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mardi 30 octobre 2012

Cioran : le stoïcisme, vrai mais irréalisable.

Le 9 Juin 1969, Émile Cioran écrit dans son cahier :
" Contre les stoïciens.
Si nous nous éduquons à devenir indifférents aux choses qui ne dépendent pas de nous, et que nous arrivions à les supporter sans nous en affliger ni nous en réjouir, que nous reste-t-il à faire, à éprouver, étant donné que presque tout ce qui survient est indépendant de notre volonté ?
Les stoïciens ont raison en théorie. En pratique, tout joue contre eux. Du matin au soir, nous ne faisons que prendre position pour ou contre des choses sur lesquelles nous ne pouvons rien. La "vie", c'est cela, c'est une tentative folle de sortir de notre impuissance ; la "vie", c'est la course à la fois voulue et inévitable vers (...le téléphone vient de sonner, et j'ai oublié ce que je voulais dire)." (Cahiers, 1957-1972, p.738-739, Gallimard, 1997)

samedi 27 octobre 2012

Éléments d'esthétique classique : qu'est-ce qu'une bonne expression pour La Bruyère ?

Je voudrais revenir sur la question de la bonne expression de la pensée chez La Bruyère. Or, c'est plus délicat qu'il n'y paraît. En effet, même si cet auteur n'est pas qualifié ordinairement de philosophe, ses textes abondent en distinctions conceptuelles. Voyons de plus près ce qu'il en est en s'appuyant sur la première partie des Caractères, Des ouvrages de l'esprit.
1) Une bonne expression est fidèle à la vérité : " Il faut chercher seulement à penser et à parler juste (...)" (2), " Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre (...) il faut exprimer le vrai pour écrire naturellement, fortement, délicatement" (14), la bonne expression est "la plus simple, la plus naturelle" (17).
2) La vérité sur les sentiments trouve sa meilleure expression chez les femmes écrivains : " (...) Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire. Elles trouvent sous leur plume des tours et expressions qui souvent en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pénible recherche ; elles sont heureuses dans le choix des termes, qu'elles placent si juste, que tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la nouveauté, et semblent être faits seulement pour l'usage où elles les mettent ; il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment, et de rendre délicatement une pensée qui est délicate ; elles ont un enchaînement de discours inimitable, qui se suit naturellement, et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes étaient toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes d'entre-elles seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit." (37). J'éluciderai en (4) la référence à l'incorrection possible des femmes.
3) Une bonne expression n'est pas nécessairement l'expression littérale de la vérité. LB n'exclut donc pas les figures de style qui, lues au premier degré, semblent pourtant trahir le désir de cerner la vérité. Ainsi de l'hyperbole : " L'hyperbole exprime au delà de la vérité pour ramener l'esprit à la mieux connaître." (55). LB ne dit rien de l'ironie ou de l'humour mais on peut, en généralisant la remarque sur une figure de style, les identifier à une médiation permettant l'accès à la vérité.
4) Une bonne expression a une finalité éthique. LB est loin de l'art pour l'art et du culte de la forme. " Le philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses esprits à en démêler les vices et le ridicule ; s'il donne quelque tour à ses pensées, c'est moins par une vanité d'auteur, que pour mettre une vérité qu'il a trouvée dans tout le jour nécessaire pour faire l'impression qui doit servir à son dessein (...) il demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que les louanges, et même que les récompenses, qui est de les rendre meilleurs " (34). Cette fonction n'est pas propre au philosophe, elle devrait être celle de la littérature en général : " Il semble que le roman et la comédie pourraient être aussi utiles qu'ils sont nuisibles. L'on y voit de si grands exemples de constance, de vertu, de tendresse et de désintéressement, de si beaux et de si parfaits caractères, que quand une jeune personne jette de là sa vue sur tout ce qui l'entoure, ne trouvant que des sujets indignes et fort au-dessous de ce qu'elle vient d'admirer, je m'étonne qu'elle soit capable pour eux de la moindre faiblesse." (53)
5) Une bonne expression ne devient pas mauvaise pour être répétée : " Horace ou Despréaux l'a dit avant vous. - Je le crois sur votre parole ; mais je l'ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser après eux une chose vraie, et que d'autres encore penseront après moi ?" (69)
6) Un ouvrage qui se caractérise du début à la fin par le fait que l'expression y est toujours bonne est un ouvrage parfait (4).
