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dimanche 29 avril 2007

Digression VIII: les philosophes antiques et la grève ! (2)

Mon lecteur serait sans doute déçu par la réponse sceptique pour être totalement passe-partout dans la mesure où elle pourrait être formulée aussi bien à propos de n’importe quelle autre question. Le sceptique ne l’a donc pas fait réfléchir sur la valeur de tel ou tel choix mais sur celle du choix en général. Il pourrait alors se tourner vers le plus contestataire des philosophes antiques, le cynique. Ce dernier lui tiendrait alors peut-être plus ou moins ce discours :
« Je conteste la contestation quand c’est au nom de nouvelles conventions qu’elle se mobilise. Je n’ai en effet jamais cherché à remplacer tel usage par tel autre mais à montrer la vanité de tous les usages. Je ne suis pas politique mais moraliste et c’est la vie en accord avec la nature que je défends.
Cette grève que vous hésitez à faire, que vise-t-elle sinon à vous donner dans la société une place meilleure ? Et si vous doutez de sa valeur, c’est seulement parce que vous doutez du meilleur moyen d’obtenir cette place…
Comment ? Vous me dites que ceux qui l’organisent luttent pour des idéaux universels comme la liberté, l’égalité, la sécurité ?
Je le sais, mais êtes-vous bien sûr qu’il ne serait pas plus exact de donner comme raison à leur revendication la défense de leurs intérêts ?
Ne les voyez-vous pas souvent aussi préoccupés de gloire, de pouvoir, quelquefois d’enrichissement que ceux qu’ils accusent ?
Et d’ailleurs, même si l’un des leurs, emporté par une sorte d’ enthousiasme moral, sacrifie à ces combats, ses propres intérêts, je soutiens qu’il n’a pas les yeux ouverts sur ce qui fait une vie d’homme : l’indifférence par rapport à tout ce qui n’est pas une vie vertueuse et naturelle. Comme ils sont naïfs, vos thuriféraires des actions collectives, de croire qu’il faut changer les lois pour mener la vie la meilleure ! Ce n’est pas plus ou moins de lois qu’il faut mais bien plutôt réaliser qu’aucun ordre politique ni juridique ne peut tenir lieu de réformation de soi-même.
Comment ? Je ne peux pas vous convaincre mais vous aimeriez seulement savoir maintenant comment, moi auquel vous donnez le titre de spécialiste de la subversion, je juge la grève en tant qu’action de protestation ?
Vous devez savoir que je ne participerai jamais à une action collective, quelle qu’elle soit. L’action est individuelle ou n'est pas. A la rigueur, j’imagine que quelques-uns pourraient le temps d’un éclat unir leur ruse et leur courage, mais une foule qui agit, c’est pour moi impossible : juste le mouvement d’hommes emportés par les mêmes passions fausses.
Oui, je sais bien que tout seul, on ne refait pas une société, mais ne voulez-vous donc pas saisir une bonne fois pour toutes que je ne veux pas refaire la société car c’est toute société qui est mauvaise en tant que par ces conventions, quelles qu’elles soient, elle détourne chacun de la conscience du Bien. L’action, à mes yeux, n’est donc justifiée que si elle montre à quel point celui qui l’accomplit est détaché de toutes les idoles sociales ; sa protestation est absolue et d’autant plus forte qu’elle brise avec tous les codes des protestations relatives.
Mais n’attendez pas de moi que je vous donne un modèle à imiter. Vous savez peut-être qu’aux disciples qui s’attroupent le cynique réserve quelques coups de bâton ! »

Commentaires

1. Le lundi 7 mai 2007, 23:52 par Nicotinamide
Il me semble que les Cyniques ont la particularité d'être imprévisibles... Ainsi, votre personnage devra revenir le lendemain, le même philosophe cynique lui proposera d'autres arguments, d'autres orientations.
2. Le mardi 8 mai 2007, 16:38 par philalèthe
Vous avez , je crois, raison. Une des raisons de cette imprévisibilité me semble être la suivante: qu'une action soit ordinaire, semi-ordinaire ou extraordinaire, il y a toujours une manière cynique de la justifier. Par exemple, en agissant comme tout le monde, le cynique pourrait dire qu'il a momentanément laissé libre cours au pire en lui. Si on lui demandait dans quelle intention, il pourrait répondre quelque chose comme: "les chiens ne sont pas toujours solitaires".
3. Le vendredi 11 mai 2007, 00:11 par Nicotinamide
Puisque vous êtes si rapidement d'accord avec moi, en cadeau quelques références où l'occurence "cynique" apparait dans les oeuvres de Nieztsche ci-dessous :
§29 Volonté de puissance (tome I TEL)
II §1 Considérations inactuelles
§367 Aurore
III §7 généalogie de la morale
I § 275 II § 18 (du voyageur et son ombre)Humain trop humain
§ 125 gai savoir
§ 2 crépuscule des idoles (ce que je dois aux anciens)
§26 Par delà bien et mal

MacIntyre: le stoïcisme et un détail troublant ou de la promotion philosophique des nazis.

