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jeudi 31 mars 2005

Les maîtres de Zénon (2)

3) Xénocrate : le texte de Laërce ne permet pas de savoir si Zénon délaissa Stilpon au profit de Xénocrate ou si, dès qu’il se détacha de Cratès, il eut plusieurs maîtres à la fois, dont Xénocrate. Ce qui retient mon attention, c’est que ce dernier a été un auditeur de Platon et que Zénon donc, tout en changeant de référence, s’inscrit nettement cette fois dans l’héritage platonicien, puisque Xénocrate succède, à la tête de l’Académie, à Speusippe, lui-même successeur direct de Platon. Le premier stoïcien renoue ainsi avec le platonisme, sans en rester à l’objet de dérision que Platon a été pour les premiers cyniques. Bien que Laërce rapporte les 75 titres de livres qu’il est censé avoir écrits (« en tout, 224 239 lignes » ajoute-t-il) et que Xénocrate ait dirigé l’Académie pendant 25 ans, on ne connaît guère sa propre pensée. Peut-être n’en avait-il pas, ce que suggère la comparaison que Platon aurait faite entre lui et Aristote :
« Il était doté d’un esprit lent, si bien que Platon, en le comparant à Aristote, disait : « L’un a besoin d’un coup d’éperon, l’autre d’un frein » et : « Par rapport à un tel cheval, quel âne suis-je en train de dresser ! » (IV, 6 trad. de Tiziano Dorandi)
Ce qui est sûr en tout cas, c’est que Xénocrate, s’il n’a peut-être pas pensé comme Platon, a bel et bien agi comme Socrate. Si l’on se rappelle l’attitude de Socrate par rapport à Alcibiade, telle qu’elle a été rapportée par Platon dans __Le Banquet__, on appréciera à sa juste mesure l’épisode suivant :
« Un jour, la courtisane Phryné voulut le séduire et prétextant qu’elle était poursuivie par quelques admirateurs, elle se réfugia dans sa modeste demeure. Dans un geste d’humanité, il l’accueillit et, comme il n’y avait qu’une seule couchette, il partagea sa couche avec elle, à sa demande. A la fin, malgré une pressante insistance, elle se leva et partit sans avoir rien obtenu. Et Phryné de dire à ceux qui s’en enquéraient qu’elle n’avait pas quitté un homme mais une statue. » (IV, 7)
Même si Xénocrate imite platement Socrate en refusant de jouir de qui est désiré par tous, il est un modèle d’impassibilité que reprendra l’école stoïcienne. Rester insensible, quelles que soient les circonstances, mais d’une insensibilité raisonnée, sans aucune indifférence pathologique, ce sera un des éléments de la norme stoïcienne. Je n’ai malheureusement pas à l’esprit un passage où quelque stoïcien se référerait à la statue comme à un idéal mais je crois que ce n’est pas indéfendable de soutenir que devenir stoïcien, c’est se transformer en statue, si l’on entend au moins par là non l’immobilité du corps mais la permanence d’une forme définie de soi. Je suis amusé par cette autre version du même exercice :
« D’autres racontent que ses disciples mirent Laïs dans son lit. » (ibid.)
J’imagine les disciples partagés entre l’admiration et le voyeurisme, jouant le rôle du maître en mettant ce dernier, comme un apprenti, en difficulté, pour bien se convaincre de la force de sa maîtrise. Pourquoi Watteau n’a-t-il donc pas peint cette scène, où les élèves cachés identifient le fait que rien ne se passe à un événement gigantesque ? Mais cette résistance au plaisir est aussi résistance à la douleur :
« Il avait une telle maîtrise de soi qu’il supporta plusieurs fois des entailles et des brûlures aux organes génitaux. » (ibid.)
Je m’interroge sur l’origine de ces blessures : j’y vois l’illustration de la modération par excellence. Me vient à l’esprit alors un exercice : prenez une zone du corps très sensible et soumettez-la à des stimuli très plaisants puis très déplaisants; si vous restez impassible, il y a en vous de la graine de stoïcien.

mercredi 30 mars 2005

Les maîtres de Zénon (1)

1)Cratès le Cynique : ce qui m’intéresse, c’est la rencontre entre Zénon et Cratès. Elle passe par la médiation d’un livre :
« Etant monté à Athènes, déjà âgé de trente ans, il s’assit chez un libraire. Comme celui-ci faisait lecture du deuxième livre des Mémorables de Xénophon, charmé, il demanda où vivaient de tels hommes. Cratès se trouva passer juste au bon moment. Le libraire le lui désigna et dit : « C’est lui qu’il te faut suivre » (VII, 2, trad. de Richard Goulet)
Or, c’est de Socrate dont parle Xénophon dans le texte en question. Bien que personnage de Xénophon, sans corps et sans présence, Socrate continue à charmer, comme il le faisait de son vivant, si l’on en croit du moins Alcibiade dans le Banquet :
« Le fait est que nous nous soucions comme d’une guigne (pardon !) des paroles des autres, fussent-ils d’excellents orateurs, tandis que, si c’est toi qui parles ou même un médiocre orateur rapportant tes propos, nous voilà tous, hommes, femmes et enfants, étonnés et ensorcelés. » (215 d, trad. de Philippe Jaccottet)
Comme Xénophon n’est pas un médiocre orateur, c’est donc presque Socrate en personne qui se trouve ressuscité par la lecture à haute voix du libraire. Que Xénon soit arrivé à Cratès par le désir d’imiter Socrate explique clairement la suite du texte de Laërce :
« De ce jour, il devint auditeur de Cratès, manifestant de façon générale une grande ardeur à l’égard de la philosophie, bien qu’il éprouvât de la honte devant l’impudeur cynique. » (VII, 2) (1)
Si, pour le libraire, Cratès est peut-être une réincarnation de Socrate, pour Zénon, il n’en est qu’un succédané ; d’où ses réticences, d’où l’épisode de la marmite de purée de lentilles, que j’ai déjà raconté (06-03-05). Certes Zénon écoute les leçons de son maître pendant dix ans mais, à la fin, il le quitte, ce qui indique bien qu’il se sent à l’étroit dans l’uniforme cynique.
2)Stilpon le Mégarique, le maître du maître : en le choisissant, Zénon en un sens remonte le courant de l’initiation car c’est de Stilpon, homme politique et philosophe, que Cratès a été le disciple. Stilpon, caractérisé par Laërce comme Socratique, même s’il le présente aussi en VI 76 en disciple de Diogène. Stilpon ressemble à Socrate en ce qu’il captive ceux qui l’écoutent ; mais, si la cause du charme socratique est largement indéterminée, celle de la séduction stilponienne est précisée : son argumentation est d’une subtilité irréfutable, d’où sa capacité à attirer à lui les élèves des autres :
« Philippe le Mégarique dit de lui textuellement : « De chez Théophraste il arracha Métrodore le théorématique (le dogmatique) et Timagoras de Géla ; de chez Aristote le Cyrénaïque, Clitarque et Simmias ; du côté des dialecticiens d’une part il arracha Paioneios à Aristide, d’autre part Diphile du Bosphore à … ; de …, fils d’Euphante, et de Myrmex, fils d’Exainetos, venus tous deux pour réfuter, il se fit des disciples zélés. » (II, 113, trad. de Marie-Odile Goulet-Cazé)
Autrement dit, devant Stilpon, tout le monde rend les armes, ce qui est d’autant plus énigmatique que, malgré les quelques pages que Laërce lui consacre, on ne connaît guère sa doctrine. Quelle qu’ait été la force de sa parole, on ne peut pourtant pas le réduire à un brillant rhéteur. Dans l’épreuve de la guerre il se comporte fort stoïquement et justifie sa conduite de manière on ne peut plus stoïcienne :
« Quand Démétrios, le fils d’Antigone, se fut emparé de Mégare, il veilla à ce que la maison de Stilpon lui fût laissée intacte et à ce que tout ce qui avait été enlevé au philosophe lui fût restitué. C’est à cette occasion qu’il voulut obtenir de lui la liste des biens qu’il avait perdus, et que Stilpon lui dit qu’il n’avait rien perdu de ce qui lui appartenait en propre : personne ne lui avait enlevé sa culture, et il avait toujours sa raison et ses connaissances. » (II, 114)
A travers ces lignes, j’entends déjà les premières lignes du Manuel d’Epictète (50-125) :
« Parmi les choses qui existent, les unes dépendent de nous, les autres ne dépendent pas de nous. Dépendent de nous : jugement de valeur, impulsion à agir, aversion, en un mot, tout ce qui est notre affaire à nous. Ne dépendent pas de nous, le corps, nos possessions, les opinions que les autres ont de nous, les magistratures, en un mot, tout ce qui n’est pas notre affaire à nous. » (trad. de Pierre Hadot).
Cette admirable attitude de Stilpon n’a tout de même pas empêché Zénon d’aller écouter d’autres maîtres…
(1) Ajout du 30-09-14 : Apulée écrit dans les Florides (14) : " Hipparchia accepta toutes les conditions (de Cratès) , répondant qu'elle avait depuis longtemps assez médité, assez réfléchi, qu'elle ne saurait trouver nulle part au monde un époux et plus riche et plus beau ; qu'il pouvait donc la conduire où bon lui semblerait. Cratès alors la mena dans le portique. Là, dans l'endroit le plus fréquenté, devant tout le monde, en plein jour, il se coucha à ses côtés ; et Hipparchia s'y prêtant avec un cynisme pareil au sien, il l'eût déflorée devant tout le monde si Zénon n'eût étendu son manteau pour dérober son maître aux regards de la foule qui les entourait." (trad. Bétolaud, 1836)

mardi 29 mars 2005

Zénon le naufragé.

