilan.
Mais je ne crois pas qu'on puisse isoler l'enseignement du grec classique dans l'ensemble des causes de notre présent, encore moins en quantifier l'influence et la proclamer de plus nulle...
Quant à ce qu'il reste de l'enseignement des humanités dans les vies de chacun, c'est précisément à chacun de le déterminer et votre nihilisme brutal ici me surprend.
Et pour la mention des nazis, vous méritez un point Godwin !!!
3. Le mercredi 1 octobre 2014, 04:54 par page las sceln
C'est vous même qui évoquez les nazis avec la date de 1933 ! on peut penser à la manière dont Heidegger tient le grec comme, avec l'allemand, la seule langue philosophique digne de ce nom. Personne n'a dit non plus que le grec était la cause de tous nos maux. Mais que son enseignement passait jadis par des textes ennuyeux. Cela dit, je me rappelle que Thucydide m'était encore plus obscur que Lysias, et que j'étais incapable de traduire Homère. Xénophon n'était pas si difficile , et pourtant intéressant. De même Plutarque. Mais on nous bassinait avec Lysias, Isocrate.
4. Le mercredi 1 octobre 2014, 20:40 par Philalèthe
Les lignes de Fontoynont ne rendent pas compte bien sûr de la réalité de l'enseignement du grec mais encore une fois c'était un petit hommage à une pédagogie inapplicable aujourd'hui, qui éveille cependant, sur le papier du moins. ma nostalgie peut-être injustifiée...
Pour contraster avec votre expérience de l'enseignement du grec, ces lignes de Freud dans une lettre à Arnold Zweig du 4 avril 1934 :
" J'ai toujours été fier du riche sédiment de grec déposé dans ma mémoire (choeurs de Sophocle, passages d'Homère)."
Aujourd'hui on ne cherche plus à déposer des sédiments (de grec ou d'autre chose) dans les mémoires des élèves, tant est précoce l'apprentissage de la discussion, de la critique et de la création. Aussi ces jeunes esprits font-ils souvent pousser leurs plantes dans des terreaux de mince épaisseur.
5. Le vendredi 3 octobre 2014, 22:56 par Niklaus Vonderflu
Plantes d'un nouveau genre? Plantes grasses? Buissons de désert?
6. Le vendredi 3 octobre 2014, 23:10 par Philalèthe
Si seulement...
Mais ça serait leur accorder une durée et une résistance qu'elle n'ont pas.
Plus simplement, sans assez de bonne terre, la plante meurt vite.
7. Le dimanche 5 octobre 2014, 11:17 par Niklaus Vonderflu
Leur vertu n'est peut-être pas celle-là. Peut-être consiste-elle seulement, par leur mort précoce, à fabriquer (rapidement) un terreau d'un genre nouveau ?
Sans doute me répondrez-vous qu'un terreau est un terreau, qu'il y en a suffisamment, qu'il suffit d'aller le chercher... Je ne saurais alors quoi répondre.
8. Le dimanche 5 octobre 2014, 20:48 par Philalèthe
Certes, comme vous le voyez, la métaphore du terreau n'est pas parfaite : car un terreau met du temps à se faire, mais c'est la décomposition de n'importe quel végétal, et non seulement des plantes classiques qui le constitue. Néanmoins, comme il est possible que nos classiques n'aient pas toujours été engendrés par la lecture des classiques antérieurs, la métaphore du terreau, quelle que soit la rareté et la beauté des végétaux dont il est constitué, garde sa force, au moins contre l'idée d'une genèse ex nihilo à partir du seul talent, nom quelquefois donné à la simple présomption. Vous me direz que l'épaisseur du terreau requis est discutable et que les racines se développent chez certaines plantes horizontalement...

samedi 13 septembre 2014

Dieu existe-t-elle ? ou sur une sorte d'agnosticisme grammatical...