Alasdair MacIntyre est un grand philosophe américain néo-aristotélicien. Dans After Virtue. A study in moral theory (1981), il défend la supériorité intrinsèque d’une éthique des vertus (Aristote) sur une éthique de la loi (Kant par exemple). C’est dans le cadre d’un passage où il identifie dans le stoïcisme une morale antique de la loi qu’il écrit :
« Chaque fois que les vertus commencent à perdre leur place centrale, le schéma stoïcien de pensée et d’action reparaît aussitôt. Le stoïcisme reste l’une des possibilités morales permanentes dans les cultures occidentales. S’il n’a pas été le seul ou le principal modèle pour les moralistes qui devaient plus tard réduire (presque) toute la morale au concept de loi morale, c’est parce que le monde antique fut converti par une autre morale de la loi, plus stricte encore, celle du judaïsme. C’est bien sûr sous la forme du christianisme que le judaïsme prévalut ainsi. Mais
ceux qui, tels Nietzsche et les nazis (c'est moi qui souligne), ont vu le christianisme comme essentiellement judaïque, ont dans leur hostilité perçu une vérité déguisée aux yeux de tant de prétendus amis modernes du christianisme. » (Après la vertu Puf Quadrige p.166)
Stupéfait de voir dans un tel texte les Nazis associés à Nietzsche et les uns et autres loués pour leur lucidité relativement au christianisme. En plus, il ne s’agit pas de nazification de Nietzsche mais bien plutôt d’une nietzschéisation, si on me passe l’expression, des Nazis. En effet, dans le chapitre 9 de l’ouvrage (
Nietzsche ou Aristote?), MacIntyre écrit explicitement que si on devait faire l’erreur de ne pas opérer un retour à Aristote, c’est vers Nietzsche qu’il faudrait se tourner car « il est le philosophe moral de notre temps. » (p.112). Si donc MacIntyre n’a pas commis l’injustice majeure et grossière de réduire Nietzsche à Goebbels (pour faire vite) , c’est Goebbels (et les autres « théoriciens » du nazisme) qui se retrouvent élevés, sur un point au moins, à la hauteur d’un philosophe immense.
Je n’en reviens pas. Est-ce seulement que je suis politiquement correct ?

Commentaires

1. Le samedi 3 février 2007, 01:21 par 99711
bonsoir,

Voilà un ouvrage interessant sur ce sujet si le lien est actif :

gallica.bnf.fr/ark:/12148...

sinon copier/coller sur la barre d'adresse...

99711
2. Le samedi 3 février 2007, 09:39 par Ian
Personnellement je suis aussi choqué que vous, de puis longtemps on a le droit à un amalgame populaire qui voudrait associé Nietzsche à un pré-nazisme, et le Nazisme à un Nietzschéanisme.
Alors que l'on sait très bien d'après certaines lettres de Nietzsche, que premièrement politiquement, il ne pouvait rejoindre un tel courant, anti-nationnaliste qu'il était et pire, haineux qu'il était face à une nation allemande qu'il méprisait.
Le Nazisme inspiré du Nietzschéanisme est tout aussi absurde, vu l'eugénisme et toute l'idéologie nazi, se base sur un homme de base, alors que tout l'essentiel de la pensée nietzschéenne repose sur le devenir, sur la puissance de la volonté. (terme plus en adéquation de Nietzsche que la volonté de puissance je pense)

Mais bref, peu importe les amalgames, ce qui me gène ici, c'est pourquoi la mention des nazis. Quelle est son intérêt? Que l'on confonde, ou l'on rapproche Nietzsche et le nazisme, c'est absurde mais disons que soit, mais pourquoi ici le mentionner, et le mettre en effet tant en valeur?
J'avoue ne voir ici peut être qu'une provocation, une volonté de choquer, peut être motivé par une envie de faire réagir, mais bon.

Ce serait comme un communisme, qui au lieu de se reposer uniquement sur les thèses marxistes des philosophes, prenait comme modèle, les massacres staliniens et celà pour défendre sa thèse?
Car quand on parle de nazisme, l'on se doute, que à moins de faire un long développement sur une oeuvre très restreinte du système nazi et en précisant tout aussi longuement cette restriction, on risque alors dans les esprits des lecteurs de voir englober dans cette référence au nazisme, toute la pensée nazi.

Serait ce alors un négationnisme, ou alors plutôt une facon de légitimer, ou d'amoindrir l'horreur du systeme en le fondant en quelque sorte. Je ne pense pas qu'il irait jusque là.
Alors vraiment moi non plus je ne comprends pas l'intérêt de mentionner le nazi.

Mais en tout cas il est sur, que placé comme ca l'est, c'est gênant, et celà pousse à imaginer qu'il existe une véritable philosophie nazi, alors qu'elle n'a toujours été qu'un mix d'idée non fondé par le parti, tiré de diverses tendances philosophie, ou mouvement de pensées. Et de ce melting pot, ou chaque idée n'a plus de fondements raisonnable, on arrive à d'ailleur à l'alliance d'idée forcément innassociable.
Loin de toute logique, et de la Raison.

Alors je ne pense pas que l'on ait tort de se choquer malgré tout de cette, peut être, innocente ou maladroite allusion.
3. Le samedi 3 février 2007, 12:23 par 99711
J'ai lu le commentaire de Ian, je pense que récuser pour maintenir sa "bonne conscience" tout lien entre le nazisme et l'idéologie allemande ne serait pas du gout de Nietzsche lui-même. Il y a eu évidemment une philosophie du nazisme (un syncrétisme de plusieurs mythologies dont la mythologie grecque n'est qu'une partie). Ce modèle syncrétique de pensée est celui de Platon, les idéologies ont une architecture de pensée qui est le plus souvent platonicienne. Pour Heidegger Cf. CHRISTIAN SOMMER " Heidegger, Aristote, Luther. Les sources néotestamentaires d'Etre et temps, PUF, 2005
Ma question sera donc la suivante :
Le sionnisme devait-il nier le protestantisme pour se poser comme idéologie non religieuse du judaisme ?
L' antisémitisme n'est-il pas une phase dialectique du mouvement juif lui-même ? (Cf. Karl Marx, écrits de jeunesse. Il n'y va pas avec le dos de la cuillière Marx à ce sujet...)
La critique du protestantisme effectuée par Heidegger et Nietzsche n'a t-elle pas mis un terme à la sédentarisation du judaisme en Europe ?
Pour revenir aux textes nietzschéens, on est surpris de l'absence de références à Aristote dans ses écrits. Or la critique du thomisme chrétien passe par la lecture du Stagirite ? Ou est ce travail ? Pourquoi Heidegger a abandonné sa thèse de doctorat à ce sujet ? Que s'est-il passé ???
Soit l'articulation suivante :
ARISTOTE = THOMISME
==> Critique thomisme = LUTHER ( protestantisme)
==> Critique protestantisme = emergence du sionnisme
Nietzsche = Nasi = est une proposition du registre du possible au regard du mouvement historique lui-même.
Au regard du corpus : proposition impossible