Diogène Laërce donne trois versions de la conversion de Zénon à la philosophie. De mon point de vue, qui revient à identifier les anecdotes biographiques à des affirmations doctrinales, elles reviennent au même : il se débarrasse sans provocation aucune du poids de l’argent. Voici la première :
« Alors qu’il importait de la pourpre de Phénicie, il fit naufrage près du Pirée. » (VII, 2, traduction de Richard Goulet)
Zénon le Chypriote est donc d’abord un négociant, fils de négociant et ce dont il fait le commerce n’est rien moins que la pourpre de Phénicie, de Tyr peut-être, la plus prestigieuse, celle qui teint les habits des plus nobles dignitaires. Je me rappelle alors de Marc-Aurèle, empereur romain, disciple très tardif de Zénon, au moment où il essaye de voir les choses comme elles sont, sans plus :
« Oui, représente-toi bien dans ton imagination, à propos des mets et de tout ce qu’on mange, que c’est ici un cadavre de poisson, là un cadavre d’oiseau ou de porc, et d’autre part que le Falerne est du suc de raisin, la robe de pourpre des poils de brebis mouillés du sang d’un coquillage. » (Pensées VI 13, traduction de Bréhier)
Que le sang des coquillages retourne là d’où il vient ! Mais c’est involontairement que Zénon se défait de cette substance extraordinaire qui l’attache à la vie ordinaire. Il abandonnera certes la tradition paternelle mais par la force des choses, si on peut dire.
Deuxième version :
« D’autres rapportent qu’il apprit le naufrage alors qu’il vivait à Athènes et qu’il dit : « La Fortune agit bien en nous poussant vers la philosophie. » (VII, 4)
Finalement, peu importe que Zénon ait été ou non dans le bateau naufragé, il n’a de toute façon pas la responsabilité de la perte de la cargaison. Mais ce qui est clair ici, c’est qu’on ne peut à la fois commercer et philosopher. Entre l’argent et la vérité, il faut choisir. On me dira que, comme le rapporte Laërce en VII, 14, « certaines fois il faisait payer une pièce de cuivre à ceux qui se tenaient autour de lui » mais nul appât du gain ici, seulement un moyen de décourager la foule des curieux :
« Si bien que par crainte de devoir payer on ne le gênait pas, comme le dit Cléanthe dans son ouvrage Sur la pièce de cuivre. »
Troisième version :
« Quelques-uns prétendent que c’est après avoir vendu sa marchandise à Athènes qu’il se tourna vers la philosophie. » (VII, 4)
Le début de 13 complète à mes yeux cette dernière description :
« On dit qu’il avait plus de mille talents quand il vint en Grèce et qu’il les plaça dans les affaires maritimes. » (Genaille aggrave le cas de Zénon en précisant ainsi la nature du placement : « il prêtait à intérêt aux armateurs. »)
Cette ultime histoire n’est guère cynique, mais elle annonce le stoïcisme de Sénèque au mille esclaves et de Marc-Aurèle pour lesquels être riche et puissant n’est pas intrinsèquement mauvais, tout dépendant de la manière dont on juge l’argent et le pouvoir. J’imagine donc Zénon agissant avec l’argent, comme on doit le faire quand on en a. C’est le devoir, l’officium, le katékon du riche négociant de placer son argent selon les règles de l’art. Je dois avouer que je suis à première vue embarrassé par les lignes suivantes :
« Il était extrêmement avare et manifestait une mesquinerie digne d’un barbare sous prétexte d’économie. » (VII, 15)
Mais ce Zénon qui compte ses sous au centime près, je l’interprèterai en casuiste: c’est l’image qu’ont de lui ceux qui, ne connaissant pas encore le stoïcisme, s’attendent à ce que le disciple de Cratès se comporte tout simplement en cynique. On me dira que ce n’est guère stoïcien de s’attacher à l’argent et on aura raison. Mais, par égard pour Zénon, je vais imaginer que sa volonté de ne pas donner plus qu’on ne doit annonce la doctrine selon laquelle chacun doit se conformer à la fonction que lui donne le Destin. Ainsi je prends au sérieux ce court passage :
« On dit également qu’il fut le premier à employer le nom de « devoir » et à traiter le sujet. » (VII, 25)
Qu’on me pardonne si je lui donne le beau rôle en imaginant que son âpreté au gain est une manière de traiter le sujet du devoir !

Commentaires

1. Le lundi 22 juin 2009, 13:43 par capucine
BONJOUR je cherche 1 disciple de Zenon en 6 lettre ELE---E .qui m'aidera ???? mamigi@wanadoo.fr
2. Le mercredi 1 juillet 2009, 17:45 par philalèthe
Je ne m'attendais pas un post de cruciverbiste. Ceci dit, vous devez faire fausse route Capucine car j'ai compulsé aux E le Dictionnaire des philosophes antiques à la recherche de votre inconnu et je n'ai rien trouvé de ressemblant en 6 lettres, disciple de Zénon ou pas d'ailleurs.
Ce qui est étrange est que le mot que vous recherchez ressemble à Élée, ville natale d'un des deux Zénon.
3. Le mercredi 1 juillet 2009, 21:22 par Cédric EYSSETTE
C'est donc un Éléate !
4. Le jeudi 2 juillet 2009, 09:28 par Philalèthe
Bravo Cédric !

jeudi 17 mars 2005

Mais qui est donc Zénon ?

En 1962, Messieurs Emile Bréhier et Pierre-Maxime Schuhl consacrent un volume de la Pléïade aux Stoïciens. Comme il se doit, ils y traduisent le livre VII des Vies et opinions des philosophes que Diogène Laërce a consacré aux premiers fondateurs du stoïcisme. Ils ont, à cette fin, corrigé la traduction datée (1933) de Robert Genaille. Disposant de ces deux versions, je me propose d’identifier Zénon à travers les premières lignes que Laërce lui consacre. C’est bien évidemment un socratique : il en a le physique. Voyez donc : 1)« cou de travers » (Genaille VII, I, 1), « cou penché d’un côté » (Bréhier) 2)« maigre, grand et noir de peau » (G. ibid.), « maigre, assez petit, noir de peau » (B). Diantre ! Le duel Clouard-Pautrat ne m’avait pas habitué à de telles contradictions. 3)« de gros mollets, et le corps flasque et faible » (G. ibid.), « de grosses jambes et un corps flasque et sans force » (B) Au fond, je pourrais aussi bien dire qu’il est physiquement un cynique, à l’image de son maître Cratès. Il en a aussi les goûts alimentaires :
« Il aimait les figues vertes » (VII, I, 1)
Du moins si je fais confiance à Bréhier car Genaille en fait plutôt un pré-épicurien (voire un épicuriste !) :
« Il aimait beaucoup, dit-on, les figues fraîches et séchées »
Gageons que Zénon est un partisan du pas mûr (je me plais à imaginer que la figue verte est à Zénon ce que la viande crue est à Diogène…). Quelques lignes plus loin m’assurent que la verdeur des figues est aimée d’abord pour son goût inusuel et non conforme aux habitudes de tous :
« Il était fort résistant et menait une vie très simple, usant d’aliments crus. » (B.VII, I, 26)
Cynique aussi son refus des dîners, même s’il n’est pas systématique. Ce qui m’étonne en revanche, c’est que les deux traducteurs s’entendent pour expliquer ce trait par son physique. Mais s’il ne participe pas aux banquets par honte de son corps, alors il a l’étoffe de rien du tout. Je préfère penser que sa faiblesse l’empêche de faire quelque chose qui, de toute façon, ne vaut rien. Cynique aussi son goût du dehors et de la lumière :
« Il se plaisait à se mettre au soleil » ( VII, I, 1)
Genaille a omis le passage : cet ancien Inspecteur Général me semble décidément être un sous-Clouard. En revanche, ce qui déjà annonce qu’il ne fera pas un disciple orthodoxe du cynisme, c’est tout à la fois sa confiance dans les oracles, son amour des livres et son respect des Anciens :
« Hécaton et Apollonius de Tyr, dans le premier livre Sur Zénon racontent qu’il demanda à l’oracle à quoi il était préférable qu’il occupât sa vie, et que le dieu lui répondit : « en devenant de la couleur des morts » ; il comprit et lut les auteurs anciens. » (B VII, I, 2)
Le trait est renforcé quelques pages plus loin en faisant cette fois l’économie de l’oracle et de la conversion :
« Démétrius de Magnésie dit, dans les Homonymes que Mnaséas son père vint souvent à Athènes pour son commerce et en rapporta à Zénon, encore enfant, beaucoup de livres socratiques ; il s’exerça donc alors qu’il était encore dans son pays. » (VII, I, 31)
J’aime bien ce passage. D’abord, à cause de l’inhabituelle référence aux livres socratiques (ce qui me rappelle une anecdote concernant une soi-disant agrégée de philosophie qui, dans les soirées mondaines, n’arrêtait pas de seriner qu’elle avait lu tout Socrate !). Ensuite, parce qu’il me confirme dans l’idée que Zénon n’est pas fait ( au sens strict) pour être cynique : en effet il n’a pas le père qui convient. C’est un ascendant du genre faux-monnayeur qui est indispensable pour faire ses premiers pas dans le cynisme, pas un père qui relie le fils à la pensée d’avant. J’expliquerai bientôt comment Zénon se remet tout de même dans le droit chemin cynique en faisant très mal le métier de son père, commerçant.

