Statcounter

vendredi 27 février 2009

Sénèque (40): qui mettre à la place de la foule ?

Sénèque termine par ces lignes la septième lettre à Lucilius:
Bene et ille, quisquis fuit - ambigitur enim de auctore -, cum quaeretur ab illo, quo tanta diligentia artis spectaret ad paucissimos perventurae: "Satis sunt, inquit, mihi pauci, satis est unus, satis est nullus" Egregie hoc tertium Epicurus, cum uni ex consortibus studiorum suorum scriberet; "Haec, inquit, ego non multis, sed tibi: satis enim magnum alter alteri theatrum sumus" Ista, mi Lucili, condenda in animum sunt, ut contemnas voluptatem ex plurium adsensione venientem. Multi te laudant: ecquid habes, cur placeas tibi, si is es, quem intellegant multi ? Introrsus bona tua spectent."
" Et il a bien dit celui-là, quel qu'il fût - en effet on discute de l'identité de l'auteur - alors qu'on lui demandait ce qu'il visait avec tant d'attention portée à un art qui ne toucherait qu'un si petit nombre : " je me contente d'un petit nombre, dit-il, je me contente d'un seul, je me contente même s'il n'y a personne". La troisième sentence , remarquable: d'Epicure, écrivant à un de ses compagnons d'étude: " Je destine cela non au grand nombre, mais à toi, car nous sommes l'un pour l'autre un assez grand public" Ces choses, mon cher Lucilius, sont à garder au fond de l'esprit afin que tu méprises le plaisir qui vient de l'approbation des plus nombreux. Beaucoup te louent: as-tu quelque raison de te plaire à toi-même si tu es celui que beaucoup comprennent ? Que ce qui est bon en toi regarde vers le dedans."
On peut donc remplacer la foule de trois manières:
a) par un petit nombre
b) par une seule personne
c) par quelque chose d'intérieur à soi-même
La deuxième citation laisse penser que les trois solutions se valent et qu'on ne perd rien à se retrouver seul.
Mais voyons d'abord de plus près l'identité du petit nombre: elle est dessinée ici de manière incertaine car les pauci, les peu nombreux donc, sont d'abord les élèves, les disciples auxquels on s'adresse avec l'immense souci de faire pour le mieux (diligentia artis), mais ils paraissent devenir les égaux, les alter ego, ceux qui partagent mon sort (consortes). Il n'y a donc pas de frontière claire entre ceux que j'instruis et les instruits auxquels on appartient.
Est incertaine aussi la fonction de l'ami unique: si sa valeur n'est pas plus grande que celle du petit groupe d'amis, pourquoi s'adresser à lui précisément ? Doit-on penser que son unicité n'est rien de plus que le fait d'être le seul à être là, du petit groupe auquel on appartient ? N'importe qui du petit groupe est-il donc en mesure d'être cet unus ? Et si n'importe quel ami vaut l'ensemble des amis, que gagne-t-on donc à fréquenter les amis ?
La même difficulté se pose quand on réfléchit à la valeur de l'ami et à celle de cette intériorité personnelle qui juge ce qu'on est. Si chercher l'approbation intérieure vaut l'approbation d'un seul ami qui vaut aussi bien l'approbation des amis, à quoi sert donc l'amitié ?
La lettre 3 mettait en tout cas en évidence que la relation avec l'ami est seconde par rapport à la délibération avec soi-même qui juge si tel et tel est digne qu'on le prenne pour ami. Mais ce qui est incertain, c'est ce qu'apporte l'ami. En effet si par endroits l'idée est clairement formulée que l'ami contribue au perfectionnement de soi, d'autres passages, comme celui exploré aujourd'hui, laissent penser que la relation de soi avec soi-même suffit au philosophe. On ne peut pas penser non plus que la sagesse permet de faire l'économie de l'amitié car dans la lettre 6 Sénèque dit clairement qu'il refuserait une sapientia qu'il ne pourrait pas partager avec un ami. Mais alors comment à la fois souligner le supplément apporté par l'amitié et mettre l'accent sur la perfection de la vie solitaire ? Certes si on ne cherche plus la cohérence de la doctrine et si on juge la théorie, comme Pierre Hadot a pensé bon de le faire, seulement comme moyen au service de la pratique, on pourra toujours penser que ces vues différentes ont dans des circonstances différentes la même fonction morale: réformer Lucilius.
Reste un problème: si on ne peut pas attendre de la théorie une cohérence, comment va-t-on parvenir à définir de manière intelligible ce qu'on attend de la pratique ? Il semble bien qu'il faille que la théorie soit cohérente afin de disposer grâce à elle d'une caractérisation de la pratique suffisamment définie pour que cette même pratique puisse être vue comme le but unique justifiant les contradictions théoriques.