4. Le samedi 3 février 2007, 17:47 par philalethe
Merci à 99711 pour sa référence bibliographique et à Laurence pour avoir repéré mon erreur.
Quant aux questions de 99711, je n'ai pas les moyens d'y répondre. Je laisse à d'autres, s'ils le peuvent, le soin de le faire.
De toute façon je n'avais comme intention en écrivant ce billet de problématiser la relation judaïsme/christianisme. J'ai juste voulu attirer le regard sur une association que la plupart des philosophes (petits et grands..) ne feraient jamais aujourd'hui, j'imagine du moins. Comme je ne connais de MacIntyre que ce livre, je ne sais pas si d'autres passages de lui permettraient de clarifier cette mise sur le même plan que je n'attendais pas. Si certains peuvent m'éclairer, ce sera avec plaisir.
Quant à savoir si Nietzsche est un philosophe dangereux, si dangereux veut dire susceptible d'être récupéré par une mauvaise cause, la preuve en est faite, non ?
Les nazis ne pouvaient pas récupérer Kant (même si je crois qu'Eichmann l'a fait pendant son procès invoquant l'impératif catégorique pour justifier son devoir d'obéissance - c'est à confirmer, il se peut que je fasse erreur -); la soeur de Nietzsche et son beau-frère ne sont pas les seuls à mettre en cause dans cette affaire. Un certain biologisme, son élitisme, les textes outrés de la fin (l'Antéchrist) etc se prêtent à mes yeux à récupération. On ne récupère tout de même pas qui on veut. Ma position ne revient évidemment pas à faire de Nietzsche un philosophe pré-nazi. Comme le rappelait Ian, ses attaques contre le racisme, l'antisémitisme, le pangermanisme, le nationalisme sont sans ambiguité.
5. Le samedi 3 février 2007, 17:57 par laurence
Cher Philalète,

Je partage ton sentiment à propos de Nietzsche: il s'est toujours ouvertement opposé à l'idéologie nazie. Mais le danger est que sa philosophie repose sur une interprétation. Le statut de la vérité devient ainsi problématique.
Pour kant, c'est le contenu du devoir qui pose en effet problème ;R. Merle dans "la mort est mon métier"est assez explicite.
Pour les autres questions, je ne peux y répondre.
6. Le samedi 3 février 2007, 20:13 par 99711
Bonsoir,
Bien sûr, on dira que Heidegger est tombé dans l'idéologie /NAZI/ a cause de l'ami de sa femme, que l'ouvrage de Nietzsche "La volonté de puissance" n'est qu'une compilation de sa soeur, mouillée avec les milieux nazis les plus notoires. Mais bien sûr que Heidegger et Nietzsche n'ont rien à voir avec tout cela... Accepter cette version universitaire essentiellement française, c'est réduire à néant la responsabilité de la philosophie par rapport aux autres champs (biologie, politique,théologie).
Rappelons, pour exemple, que Hegel lui même était pour une hiérarchie des races ? (Cf. propos de Kervegan, Sorbonne, Paris). Mais cela ne reviendrait à rien car le concept même de hiérarchie est d'origine théologique...
7. Le samedi 3 février 2007, 20:32 par Philalethe
Il est difficile de mettre Nietzsche et Heidegger sur le même plan. Nietzsche est mort en 1900 et a combattu clairement les idéologies qu'on peut identifier comme des sources du nazisme. Heidegger, lui, a pris sa carte au parti nazi et l'a gardée jusqu'en 1945, faisant cours en uniforme militaire, ne levant pas le petit doigt au moment de l'expulsion de Husserl, son maître etc. Indépendamment de la question de l'interprétation de son oeuvre, le comportement public du philosophe Heidegger est un comportement d'allégeance au nazisme (à des degrés divers selon l'évolution du régime certes).
Quant à la position de Hegel, elle met en évidence que les grands philosophes restent des hommes de leur époque (il y a aussi des textes de Kant qu'on peut qualifier de racistes dans l'"Anthropologie d'un point de vue pragmatique" par exemple). De là à considérer que le cas Hegel est réglé; c'est comme si on jugeait Aristote à sa défense partielle de l'esclavage. Elevons-nous au niveau des oeuvres philosophiques, ne les rabaissons pas au niveau des inepties qu'elles peuvent contenir. Est-ce bien Sartre qui a dit approximativement: "Valéry était un petit-bourgeois mais tous les petits-bourgeois n'étaient pas Valéry" ? Merci d'avance à qui précisera et l'auteur et la citation...
8. Le samedi 3 février 2007, 20:45 par 99711
Effectivement,
Je n'approuve pas votre raisonnement par défaut en ce qui concerne Aristote. Des sophistes au temps d'Aristote étaient déjà contre l'esclavage. Or Aristote l'a maintenu que dans la mesure où il était dans une position sociale "oligarchique". On ne peut pas exclure la position oligarchique de l'éthique d'Aristote. Idem pour Niezsche qui voulait fonder une secte d'élus. Quant à Heidegger, il n'avait rien à penser à ce sujet puisque cette problématique se retrouve dans le protestantisme dans lequel il baignait. Cela dit une hiérarchie sociale n'implique pas une hiérachie raciale.
9. Le samedi 3 février 2007, 21:39 par 99711
J'ai voulu vérifier ce que j'ai avancé. En relisant "La naissance de la Philosophie à l'époque de la tragédie grecque", Nietzche précise bien qu'il voulait fonder un ordre d'aristocrates, une sorte "d'ordre du temple". Or c'est aussi ce que recouvre la notion de "Nasi" dans le judaisme : "nasi" signifie en hébreu : "Prince, élu, "surhomme" si l'on veut...
10. Le dimanche 4 février 2007, 16:19 par laurence
Je partage le point de vue de Philalète:on ne peut mettre sur un même plan Nietzsche et Heidegger. Pour moi, il est évident que Heidegger avait des affinités avec le régime nazi (il y a des faits incontestables). Il ne rend pas hommage non plus à son maître Husserl.Bien sûr, Heidegger, lors de sa correspondance avec Hannah Arendt, s'étonne d'une campagne de calomnie contre lui. Je cite:" Les bruits qui courent, et qui t'alarment, ne sont que pures calomnies, parfaitement conformes d'ailleurs aux multiples expériences du même genre qu'il m'a fallu faire au cours de ces dernières années." (Hiver 1932-33; éditions Gallimard 2001, P70). Et puis c'est le silence de Hannah Arendt pendant 18 ans. Peut-on parler d'une simple "erreur" du maître Heidegger ? Mais je sais :la polémique demeure.
11. Le mardi 6 février 2007, 01:39 par julien dutant
Pour revenir au texte, il dit seulement que Nietzsche et les nazis ont en commun de considérer le christianisme comme le même système moral que le judaïsme. On peut certes demander pourquoi il tient à mentionner les nazis, et personne d'autre (Nietzsche et les Nazis ne sont quand même pas les seuls à avoir pensé cela!). Il doit donc y avoir un sous-entendu à mentionner le nazisme dans ce contexte. D'accord: mais tant qu'on ne sait pas de quel sous-entendu il s'agit, on peut difficilement dire quoi que ce soit. Ni lui attribuer des amalgames ou des confusions, ni les lui reprocher. Et on n'arrivera pas à deviner le sous-entendu sur la base de cette seule phrase, il faut envisager le contexte plus large.

