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mercredi 27 juillet 2016

Le fondamentalisme : contre-coup d' une politique moralement minimaliste ?

" Demander aux citoyens démocratiques de laisser au vestiaire leurs convictions morales et religieuses au moment d'entrer dans l'espace public peut apparaître comme un moyen sûr de garantir tolérance et respect mutuels dans la discussion. En pratique cependant, l'inverse peut être vrai. Traiter d'importantes questions publiques tout en prétendant le faire dans des conditions de neutralité qui ne peuvent pas être obtenues est le meilleur moyen de s'assurer des retours de bâton et du ressentiment. Le politique vidé de tout engagement moral substantiel entraîne un appauvrissement de la vie civique. C'est aussi la porte ouverte aux moralismes étriqués et intolérants. Les fondamentalistes appuient fortement là où les libéraux craignent d'avoir la main trop lourde." (Michael J.Sandel, Justice, Albin Michel, 2016, p.357)

Commentaires

1. Le jeudi 28 juillet 2016, 17:48 par Elias
Cela me semble faire écho à certaines considérations qu'on lit actuellement à propos du rôle de la laïcité dans l'explication de la surreprésentation des francophones parmi les djihadistes. Voir par exemple ce texte récent d'Olivier Roy
"La surreprésentation des francophones parmi les djihadistes est déterminante, non pas parce que ceux-ci auraient souffert de la laïcité française, puisque la plupart d’entre eux n’avaient pas de pratiques religieuses avant de devenir djihadistes, mais parce que l’espace francophone a un problème de déculturation bien plus grand que les autres, que ce soit en France, en Belgique ou même au Maghreb.
Le fondamentalisme vient d’abord de la déculturation du religieux, qui est porteuse de violence symbolique susceptible de se transformer en violence réelle. [...] La laïcité française n’arrange pas les choses, non pas à cause de sa pratique autoritaire, mais parce qu’elle participe de la déculturation du religieux en refusant sa pratique publique."
source : http://cjpp5.over-blog.com/2016/07/...
2. Le mercredi 3 août 2016, 10:43 par Philalèthe
Merci de ce rapprochement !
Éthicien de la vertu, Sandel défend la valeur d'une politique de la vertu, d'un Droit positif vertueux. Prendre en compte aussi les religions (et pas seulement les réflexions philosophiques) dans "une politique de l'engagement moral" n'est pas justifié par un souci de n'exclure aucune culture mais par l'effort de déterminer avec les religions la vie bonne, qu'il comprend de manière absolutiste mais aussi faillibiliste, en dehors de tout relativisme culturaliste mais aussi en dehors de tout intérêt pour une restauration, fût-elle aristotélicienne.
Voici les presque dernières lignes du livre :
" Certains considèrent comme une transgression civique tout engagement public sur des questions relatives à la vie bonne ; ils y voient un outrepassement des limites de la raison publique libérale. Nous pensons souvent qu'il faudrait soustraire la politique et le droit aux considérations morales et religieuses parce que ces dernières autoriseraient la contrainte et encourageraient l'intolérance, C'est une inquiétude légitime. Dans les sociétés pluralistes, il existe des désaccords moraux et religieux entre les citoyens. Même si, comme j'y ai insisté, la neutralité de l´État en la matière est impossible, cela implique-t-il nécessairement que la politique menée s'affranchisse de l'exigence de respect mutuel ?
Je crois qu'à cette question l'on peut répondre non. Il nous faut cependant pour cela une vie civique plus dense et plus engagée que celle à laquelle nous nous sommes accoutumés. Au cours des dernières décennies, nous en sommes venus à supposer que c'est respecter les convictions morales et religieuses de nos concitoyens que de les ignorer (au moins à des fins politiques) afin de ne pas les perturber et de conduire notre vie publique - autant que possible sans s'y référer. Mais cette attitude d'évitement traduit une forme de respect trompeuse. Souvent elle implique la suppression du désaccord moral plus que son évitement. Cela peut entraîner des retours de bâton et nourrir le ressentiment."
Du livre se dégage l'idée que ce que nous appelons laïcité (le concept n'apparaît pas dans l'ouvrage) repose sur une idée particulière de la vie bonne et n'est en rien neutre éthiquement. Dans une telle conception, soit le Droit positif repose sur une idée de la vie bonne implicite (même s'il est défini comme indépendant de l'éthique), soit il va de pair avec une explicitation de la base éthique qui justifie l'accord au sein du droit positif de tel ou tel droit subjectif. Mais une idée de la vie bonne peut ne pas être conforme à ce qu'est la vie bonne (d'où ma référence à l'absolutisme et au faillibilisme).
3. Le jeudi 11 août 2016, 18:41 par Angela Cleps
Tout le problème est de savoir ce que "laisser au vestiaire leurs convictions morales et religieuses au moment d'entrer dans l'espace public"
Cela veut-il dire : les abandonner ? ou bien : en faire abstraction ?
la laïcité n'a jamais voulu dire le premier, mais le second. Le second est très difficile; il suppose une éducation , à laquelle la plupart de ceux qui ont des convictions religieuses et des pratiques du même ordre ont bien du mal à se débarrasser. Mais c'est arrivé : bien des juifs, des catholiques et des protestants en France dans le passé ont gardé leurs convictions religieuses, mais les ont mises non pas au vestiaire , mais en sourdine, ce qui veut dire qu'ils ont éprouvé bien des dilemmes et des tensions. Cela demande une éducation. Cela a pris en gros deux siècles en France.