- Eh bien, en rentrant chez moi, ce jour-là j'ai parlé à Dieu, bien que je ne croie pas en lui, en elle..." Elle rit." (Curt Leviant, Journal d'une femme adultère, Anatolia, 2007, p. 293)
Lisant Rorty, il y a quelques années déjà, j'avais découvert que ce philosophe utilisait systématiquement "she" (elle) au lieu de "he" (il) quand le pronom personnel se rapportait à l'homme en général , en latin homo et non vir. J'ai réalisé depuis qu'il n'était pas le seul à détrôner le masculin en faveur du féminin quand il s'agit de représenter l'être humain en général. À ma connaissance, les intellectuels français n'ont pas repris cette petite révolution linguistique qu'on jugera seulement politiquement correcte ou vraiment justifiée.
Mais c'est de Dieu qu'il s'agit aujourd'hui. On est habitué à le désigner par le pronom "il", par "he" en anglais donc. Or, j'ai la surprise de voir Robert Nozick utiliser dans la même phrase le masculin, le féminin et le neutre pour désigner Dieu. Le philosophe discute le problème du mal :
" Fourth - and there I draw from the Kabbalist tradition - the explanation of evil should not leave a divine being untouched. It won't do to say that he or she is just proceeding along merrily doing what's best (maximizing some good function, creating the best of all possible words, giving us free will, or whatever), and it so happens that a consequence of its doing what's best is that things are sometimes pretty terrible for us down here."( The examined life, Simon and Schuster, 2006, p.231)
Mais, deux pages plus loin, le neutre l'a emporté :
" Don't just define the divine being as omniscient : there might be certain facts about the limits of its own powers at that level that it doesn't know. " (p.233)
Attention cependant ! Le chapitre duquel ces lignes sont extraites a beau s'intituler "Theological explanations", à aucun moment Nozick ne problématise la question du pronom personnel adéquat pour renvoyer à Dieu. Son choix laisse penser que c'est à la fois possible et indifférent d'utiliser n'importe lequel des trois genres. À ce propos, la première note de son introduction des Philosophical explanations (1981) est éclairante ; après avoir traditionnellement désigné l'être humain par le masculin (" how can we punish someone for an action, or hold him responsible, if it was causally determined, eventually by factors going back to before his birth, hence out of his control ?*"), Nozick ajoute cette note correspondant à l'astérique :
" I do not know of a way to write that is truly neutral about pronoun gender yet does not constantly distract attention - at least the contemporary reader's - from the sentence's central content. I am still looking for a satisfactory solution." (p.2)
Manifestement, huit ans plus tard, publiant en 1989 The examined life, Nozick n'a pas trouvé une solution satisfaisante et le lecteur contemporain que je suis n'a pas manqué d'avoir son attention distraite par ces hésitations pronominales !
Pour prolonger la réflexion, on peut se rappeler comment bien plus tard en 2012 le sexe de Dieu est intervenu dans le débat politique en Allemagne.

vendredi 12 septembre 2014

L'oeuvre philosophique doit ressembler non à un gratte-ciel mais au Parthénon.

" Rather than begin with (...) first principles, I prefer to let linkages emerge. Philosophers often seek to deduce their total view from a few basic principles, showing how all follows from their intuitively based axioms. The rest of the philosophy then strikes readers as depending upon these principles. One brick is piled upon another to produce a tall philosophical tower, one brick wide. When the bottom brick crumbles or is removed, all topples, burying even those insights that were independent of the starting point.
Instead of the tottering tower, I suggest that our model be the Parthenon. First we emplace our separate philosophical insights, column by column ; afterwards, we unite and unify them under an overarching roof of general principles or themes. When the philosophical structure crumbles somewhat, as we should expect on inductive grounds, something of interest and beauty remains standing. Still preserved are some insights, the separate columns, some balanced relations, and the wistful look of a grander unity eroded by misfortunes or natural processes. We need go so far as to hope that the philosophical ruin, like some other, will be even more beautiful than the original. Yet, unlike the philosophical tower, this structure will remain as more than a heap of stones." (Philosophical explanations, Belknap Harvard, 1981, p.3)
Dans ce cadre, le travail philosophique aurait entre autres la fonction de préserver, ou restaurer ou réparer les choses "of interest and beauty" qui auront résisté à un temps ruinant toutes les constructions philosophiques. Nozick ne paraît pas appeler en tout cas à la reconstitution, mêlée de nostalgie et de mélancolie, d'une philosophie, aussi impressionnante qu'elle ait pu être de son temps ( encore qu'il mentionne "the wistful look of a grander unity"... ). Reste que dans une telle perspective, les philosophes les plus novateurs pourraient construire leur Parthénon en mêlant aux copies des restes précieux des autres monuments leurs propres productions (certes la métaphore de la construction ne doit pas égarer au point de faire oublier que les philosophes ont généralement en vue la connaissance de la réalité et non l'élaboration d'une fiction ou d'un artefact).
En tout cas, les lignes du philosophe américain mettent en relief que, si la comparaison avec l'architecte est un lieu commun de la philosophie fondationnaliste (1), on peut néanmoins continuer de prendre l'architecte comme modèle du philosophe tout en cessant d'exiger de ce dernier qu'il "pose la première pierre".
(1) Descartes écrivait dans les Réponses aux septièmes objections :
" J’ai déclaré, en plusieurs de mes écrits, que je tâchais partout d’imiter les architectes, qui, pour élever de grands édifices aux lieux où le roc, l’argile et la terre ferme est couverte de sable et de gravier, creusent premièrement de profondes fosses, et rejettent de là non seulement le gravier, mais tout ce qui se trouve appuyé sur lui, ou qui est mêlé et confondu ensemble, afin de poser par après leurs fondements sur le roc et la terre ferme ”