(Une tentative: il veut soutenir que la seule alternative à l'éthique de la vertu est une éthique de la loi, stoïcienne ou judaïque, et que l'éthique de la loi n'est plus possible aujourd'hui, et que donc s'il n'y a pas d'éthique de la vertu la conclusion est qu'il n'y a pas d'éthique du tout, comme le pensent Nietzsche et les nazis - mais le fait qu'ils pensent tous les deux cela ne signifient pas qu'ils ont les mêmes idées par ailleurs ou qu'ils en tirent les mêmes conclusions. Il citerait donc Nietzsche et les nazis pour deux raisons: une bonne: que ce sont les seuls à nier l'existence de l'éthique (enfin je ne m'y connais pas en idéologie nazie mais c'est sûrement qqch qu'on peut leur attribuer); et une mauvaise: pour faire peur.)
12. Le mercredi 7 février 2007, 09:39 par philalèthe
A Julien: tout à fait d'accord avec vous sur le fait que la résolution de l'énigme ne passe pas par une rumination sur le sens immanent des quatre mots polémiques mais par une connaissance meilleure de l'oeuvre de MacIntyre.
Vous avez raison aussi sur un autre point: ne pas surinterpréter dans une direction unilatérale et fragile l'association ici faite.
Reste que le texte dit bel et bien que les nazis ont eu la capacité de percevoir "une vérité déguisée aux yeux de tant de prétendus amis modernes du christianisme.". C'est leur accorder donc une faculté de pénétration que possède aussi "LE (MacIntyre souligne l'article) philosophe moral de notre temps". C'est pour cette raison que je parlais d'une promotion philosophique des nazis.
Ceci dit, merci beaucoup pour votre contribution à la clarification de l'énigme.

mercredi 25 avril 2007

Digression VIII: les philosophes antiques et la grève ! (1)

Imaginons un lecteur, prenant au pied de la lettre le titre de mon blog et cherchant donc dans la philosophie antique de quoi l’orienter dans la réponse à une question précise à laquelle le conduit sa vie professionnelle: dois-je faire grève ? Les philosophes antiques, n’ayant pas eu la possiblité de prendre position sur cette modalité d'action, voyons alors ce que leurs textes inclineraient à penser plus généralement du refus d’obéissance à finalité revendicative.
Le sceptique tendrait à convaincre mon lecteur du fait que les bonnes raisons de faire la grève sont aussi nombreuses que celles de ne pas la faire. Il serait ainsi précieux pour fournir à chaque camp un argumentaire exhaustif. Bien sûr l’usage partisan d’un tel argumentaire serait d’autant plus efficace que l’argumentaire adverse serait ignoré. Mais, connaissant les deux discours pour les avoir produits , que ferait donc le sceptique ? N’ayant pas plus de raisons de faire grève que de ne pas la faire, il ne peut pas décider de ne rien faire car ne rien faire, c’est ou ne rien faire pour faire grève ou ne rien faire pour ne pas faire grève. N’est-ce pas finalement la situation qu’évoque Descartes dans la Quatrième Méditation quand il caractérise la liberté d’indifférence ? Le sceptique n’a pas plus de raisons de choisir la grève que la non-grève mais, au moment du jour fatidique, il ne peut pas ne pas choisir.
Descartes, lui, croit que la décision de l’homme volontaire est handicapée par un défaut de lucidité, son idée étant qu'il y a toujours une solution meilleure que les autres. Mais le sceptique ne pense pas qu’on puisse justifier l’idée qu’une solution est objectivement meilleure : il a juste réalisé que les efforts pour prouver la supériorité de l’une sont vains. Il ne regrette donc de ne pas avoir un plus haut degré de liberté, celui où la décision serait éclairée par une connaissance réelle de la valeur de la grève ou du moins de la valeur de cette grève-ci dans ce contexte-là.
Sur ce fond indépassable d’indétermination, le sceptique réglerait la question du choix en suivant ou l’usage (dans le cas d’une collectivité habituée à faire grève) ou l’opinion générale, non parce qu’ils seraient porteurs de vérité mais parce que l’un et l’autre permettent de se décider (quand on ne peut pas ne pas le faire : en effet s'il restait chez lui à réfléchir, il ferait grève, objectivement du moins) sans justifier la décision par la vérité ou la fausseté.
On pourrait peut-être lui rétorquer qu'il juge vrai qu'il est meilleur, dans ce cas de figure, de suivre l'usage ou la majorité que de ne pas le faire et que donc, malgré lui et tous ses efforts, le hante l'image d'une vie bonne, celle qui, à défaut d'être prouvée bonne, est bonne par défaut.

vendredi 20 avril 2007

Les fins contrastées de Xénophane.