mercredi 16 mars 2005

Nietzsche et le cynisme (3)

Il serait inexact cependant d’associer exclusivement le texte nietzschéen à une déformation de la philosophie cynique. En témoigne ce passage tiré du fragment 275 de Humain, trop humain où le philosophe oppose l’épicurien au cynique :
« L’épicurien met à profit sa culture supérieure (attribution surprenante tant était légendaire l’inculture d’Epicure) pour se rendre indépendant des opinions dominantes et il s’élève au-dessus d’elles, tandis que le cynique reste exclusivement dans sa négation. Il marche comme dans des sentiers à l’abri du vent, bien protégés, à demi obscurs tandis qu’au dessus de sa tête, dans le vent, les cimes des arbres bruissent et lui décèlent quelle violente agitation règne là-dehors de par le monde. Le cynique, au contraire, circule comme tout nu, dehors dans le souffle du vent et s’endurcit jusqu’à perdre le sentiment. »
Je suis porté à penser que ces lignes, elles, mettent en relief une différence majeure entre les deux sagesses : le cynique "monte au charbon" et tire de toute contrariété de quoi renforcer sa posture démonstrative ; à la différence de l’épicurien enfermé dans son bunker amical, le cynique ne sort pas du monde et se dépouille en effet de tout, sauf du rôle de donneur de leçons. Bien sûr les épicuriens expliquent aussi mais j’ai l’impression qu’ils ne s’adressent qu’à ceux qu’ils savent à moitié convertis. Le cynique paye de sa personne, l’épicurien la soigne. Ce dernier juge le monde à l’abri de sa doctrine : qu’on pense aux premiers vers du chant II du De Natura Rerum de Lucrèce :
« Il est doux, quand les vents tourmentent de leurs trombes La mer aux vastes flots, de se trouver à terre Et d’observer de là le grand malheur d’autrui : Non que l’on ait plaisir à voir quiconque a mal, Mais voir de quels malheurs on est soi-même exempt, C’est cela qui est doux. Est doux, également, De regarder la guerre, avec ses vastes champs De batailles rangées, sans courir de danger. Mais le plus doux encore est de tenir les temples Qu’a fait venir au jour l’enseignement des sages, Bien défendus, sereins, d’où l’on puisse porter Son regard vers en bas et voir au loin les autres Errer à l’aventure et chercher au hasard Le chemin de la vie, rivaliser d’esprit Viser à la noblesse et faire jour et nuit Un colossal effort pour monter au sommet De la richesse, et pour être maître des choses. » (Traduction de Bernard Pautrat)
C’est bien des cyniques que les stoïciens ont hérité leur constante volonté de transformer les hommes et de les amener sur les chemins de la raison. Enfin Nietzsche rend un magnifique hommage au cynisme en écrivant dans Ecce Homo (1888) dans la troisième partie Pourquoi j’écris de si bons livres :
« Il n’existe nulle part une espèce de livres plus fière et plus raffinée tout à la fois. Ils atteignent ça et là le comble de ce qui peut être atteint sur la terre : le cynisme »
Il est clair qu’ici le cynisme ne désigne plus l’histrionisme de sa propre médiocrité, mais l’excellence exceptionnelle et pour cela scandaleuse. Ces lignes ultimes ne sont-elles pas éclairées par cet autre texte plus ancien tiré de la 2ème Considération Inactuelle (1874) ?
« Nos penseurs académiques ne sont pas dangereux, car leurs idées se développent plaisamment dans la routine, de la même façon que l’arbre porta ses fruits. Ils n’effrayent point, ils ne font rien sortir de ses gonds et, de toute leur activité, on pourrait dire ce qu’objecta Diogène lorsqu’on loua un philosophe devant lui : « Qu’a-t-il donc à montrer de grand, lui qui s’est si longtemps adonné à la philosophie sans jamais attrister personne ? » En effet il faudrait mettre en épitaphe sur la tombe de la philosophie d’Université : « Elle n’a attristé personne. » Mais c’est là plutôt le louange d’une vieille femme que celle d’une déesse de la sagesse et il ne faut pas s’étonner si ceux qui ne connaissent cette déesse que sous les traits d’une vieille femme sont très peu hommes eux-mêmes et si, comme de juste, les hommes puissants ne tiennent plus compte d’eux. »(Schopenhauer éducateur)
Je finirai sur cette image de la philosophie : non pas une vieille femme pour des hommes à la raison peu assurée mais une divinité qui se fait craindre de tous, même des pouvoirs les mieux assurés…Bien sûr il faut être un peu naïf pour oser comparer aujourd’hui la philosophie à une déesse de la sagesse, alors que tant de philosophes, et Nietzsche le premier, ont tout fait pour démystifier et le divin et la sagesse !

mardi 15 mars 2005

Nietzsche et le cynisme (2)

C’est dans le fragment 26 de Par-delà le bien et le mal : prélude à une philosophie de l’avenir (1886) que Nietzsche donne de la pratique cynique une interprétation ingénieuse mais radicalement fausse (on me trouvera bien prétentieux: je défends la position qu’on ne doit pas vénérer les textes canoniques et leur donner à tous raison mais ne pas hésiter, quand c’est possible, à dénoncer les erreurs qu’ils contiennent ; je reconnais que j’ai mis longtemps à sortir de l’idée qu’il n’y a pas de progrès en philosophie et que, de même qu’ en art on ne doit pas plus apprécier Picasso que Michel-Ange, en philosophie on ne doit pas mettre les derniers penseurs au-dessus des plus anciens. On jugera aussi cette position bien étrange si l’on se souvient que j’appelle à travers ces notes les philosophes antiques à notre secours, mais encore une fois je ne les pense pas comme des lumières du passé pour sortir des obscurités de notre présent mais comme des moyens de diversifier notre pensée et si possible de la rendre plus vraie. Pour parler en termes d’escalade, ils ne montrent pas la Voie, mais des voies pour s’attaquer aux parois de la vie et, comme ils sont souvent privés de voix, moi, qui les ai un peu entendus, je les fais parler). Que dit donc le grand Nietzsche (car il ne s’agit nullement de communiquer ici l’idée que le nietzschéisme dans l’ensemble est dépassé !) dans ce fragment ? Il y oppose l’homme d’élite à « la foule, à la multitude, à l’humanité presque entière ». « Instinctivement » (voici un adverbe nietzschéen, tant il y a d’instincts différents chez Nietzsche !), l’homme d’exception tend « à se retirer dans le secret de sa tour d’ivoire ». Mais, s’il veut étudier l’homme, il devra se mêler à la foule :
« Celui qui, dans son commerce avec les hommes, ne passe pas par toutes les couleurs de la souffrance, qui ne verdit et ne blêmit pas d’écoeurement, de dégoût, de compassion, de mélancolie, de solitude, n’est assurément pas un homme d’un goût très élevé ; mais s’il n’assume pas de son plein gré tout ce fardeau et toute cette misère, s’il les esquive à tout jamais et reste, comme je l’ai dit, fièrement caché dans sa tour d’ivoire, alors une chose est sûre : il n’est pas fait pour la connaissance, il n’en a pas la vocation. » (j’ai l’impression que, dans ce passage, Nietzsche transpose en termes philosophiques des préjugés sociaux, tant ces hommes écoeurants évoquent « les hommes du peuple », mais j’arrête de jouer à Pierre Bourdieu lisant Heidegger !)
C’est donc dur, quand on est si haut, de s’abaisser : heureusement que les cyniques sont là pour faciliter la tâche !
« S’il a de la chance, comme il convient à un enfant chéri de la connaissance, il rencontrera des aides qui abrègeront et allègeront sa tâche, - je veux dire des « cyniques » (les guillemets veulent-ils dire que Nietzsche sait qu’il ne parle pas des cyniques historiques ? Je ne crois pas car rien dans les œuvres ne suggère sa capacité de rendre justice correctement à ce qu’il appelle leur « vulgarité »), ceux qui tout bonnement reconnaissent et acceptent en eux l’animal, la vulgarité, la « règle », et qui pourtant ont assez d’esprit et de « tempérament » pour se sentir l’irrésistible besoin de parler d’eux et de leurs semblables devant témoins ; parfois ils se vautrent même dans leurs livres comme sur leur propre fumier. Le cynisme est l’unique forme sous laquelle les âmes vulgaires touchent à la droiture, et l’homme supérieur, en présence des cyniques les plus grossiers comme des plus raffinés, doit tendre l’oreille et se féliciter chaque fois que le bouffon sans vergogne et que le satyre scientifique s’expriment devant lui. »
Autrement dit, le cynique, c’est l’homme trop moyen pour être supérieur, mais assez supérieur tout de même pour se distancier de sa médiocrité en l’exhibant comme un spectacle. Je ne retrouve pas là les cyniques : leur comportement scandaleux (je pense à la pétophilie cratésienne) n’est pas du tout du laisser-aller mais l’expression d’un effort surhumain pour se conduire animalement, ce qui veut dire simplement. Le cynique ne s’accuse pas, on pourrait bien plutôt lui reprocher son absence totale d’humour et de doute concernant sa valeur. Il est tout ironie dirigée contre les autres !

