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jeudi 31 mars 2011

L'enseignement de la philosophie, entre non-sens et exhortation ?

Oets Kolk Bouwsma dans ses Conversations avec Wittgenstein (1949-1951) (Agone) :
" J' en suis venu à voir la nature d'une partie de mon travail, et à l'admettre : essayer de comprendre ce qu'ont dit certains de ces philosophes -Épicure, Zénon, etc. -, et le faire connaître aux étudiants. Mais je prêche également. Le premier travail serait, dans l'ensemble, futile, sans intérêt ; le second, risqué. Peut-être ne devrait-on pas du tout l'entreprendre.
Pendant tout ce temps-là, W. parlait. Il a remarqué que certaines personnes trouvent de l'intérêt dans un système, d'autres à prêcher. Il rend claire la distinction entre le discours des philosophes, construits sur du vent - il balaye l'air de ses mains -, et quelqu'un qui dit : " Ne sois pas vindicatif ; ne laisse pas le soleil se coucher sur ta colère ". Voilà la distinction entre le non-sens et l'exhortation" (p.34-35)

mercredi 30 mars 2011

Pommes pourries : Descartes, puis Wittgenstein.

Descartes dans sa réponse aux objections du P. Bourdin :
" Si d'aventure il avait une corbeille pleine de pommes, et qu'il appréhendât que quelques-uns ne fussent pourries, et qu' il voulût les ôter, de peur qu'elles ne corrompissent le reste, comment s'y prendrait-il pour le faire ? Ne commencerait-il pas tout d'abord à vider sa corbeille ; et après cela, regardant toutes ces pommes les unes après les autres, ne choisirait-il pas celles-là seules qu'il verrait n'être point gâtées ; et, laissant là les autres, ne les remettrait-il pas dans son panier ?" (Oeuvres philosophiques T.II p. 982)
Wittgenstein (1937) :
" Je venais de prendre des pommes dans un sac en papier, où elles avaient séjourné longtemps ; j'avais dû en couper beaucoup par la moitié , et jeter la partie pourrie. Comme je recopiais, un instant plus tard une phrase que j'avais décrite, dont la dernière moitié était mauvaise, je la regardai aussitôt comme une pomme à demi pourrie (zur Hälfte faulen Apfel) (Remarques mêlées , p.89-90 GF)
Une différence entre Descartes et Wittgenstein : il arrive à ce dernier de se juger lui-même comme étant aussi corrompu qu'une pomme. Ainsi, dans cette entrée de son journal, datée du 1er octobre 1937 :
" Les cinq derniers jours ont été plaisants : il (Francis Skinner) s'est installé dans la vie ici et a tout fait avec amour et gentillesse, et je n'étais pas, Dieu merci, impatient, et vraiment je n'avais aucune raison de l'être, sauf ma propre nature pourrie (rotten) " ( Monk, Wittgenstein, p.374)

samedi 26 mars 2011

Wittgenstein, Russell, les guêpes et les abeilles.