Les dernières lignes que Diogène Laërce consacre à Xénophane le décrivent d’abord en tant que maître (de lui) puis en tant qu’esclave (des autres).
1) Le maître :
« Selon Démétrios de Phalère dans son traité Sur la vieillesse et selon Panétius le Stoïcien dans son traité Sur l’égalité d’humeur, il ensevelit ses fils de ses propres mains, comme Anaxagore. » (IX 20)
Il y a mille manières d’ensevelir ses enfants mais le titre du traité de Panétius laisse penser que Xénophane est resté de marbre.
Dans De la tristesse (Essais Livre I Chapitre II) Montaigne écrit :
« C’est une qualité tousjours nuisible, tousjours folle, et, comme tousjours couarde et basse, les Stoïciens en défendent le sentiment à leurs sages. »
Reste qu’ être impassible ne signifie pas nécessairement incarner à la perfection l’idéal d’apathie ; dans le même essai, Montaigne en donne plusieurs exemples, dont celui-ci :
« En la guerre que le Roy Ferdinand fit contre la veufve de Jean Roy de Hongrie, autour de Bude, Raïssiac, capitaine Allemand, voïant raporter le corps d’un homme de cheval, à qui chacun avait veu excessivement bien faire en la meslée, le plaignait d’une plainte commune ; mais curieux avec les autres de reconnoistre qui il estoit, après qu’on l’eut désarmé, trouva que c’estoit son fils. Et, parmi les larmes publicques, luy seul se tint ses yeux immobiles, le regardant fixement, jusques à ce que l’effort de la tristesse venant à glacer ses esprits vitaux, le porta en cet estat roide mort par terre. »
La faiblesse n’épargne pas les philosophes si l’on en croit la dernière anecdote rapportée par Montaigne :
« Pour un plus notable tesmoignage de l’imbécilité humaine, il a été remarqué par les anciens que Diodorus le Dialecticien mourut sur le champ, espris d’une extrême passion de honte, pour en son eschole et en public ne se pouvoir desvelopper d’un argument qu’on luy avoit faict. »
Les deux dernières phrases laissent entendre que c’est seulement à partir d' un fond de nature que les raisonnements éthiques aident à mieux vivre :
« Je suis peu en prise de ces violentes passions. J’ay l’appréhension naturellement dure ; et l’encrouste et espessis tous les jours par discours. »
Hume pensera dans la même direction :
« Celui qui sans préjugés considère le cours des actions humaines découvrira que l’humanité est presqu’entièrement guidée par sa constitution et son tempérament, que les maximes générales ont peu d’influence, et dans la seule mesure où elles émeuvent notre goût ou notre sentiment. »(Le Sceptique 1742 in Essais moraux, politiques et littéraires p. 219 Ed. Alive 1999)
Finalement Xénophane était peut-être déjà esclave de son caractère avant d’être asservi dans un sens moins contestable.
2) L’esclave :
« On pense qu’il a été vendu comme esclave (…) par les Pythagoriciens Parméniscos et Orestadas comme le dit Favorinus dans le livre I de ses Mémorables. » (20)
Jean-Paul Dumont dans son édition des textes réunis par Diels (1903) traduisait ainsi:
« On croit qu’il fut vendu comme esclave, (et affranchi ) par les pythagoriciens Parméniscos et Orestadas etc »
La note 6 (p.1217) indique laconiquement : « Doublet de la Vie de Platon de Diogène Laërce, d’après H.Diels. ». Cela signifie, j’imagine, que Laërce aurait, à l’occasion de la vie de Xénophane, répété un trait déjà narré dans la biographie de Platon.
Mais les parenthèses demeurent tout de même énigmatiques. La philologie ayant progressé, Jacques Brunschwig crache le morceau :
« Sans doute parce qu’il lui paraissait impensable que deux philosophes aient pu en vendre un troisième, Diels suppose ici un saut du même au même, qu’il comble partiellement par quelques mots signifiant « et racheté » ; l’honneur des Pythagoriciens est sauf. D’autres, pensant à une liaison par association d’idées, remplacent péprasthai (= vendu comme esclave) par tétaphtai (« enseveli ») »
Ah ! Sous ces philologues scrupuleux se cacheraient quelquefois des hommes scandalisés...
Mais alors comment comprendre ce commerce, à première vue, bien peu philosophique ?
Dans la notice qu’il consacre à Orestadas de Métaponte, l’un des deux « coupables », Constantino Macris reprend surtout les remarques de Jacques Brunschwig mais il finit tout de même par quelques lignes suggestives :
« De telles anecdotes, comme d’autres illustrant les rapports de Parménide avec la secte, ne font qu’effleurer, en le transposant sur le plan biographique, le problème assez compliqué de la relation – ambiguë, et peut-être même tendue – entre pythagorisme et éléatisme. » (Dictionnaire des philosophes antiques IV p.799)
La lecture allégorique a le mérite de rester fidèle et au texte et à la représentation que l’on se fait des relations normales entre philosophes. Lisons donc « deux pythagoriciens vendent comme esclave Xénophane » comme voulant dire « le pythagorisme est parti en guerre contre le xénophanisme ». Peut-être.
Mais, au fond deux philosophes ne pourraient-ils pas bel et bien en vendre un troisième et rester philosophes ?
J’ai l’idée que deux compères cyniques n’auraient pas répugné à donner sous cette forme une bonne leçon d’indépendance à un philosophe, par exemple, tenté de flatter les puissants.
« Tu veux servir et ben tiens donc ! »…

jeudi 19 avril 2007

Xénophane, le héros poppérien...