lundi 14 mars 2005

Nietzsche et le cynisme (1)

C’est bien connu : en général, il n’y a pas pire commentateur d’un philosophe qu’un autre philosophe. Ce sont les historiens de la philosophie qui rendent justice aux philosophes, pas les prétendants au titre. Une nouvelle philosophie se bâtit sinon sur les ruines du moins sur les failles des autres ; or, prendre le temps de comprendre une philosophie de l’intérieur, c’est très souvent commencer à voir le monde avec les yeux du philosophe ; à ce jeu, indispensable pour l’intelligence des systèmes, on perd ses propres yeux ; certes on y gagne une vue plus aiguë mais les concepts et les positions auxquels on devient sensible sont ceux d'un autre dont on hérite en analysant minutieusement la philosophie dans laquelle on se spécialise. Cela ne veut pas dire qu’il suffit de trahir une philosophie pour en créer une autre, mais qu’il n’y a pas de nouveauté en philosophie sans, en même temps, l’apparition d’une perspective qui généralement ne rend pas justice à certaines philosophies plus anciennes. C’est ainsi que Diogène est mis au service d’un étrange passage nietzschéen (à la fois ouvriériste et anti-marxiste) dans le fragment 457 de Humain, trop humain : un livre pour les esprits libres (1878-1879)*. Point de départ de la réflexion nietzschéenne :
« Diogène fut un temps esclave et précepteur domestique »
Loin d’être une invention de Ménippe, ce statut a pour Nietzsche valeur d’une véritable profession de foi : s’il est esclave, c’est pour montrer que l’honneur d’être un homme libre n’est pas une valeur. Jusque-là rien à redire, la thèse est bien cynique. Mais subrepticement Nietzsche enrôle Diogène dans un combat qui n’est pas le sien, en identifiant fort sophistiquement « honneur d’être un homme libre, un maître » avec « dignité humaine », ce qui lui permet alors d'interpréter la posture de Diogène comme dénonciation de la valeur accordée à la dignité humaine. Raison de la dénonciation : c’est la « vanité chérie » qui fait revendiquer le droit à être traité dignement. En sourdine, j’entends une version de la chanson nietzschéenne : les thèses démocratiques modernes sont l’expression de la vanité. Mais ce que dit Nietzsche explicitement dans ce fragment, c’est que ce combat pour la dignité conduit à des prises de positions anti-esclavagistes qui dépassent les clivages politiques (rien à redire jusque-là) et tend à assimiler l’esclavage à la situation la pire pour un être humain (qui dirait le contraire en effet ?). En réalité, l’esclave n’est privé de rien, au sens strict, puisque être reconnu comme un homme (libre) n’est pas une vraie valeur. En revanche (coup de tonnerre !) c’est bien plutôt l’ouvrier moderne, privé de sécurité, d’emploi, de plaisirs de toute espèce, dont la condition est horrible. Et voilà, le tour est joué : Diogène, par sa vie, soutient l’étrange position selon laquelle la vie d’ouvrier est pire que celle d’esclave. Diogène donc dans le camp anti-marxiste, si l’on se rappelle que Marx qualifie le prolétaire de « travailleur libre » (dans la mesure où il peut choisir à qui vendre sa force de travail) par rapport à l’esclave, qui représente l’exploitation maximale du travail d’autrui. Cette étonnante réhabilitation de l’esclavage est-elle bien peu conforme au cynisme ? Oui, sans hésitation, car si les cyniques ne déprécient pas les esclaves, c’est parce qu’ils pensent que les statuts sociaux ne sont pas des « marqueurs » de la dignité et non pas parce qu’ils jugeraient que la revendication d’être traité comme un homme ne serait rien de plus que l’expression de la vanité. Mais je présenterai demain une trahison bien plus flagrante.
  • « Esclaves et ouvriers. Le fait que nous attachons plus de prix à la satisfaction de notre vanité qu’à tout autre avantage (sécurité, emploi, plaisirs de toute espèce) se montre à un degré ridicule en ceci, que chacun (abstraction faite de raisons politiques) souhaite l’abolition de l’esclavage et repousse avec horreur l’idée de mettre des hommes dans cet état : cependant que chacun doit se dire que les esclaves ont à tous égards une existence plus sûre et plus heureuse que l’ouvrier moderne, que le travail servile est peu de choses par rapport au travail de l’ouvrier. On proteste au nom de la « dignité humaine » : mais c’est, pour parler plus simplement, cette vanité chérie qui regarde comme le sort le plus dur de n’être pas sur un pied d’égalité, d’être publiquement compté pour inférieur. Le cynique pense autrement à ce sujet, parce qu’il méprise l’honneur ; et c’est ainsi que Diogène fut un temps esclave et précepteur domestique. »

dimanche 13 mars 2005

Les cyniques dont je ne parlerai guère (2)

Et voici les derniers :
4) Favorinus d’Arles, « rhéteur et sophiste gaulois » (Larousse), élève du précédent, maître du maître de l’empereur Marc-Aurèle, exilé par Hadrien et faisant contre mauvaise fortune bon cœur, se transfigurant en cynique. Larousse ne dit rien de cette disgrâce et en fait un sinistre courtisan :
« On raconte qu’après avoir longuement argumenté, Favorinus donnait toujours raison à l’empereur pour ce motif qu’un homme qui commande à 30 légions est un homme qui ne saurait avoir tort » (Tome 8, 1872)
5) Démonax, au nom étrange entre démoniaque et Fantomas, fils de famille débauché par les leçons de Démétrius et d’Epictète (le cynisme et le stoïcisme, jusqu’à un certain point, bonnet blanc et blanc bonnet ?), Diogène ressuscité :
« A un orateur qui ne déclamait que de bien piètres choses, il conseillait de s’exercer et de se rompre à cet art. « Mais je me parle tous les jours à moi-même » dit l’autre. « Il est bien naturel alors, reprit Démonax, que tu parles si mal, puisque tu t’en rapportes à un auditeur stupide ! » (Lucien de Samosate Vie de Démonax)
« Ce philosophe, arrivé à un âge très-avancé, se laissa mourir de faim » (Larousse Tome 6, 1870)
6) Oenomaüs de Gadara, qui me fait penser un peu au Spinoza du Traité théologico-politique, dans la mesure où il démystifie, certes non la Bible, mais les oracles et les prophéties. Il me plairait bien de trouver dans ce dictionnaire si anti-clérical quelques lignes louangeuses, mais je suis surpris car Larousse reproche à ce cynique d’être vraiment trop irrespectueux:
« On prétend qu’ayant été trompé par l’oracle de Delphes, il voulut se venger (cela commence mal, par une passion mal cotée) en déconsidérant les oracles en général ; il aurait écrit dans ce but un pamphlet intitulé Les charlatans dévoilés , dans lequel il mettait à nu les superstitions en usage dans les temples où se rendaient les oracles et persiflait en même temps les superstitions en vogue (Pierre Larousse doit écrire vite, il se répète !). Le ton cynique et les détails grossiers contenus dans cet ouvrage, si on peut en juger par un morceau cité dans la Démonstration évangélique d’Eusèbe (alliance tactique entre Larousse et Eusèbe mais prudence du premier), montrent ce précurseur de Lucien sous un jour assez défavorable ; il ne se moque pas seulement de la superstition ; il s’applique à tourner en ridicule les meilleurs sentiments du cœur humain, à commencer par la décence. Au besoin, sa raillerie n’épargnait pas plus Antisthène et Diogène, chefs de la secte à laquelle il appartenait, que ses adversaires. Il voulait être libre même sous le rapport du respect qu’il leur devait, disait-il. Il partait du principe que la liberté est le principe (sic) du bonheur et de la vertu. Cela peut être admis en théorie ; mais l’application qu’il en faisait ne lui a pas acquis d’estime parmi les anciens. » (Tome 11, 1874)
Cela me semble le cynisme par excellence de tourner en dérision les maîtres ès cynisme. Merci en tout cas à Pierre Larousse d’avoir rapporté la passion cynophage d’Oenemaüs. Il lui donne à mes yeux la perfection de l’ultime disciple, dévoreur de sa propre tradition, cynique anti-cynique, cynique post-cynique.