En 1922, Russell et sa femme rencontrent Wittgenstein à Innsbrück. C'est dur de trouver un hôtel à cause de l'invasion des touristes profitant de l'inflation.
" Ils finirent par trouver une chambre pour trois ; les Russell prendraient le lit et Wittgenstein dormirait sur le canapé. "Heureusement , l'hôtel avait une terrasse agréable où nous pouvions nous installer pour discuter de la meilleure manière de faire venir Wittgenstein en Angleterre." Elle (Dora Russell) nie farouchement qu'il y ait eu une dispute : " Wittgenstein n'a jamais été quelqu'un de facile, mais je pense que leurs différends portaient seulement sur des questions philosophiques."
Russell, par contre, dirait plus tard que le différend était d'ordre religieux. Selon lui, Wittgenstein, alors "au sommet de son ardeur mystique", était très peiné parce que je n'étais pas chrétien". Il "m'assura avec beaucoup de sincérité qu'il valait mieux être bon qu'intelligent". Mais cela ne l'empêcha pas (et Russell semble percevoir ici un paradoxe amusant) d' être terrorisé par les guêpes, et, en raison des insectes, incapable de passer une nuit de plus dans le logement que nous avions trouvé". ( Ray Monk Wittgenstein p.211)
Pourquoi Russell juge-t-il paradoxal le comportement de Wittgenstein ?
Parce que si on est au sommet de l'ardeur mystique on ne prête pas attention à ce qui se passe sur terre, particulièrement si cela ne représente qu'un faible danger pour notre corps ?
On pourrait aussi s'étonner du fait que Wittgenstein, qui s'est engagé en 14-18 et a demandé à intégrer une unité combattante en vue de se mettre à l'épreuve de la mort, se laisse déranger par de simples guêpes, lui dont le courage au front a été remarquable.
Mais ces guêpes me font penser aux abeilles auxquelles il se réfère dans les Remarques mêlées:
" Je puis dire : " Remercie ces abeilles pour leur miel, comme si elles étaient des hommes qui l'auraient préparé pour toi par bonté" ; cela est compréhensible et décrit la façon dont je souhaite que tu te conduises. Mais je ne puis dire : " Remercie-les car vois comme elles sont bonnes pour toi !" - elles peuvent te piquer l'instant d'après". (1937)
La religion de Wittgenstein ne l'a pas conduit à ne pas identifier les dangers possibles ; elle consistait à trouver l'attitude juste par rapport à eux. Il n'avait pas à supporter sereinement des guêpes ou des abeilles menaçantes. En revanche il devait être en mesure de faire face à un destin qu'il aurait été lâche de fuir. La religion de Wittgenstein n'a jamais été une fuite du monde, mais une manière de rester serein dans le monde, aussi horrible qu'il puisse devenir. La gratitude par rapport à la réalité pourtant non intentionnellement généreuse qu'exprime cette parabole des abeilles est le complément de cette acceptation de la réalité, quand il se trouve que celle-ci, pour des raisons qui ne dépendent pas des hommes, leur sourit.

lundi 21 mars 2011

Recension d'un livre sur Spinoza.

J'ai écrit pour Nonfiction.fr une recension d'un ouvrage de philosophie sur Spinoza (Vivre ici : Spinoza, éthique locale 2010) qui cherche à produire une théorie éthique à partir de Spinoza relu à la lumière de Riemann. Sont particulièrement intéressants les passages où l'auteur, David Rabouin, explique ce qui ne colle pas dans le système de Spinoza à la lumière de nos connaissances scientifiques actuelles.

lundi 7 mars 2011

Par amour ne pas savoir qu'on aime : une réflexion sur la distinction cause / raison à partir d'un passage de Stendhal.

On ne sait pas ce qu'on ressent tant que les autres ne nous ont pas appris à l'identifier. On ne peut même pas dire qu'on a conscience d'un sentiment mais que manque le nom car les sentiments sans nom on apprend aussi à les reconnaître en soi. C' est du moins ce qui me vient à l'esprit en lisant ces quelques lignes de La Chartreuse de Parme de Stendhal :
" Il (Fabrice) résolut de ne jamais dire de mensonges à la duchesse, et c'est parce qu'il l'aimait à l'adoration en ce moment, qu'il se jura de ne jamais lui dire qu' il l'aimait ; jamais il ne prononcerait auprès d'elle le mot d'amour, puisque la passion que l'on appelle ainsi était étrangère à son coeur " (chap. 8)
" c'est parce qu'il l'aimait à l'adoration en ce moment " : Stendhal donne la cause de la résolution de ne jamais mentir à la Sanseverina.
" jamais il ne prononcerait auprès d'elle le mot d'amour, puisque la passion que l'on appelle ainsi était étrangère à son coeur" : c'est la raison que Fabrice se donne. Il n'a pas tort car il ne ressent pas ce qu'on appelle d'habitude "amour", il est juste encore insuffisamment instruit car "amour" veut dire plusieurs choses. Autre possibilité : ce qu'il ressent est bien l'amour qui correspond à ce qu'on appelle l'amour, mais on ne lui a pas appris à le reconnaître en lui, il est juste accoutumé à l'identifier dans les autres.