Commentaires

1. Le dimanche 14 septembre 2014, 18:43 par nage le scalp
et pourquoi pas une oeuvre qui ressemblerait à cela :
2. Le dimanche 14 septembre 2014, 20:06 par Philalèthe
Ah oui, ça m'est familier...
Oui, bien sûr ! Sectarisme religieux, capitalisme agressif et audace architecturale font bon ménage... Dit autrement, fondationalisme et fondamentalisme ne s'excluent pas du tout (ils se confondent même dans l'esprit de certains élèves).
Mais face à la photo de l'article que vous m'envoyez, ne faut-il pas se rappeler ces lignes ? 
"Je peux aussi, dans le plus pur style Rousseau, récriminer contre la vanité des Grands qui font servir la sueur du peuple à des choses si superflues (...) mais là n'est pas le problème" 

" Rather than begin with (...) first principles, I prefer to let linkages emerge. Philosophers often seek to deduce their total view from a few basic principles, showing how all follows from their intuitively based axioms. The rest of the philosophy then strikes readers as depending upon these principles. One brick is piled upon another to produce a tall philosophical tower, one brick wide. When the bottom brick crumbles or is removed, all topples, burying even those insights that were independent of the starting point. Instead of the tottering tower, I suggest that our model be the Parthenon. First we emplace our separate philosophical insights, column by column ; afterwards, we unite and unify them under an overarching roof of general principles or themes. When the philosophical structure crumbles somewhat, as we should expect on inductive grounds, something of interest and beauty remains standing. Still preserved are some insights, the separate columns, some balanced relations, and the wistful look of a grander unity eroded by misfortunes or natural processes. We need go so far as to hope that the philosophical ruin, like some other, will be even more beautiful than the original. Yet, unlike the philosophical tower, this structure will remain as more than a heap of stones." (Philosophical explanations, Belknap Harvard, 1981, p.3) Dans ce cadre, le travail philosophique aurait entre autres la fonction de préserver, ou restaurer ou réparer les choses "of interest and beauty" qui auront résisté à un temps ruinant toutes les constructions philosophiques. Nozick ne paraît pas appeler en tout cas à la reconstitution, mêlée de nostalgie et de mélancolie, d'une philosophie, aussi impressionnante qu'elle ait pu être de son temps ( encore qu'il mentionne "the wistful look of a grander unity"... ). Reste que dans une telle perspective, les philosophes les plus novateurs pourraient construire leur Parthénon en mêlant aux copies des restes précieux des autres monuments leurs propres productions (certes la métaphore de la construction ne doit pas égarer au point de faire oublier que les philosophes ont généralement en vue la connaissance de la réalité et non l'élaboration d'une fiction ou d'un artefact). En tout cas, les lignes du philosophe américain mettent en relief que, si la comparaison avec l'architecte est un lieu commun de la philosophie fondationnaliste (1), on peut néanmoins continuer de prendre l'architecte comme modèle du philosophe tout en cessant d'exiger de ce dernier qu'il "pose la première pierre". (1) Descartes écrivait dans les Réponses aux septièmes objections : " J’ai déclaré, en plusieurs de mes écrits, que je tâchais partout d’imiter les architectes, qui, pour élever de grands édifices aux lieux où le roc, l’argile et la terre ferme est couverte de sable et de gravier, creusent premièrement de profondes fosses, et rejettent de là non seulement le gravier, mais tout ce qui se trouve appuyé sur lui, ou qui est mêlé et confondu ensemble, afin de poser par après leurs fondements sur le roc et la terre ferme ” Commentaires 1. Le dimanche 14 septembre 2014, 18:43 par nage le scalp et pourquoi pas une oeuvre qui ressemblerait à cela : http://www.nytimes.com/2014/09/08/w... 2. Le dimanche 14 septembre 2014, 20:06 par Philalèthe Ah oui, ça m'est familier... Oui, bien sûr ! Sectarisme religieux, capitalisme agressif et audace architecturale font bon ménage... Dit autrement, fondationalisme et fondamentalisme ne s'excluent pas du tout (ils se confondent même dans l'esprit de certains élèves). Mais face à la photo de l'article que vous m'envoyez, ne faut-il pas se rappeler ces lignes ? "Je peux aussi, dans le plus pur style Rousseau, récriminer contre la vanité des Grands qui font servir la sueur du peuple à des choses si superflues (...) mais là n'est pas le problème"

