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dimanche 29 janvier 2012

Le réel est-il ce qu'on perçoit ?

" J'entends distinctement Cicéron engueuler Catilina, et mieux, je vous le dis, que je n'entends Fabius engueuler Juppé, et inversement, et je vois Valerius Asiaticus, dont Messaline a fini par avoir la peau, faire déplacer son bûcher funèbre, de crainte que le feu ne roussît ses arbres. Et j'entends le plouf ! que fit Sénèque se jetant à l'eau pour arriver plus tôt sur le plancher de vaches, car il en avait plus qu'assez, dit-il à Lucilius, du mal de mer. Je lis le sic et non par-dessus l'épaule d' Abélard, et je surprends saint Thomas disant, après sa vision, que tous ses bouquins n'étaient que de la paille, et je sais bien que Platon n'est pas plus mort que ma grand-mère." (Julien Jerphagon, De l'amour, de la mort, de Dieu et autres bagatelles, entretiens avec Christiane Rancé, Albin Michel, 2011, p. 39)

samedi 28 janvier 2012

Inviteriez-vous Saint-François d' Assise à dîner ?

Charles Taylor dans L'Âge séculier (2007) au chapitre consacré au déisme providentiel, analysant les aspects du christianisme qui ont pu le rendre haïssable aux yeux des philosophes des Lumières, rappelle l'opposition faite par David Hume entre les véritables vertus et les "vertus monacales" puis cite un passage du philosophe écossais :
" Un sinistre fanatique, à la cervelle d'oiseau, aura peut-être, après sa mort, une place dans le calendrier, mais personne, presque jamais, ne l'admettra, de son vivant dans son intimité et en sa société, si ce n'est ceux qui sont aussi délirants et aussi lugubres que lui." (Enquêtes sur les principes de la morale, trad. Ph. Baranger et Ph. Saltel, Paris, Flammarion, 1991, section IX, par. 219, p.186)
À laquelle citation, Charles Taylor ajoute la note suivante, tirée de sa lecture d'une biographie du saint (Francis of Assisi Londres, Chatto, 2000, p.244) :
" Le point de vue de Hume pourrait être formulé de manière incisive par la question rhétorique suivante : " Est-ce que vous inviteriez François d'Assise à dîner ?". En réalité, même son protecteur, le cardinal Ugolino, avait raison de se poser la question. Lorsque François d' Assise accepta un jour, avec réticence de dîner à la table du cardinal en compagnie de nombreux nobles, chevaliers et châtelains, il s'absenta au préalable discrètement pour aller mendier dans les rues. Lorsqu'il revint, il déballa les croûtons et autres aumônes qu'il avait reçus. Le cardinal en fut, cela va sans dire, profondément offensé. Cette conduite extravagante n'était bien sûr pas sans raison ; elle était liée à l'imminence de la la reconnaissance papale des aspects les plus radicalement ascétiques de la loi franciscaine. Cela aurait pu toutefois être signifié avec plus de délicatesse." (trad. Patrick Savidan, Le Seuil, 2011, p. 466)
Par l'ascétisme, la mendicité et la brutalité du défi, le saint évoque une provocation cynique, mais un trait fait la différence : François d' Assise joue le pape et la transcendance qu'il représente contre le cardinal. Dit autrement, c'est appuyé sur une institution sacrée que le saint transgresse la règle. Le cynique, lui, joue toujours la nature immanente contre toutes les règles des hommes.
Reste qu'on risque gros à inviter un cynique à sa table, car l'animal est imprévisible.
En revanche, rien n'est à craindre avec un épicurien (il prendra part au festin avec modération, conscient qu'une variation occasionnelle des plaisirs n'est aucunement un dérèglement tant qu'elle demeure exceptionnelle) ou avec un stoïcien (il saura à la fois se comporter convenablement en tant qu'invité et exemplifier les vertus ).
Le sceptique sera aussi un hôte tranquille : ne parlant guère, il se comportera selon la coutume.

mardi 17 janvier 2012

Kant et Philippe Séguin, homme sensé.