Commentaires

1. Le lundi 10 août 2009, 00:19 par luc mary-rabine
"satis sunt mihi pauci...". Cela fut traduit par : "il me suffit de peu, il me suffit de un, il me suffit de pas un". Je cite de mémoire mais je ne parviens pas à me rappeler de qui est cette traduction de Sénèque. Pouvez-vous m'aider? Montaigne?
Bonnes vacances
lmr
2. Le lundi 24 août 2009, 21:02 par philalethe
Excusez-moi de répondre si tard !
La traduction de Noblot, qui est à ma connaissance la dernière traduction complète des Lettres (certes elle date mais Veyne dans son édition de Sénèque l´a seulement faite réviser pour la forme) donne: " Ce m'est assez de peu, assez d'un, assez de pas un". C'est très proche donc du texte que vous citez. Je n'ai pas encore cherché pour savoir si et éventuellement comment Montaigne a traduit ce passage d'Epicure.

mardi 24 février 2009

Héraclite: la dimension sociale de son obscurité.

" L'aspect heurté et antithétique d'un style où s'entrechoquent des expressions opposées, l'usage de calembours, une forme volontairement énigmatique, tout rappelle dans la langue d'Héraclite les formules liturgiques utilisées dans les mystères, en particulier à Eleusis. Or, Héraclite descend du fondateur d'Éphèse, Androklos, qui dirigea l'émigration ionienne et dont le père était Codros, roi d'Athènes. Héraclite lui-même eût été roi, s'il n'avait renoncé en faveur de son frère. Il appartient à cette famille royale d'Éphèse qui avait gardé, avec le droit à la robe pourpre et au sceptre, le privilège du sacerdoce de Déméter Éleusina. Mais le logos dont Héraclite apporte dans ses écrits l'obscure révélation, s'il prolonge les legomena d'Éleusis et les hieroi logoi orphiques, ne comporte plus d'exclusive à l'égard de personne: il est au contraire ce qu'il y a de commun chez les hommes, cet "universel" sur quoi ils doivent tous également s'appuyer "comme la Cité sur la loi"." (La formation de la pensée positive dans la Grèce archaïque 1957 p.593-594 Opus-Seuil)
Encore une fois, Jean-Pierre Vernant sait faire comprendre et la spécificité de la philosophie et son enracinement dans le non-philosophique, précisément les usages sociaux et religieux de la Grèce antique.
Philosopher aujourd'hui aussi obscurément qu'Héraclite reviendrait à transformer une dimension accidentelle de la philosophie en propriété essentielle. Cela signalerait entre autres un manque d'esprit historique.

mercredi 18 février 2009

Foucault, penseur de la continuité, ou un fil rouge relierait le Lachès de Platon aux bombes humaines.