" Rather than begin with (...) first principles, I prefer to let linkages emerge. Philosophers often seek to deduce their total view from a few basic principles, showing how all follows from their intuitively based axioms. The rest of the philosophy then strikes readers as depending upon these principles. One brick is piled upon another to produce a tall philosophical tower, one brick wide. When the bottom brick crumbles or is removed, all topples, burying even those insights that were independent of the starting point.
Instead of the tottering tower, I suggest that our model be the Parthenon. First we emplace our separate philosophical insights, column by column ; afterwards, we unite and unify them under an overarching roof of general principles or themes. When the philosophical structure crumbles somewhat, as we should expect on inductive grounds, something of interest and beauty remains standing. Still preserved are some insights, the separate columns, some balanced relations, and the wistful look of a grander unity eroded by misfortunes or natural processes. We need go so far as to hope that the philosophical ruin, like some other, will be even more beautiful than the original. Yet, unlike the philosophical tower, this structure will remain as more than a heap of stones." (Philosophical explanations, Belknap Harvard, 1981, p.3)
Dans ce cadre, le travail philosophique aurait entre autres la fonction de préserver, ou restaurer ou réparer les choses "of interest and beauty" qui auront résisté à un temps ruinant toutes les constructions philosophiques. Nozick ne paraît pas appeler en tout cas à la reconstitution, mêlée de nostalgie et de mélancolie, d'une philosophie, aussi impressionnante qu'elle ait pu être de son temps ( encore qu'il mentionne "the wistful look of a grander unity"... ). Reste que dans une telle perspective, les philosophes les plus novateurs pourraient construire leur Parthénon en mêlant aux copies des restes précieux des autres monuments leurs propres productions (certes la métaphore de la construction ne doit pas égarer au point de faire oublier que les philosophes ont généralement en vue la connaissance de la réalité et non l'élaboration d'une fiction ou d'un artefact).
En tout cas, les lignes du philosophe américain mettent en relief que, si la comparaison avec l'architecte est un lieu commun de la philosophie fondationnaliste (1), on peut néanmoins continuer de prendre l'architecte comme modèle du philosophe tout en cessant d'exiger de ce dernier qu'il "pose la première pierre".
(1) Descartes écrivait dans les Réponses aux septièmes objections :
" J’ai déclaré, en plusieurs de mes écrits, que je tâchais partout d’imiter les architectes, qui, pour élever de grands édifices aux lieux où le roc, l’argile et la terre ferme est couverte de sable et de gravier, creusent premièrement de profondes fosses, et rejettent de là non seulement le gravier, mais tout ce qui se trouve appuyé sur lui, ou qui est mêlé et confondu ensemble, afin de poser par après leurs fondements sur le roc et la terre ferme ”