7) L'accès à une telle perfection a comme condition nécessaire l'imitation des anciens : après avoir opposé en architecture le gothique d'une part au dorique, ionique et corinthien d'autre part, LB écrit : " (...) De même on ne saurait en écrivant rencontrer le parfait, et s'il se peut, surpasser les anciens que par leur imitation." (15)
8) Une autre condition (nécessaire ?) est la correction exercée par les autres sur l'ouvrage qu'on écrit : " L'on devrait aimer à lire ses ouvrages à ceux qui en savent assez pour les corriger et les estimer." (16). LB distingue nettement la correction en question de la critique : cette dernière est réalisée une fois l'oeuvre finie et semble souvent n'être que l'indice des défauts des critiques eux-mêmes : " Un auteur sérieux n'est pas obligé de remplir son esprit de toutes les extravagances, de toutes les saletés, de tous les mauvais mots que l'on peut dire, et de toutes les ineptes applications que l'on peut faire au sujet de quelques endroits de son ouvrage, et encore moins de les supprimer. Il est convaincu que quelque scrupuleuse exactitude que l'on ait dans la manière d'écrire, la raillerie froide des mauvais plaisants est un mal inévitable, et que les meilleures choses ne leur servent souvent qu'a leur faire rencontrer une sottise." (28). Ou encore : " Il n'y a point d'ouvrage si accompli qui ne fondît tout entier au milieu de la critique, si son auteur voulait en croire tous les censeurs qui ôtent chacun l'endroit qui leur plaît le moins." (26). On ne doit pourtant pas en inférer que la critique ne doit pas être prise en compte. LB envisage ainsi le cas où des critiques compétents se contredisent : " C'est une expérience faite, que s'il se trouve dix personnes qui effacent d'un livre une expression ou un sentiment, l'on en fournit aisément un pareil nombre qui les réclame. Ceux-ci s'écrient : " Pourquoi supprimer cette pensée ? elle est neuve, elle est belle, et le tour en est admirable ;" et ceux-là affirment, au contraire, ou qu'ils auraient négligé cette pensée, ou qu'ils lui auraient donné un autre tour. " Il y a un terme, disent les uns, dans votre ouvrage, qui est rencontré et qui peint la chose au naturel ; il y a un mot, disent les autres, qui est hasardé, et qui d'ailleurs ne signifie pas assez ce que vous voulez peut-être faire entendre;" et c'est du même trait et du même mot que tous ces gens s'expliquent ainsi, et tous sont connaisseurs et passent pour tels." La dernière phrase de cette remarque (27) permet de formuler une nouvelle position.
9) L'auteur ne peut jamais être rationnellement certain d'avoir trouvé la bonne expression : " (...) Quel autre parti pour un auteur, que d'oser pour lors être de l'avis de ceux qui l'approuvent ?" On voit clairement que la prise de position en faveur de la critique bienveillante n'est pas autre chose que la satisfaction du désir d'avoir trouvé la bonne expression.
10) La perfection est une propriété réelle de l'ouvrage : "Il y a dans l'art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité dans la nature" (10)
11) Un ouvrage parfait n'est pas un "bel ouvrage" (30). Dans un "bel ouvrage", on note "le grand et le sublime" mais dans un ouvrage parfait (ou régulier) a été évitée " toute sorte de fautes " (30). Après avoir douté qu'un tel ouvrage ait déjà été créé, LB néanmoins mentionne Le Cid de Corneille. Il est pourtant loin d'en inférer que toutes les oeuvres de Corneille sont parfaites : au contraire en (55), LB fait un tri sévère dans la production du dramaturge.
12) Un ouvrage parfait présente nécessairement des vérités importantes : " L'on n'écrit que pour être entendu ; mais il faut du moins en faire entendre de belles choses. L'on doit avoir une diction pure, et user de termes qui soient propres, il est vrai ; mais il faut que ces termes si propres expriment des pensées nobles, vives, solides, et qui renferment un très beau sens. C'est faire de la pureté et de la clarté du discours un mauvais usage que de les faire servir à une matière aride, infructueuse, qui est sans sel, sans utilité, sans nouveauté. Que sert aux lecteurs de comprendre aisément et sans peine des choses frivoles et puériles, quelquefois fades et communes, et d'être moins incertains de la pensée d'un auteur qu'ennuyés de son ouvrage ?" (57). Dans le même esprit, LB précise que si la bonne expression est naturelle (17), il faut sélectionner dans l'ensemble des choses naturelles celles qui justifient qu'on les rapporte avec naturel : " (...) Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques scènes à un farceur ; il n'entre qu'à peine dans le vrai comique : comment pourrait-il faire le fond ou l'action principale de la comédie ? " Ces caractères, dit-on, sont naturels." Ainsi, par cette règle, on occupera bientôt tout l'amphithéâtre d'un laquais qui siffle, d'un malade dans sa garde-robe, d'un homme ivre qui dort ou qui vomit : y a-t-il rien de plus naturel ? (...)" (52). Sauf à me tromper, l'école réaliste au 19ème n’exclura certes aucune réalité mais disqualifiera une écriture prétendant rendre toute la réalité, ce que LB anticipe dans la suite du même texte : " (...) C'est le propre d'un efféminé de se lever tard, de passer une partie du jour à sa toilette, de se voir au miroir, de se parfumer, de se mettre des mouches, de recevoir des billets et d'y faire réponse. Mettez ce rôle sur la scène. Plus longtemps vous le ferez durer, un acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme à son original ; mais aussi il sera froid et insipide." (52)