samedi 12 mars 2005

Les cyniques dont je ne parlerai guère (1)

Ne visant pas à écrire une encyclopédie du cynisme, j’évoquerai donc seulement en quelques lignes :
1) Cercidas de Mégalopolis, dont Pierre Larousse ignore même l’identité philosophique, puisqu’il lui consacre la note suivante que je relève in extenso :
« CERCIDAS, poète et législateur grec du 4ème siècle av. J.C. Il rédigea un code de lois pour Mégalopolis, sa patrie, et chercha à lui assurer la protection de Philippe, roi de Macédoine. Démosthène, pour cette raison, le compta parmi les mercenaires de Philippe et le mit au nombre de ceux qu’il accusait de trahison envers la Grèce. » (Tome III 1867)
C’est peut-être juste pour le plaisir de placer sur Internet ces lignes vieillies que je les recopie… En tout cas, je n’ai pas la chance de disposer de l’immense Dictionnaire des philosophes antiques de Goulet et de toute façon Léonce Paquet, un siècle plus tard (1975) le désigne encore comme « un réformateur social ». Il fallait bien faire revivre un instant ce cynique bâtisseur, rejeton sédentarisé de tous ces destructeurs plutôt nomades.
2) Démétrius, expulsé de Rome à deux reprises, par Néron et par Vespasien, admiré par Sénèque, critique des folies de Caligula.
3) Dion Chrysostome, d’abord rhéteur professionnel, d’où son surnom, Chrysostome, à-la-bouche-d’or, disciple, comme Epictète, du stoïcien Musonius (ce qui prouve que le cynisme n’est pas soluble dans le stoïcisme), lui aussi conspirateur, contre Domitien, et condamné pour cela à l’exil, transformant sa peine en vagabondage cosmopolitique. J’imagine que ces cyniques sont devenus réellement dangereux pour le pouvoir: ils n’attaquent plus le genre humain en moralistes mais ils font de la politique philosophique. L’exil n’est plus une affaire privée ou un rêve hautain, c’est une sanction imposée par l’Etat. Le cynique ne choisit pas l’exil comme mode de vie, il en est victime. De Pierre Larousse, je recopierai seulement ces quelques lignes romanesques :
« Il erra en fugitif, réduit souvent à labourer pour vivre (...) Il joue trop souvent l’illuminé » (Tome 6, 1870)
Larousse ne devait pas du tout aimer les illuminés mais avoir plus de sympathie pour les laboureurs.

vendredi 11 mars 2005

Bion de Borysthène, la triste fin d'un cynique, grenouille de bénitier.

Bion a tout eu pour faire un bon cynique. D’abord la profession des parents : Père : esclave pour ne pas avoir payé l’impôt puis affranchi « qui se mouchait du revers de la main » (D.L., IV, 46) Mère : « elle sortait tout droit du bordel » (ibid.) Ensuite, les débuts dans la vie : ce fils d’esclave est d’abord jeune esclave.
« Je fus donc acheté par un certain rhéteur qui me légua sur son lit de mort tous ses biens. Mais je mis tout cela en pièces, je jetais ses volumes au feu, et je m’en vins à Athènes pour me consacrer à la philosophie. » (ibid.)
Le rhéteur n’avait-il que des livres de rhétorique ? Peu importe au fond, brûler les livres, c’est brûler le maître mais c’est surtout l’indice d’une indéniable orthodoxie cynique, dans le droit fil de la pensée du fondateur :
« C’est Antisthène, en tout cas, qui affirme : « Les gens sensés ne devraient pas apprendre les lettres, de peur d’être pervertis par des influences étrangères. » (VI, 103).
Certes cet acte inaugural a pour nous des allures inquiétantes d’autodafé, mais qu’on l’entende bien : il ne s’agit pas de brûler certains livres en en idolâtrant d’autres mais de condamner l’écriture et la lecture quand elles se substituent à la vie qu’il est juste de mener. On se rappellera pourtant que les cyniques ont écrit des livres ; j’imagine qu’ils contenaient les règles de leur bon usage, c'est-à-dire de leur traduction en actions. Malheureusement ce disciple de Cratès, qui joue juste si jeune, finit complètement désaccordé. Laërce le prend lui-même à parti et lui reproche avec une prolixité inhabituelle sa tardive conversion :
« En proie à une lente maladie Et craignant la mort, Ce négateur des dieux, qui ne regardait Même pas un temple, Et raillait abondamment les mortels Qui sacrifient aux dieux, Ne s’est pas contenté de flatter les narines Des dieux Par l’encens, la graisse et les offrandes Déposées sur les foyers, les autels et la table ; Il n’a pas seulement dit : « J’ai péché Pardonnez mes fautes passées » ; Mais il a complaisamment tendu à son cou à une Vieille pour qu’elle y mît des amulettes ; Il s’est laissé persuader, a lié ses bras De lanières, A posé sur sa porte le nerprun (arbuste à fruit épineux) Et la branche de laurier Prêt à tout endurer plutôt que de mourir. Insensé celui-là qui voulait se concilier Dieu à prix d’argent, Comme si les dieux n’existaient qu’au moment Où il plaisait à Bion d’y croire. Eh bien donc ! Il rêve en vain ce morveux Quand il n’est plus que cendres, Tendant la main et disant : « Salut, salut, Pluton ! » (VI, 55-56-57)
J’imagine le plaisir de Laërce à prendre en flagrant délit de contradiction le cynique finissant. Ce long poème, je le vois comme une vengeance lettrée de compilateur mais enfin ce n’est pas parce que je vais bientôt parler de Nietzsche que je dois transformer ce second Diogène en homme du ressentiment !

jeudi 10 mars 2005

Ménippe, un cynique bien peu cynique ?