Karl Popper dans une conférence prononcée en 1981 à l’université de Tübingen et intitulée Tolérance et responsabilité intellectuelle fait de Xénophane le fondateur de la tradition sceptique. Cette identification est loin d’aller de soi mais ce qui est encore plus surprenant, c’est que Popper attribue au présocratique deux thèses franchement ... popériennes :
« (Il) présenta une théorie de la vérité reliant l’idée de la vérité objective à celle de la faillibilité humaine principielle. » (trad. Folcher et Howlet Lire les philosophes Chomienne p.520)
Plus explicitement , « la vérité est l’accord de ce que j’énonce avec les faits, que je sache ou non en quoi consiste cet accord » (p.522) et « il comprit que ce qu’il avait découvert à propos de sa propre théorie – qu’elle n’était malgré sa force de persuasion intuitive qu’une supposition – devait valoir pour toutes les théories humaines : tout n’est que supposition. » (ibidem).
Dans d’autres textes, Popper a expliqué comment dégager de toutes les théories la meilleure : cette dernière fait des prédictions d'abord qui courent plus que d'autres le risque d’être démenties par l’expérience et ensuite qui passent le cap de cette épreuve. Il a qualifié de falsifiable une supposition ayant cette qualité et l'a distinguée nettement des jugements infalsifiables toujours confirmés eux par l’expérience, pour la seule raison qu’ils sont formulés de manière à ne jamais courir le risque d’être démentis.
Les prédictions astrologiques (« vous ferez sous peu une rencontre décisive mais il se peut que vous n’en preniez pas conscience »), certaines considérations sur l’homme (« tous les hommes sont méchants mais, étant hypocrites, certains font semblant d’être bons. »), certains énoncés religieux (« Dieu est bon mais l’intelligence humaine est trop limitée pour comprendre comment elle s’exerce ») peuvent servir d’exemples pour comprendre ce que sont des énoncés infalsifiables.
Or, il se trouve que je peux mettre au crédit de son héros Xénophane un bel exemple d’énoncé de ce type :
« Empédocle lui ayant dit que le sage était introuvable, il lui répondit : « C’est normal : car il faut être sage pour pouvoir reconnaître le sage » (IX 20)
Soutenir qu’il existe des sages se prêterait à l’objection de ceux qui, malgré leurs recherches , n’en identifient aucun mais défendre que les sages sont invisibles pour les non-sages assure qu’on ne sera jamais démenti. En effet si un non-sage ne trouve aucun sage, c’est qu’il ne les a pas repérés ; si un non-sage identifie un sage, il est en fait lui-même sage (prime narcissique pour l’interlocuteur qui au moment où il s’apprête à démentir la vérité la ratifie) ; si un sage identifie un autre sage, la confirmation est directe ; si un sage ne découvre aucun sage, l’énoncé xénophanien continue d’être vérifié puisqu’existe au moins un sage, celui qui, malgré sa sagesse, n’en voit pas d’autres.
Ceci mis à part, cette certitude xénophanienne sur l’existence des sages n’est guère compatible avec la volonté poppérienne d’en faire le premier défenseur de l’idée que, si on peut savoir qu’on est dans le faux, on ne peut en revanche jamais être sûr d’être dans le vrai

samedi 14 avril 2007

Xénophane ou le divin revu et corrigé.

Xénophane, qui naquit à la fin du VIIème siècle avant JC, est un des plus anciens présocratiques.
Je l’admire depuis longtemps pour avoir eu, au cœur du polythéisme, la force de dénoncer l’anthropocentrisme des Grecs.
Ce n’est pas Diogène Laërce mais Clément d’Alexandrie qui, y trouvant sans doute de quoi justifier sa conversion au christianisme, rapporte dans les Stromates ces vers si inventivement dénonciateurs :
« Cependant si les bœufs, les chevaux et les lions
Avaient aussi des mains, et si avec ces mains
Ils savaient dessiner, et savaient modeler
Les œuvres qu’avec art seuls les hommes façonnent,
Les chevaux forgeraient des dieux chevalins,
Et le bœufs donneraient aux dieux forme bovine :
Chacun dessinerait pour son dieu l’apparence
Imitant la démarche et le corps de chacun. » (V, 110)
Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il critique aussi l’ethnocentrisme mais reste qu’il a l’idée d’une explication de la différence religieuse par référence à la diversité humaine (dans sa dimension naturelle) :
« Peau noire et nez camus : ainsi les Ethiopiens
Représentent leurs dieux, cependant que les Thraces
Leur donnent des yeux pers et des cheveux de feu » (VII, 22)
Vu que, comme on le verra, Karl Popper a fait de Xénophane l’ancêtre d’une forme de scepticisme que le philosophe austriaco-anglais reprenait, je me sens autorisé à le trahir sans doute tout autant en l’identifiant à une des premières figures de la critique rationnelle des religions. Loin de réduire le religieux à de l’imaginaire, ses efforts de purification visent seulement à parvenir à une conception du divin qui soit à la hauteur du référent qu’il vise.
Laërce présente ainsi la représentation de dieu, une fois débarrassée de ses accidents anthropomorphiques :
« L’être divin est de forme sphérique, il n’a rien de semblable à l’homme ; tout entier il voit, tout entier il entend, sans pour autant respirer ; dans sa totalité, il est esprit, intelligence et il est éternel. » (IX 19)
Ces lignes ne sont pas facilement intelligibles : quel sens faut-il donc donner à la vue et à l’ouïe pour que leur attribution à dieu ne revienne pas à répéter l’anthropomorphisme honni ? Un passage du pseudo-Aristote est seulement partiellement éclairant :
« En tant qu’il est un, il est semblable en toutes ses parties et possède en toutes ses parties la vue et l’ouïe ainsi que les autres sensations ; car si tel n’était pas le cas, les parties qui sont celles du dieu domineraient et seraient dominées les unes par les autres, ce qui est impossible.
Etant semblable partout, il est sphérique, car il n’est pas tel ici et non tel là, mais partout » (Mélissos, Xénophane, Gorgias, III-IV 977a-979a)
Comme si la pensée de l’unité ne parvenait pas à se débarrasser de l’image du corps.
Difficile aussi, après tant de siècles de cartésianisme et d’immatérialisation de la substance pensante, de comprendre ce que peut bien être l’esprit quand on lui attribue et une figure et des sens.
Je me rappelle de ces lignes de Clémence Ramnoux écrites en 1969 pour l’article consacré aux Présocratiques dans le premier volume de l’Histoire de la Philosophie en Pléiade :
« Les présocratiques ne semblent pas non plus avoir été capables de représenter la chose qu’ils placent au commencement, au premier rang, autrement qu’avec un corps. (…) Cette chose possède expansion, compaction, forme et surtout présence avec un impact sur la sensiblité. (…) Le monothéisme attribuable à Xénophane, en protestation contre le polythéisme populaire, conserve un aspect mal connu de physique. Chez tous il faut éviter de séparer le théologien du physicien. Car le divin dont il s’agit n’est ni esprit, ni matière, la matière et l’esprit n’ayant pas été pour l’heure séparés. » (p.406, 416)
Néanmoins comme Héraclite mérite son qualificatif de méprisant quand il identifie à l’inintelligence et Hésiode et Xénophane (« la multiplicité des savoirs n’enseigne pas l’intelligence ; autrement, elle l’aurait enseignée à Hésiode et à Pythagore, et encore à Xénophane et à Hécatée ») !
Timon le sceptique, lui, l’a loué mais à moitié, regrettant qu’il soit pyrrhonien seulement dans sa critique des mythes et dogmatique dans sa définition obstinément monothéiste du divin. C’est à Sextus Empiricus (Hypotyposes pyrrhoniennes I 223) que l’on doit ces extraits des Silles où Timon fait se plaindre Xénophane de son scepticisme inachevé :
« Ah ! Que n’ai-je montré un esprit plus prudent,
Et jeté sur le monde un regard dédoublé (j’imagine que Xénophane pour être aux normes du scepticisme aurait dû donc écrire : « Dieu n’est pas plus un que multiple » au lieu d’affirmer : « Dieu est un et non pas multiple » !)
Je me suis engagé sur une voie trompeuse
Et me voici, vieillard, tout aussi maladroit
Sur toute la sceptique (dans toute mon enquête ?). En effet, quel que fût
Le lieu où mon esprit orientait sa recherche,
J’avais une réponse avec l’Un et le Même,
Tout entier existant et retournant sans cesse
A une nature une et en tous points semblable. »
Peut-on faire de Xénophane vu par Timon le portrait du philosophe par excellence ? Bénéfique par ce qu’il détruit mais si fragile par ce qu'il construit ?