13) La perfection a une valeur absolue et intemporelle : " Celui qui n'a égard en écrivant qu'au goût de son siècle songe plus à sa personne qu'à ses écrits ; il faut toujours tendre à la perfection, et alors cette justice qui nous est quelquefois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre." (67)
14) Il y a dans l'histoire de la littérature un progrès vers la perfection, mais il n'est ni linéaire ni cumulatif : il y a des régressions surprenantes et des perfectionnements inattendus : " Ronsard et les auteurs ses contemporains ont plus nui au style qu'ils ne l'ont servi : ils l'ont retardé dans le chemin de la perfection ; ils l'ont exposé à la manquer pour toujours et à n'y plus revenir. Il est étonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles, n'aient su faire de Ronsard, d'ailleurs plein de verve et d'enthousiasme, un plus grand poète que Ronsard et que Marot ; et, au contraire, que Belleau, Jodelle, et Saint-Gelais, aient été sitôt suivis d'un Racan et d'un Malherbe, et que notre langue, à peine corrompue, se soit vue réparée."(42) On gardera cependant en tête qu'il s'agit d'une progression vers un modèle du passé. Une telle progression est quelquefois pensée par LB comme incarnée par un hybride possible mais jamais réalisé : ainsi l'auteur de comédies parfaites aurait pu être un hybride de Térence et de Molière (38). On n'oubliera pas non plus que les Anciens sont possiblement surpassables.
15) Ce chemin vers la perfection est loin de correspondre à un suivi traditionaliste des règles académiques. Dans une remarque qui anticipe en partie à mes yeux la conceptualisation kantienne du génie dans La critique du jugement, LB écrit : " Il y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est aussi vaste que l'art et la science qu'ils professent ; ils lui rendent avec avantage, par le génie et par l'invention, ce qu'ils tiennent d'elle et de ses principes ; ils sortent de l'art pour l'ennoblir, s'écartent des règles si elles ne les conduisent pas au grand et au sublime ; ils marchent seuls et sans compagnie, mais ils vont fort haut et pénètrent fort loin, toujours sûrs et confirmés par le succès des avantages que l'on tire quelquefois de l'irrégularité (...)" (61). Il semble donc que l'accès à l'absolue régularité de la bonne expression passe par la transgression des régularités relatives à une époque et qui n'ont de prix que par la fixation du style de qualité qu'elles rendent possible.
16) Le goût est parfait s'il est en mesure de sentir une telle perfection : "Celui qui le sent ( LB se réfère ici au point de perfection ) et qui l'aime a le goût parfait ; celui qui ne le sent pas, et qui aime en deça ou au delà, a le goût défectueux." (10) LB nomme aussi "goût sûr" un tel goût (11). Il est réservé aux grands esprits ( que l'auteur distingue des beaux esprits, ces derniers étant portés à voir de l'inintelligible là où il y a bel et bien de l' intelligible (35) ). Une remarque suggère que le goût parfait est expliqué par la LB en des termes rationalistes, innéistes et élitistes : " (...) Les personnes d'esprit ont en eux les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments, rien ne leur est nouveau ; ils admirent peu, ils approuvent." (36) Tout se passe donc comme si la bonne expression était pour ces connaisseurs l'actualisation d'une expression virtuelle interne à leur esprit.
Cette analyse est largement améliorable mais donne un aperçu de la finesse de LB sur la question de la bonne expression. Cette dernière implique donc autant le souci de la forme que le respect du vrai, autant la volonté de moraliser le lecteur que le désir de lui plaire. La bonne expression a donc une triple valeur : littéraire, gnoséologique et éthique. Elle est censée apporter une connaissance vraie des hommes afin de leur permettre une vie meilleure. Nous sommes loin d'attendre de l'écriture aujourd'hui cette soumission au vrai et au bien que LB n'a jamais jugée incompatible avec le plaisir apporté par la bonne forme. C'est tout un ensemble qui pour lui a du prix, aucune de ses composantes ne suffisant à justifier l'ouvrage parfait ou, du moins, sur le chemin de la perfection.