Commentaires

1. Le dimanche 14 septembre 2014, 18:43 par nage le scalp
et pourquoi pas une oeuvre qui ressemblerait à cela :
2. Le dimanche 14 septembre 2014, 20:06 par Philalèthe
Ah oui, ça m'est familier...
Oui, bien sûr ! Sectarisme religieux, capitalisme agressif et audace architecturale font bon ménage... Dit autrement, fondationalisme et fondamentalisme ne s'excluent pas du tout (ils se confondent même dans l'esprit de certains élèves).
Mais face à la photo de l'article que vous m'envoyez, ne faut-il pas se rappeler ces lignes ? 
"Je peux aussi, dans le plus pur style Rousseau, récriminer contre la vanité des Grands qui font servir la sueur du peuple à des choses si superflues (...) mais là n'est pas le problème" 

mercredi 3 septembre 2014

Spinoza et Nozick : pierre et molécule conscientes.

On sait qu'en vue de dénoncer la croyance dans le libre-arbitre, Spinoza invente une expérience de pensée :
" Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu'elle continue de se mouvoir, sache et pense qu'elle fait tout l'effort possible pour continuer de se mouvoir. Cette pierre, assurément, puisqu'elle n'est consciente que de son effort, et qu'elle n'est pas indifférente, croira être libre et ne persévérer dans son mouvement que par la seule raison qu'elle le désire " (Lettre LVIII à Schuller).
Imaginons que cette pierre garde sa conscience après avoir touché le sol. A supposer que la cause extérieure qui l'a auparavant lancée soit humaine et en plus sache que la pierre est désormais consciente, tout en n'ayant bien sûr rien perdu de son incapacité naturelle à se projeter elle-même en l'air, cette cause la reprendrait-elle pour lui faire subir un autre jet ?
Je suis porté à penser que, sachant que j'ai à faire à un être matériel conscient, j'y regarderais à deux fois avant de le traiter comme une pierre ordinaire. Vient à l'appui de mon inclination l'attitude que nous avons vis-à-vis des animaux, comparée à celle que nous avons par rapport aux végétaux ou aux êtres sans vie.
Aussi ai-je été étonné de lire quelques lignes de Nozick. Elles sont écrites dans le cadre d'une réflexion sur ce qu'est l'importance, plus précisément celle d'une cause, par exemple d'une action. Nozick rejette l'idée que ce puisse être le nombre des effets qui serve de critère pour juger de l'importance de la cause : " When I speak I am moving and changing the position of millions of air molecules, and these effects continue to cascade down in time. Yet that does not by itself guarantee importance to the utterance." ( The examined life, Simon and Schuster, 2006, p. 172). Mais peut-on soutenir que ce qui fait l'importance du fait initial, c'est le nombre non des effets en tant que tels mais des effets en tant que connus ? C'est dans la discussion de cette hypothèse que Nozick reproduit en un sens l'expérience de pensée spinoziste :
" First, imagine that all molecules have some rudimentary form of consciousness."
C'est alors que l'auteur soutient que l'action humaine ne serait pas jugée en fonction de la conscience ou non des entités qu'elle modifie :
" Would that make our utterances important simply because the millions of molecules were aware of their new positions caused by our speaking ? Wouldn't we instead hold those awarenesses weren't so important and so neither was the the event which caused them ?"
L'argument est donc le suivant : il ne suffit pas qu'une cause produise une infinité d'effets dont on a conscience pour qu'elle soit jugée par cela même importante. Mais si je savais que mes paroles produisent une multiplicité de modifications à des entités qui ont conscience de les subir, comment pourrais-je ne pas leur donner de l'importance ? A dire vrai, je n'envisage pas vraiment la même situation que celle imaginée par Nozick . En effet il se demande ce qui se passerait si on apprenait qu'une action, une fois faite et jugée ordinairement insignifiante, est ressentie consciemment par une multitude indéfinie d'entités et il soutient qu'elle resterait une action insignifiante dont l'impact est connu par ce qui l'a subie. Je me place plutôt avant la profération des paroles : si je savais que mes paroles vont faire bouger des entités conscientes, pourrais-je continuer de les voir comme des actions neutres ou ne serais-je pas conduit à tenir compte des intérêts de ces entités conscientes ?