La leçon que Foucault a donnée au Collège de France le 29 Février 1984 est surprenante. Plus précisément, il s'agit de la 2ème heure de cours (Le courage de la vérité 2009 p.163-175); dans la première, il a commencé à travailler sur le cynisme ancien et le cours du 7 Mars reprendra le fil interrompu pendant cette heure étonnante.
Foucault s'autorise ce qu'il appelle "une promenade, un excursus, une errance" , en termes clairs rien de moins qu'"une histoire du cynisme depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours". Foucault a conscience qu'il ouvre des pistes encore peu travaillées, on le sent comme un peu honteux de se risquer à un tel survol mais il ne tient visiblement plus (" j'ai eu envie, m'étant un peu excité sur le cynisme au cours de ces dernières semaines, de vous proposer ceci").
Sa thèse est la suivante: "il est facile de montrer l'existence permanente de quelque chose comme le cynisme à travers toute la culture européenne". Foucault, si attentif tout au long de sa carrière à souligner les discontinuités, n'hésite pas à identifier le cynisme à une "catégorie morale dans la culture occidentale". Il dégage ainsi sans, il est vrai, employer le mot, l'essence du cynisme: est cynique toute personne qui donne à sa vie la forme d'un "scandale de la vérité".
Ont ainsi véhiculé " le mode d'être cynique à travers l'Europe":
1. les ascètes chrétiens
2. les ordres mendiants: les Franciscains, les Dominicains
3. les mouvements hérétiques (ex: Robert d'Arbrissel)
4. le mouvement vaudois
5. les mouvements révolutionnaires au 19ème siècle non en tant que société secrète ou organisation visible mais en tant que militantisme comme témoignage par la vie:
5.1. le nihilisme russe
5.2. l'anarchisme européen et américain
5.3. le terrorisme
5.4. le gauchisme
6. l'art
6.1. dans l'Antiquité (la satire, la comédie)
6.2. dans l'Europe médiévale et chrétienne (les fabliaux, le carnaval)
6.3. l'art moderne
6.3.1. comme vie artiste
6.3.2. comme mise à nu et démasquage (Baudelaire, Flaubert, Manet, Bacon, Beckett, Burroughs), ce que Foucault appelle "le caractère anti-platonicien de l'art moderne"
6.3.3. comme refus perpétuel de toute forme déjà acquise, ce qu'il appelle "le caractère anti-aristotélicien de l'art moderne"
Foucault termine ainsi cette 2ème heure qui tranche tant avec le travail détaillé et méticuleux qu'il présente si souvent pendant ces cours au Collège de France:
"Pardonnez ces survols, ce sont des notations, c'est du travail possible. On reviendra la prochaine fois à des choses plus sérieuses sur le cynisme antique. Merci"
Avant, à mon tour, de finir, je souhaite communiquer les lignes qui dans ces pages m'ont le plus étonné. Elles sont consacrées à l'anarchisme et au terrorisme:
" L'anarchisme et le terrorisme, comme pratique de la vie jusqu'à la mort pour la vérité (la bombe qui tue même celui qui la pose) apparaissent comme une sorte de passage à la limite, passage dramatique ou délirant, de ce courage pour la vérité qui avait été posé par les Grecs (dans la leçon du 22 Février, Foucault a interprété le Lachès, dialogue platonicien, comme la source de la parrêsia, du dire-vrai dont le cynisme sera une des exemplifications possibles) et la philosophie grecque comme un des principes fondamentaux de la vie de la vérité. Aller à la vérité, manifester la vérité, faire éclater la vérité jusqu'à y perdre la vie ou faire couler le sang des autres, c'est bien quelque chose dont on retrouve la longue filiation à travers la pensée européenne."
Passage dramatique ou délirant ? se demande Foucault.
Platon, lui, avait pris clairement position sur le cynisme: il est connu en effet pour avoir dit que Diogène de Sinope, c'était Socrate devenu fou.