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jeudi 25 octobre 2012

Proverbes et philosophes.

Sauf à me tromper, dans L'Être et le Néant (1943), Sartre ne consacre pas une ligne aux proverbes, en revanche dans sa conférence de 1945, L'existentialisme est un humanisme, il s'étend sur eux. Pour dire qu'au fond il ne les aime guère. En effet "la sagesse des nations" véhiculées par eux est "fort triste" :
" Quoi de plus désabusé que de dire "charité ordonnée commence par soi-même", ou encore "oignez vilain il vous plaindra, poignez vilain, il vous oindra" ? On connaît les lieux communs qu'on peut utiliser à ce sujet et qui montrent toujours la même chose : il ne faut pas lutter contre la force, il ne faut pas entreprendre au-dessus de sa condition, toute action qui ne s'insère pas dans une tradition est un romantisme, toute tentative qui ne s'appuie pas sur une expérience éprouvée est vouée à l'échec ; et l'expérience montre que les hommes vont toujours vers le bas, qu'il faut des corps solides pour les tenir, sinon c'est l'anarchie. Ce sont cependant les gens qui rabâchent ces tristes proverbes, les gens qui disent : comme c'est humain, chaque fois qu'on leur montre un acte plus ou moins répugnant, les gens qui se repaissent des chansons réalistes, ce sont ces gens-là qui reprochent à l'existentialisme d'être trop sombre (...)"
En somme les proverbes transmettraient une conception de l'homme totalement opposée à la philosophie de la liberté défendue par Sartre. Pour parler sartrien, la sagesse proverbiale est tout à fait de mauvaise foi, sagesse de salauds et de lâches (pour les lecteurs non avertis, je signale que ces deux derniers mots sont grâce à Sartre entrés dans la langue philosophique parce que d'injures qu'ils étaient - et restent la plupart du temps - ils ont été promus au rang de concepts)
À la différence de Sartre, Jon Elster n'est pas enclin à retrouver entre sa philosophie et les proverbes l'opposition platonicienne entre l'epistémé et la doxa. Il les aime bien, les proverbes, Jon Elster. Et donc il leur rend d'abord justice. Sartre n'a vu que le verre à moitié plein dans les proverbes. En effet "il est proverbialement vrai que pour tout proverbe on peut trouver un proverbe , et qui affirme l'opposé" (Proverbes, maximes, émotions, p.34, 2003, PUF). Par exemple au sombre "La Roche Tarpéienne est près du Capitole ", on peut opposer le dynamisant " Rien ne réussit comme la réussite" !
Mais ce qui intéresse surtout Jon Elster dans les proverbes, c'est qu'ils relèvent des mécanismes. Elster définit très précisément les mécanismes :
" (Ce) sont des structures causales aisément reconnaissables et qui interviennent fréquemment, et qui sont déclenchées sous des conditions en général inconnues ou avec des conséquences indéterminées" (p.25)
Dit autrement, Elster renonce à chercher une théorie et des lois psychologiques permettant la prédiction (l'influence de Davidson est ici manifeste) et se contente modestement de remplacer l'inaccessible "Si A, toujours B" par "si A, alors quelquefois C, D, et B" (p.29). Or si les proverbes sont à ses yeux à la fois précieux et contradictoires, c'est parce qu'ils énumèrent les mécanismes (proverbe 1 = si A, alors B, proverbe 2 = si A, alors C, proverbe 3 = si A, alors D, etc.). Bien sûr on aurait tort d'en cultiver un, mais les cultiver tous met sur le chemin des mécanismes psychologiques réels. Ainsi est-il vrai que quelquefois "les vêtements font l'homme" et que d'autres fois "l'habit ne fait pas le moine".
On notera que dans sa défense des proverbes, Jon Elster a un argument typique de la philosophie du langage ordinaire :
" Les proverbes ne survivront pas à moins qu'ils ne donnent un éclairage évident sur un comportement qui est très fréquemment observé" (p.34).
Ce qui rappelle Austin dans une de ses interventions au colloque de Royaumont en 1958 :
" Si une langue s'est perpétuée sur les lèvres et sous la plume d'hommes civilisés,si elle a pu servir dans toutes les circonstances de leur vie, au cours des âges, il est probable que les distinctions qu'elle marque, comme les rapprochements qu'elle fait, dans ses multiples tournures, ne sont pas tout à fait sans valeur." (La philosophie analytique, p.335, Éditions de Minuit, 1962)
Face à cette réhabilitation des proverbes par la durée de leur usage, on pourra rétorquer que les préjugés ont, eux aussi, la vie dure. Mais peut-être ne fait-on alors que s'appuyer sur une croyance qui a quelque chose, elle aussi, du proverbe ?
Serait-ce un mécanisme de plus ; "Quand une phrase est répétée, c'est qu'elle est vraie"" / "Quand une phrase est répétée, c'est un préjugé" ?