Je ne résiste pas au plaisir de consacrer quelques lignes à cet esclave, disciple hétérodoxe, dont le maître portait le nom de Bâtôn ! C’est lui qu’on soupçonne d’avoir inventé de toutes pièces l’esclavage de Diogène. Il aurait rabaissé son lointain modèle à son niveau ! Cela n’augure rien de bon, tant le disciple classique a l’habitude, toute contraire, de placer le maître sur un piédestal (1). Dès le début, Ménippe signe sa différence : alors que les autres ont traité l’argent par le mépris, lui l’accumule en mendiant. S’enrichir en demandant, c’est tout le contraire de la pratique cynique ordinaire : s’appauvrir pour ne rien avoir à demander. Il est vrai que c’est pour s’émanciper par l’affranchissement et devenir citoyen de Thèbes. Mais, une fois libre, il semble n’avoir eu d’yeux que pour la richesse :
« Hermippe raconte qu’il prêtait de l’argent au jour le jour, ce qui lui valut un surnom. Car il prêtait à intérêt à des armateurs et prenait des gages, à tel point qu’il put amasser une fortune colossale. » (VI, 99) (2)
Sa fin est sordide, aux antipodes des fins extraordinaires de Diogène :
« On monta un complot contre lui, on le dépouilla de tous ses biens, et de désespoir il mit fin à ses jours en allant se pendre. » (VI, 100)
Face à un tel contre-exemple de cynisme, Laërce prend la parole pour présenter la plaisanterie que le cas Ménippe lui a inspiré :
« J’ai composé pour lui la plaisanterie suivante : Phénicien de naissance mais chien de Crète, (3) Prêteur à la journée – ainsi l’avait-on surnommé- Sans doute connais-tu Ménippe. A Thèbes, quand un jour fut forcée sa maison Et qu’il perdit tout son bien, ignorant ce qu’est un Cynique, Il se pendit. » (ibid.)
Mais qu’a donc fait Ménippe pour mériter le nom de chien ? Marc-Aurèle, l’empereur stoïcien, en fait le représentant des « présomptueux railleurs de cette vie périssable et éphémère que mènent les hommes » (Pensées, VI, 47). Lucien dans La double accusation dit de lui qu’il était « le plus fort aboyeur et le plus mordant de tous les anciens Cyniques (…) comme un chien redoutable dont les morsures sont d’autant plus profondes qu’il les fait en riant et sans qu’on s’y attende. ». Il me semble que Ménippe a aboyé par écrit en inaugurant un genre, le sérieux-comique (σπουδογελοῖος). Une de ses cibles a été les disciples d’Epicure auxquels il consacre deux ouvrages (bien sûr perdus) : Les Enfants d’Epicure et Les Fêtes du 20ème jour. Comme les cyniques avaient la dent dure avec leur propre disciple, j’imagine que Ménippe a tourné en dérision encore plus durement la dépendance des disciples d’une autre secte. Quant au deuxième titre, il se réfère à un rite recommandé par Epicure à ses disciples et consistant tous les 20 du mois à commémorer son souvenir et celui de son ami Métrodore. Cette religiosité épicurienne ne pouvait qu’attirer les foudres cyniques, toujours prêtes à détruire toute domination autre que celle exercée sur soi-même. Un de ses ouvrages au titre énigmatique La descente aux enfers me donne l’occasion de présenter Ménédème qui met en scène de manière joyeuse et caricaturale les croyances populaires et prétend donc monter des enfers et y descendre aussi !
« D’après ce que raconte Hippobote, il avait poussé si loin l’art du merveilleux qu’il circulait affublé d’un costume de Furie en proclamant qu’il était monté de l’Hadès avec mission de connaître les fautes commises et d’y redescendre pour en faire rapport aux démons infernaux. Voici quel était son accoutrement : une tunique grise tombant jusqu’aux pieds et serrée à la taille par un ceinturon pourpre ; sur sa tête, un bonnet arcadien sur lequel étaient brodés les douze signes du zodiaque ; des cothurnes de tragédie ; une barbe d’une longueur démesurée et, dans la main, un bâton de frêne. » (VI, 102) (4)
On ne sait rien de plus sur Ménédème, cynique théâtral.
(1) Ajout du 29-09-14 : À propos de l'ouvrage de Ménippe "La vente de Diogène", Marie-Odile Goulet-Cazé écrit : " C'est à partir de cet ouvrage dont l'influence doit être considérable dans la constitution de la légende de Diogène, que s'est élaborée la tradition sur l'épisode des pirates qui auraient fait Diogène prisonnier et l'auraient ensuite vendu à Corinthe où il devait être acheté par Xéniade. Ménippe, lui-même esclave, a voulu montrer dans le texte que le sage est indifférent à l'esclavage." (Dictionnaire des philosophes antiques, volume IV)
(2) Ajout du 29-09-14 : "Ces détails donnés par le biographe péripatéticien Hermippe sont considérés généralement comme douteux (Dudley, A history of cynicism, p.70). Ils ont pu être inspirés par la biographie de Diogène le Cynique et l'épisode de la falsification de la monnaie." (ibid.)
(3) Ajout du 29-09-14 : "Le qualificatif de Crétois utilisé dans ce poème s'explique peut-être par le fait que les Crétois étaient connus dans l'antiquité par la réputation de leurs trafiquants et de leurs pirates." (ibid.)
(4) Ajout du 29-09-14 : Il n'est pas exclu que cette section consacrée à Ménédème repose en fait sur une confusion avec Ménippe (on aurait mal interprété l'abréviation Μεν qui aurait renvoyé dans l'esprit de Diogène Laërce à Ménippe et non à Ménédème). Si c'est le cas, on ne sait alors quasi rien de Ménédème, sauf qu'il a été disciple de l'épicurien Colotès puis du cynique Échéclès.

Commentaires

1. Le mercredi 5 octobre 2011, 11:18 par Michèle TILLARD
Il est très étonnant que Lucien ait fait de Ménippe, ce faux cynique, son alter ego et son porte-parole, pourfendeur des puissants (dialogue des Morts), des dogmatiques (Icaroménippe) et des riches... Mais quoi qu'il en soit, c'est ce Ménippe-là que l'on connaît et que l'on aime aujourd'hui, et pas le minable personnage de Diogène Laërce !
2. Le lundi 29 septembre 2014, 19:50 par Philalèthe
Manifestement Diogène Laërce ne rend pas justice dans sa vie à l'importance de Ménippe qui entre autres a une postérité littéraire considérable à cause de son invention d'un style sérieux et comique à la fois. Du coup on peut défendre l'idée que Lucien lui a donné une stature plus fidèle à ce qu'il fut, même s'il faut prendre en compte que le Ménippe de Lucien est aussi une création.

mercredi 9 mars 2005

Hipparchia, première féministe ?

J’aimerais bien disposer de textes nombreux pour mieux portraiturer Hipparchia. Mais je n’ai guère plus d’une page à me mettre sous la dent. Comme j’en veux à Laërce d’avoir terminé ainsi le passage qu’il lui consacre :
« Voilà des histoires qu’on raconte, et des centaines d’autres encore, à propos de cette femme philosophe. »
Il a dû être débordé et n’a gardé que l’essentiel ! Je relève d’abord qu’elle s’est habillée comme Cratès, en homme, en cynique. Sur ce sujet, Laërce est vraiment sec :
« La jeune fille fit son choix, et, prenant le même costume que lui, elle se mit à circuler avec Cratès. » (VI, 97)
Heureusement qu’Antipater de Sidon lui fait défendre ses choix vestimentaires à la première personne :
« Je n’ai pas choisi, moi, Hipparchia, les travaux des femmes à l’ample robe, mais la vie forte des Cyniques ; je n’ai pas voulu des tuniques agrafées, ni du socque à haute semelle, ni de la résille luisante, mais la besace, accompagnement du bâton le double manteau assorti et la couverture du lit étendu à terre. » (Anthologie palatine)
Cette jeune femme semble avoir été une raisonneuse prête à tout pour clouer le bec de l’adversaire :
« Elle parut un jour à un banquet chez Lysimaque où elle réfuta Théodore dit l’Athée en proposant le sophisme suivant. Tout geste qui ne serait pas qualifié d’injuste s’il était fait par Théodore, ne saurait non plus être qualifié d’injuste s’il était posé par Hipparchia ( le raisonnement est surprenant mais met bien en évidence la décision cynique de considérer les actes en les coupant des circonstances dans lesquels ils se réalisent ; dans ces conditions, le même acte, quelle que soit la personne qui l’accomplit, a la même signification). Or, Théodore ne fait rien de mal quand il se frappe lui-même (j’imagine qu’il s’agit d’un entraînement à la souffrance) : par conséquent, Hipparchia non plus ne ferait rien de mal si elle frappait Théodore (ici le sophisme est patent : il consiste à identifier une action réfléchie à une action passive pour la seule raison que dans les deux cas l’objet – ici Théodore- est le même). Ce dernier ne sut que répondre à un tel argument (il n’avait sans doute guère pratiqué l’éristique), mais il lui retroussa son vêtement, ce dont Hipparchia ne fut ni effrayée ni troublée comme toute femme l’aurait été (en s’identifiant à Cratès, elle a renoncé à sa féminité : elle n’est qu’un être humain). Théodore lui dit alors : « Est-ce bien celle-là qui sur le métier a laissé la navette ? » (d’où une volonté pesante de ré- identifier Hipparchia à son sexe, via sa prétendue fonction sociale) « C’est bien moi, Théodore, reprit-elle aussitôt, mais ne va pas croire que j’aie mal décidé en ce qui me concerne si, tout le temps que j’allais perdre au métier, je l’ai plutôt consacré à mon éducation (c’est un discours de suffragette) » (VI, 97-98)
J’aurais tout de même préféré que le seul raisonnement que Laërce rapporte d’Hipparchia ne soit pas sophistique : elle n’a finalement pas donné assez de temps à la formation de son esprit !

Commentaires

1. Le dimanche 4 octobre 2015, 19:51 par icone2015
Et oui, apparemment Hipparchia est identifiée comme la première femme philosophe de l'Histoire, de notre Histoire nous les hommes, de notre histoire occidentale, de l'histoire des femmes depuis l'antiquité à aujourd'hui.
elle créée le féminisme et est à l'origine de cette notion alors! qui donc le sait à part vous et moi et peut être bien sûr ceux qui lisent Onffray Houellbecq Finkielkraut ceux qui veulent nous éclairer sur le monde décadent d'aujourd'hui? C 'est la première femme en marge de la société du moins c'est la seule à avoir revendiqué ce statut. Puisqu’alors le mot sexe n'existait pas, et que la société n'existait que sous le diktat de l'Homme ,seul maître et pensant en Grèce, puis ce sera sous l'empire romain...
C 'est la première femme appartenant à l'école philosophique des Cyniques, courant de pensée d'alors, qui ose distinguer entre le genre homme et le genre femme en toute liberté, certes en toute marginalité, exclusion, copule en public, se sert de sa langue pour pratiquer la répartie.
Au moins elle mérite d'exister d'être à l'origine de ce mot et puis plus tard il y aura Simone de Beauvoir, Simone Weil, et les autres mais oui mais lesquelles ?
2. Le jeudi 8 octobre 2015, 12:18 par Philalèthe
On peut voir Hipparchia comme une féministe mais elle ne s'est pas pensée en ces termes. Les cyniques veulent libérer les êtres humains de l'emprise des faux biens et des savoirs imaginaires, ils ne veulent pas libérer les femmes de la domination masculine. Pour parler en termes anachroniques, les hommes dominants sont aux yeux des cyniques autant dominés que les femmes dominées.

mardi 8 mars 2005

Cratès (3) : la pauvreté comme moyen de séduction.