Commentaires

1. Le jeudi 19 février 2009, 11:55 par Nicotinamide
Il aurait été intéressant que vous exprimiez les causes de votre étonnement.
2. Le vendredi 20 février 2009, 00:43 par Nicotinamide
Il semble définir le cynisme comme l'exercice d'une vie scandaleuse qui exprimerait une vérité inacceptable. Je reprends : est cynique toute personne qui donne à sa vie la forme d'un scandale de la vérité. Cependant une vie qui ne serait pas portée par la critique de cette vérité éhontée ne deviendrait qu'une farce sanglante et un triste fanatisme. La passion critique sépare le cynisme des obsédés de la vérité (terroristes, prophètes déguenillées, les saints excentriques...)
Foucault écrit p. 167 : "ascèse chrétienne comme témoignage aussi de la vérité (même s'il s'agit d'une autre vérité)". La formule paraît ambigue... Il existe des rapprochements entre la pratique religieuse dure et le cynisme rigoriste mais le chien s'avère impitoyable envers la superstition. (cf : 3 articles issus du cynisme ancien et ses prolongements (PUF) : Les premiers cyniques et la religion, Cynics and early christianity, l'images des cyniques chez les pères grecs).
En ce qui concerne l'artiste, nous pourrions discuter de la pertinence d'attribuer à l'art une fonction de "décapant" et nous pourrions revoir l'invention de l'artiste moderne. Je pense immédiatement à Nathalie Heinich, Elite artiste et le triple jeu de l'art contemporrain où elle étudie le basculement de la profession à la vocation artistique. Elle montre que cette marginalité artistique indispensable pour imposer un style, cette vie scandaleuse jetée à la face des autres instaure paradoxalement l'exception comme norme et la contestation comme règle... Cette singularité devient rapidement un modèle et brise l'écart nécessaire pour créer de l'indignation...
3. Le vendredi 20 février 2009, 09:09 par Philalèthe
Merci de votre réponse. 
Comme vous, je suis spontanément  porté à trouver large la définition que Foucault donne du cynisme. Vous lui ajoutez la propriété "passion critique" pour le déterminer exactement mais qu'entendre par là ? Ce n'est pas une critique de soi mais une critique des autres en tant qu'ils ne sont pas cyniques. Je ne crois donc pas que ce trait permette de les différencier de ceux que vous appelez les obsédés de la vérité. 
Au fond c'est sans doute une fausse piste de chercher à différencier le cynique en termes de conduite seulement, il faut, pour le faire, caractériser ces croyances et alors ça saute au yeux qu'il y a un monde entre lui et le révolutionnaire, le chrétien, l'artiste etc. En isolant le style de l'existence des raisons qui le motivent, on aboutit à identifier le cynisme à n'importe quel activisme. Certes le cynisme autorise bien des conduites (et des plus contradictoires) mais ces conduites reposent sur des croyances qui sont déterminables et opposables à des croyances radicalement différentes inspirant des conduites semblables. A trop insister sur le côté forme de vie, on perd de vue ce qui la motive: des raisons tout de même particulières.
Quant aux artistes, c'est clair que l'académisme transforme en rituel des gestes de rupture d'abord étonnants et vite ennuyeux par leur répétition (ainsi beaucoup d'artistes continuent d'épater le bourgeois en imitant leurs prédécesseurs du début du 20ème...). Mais de ce côté-là il y a aussi des recettes cyniques... Cependant on pourra dire quand même que ces recettes signent l'échec de celui qui les applique, incapable qu'il est de trouver la forme de cynisme qui active chez ces contemporains la conscience de leurs fautes. 
4. Le jeudi 19 mars 2009, 00:31 par Nicotinamide
Je vous signale une émission de France culture sur le dernier cours de foucault :
Deux semaines en écoute je crois
5. Le vendredi 20 mars 2009, 11:38 par Philalèthe
Merci beaucoup !

dimanche 15 février 2009

Héraclite: en complément du billet du 09-03-07, quelques lignes de Michel Foucault.

Le 9 mars 2007, je réfléchissais sur la retraite d'Héraclite, à l'écart de ses concitoyens d'Éphèse. Je crois utile aujourd'hui de communiquer l'analyse qu'en fait Foucault à partir de la même source, c'est-à-dire le texte de Diogène Laërce, dans sa leçon au Collège de France du 1er février 1984. Occupé à distinguer le dire-vrai qui caractérise le parrèsiaste - pour dire vite, l'homme au franc-parler -, il le compare au dire-vrai du sage. Il prend alors comme exemple de sage Héraclite:
" Ces caractères du sage, on peut parfaitement les lire et les redécouvrir dans le texte - pourtant tardif mais un des plus riches en renseignements divers - de Diogène Laërce, quand il fait le portrait d'Héraclite. Premièrement, Héraclite vit dans une retraite essentielle. Il se maintient dans le silence. Et Diogène Laërce rappelle à partir de quel moment et pourquoi s'est faite la rupture entre Héraclite et les Éphésiens. Les Éphésiens avaient exilé Hermodore, un ami d'Héraclite, précisément parce que Hermodore était plus sage et meilleur qu'eux. Et ils auraient dit: Nous voulons "qu'il n'y ait personne, parmi nous qui soit meilleur que nous". Et s'il y a, parmi nous, quelqu'un de meilleur que nous, qu'il aille vivre ailleurs. Les Éphésiens ne supportent précisément pas la supériorité de celui qui dit vrai. Ils chassent le parrèsiaste. Ils ont chassé Hermodore, qui a été obligé de partir, contraint et forcé à cet exil dont ils frappaient celui qui est capable de dire la vérité. Héraclite, lui, a répondu par une retraite volontaire. Puisque les Éphésiens ont puni de l'exil le meilleur d'entre eux, eh bien, dit-il, tous les autres qui valent moins que lui devraient être mis à mort. Et puisqu'on ne les met pas à mort, c'est moi qui vais m'en aller. Et désormais il refuse, alors qu'on le lui demandait, de donner des lois à la cité. Car, dit-il, la cité est déjà dominée par une ponêra politeia (un mode de vie politique mauvais). Alors il se retire et il va jouer - image fameuse - aux osselets avec les enfants. Et à ceux qui s'indignent de voir cet homme jouer aux osselets avec des enfants, il répond: "Qu'avez-vous à vous étonner, vauriens, cela ne vaut-il pas mieux que d'administrer la république avec vous (met´humôn politeuesthai : de mener la vie politique avec vous; M.F.) ?" Il se retire dans les montagnes, en pratiquant le mépris des hommes (misanthropôn). Et quand on lui demandait pourquoi il se taisait, il répondait: "Si je me tais, c'est pour que vous bavardiez." Et Diogène Laërce rapporte que c'est dans cette retraite qu'il écrit son Poème, en termes volontairement obscurs afin que seuls les gens capables puissent le lire, et qu'on ne puisse le mépriser, lui Héraclite, d'être lu par tout le monde et par n'importe qui." (Le courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres II. Gallimard-Seuil, janvier 2009)