Pas clair que l'Islam ait atteint ce niveau , et puisse faire le même chemin, et c'est tout le problème.
4. Le vendredi 12 août 2016, 11:18 par Astwin
"Mais une idée de la vie bonne peut ne pas être conforme à ce qu'est la vie bonne (d'où ma référence à l'absolutisme et au faillibilisme)." Ces deux conceptions s'affrontent et peuvent difficilement trouver d'accord, même par l'éducation à la laïcité à la française. En effet, ceux qui ont une conception absolutiste peuvent avoir le plus grand mal à accepter que le Droit positif puisse contredire leur spiritualité et ainsi poser des difficultés quant à la cohérence de leur propre vie au risque même de considérer que la société se dégrade. A contrario, cette conception absolutiste peut être vue comme une menace du bien-vivre ensemble par ceux qui ne la partagent pas en s'inquiétant éventuellement du prosélytisme qui pourrait s'en dégager et qui heurterait leurs convictions personnelles.
5. Le vendredi 12 août 2016, 11:23 par Philalèthe
Oui, accepter pour un croyant la laïcité revient à voir sa religion doublement, en termes absolus quand il la pratique, et, en termes relatifs quand, en tant que citoyen, il la place sur le même plan quant à sa valeur que les autres religions, l'agnosticisme, l'athéisme, etc. Cette position qui revient à être dedans la religion et en dehors à des moments différents repose sur la subordination de la morale religieuse à la morale laïque, rationnelle, et nécessairement à une révision à la baisse de la religion à laquelle on adhère. Une telle révision à la baisse, liée à la transformation des croyances religieuses en croyances privées est certes conditionnée par une éducation mais elle s'est constituée aussi dans un contexte de déchristianisation qui a aussi bien conduit sous les coups de boutoir des sciences à une lecture non-littérale des textes sacrés.
6. Le samedi 13 août 2016, 02:09 par Angela Cleps
je ne vois pas pourquoi le croyant ne pourrait pas , même en régime laïque - c'est à dire même en ne manifestant pas sa croyance publiquement - voir sa religion en termes absolus. L'habit ne fait pas le moine.
En revanche, dans un monde sécularisé, le croyant aura du mal dans des décisions quant aux rapports entre les sexes, quant à la vie et la mort, etc.
Pourquoi devrait il renoncer à sa morale religieuse ?
7. Le samedi 13 août 2016, 09:36 par Philalèthe
à Angela :
Voir sa religion seulement en termes absolus revient à ne pas confiner sa valeur à la sphère privée et à exiger que l'espace public soit organisé en fonction d'elle. Il ne suffit pas qu'elle règle les rapports entre les sexes, avec la vie et la mort etc. Mais je suis d'accord avec vous si vous voulez dire que dans le cadre de la laïcité, dans la vie privée la religion fournit des normes inconditionnelles. Mais, "sorti de chez lui", le croyant éclairé, pour parler comme Bouveresse, relativisera la valeur de cela même à quoi il conférait une valeur indiscutable.
8. Le samedi 13 août 2016, 09:43 par Philalèthe
à Astwin
D'accord mais ce que laisse penser Sandel est que la laïcité repose sur une idée de la vie absolument bonne et que sa neutralité morale est totalement illusoire. Et le problème qu'il soulève est le suivant : une vie, où le religieux et le spirituel sont confinés dans l'espace privé, est-elle une vie réellement bonne ? Il va de soi que chez Sandel ne se cache pas derrière la formulation du problème l'exigence d'un fondamentalisme religieux particulier.
9. Le samedi 13 août 2016, 18:10 par angela
Je ne vois pas pourquoi le croyant, même éclairé , devrait relativiser la valeur de sa religion et son engagement, une fois entré dans l'espace public. Il peut faire ce qu'ont fait les chrétiens dans l'empire romain: faire semblant de respecter les dieux et César. Evidemment, quand il exigera que César obéisse au christianisme, il y aura du rififi .
10. Le dimanche 14 août 2016, 09:40 par Philalèthe
à Angela :
Mais le croyant que vous décrivez là n'a rien d'éclairé, si être éclairé veut dire concevoir que d'autres religions et aussi bien l'athéisme peuvent aller avec valeur spirituelle et morale (cf Bouveresse in Que peut-on faire de la religion ? "Pour le croyant l'espace de sa religion a cessé largement de coïncider non seulement avec l'espace de la religion tout court qu'il accepte de voir occupé également par d'autres religions, mais aussi avec l'espace de la spiritualité, qu'il est capable de partager sans conflit avec bon nombre d'incroyants.").
Le croyant qui fait semblant n'est juste qu'un absolutiste prudent, convaincu dans son for intérieur que la bonne politique devrait se subordonner aux normes et valeurs religieuses. Le croyant sincèrement laïque navigue, comme le dit encore Bouveresse. entre un point de vue "engagé" qui s'exprime dans sa vie privée et un point de vue "désengagé" où il se voit occupant parmi les autres un point de vue parmi d'autres (voir sa religion de ce point de vue "désengagé" fait d'ailleurs courir le risque de n'y voir qu'une tradition culturelle, à laquelle on tient seulement par conditionnement social).