Longtemps j'ai découpé les articles de journaux... Ils sont jaunis maintenant mais, de temps en temps, au hasard des explorations, un papier réapparaît. En voici un vieux de presque 13 ans. Pour l'apprécier, remettons-nous à la mémoire le texte classique de Kant tiré de La religion dans les limites de la raison (1794) :
" J'avoue ne pas pouvoir me faire très bien à cette expression dont usent aussi des hommes sensés : un certain peuple (en train d'élaborer sa liberté légale) n'est pas mûr pour la liberté ; les serfs d'un propriétaire terrien ne sont pas encore mûrs pour la liberté ; et de même aussi, les hommes ne sont pas encore mûrs pour la liberté de conscience. Dans une hypothèse de ce genre la liberté ne se produira jamais ; car on ne peut mûrir pour la liberté, si l'on n'a pas été mis au préalable en liberté (il faut être libre pour se servir utilement de ses forces dans la liberté). Les premiers essais en seront sans doute grossiers, et liés d'ordinaire à une condition plus pénible et plus dangereuse que lorsque l'on se trouvait encore sous les ordres, mais aussi confié au soin d'autrui ; cependant jamais on ne mûrit pour la raison autrement que grâce à ses tentatives personnelles (qu'il faut être libre de pouvoir effectuer). Je ne fais pas d'objection à ce que ceux qui détiennent le pouvoir renvoient encore loin, bien loin, obligés par les circonstances, le moment d'affranchir les hommes de ces trois chaînes. Mais ériger en principe que la liberté ne vaut rien de manière générale pour ceux qui leur sont assujettis et qu'on ait le droit de les en écarter pour toujours, c'est là une atteinte aux droits régaliens de la divinité elle-même qui a créé l'homme pour la liberté. Il est plus commode évidemment de régner dans l'État, la famille et l'Église quand on peut faire aboutir un tel principe. Mais est-ce aussi plus juste ? "(IVème partie, 2ème section, § 4, note 1, trad. Gibelin, Vrin, 1952, p. 245)
Quant à l'article, publié dans Le Monde du 30 Octobre 1999, il est signé par Patrick Jarreau et intitulé L'archaïque relativisme de M. Séguin :
" Mardi 26 avril, dans la plus grande librairie de Bordeaux, Philippe Séguin présentait son dernier livre, qui s'intitule : C'est quoi la politique ? (éditions Albin-Michel). La proximité des élections présidentielles et législatives en Tunisie, où il avait été invité l'avant-veille, a fourni à l'ancien président de l' Assemblée nationale et du RPR matière à une démonstration. " Plutôt que des simulacres de démocratiea-t-il dit, je préfère des processus prudents, progressifs, qui partent du principe que la démocratie n'a pas de sens là où les gens sont analphabètes, n'ont pas l'eau, le gaz et l'électricité et ne mangent pas à leur faim."
Faut-il donc lire le manuel de M. Séguin, nouveau professeur associé à l' Université du Québec à Montréal ? On se permettra d'hésiter avant de courir chez le libraire. Quoi de plus éculé, en effet, que l'affirmation selon laquelle la démocratie est un régime trop dangereux pour être laissé entre n'importe quelles mains ? Volontiers porté à invoquer l' Histoire, M. Séguin songe peut-être que le vote, en France, fut longtemps censitaire. Seuls des propriétaires, instruits et, peut-on croire, mangeant à leur faim eurent le droit de choisir leurs représentants jusqu'en 1848. Le député des Vosges suggère aujourd'hui, en défense de la Tunisie chère à son coeur et du président Ben Ali, dont il était l'hôte, un cens mondial : aux peuples riches, la démocratie ; aux autres, des régimes autoritaires propres à faire leur bonheur malgré eux.
Aux Tunisiens qui pensent, pour les plus résignés, que leur pays est bien géré, mais mal gouverné ( Le Monde des 21, 22 et 23 octobre), M. Séguin répond : patience, " ce n'est pas la démocratie qui crée le développement, c'est le développement qui crée la démocratie ". " Si on en a la volonté ", a-t-il prudemment ajouté. Réélu président, le 24 octobre, avec 99,44 % des voix et une participation électorale de 91,4 %, M. Ben Ali a-t-il la volonté d'entraîner son pays de développement en démocratie ? M. Séguin ne doute pas de ses bonnes intentions. " Dans la construction démocratique, la Tunisie va à son rythme ", a-t-il dit encore à ses potentiels lecteurs bordelais, en leur signalant que " ce rythme appelle le respect ".
Il en a même évalué assez largement le tempo : " Nous sommes peu fondés à demander aux autres de faire en l'espace de quelques années ce que nous avons mis plus de deux cents ans à accomplir. " En chaque Tunisien, le citoyen peut attendre.
Pour juger du progrès de la pensée politique dont témoignent les propos de M. Séguin, il est une bonne référence : Jacques Chirac. En juillet 1990, le prédécesseur du député des Vosges à la présidence du RPR s'était rendu, lui aussi, à Tunis. Devant l'Assemblée internationale des maires francophones, il avait alors déclaré : " L'évolution de la vie politique intérieure de ces pays doit se faire à leur rythme et non pas dans la précipitation. " La similitude des propos est aussi frappante que le fait qu'à neuf ans de distance ils aient été prononcés l'un en Tunisie, l'autre au sujet de la Tunisie. Là où la démocratie n'existe pas - disait M. Chirac hier, dit M. Séguin aujourd'hui -, c'est qu'elle est en chemin " au rythme " du pays concerné, c'est-à-dire du pouvoir et des pouvoirs qui y règnent.