samedi 7 février 2009

Dans Searle, des idées d'exercices cyniques !

John R. Searle écrit dans La redécouverte de l'esprit (1992):
" Si je dis: "Coupez l'herbe" et que vous vous précipitez pour la poignardez avec un couteau, ou si je dis "Coupez le gâteau", et que vous passez sur le gâteau avec une tondeuse à gazon, il y a un sens parfaitement banal où vous n'avez pas fait exactement ce que je vous ai demandé de faire" (p.242 trad. Tiercelin 1995 Essais Gallimard)
Il doit y avoir au paradis des philosophes un cynique grec qui attend impatiemment Searle pour être le premier à lui apporter à contre-temps le couteau ou la tondeuse...

Commentaires

1. Le vendredi 13 février 2009, 18:56 par Elias
"Une autre histoire (...) met en scène un philosophe à qui sa femme avait demandé de surveiller le potage qui cuisait sur le fourneau : à son retour elle trouve son mari occupé à regarder fixement le potage qui déborde. Manifestement il n'a pas fait ce qu'elle voulait. Il lui dit qu'il a fait ce qu'elle lui avait demandé..."
Bernard Williams,Vérité et véracité p.123
2. Le vendredi 13 février 2009, 20:29 par Philalèthe
Diantre ! Je serais tenté de penser que ce philosophe a joué au cynique moins pour éclairer sa femme que pour échapper une fois pour toutes aux corvées ménagères... Autre possibilité: distrait comme beaucoup, il a sauvé son honneur par une rationalisation cynique. 
3. Le samedi 14 février 2009, 23:40 par Nicotinamide
Le philosophe comprend « surveille la soupe » dans le sens : observer attentivement la soupe. Néanmoins ce sens littéral n’exclut pas d’arrêter le feu si elle déborde, de la tourner si elle s’accroche, de fumer une cigarette, de s’asseoir, de se lever, d’écouter la radio, de stopper le robinet de la cuisine qui goutte etc etc... Aucune de ces actions ne compromet l’ordre « observe attentivement la soupe. » Je dirais que d’un point de vue logique, ce philosophe a tort.
« Sauver son honneur par une rationalisation cynique » cynisme vulgaire, je suppose ?
Il me semble que les écarts cyniques cherchent toujours une portée éthique, voire pédagogique.
« Alors qu’Antisthène était au prise avec la maladie, Diogène, lui remit un couteau en disant : au cas où tu aurais besoin des offices d’un ami » (Julien). Se plaindre de ses maux possède le sens parfaitement banal d’appeler à l’empathie. Or Diogène répond par une invitation au suicide. Cette réplique ne possède pas d’intention trompeuse. Elle propose d’induire Antisthène vers une vérité blessante par la voie indirecte du calembour. Tout comme l’ironie, les écarts de langage ou de compréhension cynique éprouve l’interlocuteur en espérant qu’il saura comprendre.
Je ne devrais pas l'affirmer mais je crains qu'aucun des exemples ne correspondraient à une attitude cynique
4. Le lundi 16 février 2009, 13:37 par Philalèthe
Dans un certain contexte, « surveiller la soupe » pourrait vouloir dire la même chose que « surveiller le temps » ; or il se trouve que, dans le contexte où l’expression est énoncée, elle veut dire « faire en sorte que la soupe soit cuite comme elle le doit ».En tout cas elle ne veut pas dire « fumer une cigarette en surveillant la soupe ».