Les cyniques ont toujours d’une manière ou d’une autre affaire à l’argent. Cratès n’y fait pas exception. Lui, le riche, c’est le spectacle de la pauvreté qui le convertit :
« D’après les Successions d’Antisthène, Cratès fut attiré à la philosophie cynique quand il vit dans une tragédie Télèphe, du reste assez misérable, portant un pauvre petit panier. » (D.L., VI, 87)
Ce Télèphe a bien sûr tout pour plaire à un futur cynique : 1) c’est le fils d’Héraclès 2) s’il est condamné à la misère, c’est parce que sa mère, Augé, prêtresse d’Athéna, a renoncé à la virginité attachée à son ministère en couchant avec le héros des cyniques. Quand on sait à quel point la secte se moque des prêtres et des rites arbitraires des religions, être le fruit d’une transgression religieuse est à coup sûr un bon départ dans la vie !
« Il convertit donc en avoirs liquides – il était en effet du nombre des gens bien en vue – et ayant ainsi amassé quelque chose comme 200 talents (300.000 $, d’après Léonce Paquet !), il distribua cette somme à ses concitoyens. » (ibid.)
Fit-il donc aux Thébains un cadeau empoisonné ? Jeta-t-il sa fortune à la mer (VI, 87) ? La donna-t-il à l’Etat (Simplicius Commentaire sur le Manuel d’Epictète 64)? Quoi qu’il en soit, ce geste inaugural, qui a tout de même plus d’allure que la simulation de Monime, le rend célèbre ! C’est toute l’ambiguïté du cynique qui obtient par le mépris de la célébrité la célébrité du mépris ! Mais la pauvreté de Cratès a été aussi son arme pour séduire Hipparchia. Laërce raconte que la sœur de Métroclès ne prêtait « aucune attention à ses prétendants, à leur richesse, leur noblesse ou leur beauté : Cratès était tout pour elle. Elle menaçait même ses parents de s’enlever la vie si on ne la laissait pas épouser Cratès. Ses proches supplièrent donc ce dernier d’en dissuader leur fille : Cratès fit tout ce qu’il pouvait, mais à la fin, incapable de la persuader, il se leva, se dépouilla de ses vêtements devant elle et lui dit : « Voilà ton futur et tout son avoir, décide-toi en conséquence, car tu ne saurais être ma compagne à moins d’adopter aussi mes habitudes de vie. » (D.L. VI, 96) Je retrouve la méthode cratésienne : 1) donner la parole au corps quand l’argumentation est défaillante 2) faire le contraire de ce qu’il prétend faire (il imitait l’impuissance de Métroclès par une manifestation de puissance et ici il montre ce qui plaît, au moment même où il affirme faire la démonstration de ses limites). Bien sûr Cratès n’était pas beau (je n’oublie pas qu’Antisthène a été l’élève de Socrate, qui avait transformé sa laideur en argument de vente) « et l’on se moquait de lui quand il se dénudait pour ses exercices physiques. » (VI, 91). Mais c’est justement ce que désire Hipparchia, la possession de cette totale anti-valeur grecque qu’est Cratès : laid, pauvre, sans fonction politique, mais ô combien puissant pour cela même ! Mais ce qu’a pensé Cratès de son mariage avec Hipparchia (énigme : à quoi peut donc bien ressembler un mariage cynique ?), je n’en sais trop rien. J’ai du mal à interpréter ce qu’il dit à son fils Pasiclès :
« D’après Erastothène, Hipparchia (…) lui donna un fils du nom de Pasiclès ; quand ce dernier parvint à l’âge adulte, Cratès le mena dans un bordel : « C’est ainsi, lui dit-il, que ton père s’est marié. » Car les unions adultères, à son avis, sont des mariages de tragédie qui n’ont pour récompense que l’exil ou l’assassinat ; tandis que les unions des clients de maisons closes sont plutôt comiques : à partir de la débauche et de l’ivresse, elles n’ont pour résultat que la folie. » (VI, 88-89)
J’ai tendance à penser que ces dernières lignes font l’éloge de la prostituée aux dépens de la maîtresse mais elles identifient aussi bizarrement Hipparchia à une pensionnaire de maison close, signe donc de débauche, d’ivresse et de folie. Comme je préférerais m’appuyer sur la vieille traduction de Robert Genaille (1933) dont je sais pourtant qu’elle est définitivement disqualifiée mais qui était elle, grâce à son contresens, vraiment lumineuse et finalement tout à fait cynique :
« Il mena Pasiclès, quand il fut adulte, dans la maison d’une prostituée, il lui dit que c’était là le mariage que lui conseillait son père car etc. »
Il m’eût suffi de faire l’hypothèse que Cratès, tel Socrate, avait chèrement payé sa vie de couple !

lundi 7 mars 2005

Cratès (2) : la lecture cynique des classiques.

Il y a un point commun entre Cratès et les brahmanes, alias les gymnosophistes : de même que ces derniers, selon les dires d’Onésicrite, pénétraient partout sans gêne, de même Cratès a reçu le surnom d’Ouvreur-de-Portes « en raison de sa manie d’entrer partout pour admonester les gens. » (D.L. VI, 86) On dirait aujourd’hui qu’il viole l’espace privé de chacun et ce philosophe-moraliste voyeur nous paraîtrait un indiscret fort indésirable. Mais si Cratès fait ce singulier porte-à-porte, c’est qu’aux yeux de l’orthodoxie cynique, comme aux siens, tous les lieux se valent : le périmètre du temple vaut l’espace de la rue qui vaut l’intérieur du logement. Les distinctions qui les séparent ne sont que de l’ordre de la coutume, de la loi, du nomos. Ce qui les unit tous, c’est ce que commande la nature. La pensée cynique, loin d’être relativiste, n’est même pas contextualiste : le sage doit partout et toujours faire la même chose. Ce qui se fait ici peut aussi bien se faire là, si c' est légitime. Ce qui ne doit pas se faire ici ne doit se faire nulle part. C’est ainsi que Cratès et Hipparchia, le Sartre et la Beauvoir du cynisme, font l’amour en public. Uriner, déféquer, se masturber, faire l’amour, manger : ce qui est naturel est digne d’être public ; ce qui ne l’est pas ne doit tout simplement pas exister. Ceci dit, ce qu’on sait de Cratès n’a rien de bien scandaleux. Il semble s’être beaucoup livré à des travaux d’écriture dans lesquels dominent la parodie et le jeu de mots ; c’est par exemple des vers d’Homère dont il détourne le sens en remplaçant certains mots par d’autres qui leur ressemblent. Alors qu’on lit dans l’Odyssée (XIX, 172) : « Au milieu de la mer (« pontô ») couleur de vin est une terre, la Crète (« Krété »), jolie, opulente, entourée d’eau (« périrrytos ») », Cratès écrit : « Il est une cité au milieu d’une fumée («typho » qui signifie aussi l’orgueil, la vanité) couleur de vin, Péra (« Péré »), la jolie, l’opulente, entourée de saletés (« périrrypos ») » (D.L. VI, 85). Ainsi le cynique n’est pas si loin du sophiste, il est comme lui un virtuose de la langue, même s’il met son talent au service de la dérision. Car par cette pratique, Cratès ridiculise autant Homère que ses contemporains. Si je compare avec la manière dont Platon se référait au texte homérique, je repère une différence notable : l’œuvre platonicienne prélève dans l’Iliade et l’Odyssée ce qu’elle juge conforme à la vérité et rejette au rang de contes bons pour des vieilles femmes ce qui ne s’accorde pas avec la philosophie. Homère sert à la fois mais à des moments différents de repoussoir et de garant ancestral. En revanche, ce que Cratès semble opérer, c’est une disqualification radicale du texte fondateur qui n’est plus que prétexte à calembours rabaissant les contemporains. Il n’est plus une lumière qui vient de loin, c’est un papier qu’on allume pour griller les moustaches de ceux qu’on tourne en ridicule. Homère pétard et non plus Homère comète !

dimanche 6 mars 2005

Cratès (1) : le maître d'un Maître.