samedi 20 octobre 2012

Les raisons de trouver courte une nuit.

Chamfort a écrit dans ses Maximes et pensées :
" Vivre est une maladie, dont le sommeil nous soulage toutes les seize heures. C'est un palliatif. La mort est le remède."
Ce qui m'a rappelé un dit de Démocrite, rapporté par Stobée (Florilège, III, V, 25)
"Celui qui suffit à ses besoins en nourriture ne trouve jamais la nuit courte" (Les Présocratiques, La Pléiade, p. 897)
Spontanément je ne doute pas du sens de la phrase : le sommeil console de la dureté de la vie, à la différence que Démocrite est moins sombre que Chamfort. Je pense aux dernières lignes de la première Méditation métaphysique de Descartes :
" Et tout de même qu'un esclave qui jouissait dans le sommeil d'une liberté imaginaire, lorsqu'il commence à soupçonner que sa liberté n'est qu'un songe, craint d'être réveillé, et conspire avec ces illusions agréables pour en être plus longuement abusé, ainsi je retombe insensiblement de moi-même dans mes anciennes opinions, de peur que les veilles laborieuses qui succéderaient à la tranquillité de ce repos, au lieu de m'apporter quelque jour et quelque lumière dans la connaissance de la vérité, ne fussent pas suffisantes pour éclaircir les ténèbres des difficultés qui viennent d'être agitées."
Or, la note qui correspond au passage de Démocrite met en évidence que Jean-Paul Dumont ne comprend pas du tout le passage comme je le fais :
" Interprétations possibles : "Le sommeil du prolétaire n'est pas gâté d'insomnies" ; ou " Le sommeil de l'homme à l'abri du besoin n'est pas gâté d'insomnies" ; ou " La nuit n'est jamais trop longue pour le prolétaire" ; ou " La nuit est brève pour le philosophe qui se nourrit lui-même de spéculation."" (ibid.p.1491)
Impossible de mettre la main sur le texte grec. Mais d'abord pourquoi traduire par prolétaire (proletarius en latin = citoyen pauvre) "celui qui suffit à ses besoins en nourriture" ? En effet prolétaire convient plutôt pour désigner celui n'ayant que de quoi satisfaire ses besoins en nourriture.Ensuite pourquoi comprendre "nuit courte" comme "nuit d'insomniaque" et non pas comme "nuit de brève durée ? Ce que fait la quatrième mais au prix de l'intervention très arbitraire du philosophe (celui qui satisfait à ses besoins en nourriture de l'esprit ?). Quant à la 3ème, elle devrait être plutôt rectifiée en "la nuit est toujours assez longue pour le prolétaire" ! Faute de mieux, je choisis la deuxième mais en laissant de côté la référence aux insomnies.
Dans le doute, je fais appel à un démocritéen (ça ne court pas les rues aujourd'hui), à défaut à un spécialiste de Démocrite, ou alors simplement à quiconque capable de me fournir le texte grec de Stobée.