vendredi 13 avril 2007

Les morts d'Héraclite (2)

Laërce fait suivre la première version de la mort d’Héraclite d’ une de ses compositions. C’est encore une fois l’occasion de vérifier que Diogène, loin d’avoir conscience de la hauteur des montagnes qu’il évoque, se pense plutôt en surplomb :
« Souvent je me suis demandé avec stupeur comment Héraclite a bien pu mourir
D’une infortune qu’il avait supportée pendant toute sa vie :
En effet, une vilaine maladie arrosant d’eau son corps
Eteignit la lumière en ses yeux et y amena l’obscurité. » (IX 4)
L’obscurité du texte est donc doublement dévaluée, en tant qu’elle exprime l’obscurité de l’exprit et en tant que cet esprit lui-même n’est que l’effet d’un état pathologique du corps. En somme, Héraclite a le cerveau malade.
La deuxième version de la mort renforce la critique des médecins puisqu’ils échouent alors qu’ils n’ont pourtant plus à jouer les Œdipe mais à agir à l’intérieur de leur domaine de compétence :
« Mais Hermippe dit qu’il demanda aux médecins si l’un d’eux pourrait chasser l’humidité en vidant ses entrailles ; ceux-ci s’étant récusés, il se mit au soleil et ordonna à ses serviteurs de l’enduire de bouse ; ainsi étendu, il mourut le lendemain, et fut enseveli sur la grand’ place. »
Cette variante est proche de la précédente mais sa formulation ouvre une piste que la précédente excluait : celle d’une mort produite par ce qui aurait dû être précisément le remède. L’expérimentation héraclitéenne ne se serait pas réduite à être inefficace, elle aurait tourné mal. Il semble en effet que la troisième version autorise cette interprétation :
« Néanthe de Cyzique, de son côté, dit que, ne pouvant s’arracher la bouse, il resta ainsi, et que, devenu méconnaissable sous l’effet de cette transformation, il devint la proie des chiens. »
Peut-on dire que c’est la plus lamentable des fins ? Oui en ce sens qu’Héraclite, piégé, y manifeste une impuissance irréversible et qu’il y perd jusqu’à l’apparence humaine (mais, à vrai dire ,on ne sait pas si c’est l’homme en général que les chiens ne reconnaissent pas ou l’individu Héraclite ? Le philosophe perd-il dans l’aventure sa forme humaine ou sa forme individuelle ?).
Mais la traduction donne à la pitoyable aventure une note stoïque indubitable : « il resta ainsi » comme si, certain qu’elle ne le touchait pas, il avait accepté cette dégradante métamorphose (je note que la traduction de Robert Genaille -1933- renforce la dimension volontaire de ces derniers instants : « Néanthe de Cyzique, de son côté, déclare qu’il ne put se défaire de cette bouse qui le couvrait, qu’il resta assis sur place, et que, comme cette transformation ne permettait pas de le reconnaître, il fut mangé par les chiens. » Certes Héraclite y gagne une position assise que ne doit pourtant pas du tout garantir le meilleur des manuscrits…).
Ces chiens qui mordent à mort, comment n’évoqueraient-ils pas ceux qui plus tard tueront Diogène le Cynique au moment où il leur dispute un morceau de poulpe cru ? Mais, à la différence du Chien de Sinope qui joue le jeu de l’animal dans une ultime tentative de simplification de soi, Héraclite, bien que couvert d’excréments animaux, garde par son immobilité posture d’homme . Bouseux mais statufié.
Jacques Brunschwig ajoute en note que cette version rappelle un fragment d’Héraclite rapporté par Plutarque dans Propos de table (IV, 3, 669 A) et recueilli par Diels :
« Il est plus important d’évacuer les cadavres que le fumier. »
Immédiatement je ne vois pas le lien mais une note de Jean-Paul Dumont m’éclaire sur le sens possible du fragment : « Il s’agit là d’une critique des funérailles traditionnelles où le corps demeurait exposé. » (p.1240 La Pleáide)
Homme fait fumier, Héraclite mort sera donc vite évacué…

mercredi 11 avril 2007

Les morts d' Héraclite (1)