Le philosophe en question prend l’expression au pied de la lettre en lui enlevant donc le sens qu’elle a dans le contexte.
Si faute il y a, elle est pratique au sens où il n’agit pas comme on doit le faire avec les soupes. Dire qu’il y a faute logique, c’est supposer que la cause de la faute pratique vient de ce qu’il analyse conceptuellement mal l’expression. Mais ce n’est pas un être étranger à nos usages, c’est un philosophe. Il est donc correct de lui attribuer une arrière-pensée. Quelle est-elle ? Il met en relief par son abstention déplacée que les échanges linguistiques sont inséparables d’un arrière-plan d’habitudes qui leur donnent le sens qu’ils ont. Or, ça me semble cynique de dénoncer les mauvaises habitudes. Certes, me dira-t-on,  en quoi est-ce une mauvaise habitude de surveiller activement la soupe ? En rien, bien sûr. Mais l’attention désormais tournée vers « ce qui va sans le dire » est en mesure de discriminer dans les usages ceux qui doivent être condamnés.
On peut voir dans cette histoire de soupe comme un avertissement  du type « prends garde au fait que tes conduites sont plus réglées par la coutume que par la raison ! ». Elle a en ce sens une portée pédagogique et peut même blesser celui qui l’entend comme une mise en évidence d’une certain aveuglement coutumier.

Par « sauver son honneur par une rationalisation cynique », je voulais dire cacher sa distraction, son indifférence par exemple, en faisant comme si on avait été cynique.

jeudi 5 février 2009

Barack Obama en philosophe antique.

Dans Le Monde du 6 février cet extrait d'un article d'Edward Hadas intitulé Franck Obama se laisse griser par son désir de plaire.
" Les hommes politiques aiment être populaires. Vu sous cet angle, le projet de Barack Obama de plafonner à 500 000 dollars (389 000 euros) les rémunérations des dirigeants d’entreprises renflouées par l’argent public est une idée géniale. Mais vue sous à peu près n’importe quel autre angle, la décision du président des Etats-Unis est une catastrophe.
De fait, si l’on confiait la question des indemnisations des patrons à un philosophe de l’Antiquité, il pourrait établir une limite de ce type."