lundi 11 juillet 2016

" C'est mon choix ! "

" En appeler à la liberté dans le choix de nos projets fondamentaux comme critère de la la qualité d'une vie est (...) vulnérable à l'objection faisant valoir que les plans qu'une personne adopte peuvent ne s'attacher qu'à des choses triviales (ou pire) (...). Il ne serait pas correct de classer la qualité d'une vie consacrée à la collecte des trombones ou au rafermissement abdominal à un rang élevé au motif qu'elle procède d'une décision prise librement de poursuivre ces projets. Au lieu de cela, il faudrait plutôt regretter que les intérêts des personnes fidèlement exprimés dans la décision, soient si aveugles et banals." (Philip Kitcher, Science, vérité et démocratie, 2010, PUF, p.243-244)

samedi 2 juillet 2016

Pas de sagesse possible sans compétence en logique !

Qui est porté à identifier le stoïcisme à un art de vivre, voire à un style de vie, doit lire avec attention le chapitre 7 du livre I des Entretiens d' Épictète ; la leçon s'adresse au disciple qui penserait pouvoir accéder à la sagesse en faisant l'impasse sur la logique ; or, pas d'excellence humaine, explique le philosophe, sans capacité à détecter les sophismes et cette capacité ne s'acquiert pas simplement par l'acceptation de principes méthodologiques formels, elle requiert en effet l'exercice de la pensée rationnelle :
" Qu'est-ce qui est exigé dans un raisonnement ? De poser le vrai, de rejeter le faux et, si l'évidence fait défaut, de suspendre le jugement ? - C'est suffisant, dit quelqu'un. - Suffit-il donc, si l'on veut éviter de se tromper dans le maniement de la monnaie, d'avoir entendu dire : " Accepte les bonnes drachmes et refuse les fausses " ? - Non - Que faut-il ajouter ? N'est-ce pas la capacité d'identifier les bonnes drachmes et les fausses et de les distinguer les unes des autres ? Par conséquent, ce qui a été dit pour le raisonnement ne suffit pas non plus, n'est-ce pas ? N'est-il pas nécessaire d'être capable d'identifier et de distinguer le vrai, le faux et ce qui manque d'évidence ? - Si, c'est nécessaire." (trad. Muller, p.64)
Il s'agit de " perfectionner notre raison " : Épictète juge indispensable pour cela autant la connaissance théorique des différents types de raisonnement que l'expertise logique à l'oeuvre dans l'échange d'arguments. Certes une faute logique n'est pas identique à une faute morale, mais, dans l'ordre de la pensée, ne pas respecter les règles de la raison est aussi grave qu'un parricide dans l'ordre de l'action :
" - Alors, si je m'égare dans ces questions, ai-je pour autant tué mon père ? - Esclave, où y avait-il un père à tuer ? Qu'as-tu donc fait ? La seule faute qu'on pouvait commettre en l'occurrence, tu l'as commise. C'est précisément ce que j'ai objecté à Rufus quand il me reprochait de ne pas avoir découvert un unique point omis dans un syllogisme. Je lui dis : " Ce n'est pas comme si j'avais incendié la Capitole ! " Il me répondit : " Esclave, dans le cas présent, cette omission, c'est le Capitole." Les seules fautes sont-elles donc d'incendier le capitole et de tuer son père ? Tandis qu'user de ses représentations au hasard, sottement, n'importe comment, ne pas suivre un raisonnement, une démonstration, un sophisme, et en général ne pas apercevoir ce qui, dans une question et dans une réponse, est conforme ou non conforme à ce qu'on soutient, rien de tout cela n'est une faute." (ibid. p.67)
Il n'y a pas de faute plus grave dans l'ordre de la pensée que de ne pas respecter les normes qui conditionnent la connaissance vraie. Or, dans la mesure où la conduite morale juste repose nécessairement sur la connaissance vraie, on peut en conclure qu'il n'y a pas dans le stoïcisme de sagesse pratique possible sans connaissance et respect des règles de la pensée rationnelle.
C'est pourquoi si on est fidèle à l'idée centrale de cette philosophie, que la morale vraie est en accord avec une connaissance vraie de la réalité, se pose le problème de savoir comment réformer aujourd'hui le stoïcisme pour l'accorder à ce que les sciences nous apprennent désormais de la réalité. N'en garder que la dimension pratique reviendrait à lui être infidèle en profondeur.