Dans la même veine, le chef de l'Etat d'aujourd'hui avait déclaré quelques mois plus tôt, en février 1990, à Abidjan (Côte d'Ivoire) que " le multipartisme est une sorte de luxe que les pays en voie de développement n'ont pas les moyens de s'offrir ". Il avait constaté, il est vrai, l'existence de deux sortes d'Etats, " ceux où les droits de l'homme sont respectés, qui sont des démocraties, et ceux où ils ne sont pas respectés, qui sont des régimes de dictature ". Mais c'était pour ajouter : " Je ne crois pas que l'on puisse copier les régimes politiques les uns sur les autres et encore moins les classer au regard du pluripartisme ou du parti unique. " M. Chirac entendait ainsi se démarquer du pouvoir socialiste qui, la même année, au sommet franco-africain de La Baule, faisait des progrès vers la démocratie une condition de l'aide française aux pays en voie de développement.
LES DEMEURES GAULLISTES
Lors de sa visite à la librairie Mollat de Bordeaux, M. Séguin, tout à sa défense de la voie tunisienne vers la démocratie, n'a peut-être pas pris le temps de consulter le dernier livre du maire de cette ville, son ami Alain Juppé, consacré à Montesquieu le moderne (éditions Perrin/Grasset). Il aurait pu y lire un éloge de la volonté " d'instaurer ou d'affermir partout l'Etat de droit ou, même, la primauté du droit sur l'Etat ", volonté dans laquelle l'ancien premier ministre - et, lui aussi, ancien président du RPR - voit " sans conteste, une conquête de la démocratie et de la liberté ". On savait qu'il y a, dans la maison gaulliste, plusieurs demeures.
M. Chirac a appris à évoluer de l'une à l'autre. Expliquant aux Français la participation de leur pays à la guerre au Kosovo, le président de la République a tourné le dos au relativisme démocratique qui continue d'inspirer M. Séguin. Recevant successivement les présidents chinois, Jiang Zemin, et iranien, Mohamad Khatami, il a fait savoir qu'il avait évoqué, avec l'un et l'autre, la question des droits de l'homme dans leurs pays respectifs. Peut-être ne faut-il voir dans cette évolution qu'une concession de façade à l'air du temps, à la pression des médias, à l'heureuse intolérance des opinions publiques envers les régimes tyranniques ou totalitaires, sous quelque latitude qu'ils sévissent. Sans doute est-il légitime, en outre, d'associer la diplomatie à la fermeté dans les relations politiques et économiques avec des pays qui sont des partenaires commerciaux importants et dont le développement profite, même insuffisamment, à l'ensemble de leurs habitants.
Si intéressée et si peu exempte de calcul soit- elle, la posture nouvelle des pays occidentaux, autrefois complices de dictatures au nom de la lutte contre le bloc soviétique, n'en constitue pas moins un atout-maître dans les mains de ceux qui luttent pour la démocratie. Sans M. Séguin." (Patrick Jarreau)
En 2012, la ligne Juppé paraît l'avoir emporté dans le grand parti de droite mais on n'en est pas plus fidèle pour autant à Kant (certes faut-il être kantien sur ce point ? pourrait-on demander ) :
" Un public ne peut parvenir que lentement aux lumières. Une révolution peut bien entraîner une chute du despotisme personnel et de l'oppression intéressée ou ambitieuse, mais jamais une vraie réforme de la méthode de penser ; tout au contraire de nouveaux préjugés surgiront qui serviront, aussi bien que les anciens, de lisière à la grande masse privée de pensée.
Or, pour ces lumières, il n'est rien requis d'autre que la liberté ; et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines." (Qu'est-ce que les Lumières ? 1784)
L'idée que des armées d'occupation puissent apporter la liberté aux pays qu'elles occupent aurait sans doute paru vraiment risible à Kant.

jeudi 12 janvier 2012

Le plaisir de faire cours : élément d'analyse.

" Lorsque nous avons lu un livre ou un poème si souvent que nous n'y trouvons plus de divertissement, nous pouvons prendre encore plaisir à les lire à un compagnon. Pour celui-ci ils ont tous les attraits de la nouveauté et nous entrons dans la surprise et l'admiration qu'ils excitent naturellement en lui, alors que ces ouvrages ne sont plus capables d'exciter en nous de tels sentiments. Nous considérons toutes les idées qu'ils présentent plutôt de son point de vue que du nôtre, et nous nous amusons par sympathie de l'amusement qui est le sien ; amusement qui, ainsi, avive le nôtre. Au contraire, nous serions contrariés s'il ne semblait pas être diverti par ces ouvrages et nous ne prendrions plus longtemps plaisir à les lui lire." (Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, section I, chapitre 2, PUF, p.33-34)