Commentaires

1. Le samedi 5 décembre 2009, 12:03 par JohnDoe
Je n'ai pas tout le contexte mais d'après le titre de l'article, cela en dit long sur l'estime que l'auteur a de la philosophie antique (et d'Obama..).
Mais en bon ironiste, je souhaiterais aller plus loin que l'auteur :
Au lendemain de son remarquable discours de Philadelphie, un blog émanant du département des études de droits Harvard (qui n’est pas inconnu de B.H Obama) soulevait la question de cet appel “christian perfection” sans cesse présente dans ce discours, un appel non-téléologique.
Je crois qu’il faudrait relier cet aspect qui prend incontestablement une responsabilité religieuse avec l’idée d’une critique de la démocratie délibérative dans le fil d’un perfectionnisme qui vient en droite ligne, en fait, d’Emerson.
Donc, on pourrait tout à fait entreprendre le portrait d'Obama en perfectionniste.
Et cela va très loin. Puisque l'autre nom du perfectionnisme chez Cavell est une "éthique de la vertu" qui en appelle bien évidemment à la vertu gréco-romaine.
D'où, j'y viens, l'importance de la représentativité, d'être représentatif, de l'injonction à être représentatif qu'on entend aussi bien dans la très belle phrase de Wittgenstein que vous citez en marge de ce blog que chez Emerson, et Cavell.. et qu'Obama démontre en marchant ..
Il y a autre chose qu'un parfum de sagesse antique. Nous sommes au coeur de ce qu'est la philosophie, du chox de ce qu'est une vie, n'est-ce pas ?
En même temps, Avec Obama, on assiste à une conversion de la voix politique, à quelque chose de radicalement nouveau. Un seul auteur, je crois, l'a bien vu et c'est un poète.
2. Le samedi 5 décembre 2009, 14:44 par patrick ducray
Merci de ce post.
Je ne me sens pas en mesure de déterminer ce qui est au coeur de la philosophie ; en revanche le lien que vous faites entre le perfectionnisme et la vertu gréco-romaine m'amène à la question suivante : est-ce légitime d' utiliser le concept de perfectionnisme pour caractériser les philosophies grecques comme l'épicurisme, le stoïcisme, le scepticisme ?
Je note que la pensée d'Obama se réfère à Dieu même si l'idée que l'Amérique est près de Dieu semble remplacée par celle qu'elle en est encore loin, d'où cette référence humble au besoin de perfectionnement (est-ce d'ailleurs justifié d'exclure la dimension téléologique ? Que la liberté de l'homme soit patente n'enlève pas l'idée que les fins humaines ne sont pas pensables dans l'immanence mais par référence à une transcendance qui fixe aux peuples et aux hommes des buts. )
Par rapport à cela, on pourrait distinguer les problématiques hellénistiques que j'ai mentionnées à plusieurs niveaux:
1) absence de référence à un Dieu personnel et créateur.
2) indépendance et auto-suffisance de la philosophie.
3 ) absence de référence à une collectivité (ici l'Amérique) à laquelle on se réfère autant en termes d'origine (les fondateurs, la Constitution), de devenir (que sommes-nous donc devenus ?) et de fin (où devons-nous aller ?). Les sagesses hellénistiques visent une fin individuelle (sans préjuger des rapports que l'individu qui cherche à être sage devra entretenir avec les autres)
4) absence de prise en compte d'un temps excédant la durée de la vie humaine (en revanche penser l'histoire de l'Amérique en termes de progrès possible dans une évolution de longue durée se rattache partiellement à la philosophie des Lumières, entre autres à Kant qui pense le progrès historique comme possible mais non nécessaire cf par exemple l'opuscule "Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique" )
Ceci dit dans le cadre très général de la vie que je viens de schématiser trop grossièrement, peut-on faire une place à l'idée de perfectionnement ? Quand on pense à la direction de conscience que Sénèque exerce sur son ami dans les "Lettres à Lucilius" ou au "journal" de Marc-Aurèle connu sous le nom entre autres de "Pensées adressées à moi-même" ou à la distinction que fait Épictète dans le "Manuel" entre le sage, l'apprenti-sage et le non sage, il semble que des trois sagesses, le stoïcisme est celle qui se prête le mieux à la déclinaison du thème du perfectionnement. " Pour Chrysippe, les sages ne sont qu'un ou deux (...) Aussi l'existence du sage est-elle plus un présupposé moral que le fruit d'une constatation empirique " rappelle Suzanne Husson (Lire les stoïciens Gourinat et Barnes éd. 2009). Si l'on prend en revanche l'épicurisme, on ne trouve pas une telle insistance sur les exercices à faire pour correspondre aux normes de la doctrine. Quant à l'accès à l'ataraxie sceptique, un des textes canoniques de Sextus Empiricus (Esquisses pyrrhoniennes I 12) le présente comme instantané et conditionné seulement par la décision de suspendre le jugement.
La sagesse antique a donc un parfum complexe, pour reprendre votre image.
Il faudrait aussi se référer à l'éthique aristotélicienne: une vertu est acquise par la pratique continue d'une certaine conduite - c'est en agissant courageusement qu'on devient courageux - mais là encore il s'agit d'un perfectionnement de soi en dehors de toute philosophie de l'histoire.
3. Le samedi 5 décembre 2009, 18:23 par JohnDoe
Votre rapide panorama des exercices spirituels, du statut du sage, et de la pratique philosophique m' intéresse et me touche.
Il y aurait deux moments pour parler de la "perfection" :
- Un moment pré-chrétien