“Pour finir, il prit les hommes en haine, et vécut à l’écart dans les montagnes, se nourrissant d’herbes et de plantes. » écrit Diogène Laërce en IX 3.
La misanthropie héraclitéenne est-elle de tempérament ou philosophique ? La conduite d’une fin de vie exprime-t-elle la nécessité d’un caractère ou illustre-t-elle la conclusion d’une longue réflexion ? A moins que son expérience n’ait jamais démenti ce que sa nature le portait à penser ?
« Un seul en vaut pour moi dix mille, s’il excelle » comme le rapporte le médecin Galien (131-201) dans Du discernement du pouls VIII
Si je vois une relation possible entre sa hauteur (« il était d’esprit hautain, plus que personne » IX-1) et le choix de la montagne comme lieu de retraite, je me demande quel lien existe entre la misanthropie et le végétarisme. Certains cyniques, refusant de cuire la viande, la mangeaient donc crue, signifiant ainsi leur refus de la cité et précisément de ses rites sacrificiels. Puis-je tirer Héraclite en ce sens ? Un fragment cité par le manichéen Aristocrite (5ème siècle ap. JC) rendrait-il vraisemblable une telle interprétation ?
« Ils se purifient en se souillant d’un autre sang
comme si, après avoir marché dans la boue,
quelqu’un se lavait avec de la boue : il paraîtrait en délire
à quiconque le verrait agir ainsi.
Et à ces statues ils adressent leurs prières
comme qui ferait conversation avec des murs
Sans avoir conscience de ce que sont dieux et héros. » (Théosophie, cité par Origène Contre Celse VII 62)
Que cette alimentation soit philosophique ou non, il est clair que le corps du philosophe ne le supporte pas :
« Pourtant, ayant contracté une hydropisie à ce régime, il redescendit en ville, et demanda aux médecins de manière énigmatique, s’ils pourraient produire une sécheresse à partir d’une pluie diluvienne. » (IX 3)
Comment interpréter un tel retour ? On peut y voir autant l’aveu d’une dépendance que l’ultime mise en évidence de la médiocrité du monde.
Dans l'Apologie de Raymond de Sebonde, Montaigne, lui, y lit la supériorité de la santé, bien réel des animaux, sur la sagesse, bien douteux des philosophes :
« Nous nous attribuons des biens imaginaires et fantastiques, des biens futurs et absens, desquels l'humaine capacité ne se peut d'elle mesme respondre : ou des biens que nous nous attribuons faucement, par la licence de nostre opinion, comme la raison, la science et l'honneur : et à eux, nous laissons en partage des biens essentiels, maniables et palpables, la paix, le repos, la securité, l'innocence et la santé : la santé, dis-je, le plus beau et le plus riche present, que nature nous sçache faire. De façon que la Philosophie, voire la Stoïque, ose bien dire qu'Heraclitus et Pherecydes, s'ils eussent peu eschanger leur sagesse avecques la santé, et se delivrer par ce marché, l'un de l'hydropisie, l'autre de la maladie pediculaire qui le pressoit, ils eussent bien faict » (Essais Livre II chapitre XII)
Je vois aussi bien quelque chose de socratique dans ce défi adressé aux spécialistes (certes sous forme d’une question sphynxienne qui n’est pas du tout, elle, dans la manière de Socrate) et comme dans les dialogues de Platon, ils échouent :
« Ceux-ci n’ayant rien compris, il s’enterra lui-même dans une étable à vaches, espérant que la chaleur de la bouse provoquerait une évaporation. N’ayant obtenu aucun résultat, même par ce moyen, il mourut, après avoir vécu soixante ans. » (3)
Ce philosophe, recouvert d’excréments animaux, est encore interprétable de multiples manières.
Jacques Brunschwig, le traducteur et commentateur de ce texte, l'identifie à une mise en scène vacharde de la mort du philosophe par un Laërce guère porté il est vrai à respecter ceux dont il narre la vie et rapporte les idées :
« Cette version de la maladie, de la médication et de la mort d’Héraclite, comme celles qui suivent, a probablement été élaborée, avec des intentions polémiques, au moins en partie, sur la base de certains de ses fragments et de ses théories sur l’âme, l’humidité, la sécheresse, la chaleur, etc » (note 1 p.1049).
On pourrait cependant tenter un rapprochement entre cette fin et le célèbre passage d’Aristote dans les Parties des animaux (I, V, 645 a 17) :
« Comme le disait Héraclite – à ce qu’on rapporte – aux étrangers qui voulaient le rencontrer, mais qui, entrant chez lui, le voyaient se chauffer dans la cuisine, et restaient cloués sur place – il les invitait à ne pas avoir peur d’entrer , puisque, « même dans un tel lieu, il y a des dieux » - il faut, en matière de recherche scientifique aussi, aller à chaque vivant sans répugnance, en se disant que chacun possède quelque chose de naturel et de beau. »
L’enterrement aux pieds des vaches exprimerait à la fois l’approbation de la réalité sous toutes ses formes et la volonté toujours vive de la connaître telle qu’elle est, une fois mises à l’écart les superstitions et autres pensées trop humaines.

Commentaires

1. Le jeudi 3 mai 2007, 00:07 par Paris 8 philo
Appel à une commune des philosophes