samedi 13 octobre 2012

L'envie aveuglante des contemporains ou y a-t-il une seule expression juste pour chaque pensée ? ou La Bruyère lu par Julien Benda.

À Marcel, le jour de ses 92 ans...
Quand on lit les Caractères de Théophraste puis ceux de La Bruyère, on ne peut que placer ces derniers loin au-dessus des premiers par la richesse et la finesse des analyses. Qui a lu les deux textes pensera sans doute immédiatement que ce jugement s'impose. On peut même aller jusqu' à regretter que La Bruyère, à la différence de Pascal, ne soit pas inclus aujourd'hui parmi les philosophes du 17ème siècle. Comme La Rochefoucauld, il n'a droit qu' au titre de moraliste.
C'est donc avec amusement que je lis cette note de Sainte-Beuve sur la réception de La Bruyère à l'Académie Française dans un article de La Revue des Deux Mondes publié le 1er Juillet 1836 :
" Il fut reçu le même jour que l'abbé Bignon et par M. Charpentier, qui, en sa qualité de partisan des anciens, le mit lourdement au-dessous de Théophraste ; la phrase, dite en face, est assez peu aimable : "Vos portraits ressemblent à de certaines personnes, et souvent on les devine ; les siens ne ressemblent qu'à l'homme. Cela est cause que ses portraits ressembleront toujours ; mais il est à craindre que les vôtres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant qu'on y remarque, quand on ne pourra plus les comparer avec ceux sur qui vous les avez tirés". On voit que si La Bruyère tirait ses portraits, M. Charpentier tirait ses phrases, mais un peu différemment." (La Pléiade, Oeuvres, I, p.1014)
Hypothèse : Charpentier n'avait lu que la première remarque de La Bruyère, celle qui ouvre dès la première édition la première partie des Caractères , Des ouvrages de l'esprit :
" Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent. Sur ce qui concerne les moeurs, le plus beau et le meilleur est enlevé ; l'on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d'entre les modernes." (La Pléiade, éd. 1941, p.85)
Texte qui cependant ne doit pas éclipser un autre moins connu, la remarque 107 de la 12ème partie (Des jugements) :
" Si le monde dure seulement cent millions d'années, il est encore dans toute sa fraîcheur, et ne fait presque que commencer ; nous-mêmes nous touchons aux premiers hommes et aux patriarches, et qui pourra ne nous pas confondre avec eux dans les arts, dans les sciences, dans la nature, et j'ose dire dans l'histoire ! quelles découvertes ne fera-t-on point ! quelles différentes révolutions ne doivent pas arriver sur toute la face de la terre, dans les États et dans les empires ! quelle ignorance est la nôtre ! et quelle légère expérience que celle de six ou sept mille ans !" (ibid. p.397)
Julien Benda relève dans une note l'étrangeté de la remarque :
" Pensée très curieuse pour une époque qui, sous tant de rapports, se croyait parvenue au ne varietur. (Cf. Des ouvrages de l'esprit, nº 17)"" (ibid. p. 724)
À dire vrai, le renvoi de Benda surprend car la remarque en question dit seulement :
" Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne. On ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant ; il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est point est faible, et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre.
Un bon auteur, et qui écrit avec soin, éprouve souvent que l'expression qu'il cherchait depuis longtemps sans la connaître, et qu'il a enfin trouvée, est celle qui était la plus simple, la plus naturelle, qui semblait devoir se présenter d'abord et sans effort.
Ceux qui écrivent par humeur sont sujets à retoucher à leurs ouvrages : comme elle n'est pas toujours fixe, et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils ont les plus aimés." (ibid. p.89)
La position de La Bruyère est que toute pensée n'a qu'une expression juste du point de vue d'un homme d'esprit. Cependant une telle expression peut ne pas être trouvée par celui qui la cherche. Lue ainsi, la remarque de La Bruyère n'implique pas que toutes les pensées avec leurs expressions adéquates ont déjà été pensées au moment où l'auteur écrit. Dit autrement, ce passage n'est pas en contradiction avec la remarque 107 précédemment citée. Aussi Julien Benda me semble faire erreur quand il ajoute à la remarque 17 cette note :
" Cette réflexion me paraît une des manifestations du "statisme du dix-septième siècle, de la croyance qu'il avait d'avoir atteint en tous domaines le ne varietur. La Bruyère n'a évidemment pas l'idée qu'il peut y avoir des choses qui n'ont pas encore été pensées'' et pour lesquelles l'expression propre n'existe point mais est à créer. À moins que son idée ne soit que, même pour ces pensées-là, son siècle pourra fournir l'expression ; ce qui n'est pas insoutenable quand on voit combien de nos bons écrivains contemporains disent à peu près tout ce qu'ils ont à dire avec le vocabulaire de son temps." ((ibid. p.696)
La remarque 17, à mes yeux, autorise à soutenir que des pensées futures ne trouveront, parmi toutes les expressions possibles, qu'une seule juste dans la langue dont disposera alors le penseur.
On sera peut-être porté à croire que la position de La Bruyère implique la suprématie du français classique mais il n'en est rien : il suffit que l'expression possible et juste en français classique puisse être complètement traduite dans les autres langues.