- Un moment chrétien (et post-chrétien)
Cavell, à mon avis, a choisi à dessein le terme de "perfectionnisme" pour unir ces deux moments (Dans la liste des auteurs perfectionnistes, il y aussi bien Aristote [L'éthique à Nicomaque] que Matthew Arnold.)
Mais la "perfection" ne peut vouloir-dire exactement la même chose selon ses deux moments et je me rends compte qu'il y a effectivement quelque chose de gênant à parler en suivant Cavell de parler de "perfectionnisme" (quand on s'aperçoit par ailleurs que cette dimension morale ne suppose justement aucune "perfection" au sens téléologique).
"Une éthique de la vertu", un "représentionnalisme" ou un "réalisabilisme" conviendrait peut-être mieux.
Là j'ai l'impression de me relier à l'inspiration la plus antique de la philosophie.
Vous faites une distinction implicite en relevant les 4 points d'une philosophie héllenistique. Je pense que vous évincez par là à dessein le "cicéronisme" (et je vous en remercie :-)
J'aimerais discuter de ces quatre traits. Mais je me rends compte que cette discussion devrait passer par une question préalable, au risque de tourner en rond.
Est-ce que vous considérez que ce sont là les traits d'une philosophie historiquement circonscrite ou que ceux sont transmissibles, qu'ils sont une chance ou un succès que la philosophie justement a à arracher à ses conditions actuelles ?
4. Le samedi 5 décembre 2009, 18:36 par patrick ducray
Je ne comprends pas votre dernière question: un trait peut à la fois appartenir à une philosophie déterminée et être transmis à une autre philosophie. Par exemple, le cogito est propre au cartésianisme mais on peut conserver l'argumentation dans un autre cadre théorique (par exemple la reprise par Husserl du cogito au début de ses Méditations cartésiennes).
5. Le samedi 5 décembre 2009, 20:07 par JohnDoe
Pardon. La question n'était pas technique.
Est-ce que l'indépendance et l'auto-suffisance de la philosophie, par exemple, est un trait de la philosophie hellénistique (en son époque) ou quelque chose qui appartient à l'effort de la philosophie (en tout temps si vous voulez) de libérer ?
6. Le samedi 5 décembre 2009, 21:10 par patrick ducray
En distinguant ces quatre traits, je n'avais pas l'intention de déterminer quelque chose comme l' essence de la philosophie (car je suis spontanément porté à penser les relations entre les philosophies en termes d'air de famille plutôt qu'en terme d'essence). Je cherchais simplement à singulariser très rapidement les trois philosophies dont je parlais. Je n'ai pas l'intention non plus de les présenter en modèles ou de proposer un retour aux philosophes antiques (ça serait logiquement impossible et existentiellement déchirant vu qu'elles se contredisent entre elles). Je suis plus soucieux d'identifier les types de vie qu'elles promeuvent afin de les mettre à l'épreuve de nos certitudes contemporaines. Que peut-on donc sauver du stoïcisme, de l'épicurisme, du scepticisme ? Il se peut que ça ne soit pas grand chose. À la limite, le stoïcien, l'épicurien, le sceptique ne sont peut-être pas différents de personnages de roman, ils ont des croyances et des désirs qu'aucun être humain réel n'a jamais eus en fait ; on n'essaye pas de les comprendre pour savoir ce qu'il est optimal de vivre mais pour essayer de déterminer par contraste et par comparaison où passe la frontière entre les vies réelles, les vies possibles, les vies imaginaires.
7. Le samedi 5 décembre 2009, 22:48 par JohnDoe
Le stoïcien, l'épicurien et le sceptique seraient un peu alors comme des types littéraires ou des types proposés à notre imagination-formation (Bildung) ?
Ce que vous dites est-il éloigné de toute une pensée de la philosophie comme éducation (Paideia en grec)?
8. Le dimanche 6 décembre 2009, 18:19 par patrick ducray
1) Pas forcément des types car Diogène Laërce a nettement individualisé les philosophes d'un même courant en attribuant à chacun une vie singulière. La comparaison d'une de ces vies serait alors possible avec par exemple un personnage littéraire comme Ulrich, l'homme sans qualités de Musil. Mais les personnages littéraires pourraient montrer aussi bien des vies imaginables sans faire des discours (on pourrait donc les trouver ailleurs que dans les romans philosophiques, comme Wittgenstein pensait en trouver dans certains textes de Tolstoï entre autres).
2) La philosophie comme éducation est une expression trop vague. S'il s'agit de l'éducation dogmatique transmise dans les écoles épicurienne, stoïcienne, même sceptique (!) etc, c'est clair qu'on a fait trop de chemin pour y revenir. S'il s'agit de l'éducation non comme transmission de doctrines mais comme apprentissage de la clarification conceptuelle, afin que chacun ait entre autres l'idée la plus précise et la plus exacte possible des différends doctrinaux et choisisse ce qui lui convient en connaissance de cause, oui alors. Mais cela suppose que les doctrines philosophiques ne sont pas scientifiques, car on ne choisit pas ce qui nous convient dans les sciences. Si sur un problème philosophique donné une argumentation philosophique est absolument contraignante, on peut se demander si on n'a pas alors retranché un problème de l'ensemble des problèmes philosophiques. On peut penser qu'il y a des problèmes qui sont irréductiblement philosophiques et que d'autres le sont jusqu'à plus ample informé.