vendredi 1 juillet 2016

Comment juger rationnellement une philosophie ?

Le livre de Daniel Andler, La silhouette de l'humain. Quelle place pour le naturalisme dans le monde d'aujourd'hui ?, ne porte pas vraiment sur Heidegger. On y lit cependant :
" Si l'on estime que les convictions national-socialistes de Heidegger ont contribué de manière décisive au contenu même de sa philosophie, on peut être tenté de blâmer ceux qui défendent ou illustrent cette philosophie, même si l'on ne dispose pas d'objection conceptuelle décisive à lui opposer (...) Si l'on estime que la philosophie de Nietzsche ou de Heidegger est susceptible d'inspirer une politique ou une attitude que l'on juge immorale ou nocive, on peut être tenté de rejeter leur philosophie, sans égard pour leurs mérites intellectuels." (p.460-461)
Le but de Daniel Andler n'est certes pas de refaire une virginité à la philosophie de Heidegger, il est en réalité de poser les conditions d'un jugement équitable sur le naturalisme. Plus généralement, pour juger une philosophie, il faut autant dissocier sa valeur de celle des conditions de sa genèse que de celle des effets pratiques de sa diffusion. En toute rigueur, une philosophie pourrait être nazie par certaines conditions de sa genèse et nazie par certains des effets sociaux qu'elle cause. On ne pourrait pas en déduire qu'elle est fausse, même si on avait prouvé que toutes les croyances du nazisme sont dépourvues de vérité et que toutes ses pratiques sont moralement inacceptables.
Dans ces conditions, on réalise la portée d'une connaissance du contexte historique d'une philosophie : elle éclaire sur les causes de cette philosophie mais elle ne fait pas l'économie d'une réflexion sur ses raisons et leur valeur. Il en va de même en ce qui concerne l'utilité des biographies des philosophes.
Il va donc de soi que l'évaluation de la valeur de vérité d'une philosophie mobilise alors d'autres compétences que celles requises pour réagir moralement à des faits historiques.

Commentaires

1. Le jeudi 14 juillet 2016, 19:37 par gelan scalpal
Mais n'est-ce pas le boulot du philosophe du juger la valeur -à la fois intellectuelle, éthique, politique et morale d'une philosophie? C'est la tâche de base, et elle se fait selon des critères propres à la philosophie même. Après on peut s'interroger sur les causes, qui seules intéressent le naturaliste. Comment ce dernier, s'il s'engage dans son programme, va-til passer des causes aux raisons. Votre auteur ne semble pas avoir vu que Hic Rhodus hic Saltus
2. Le vendredi 15 juillet 2016, 07:50 par Philalèthe
Certes si le naturalisme est seulement interrogation sur les causes et affirmation que seuls existent causes et effets naturels, il ne peut même pas se justifier et donner ses raisons sans s'auto-réfuter. Mais le travail du naturaliste ne consiste-t-il pas aussi à tenter de naturaliser les raisons ? Autrement dit à expliquer comment d'un monde de faits naturels émergent des normes.
3. Le jeudi 4 août 2016, 05:02 par gelan scalpal
comme disait De Gaulle : " vaste programme"