Commentaires

1. Le samedi 20 octobre 2012, 12:19 par Felix Le Clerc
" Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne. On ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant ; il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est point est faible, et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre."
Cela peut se comprendre aussi bien comme une trivialité - qui, quand il a exprimé une pensée n'a pas voulu que son expression soit la meilleure possible ? même Céline,qui prétendait prôner la spontanéité de l'expression et éjaculer ses pensées, contrôlait très strictement son écriture et passait un temps fou sur ses phrases, même Soupault et Breton qui prétendaient écrire sous écriture automatique réécrivaient leurs textes, etc. - ou comme une phrase profonde : on écrit pour essayer de dire le plus clairement ce qui est la vérité. Le second idéal est plus difficile à tenir , et contredit le premier : Céline prétendait dans Bagatelles exprimer sa pensée, mais qui va aller soutenir devant l'Eternité qu'il faut tuer tous les Juifs ? Dans le même ordre d'idées - si l'on peut parler d'idées ! - Brasillach eut l'occasion de méditer dans sa cellule la profondeur de la pensée de La Bruyère.
L'humour, l'ironie vont contre la pensée de La Bruyère, en apparence du moins. Maintenant, qui va aller rigoler devant l'Eternité ? La principale objection au Paradis est qu'il est très ennuyeux.
Vous noterez cependant que Benda finalement trouve La Bruyère assez moderne, et infidèle à ses principes ( cf "La Bruyère, in Tableau de la littérature française, dir. André Gide, Gallimard, 1939)
2. Le dimanche 21 octobre 2012, 17:23 par Philalethe
Cher Félix,
Vous me faites voir les choses sous un nouveau jour : la bonne expression serait donc ce qu'on doit dire si on cherche la vérité. Bien sûr ce qu'on doit dire ne correspond pas toujours à ce qu'on veut dire bien.
Mais LB parle de rendu de pensée et pas de rendu de réalité.
Ceci dit, votre lecture rend intelligible l'idée que l'expression bonne (vraie) existe même si on ne la trouve pas : c'est en somme une proposition vraie traduisible en mille et une langues.
Mais appliquée à la fiction, cette idée revient à dire que les seuls passages d'une fiction qui sont manifestement une expression vraie sont par exemple ceux où le personnage dit une vérité éternelle : Don Juan par exemple : "2 et 2 font 4", et que sans qu'il soit nécessaire d'évoquer les excès des insanités antisémites, tout ce qui dans une fiction ne contribue pas à la connaissance n'est pas "bonne expression". Ce n'est pas très facile alors de faire passer la limite sauf quand on prend des énoncés scientifiques dispersés dans des oeuvres de fiction. Et quand vous évoquez l'ironie et l'antiphrase ainsi que l'humour, vous ne pouvez en effet les faire entrer au Paradis des vérités éternelles qu'en leur faisant dire ce qu'ils ne disent pas. Il y aurait donc deux types de bonne expression, celles qui ne demandent pas de travail d'interprétation et celles qui en exigent un (mais alors quelqu'un arrivera à défendre plutôt mal que bien que les insanités antisémites, bien interprétées par lui, sont en fait des Vérités morales éternelles : ça sera un herméneute du soupçon, il aura su dénicher la bonne expression sous ses apparences mauvaises)
3. Le mardi 23 octobre 2012, 23:45 par Felix
Il me semble que la citation de LB ne fait sens que si le but est d'exprimer des pensées vraies. Le vrai, s'il l'est, ne se dit que d'une seule manière, et en effet devrait pouvoir être traduit dans toutes les langues. S'il y a des différences d'expression, elles n'affectent pas le contenu cognitif. Cela sonne frégéen, n'est-ce pas?
Bien sûr cela ne s'applique pas à la fiction. Si je raconte les aventures de Sherlock Holmes, il y a plusieurs manières de le faire. La preuve on fait des remakes ( on est familier au cinéma, mais après tout Ulysses n'est il pas un remake d'homère? La divine comédie de L'Enéide? ). Mais c'est sûr que si Pierre Ménard réécrit le Quichotte , il ne peut le faire que d'une seule manière aussi.
4. Le jeudi 25 octobre 2012, 11:32 par philalethe
Vous me semblez donner une définition du remake qui va faire entrer dans la catégorie remake des oeuvres qu'on n'est pas enclin à y mettre. On va même être porté, vue cette définition, à douter du fait que l'oeuvre de départ par exemple l'Illiade et l'Odyssée ne soit pas elle-même un remake (on appellerait en fait oeuvre originale l'oeuvre dont on ignore pour des causes historiques le modèle dont elle est le remake). En fait je serais d'accord pour adopter une définition plus étroite permettant de soutenir banalement que Vendredi ou les limbes du Pacifique est un remake de Robinson Crusoé.
5. Le jeudi 25 octobre 2012, 17:35 par Félix le chat clair
OK pour Vendredi
mais acceptez vous cet autre exemple:
- Le hussard sur le toit de Giono, reprise de la Chartreuse de Parme version manosquine
ou encore
Jacques le Fataliste , reprise de Tristram Shandy

mais ensuite où commence le pastiche, la parodie, le plagiat , grosse question
cf l'anti-Justine de Restif de la Bretonne
Il y a aussi des remakes d'oeuvres philosophiques ( ex Badiou, La République)
Exercice : compare and contrast
6. Le jeudi 25 octobre 2012, 19:50 par Philalethe
Sur ce problème des limites entre les oeuvres, j'ai pris plaisir à lire "Des genres et des oeuvres" dans Figures V de Genette. En voici un passage :
" Parlant pour sa littérature, Tourgueniev disait un jour : "Nous sortons tous du Manteau de Gogol." Parlant pour toutes les littératures modernes,y compris la critique et la poétique (y compris Gogol), et même (via Borges) une part de la philosophie, on pourrait dire aussi justement : "Nous sortons tous du Quichotte", mais on ne devrait pas trop oublier d'où sort le Quichotte." (p.134)
Petit problème : le texte qui suit est-il un remake ou non de l'Évangile ?
" Une foule hystérique s'apprête à lapider la femme adultère. Jésus intervient : " Que celui qui n'a jamais péché lui lance la première pierre." Tout le monde s'arrête, sauf une autre femme, plus très jeune,mais très digne, qui s'avance avec un gros pavé, et écrabouille sauvagement la tête de la pécheresse. Alors Jésus : "Maman, tu fais chier !"
Mon avis est que oui, si on pense que Badiou a fait un remake de La République...