On ne sait pas de qui Cratès a été le disciple, de Diogène ou de Bryson d’Achaïe, mais ce qui est sûr, c’est qu’il a été le maître de Zénon. Or, ce Zénon n’est rien de moins que le fondateur d’une gigantesque philosophie, le stoïcisme. Mais il a d’abord été un élève sans audace :
« Un jour, à son disciple Zénon de Citium, il donna un pot de lentilles à porter, mais Zénon, par respect humain, cherchait à se dissimuler dans la foule. Cratès frappa alors de son bâton le pot qu’il mit en pièces : les lentilles se mirent à couler sur les jambes de Zénon et ce dernier en devint rouge de honte. « Rassure-toi, mon petit Phénicien, lui dit aussitôt Cratès, ce n’est rien de si terrible, ce ne sont que des fèves. » (Gnomologium Vaticanum, 384)
Cela fait en effet partie de l’éducation cynique d’habituer le disciple à faire des choses que l’on juge ordinairement indignes. J’imagine que dans ce cas Zénon accomplit une tâche réservée aux esclaves. La finalité de tous ces exercices est de convaincre le disciple qu’en réalité la seule chose à ne pas faire absolument est le mal mais ce dernier est en réalité facile à faire puisqu’il apparaît dès qu’on ne limite plus ses désirs à la satisfaction simple des besoins naturels. Dans la même perspective, Cratès s’est illustré en pratiquant la pédagogie du pet, si on peut dire. Celui qui reçoit la leçon n’est plus le jeune Zénon, mais Métroclès, le beau-frère de Cratès :
« Métroclès de Maronée, frère d’Hipparchia, fut d’abord un élève de Théophraste le Péripatéticien. Celui-ci l’abîma à ce point qu’un jour Métroclès, ayant lâché un pet au beau milieu d’un exercice oratoire, en fut si honteux qu’il s’enferma chez lui, décidé à se laisser mourir de faim. En apprenant cela, Cratès vint le voir, comme on l’avait invité à le faire, et non sans avoir, à dessein dévoré un plat de fèves ; il tenta d’abord de le convaincre en paroles qu’il n’avait commis aucun délit : il aurait en effet été bien étonnant que les gaz ne se soient pas échappés comme le veut la nature. En fin de compte, Cratès se mit à péter à son tour et réconforta ainsi Métroclès en lui fournissant la consolation de l’imitation de son acte. A partir de ce jour, Métroclès se mit à l’école de Cratès et il devint un homme de valeur en philosophie. » (D.L., VI, 94)
Je suis d’abord surpris de voir dans le rôle de brutal sodomite l’illustre Théophraste, à qui Aristote a confié, à sa mort, la direction du Lycée, mais ce qui ne m’étonne pas en revanche, c’est la condamnation toujours récurrente chez les cyniques de l’homosexualité passive (je n’ai encore jamais lu dans les textes cyniques de dépréciation de l’homosexualité en tant que telle mais en revanche nombreuses sont les anecdotes qui mettent en scène la dérision des « efféminés »). Maintenant je ne sais pas si Métroclès a eu raison d’être convaincu par la pétomanie cratèsienne, car ce dont il avait eu honte, c’était de ne pas s’être contrôlé dans une situation où il l'aurait dû au plus haut point. Or, Cratès prétend le consoler non en se laissant aller à son tour mais tout au contraire en faisant exactement ce que Métroclès n’est pas parvenu à faire, c'est-à-dire preuve de volonté. On pourrait même soutenir que, dans le cas de cet exercice, la maîtrise de soi est exemplaire puisqu’elle revient à transformer en pratique volontaire un phénomène naturel (on notera cette étonnante rhétorique où l’anus l’emporte à la fin sur la bouche). Mais Métroclès était encore philosophiquement bien peu rodé et donc rien d’étonnant à ce qu’il ait pris comme maître celui qui maîtrisait ses gaz !

samedi 5 mars 2005

Un étrange cynique : Onésicrite et les gymnosophistes.

Laërce n´ a laissé qu’une dizaine de lignes sur ce disciple renommé de Diogène : il ne rapporte à son propos aucune anecdote savoureuse, il ne lui attribue aucune parole marquante. Il nous dit simplement qu’il a participé à la campagne d’Alexandre le Grand et qu’il a écrit un livre consacré à la formation du conquérant. C’est étonnant : comment peut-on être à la fois un imitateur de Diogène et, en même temps, au service d’un chef militaire ? Les cyniques nous ont habitués à remettre les grands hommes à leur place, pas à les honorer ! Mais à vrai dire, ce qui m’intéresse aujourd’hui, ce n’est pas le témoignage de Laërce mais celui de Strabon. C’est un géographe grec, plus ou moins contemporain du Christ. Grâce à lui, j’assiste à l’étrange rencontre de deux sagesses, l’une grecque, l’autre indienne. C’est Alexandre qui, envahissant l’Inde, veut voir ces sages. Voltaire donne une image particulièrement brutale de la rencontre :
« Alexandre fit saisir dix philosophes indiens, que les Grecs appelaient gymnosophistes, et qui étaient nus comme des singes. »
Comme c’est le Dictionnaire universel du 19ème siècle (Tome 8, 1872) qui est la source de cette citation, je ne peux malheureusement pas en indiquer la provenance, Pierre Larousse se contentant d’indiquer les auteurs. Mais, malgré cela, je lui sais gré d’avoir rapporté dans le même article cette autre citation d’un certain Ourliac :
« Les gymnosophistes s’arrachaient des poils du menton pour se faire rire. »
Je découvre donc la version ascétique de la chatouille. Larousse, fort anticlérical, n’aimait pas ces moines avant la lettre qui, non contents de s’agacer le menton, « passaient des années entières debout sur un pied au faîte d’une colonne » ou « s’enfonçaient des épines sous les ongles ». Il leur règle leur compte en écrivant cette sèche mise au point :
« Mortifier le corps pour purifier l’âme, c’est finir, comme chacun sait, par les tuer tous les deux. »
J’apprécie la cruauté de la précision: « comme chacun sait ». En revanche, ce qui semble ne pas déplaire à Larousse, qui heureusement à cette époque n’était pas encore que Petit, c’est leur immense orgueil qui du coup limite celui d’Alexandre.
« L’élève d’Aristote avait déjà pu apprécier, par son entrevue avec Diogène, tout ce que peut contenir d’orgueil l’âme d’un philosophe ; il lui était réservé de rencontrer, dans le fond de l’Asie, d’autres Diogène, non moins intraitables et plus dangereux pour son pouvoir. Habile à respecter les croyances des peuples conquis, et à s’emparer de toutes les influences qui pouvaient concourir à consolider son pouvoir, Alexandre manda près de lui les chefs des gymnosophistes, qui, à son approche, s’étaient réfugiés dans des lieux inaccessibles ; mais il les attendit en vain : les intraitables fugitifs dédaignèrent ses promesses comme ses menaces, et lui répondirent de très haut que c’était à l’élève à venir chercher les leçons du maître. »
Alexandre n’ira pas mais enverra le paradoxalement fidèle Onésicrite. C’est précisément cette rencontre que narre Strabon. Le cynique rencontre le sage Calanos et reçoit une leçon de philosophie :
« Quand Calanos vit le manteau, le large chapeau et les bottes qu’Onésicrite portait, il se mit à rire de lui. »
Mauvais signe : c’est ordinairement le cynique qui rit. Il est vrai que ce cynique-là ne porte pas l’uniforme de la secte.
« Il lui enjoignit de se débarrasser de ses vêtements, s’il voulait apprendre, de s’étendre nu sur les mêmes pierres que lui, et d’écouter ainsi ses enseignements. »
Dépouilleur extrême, ce Calanos : au diable le manteau de bure ! Foin du tonneau ! Nu sur la pierre : c’est la nouvelle figure de la sagesse. Cet Onésicrite, déjà fort peu diogénien, a dû se rappeler longtemps l’entretien. Platon a dit de Diogène que c’était Socrate devenu fou, Onésicrite a peut-être pensé que Calanos, c’était Diogène devenu fou ! A fou, fou et demi ! Mais c’est surtout avec Mandanis qu’Onésicrite va apprendre ce qu’est le gymnosophisme. Mandanis lui explique qu’on doit par l’effort libérer l’âme du plaisir et de la douleur. Il s’agit d’entraîner le corps pour donner un surcroît de force aux idées (c’est clair: autant chez les gymnosophistes que chez les cyniques, la gymnastique est spirituelle). Mais Mandanis interroge Onésicrite pour savoir si cette doctrine a cours aussi chez les Grecs et celui-ci met en relief l’importance de la tradition végétarienne :
« Onésicrite lui répondit que Pythagore enseignait ces doctrines, qu’il invitait les gens à s’abstenir de viande, tout comme l’avaient fait aussi Socrate et Diogène, ce Diogène dont lui-même avait été disciple. »
Au moins, Onésicrite, à défaut de briller dans l’exercice du cynisme, a des idées justes. Le cynisme ne tombe pas du ciel. C’est alors que Mandanis donne son avis sur les Grecs :
« Il reprit alors qu’il considérait en général les Grecs comme des gens sensés, mais qu’ils se trompaient sur un point : le fait de mettre la loi au-dessus de la nature. Autrement, ils ne rougiraient pas de se promener tout nus, comme lui, et de mener une vie frugale : le meilleur gîte, à son avis, est celui qui exige le minimum de réparations. »
Au fond, ce que reçoit Onésicrite de Mandalis, c’est une leçon de radicalisme, sans pour autant tout le côté exhibitionniste et agressif du cynisme. Mais il semble qu’Onésicrite ne s’est pas moins intéressé aux gymnosophistes qu’aux animaux, aux plantes et à la géographie des lieux visités par Alexandre. Surprenant courtisan, à la fois militaire, ethnologue et philosophe. Nous le devinons un peu à travers ces textes de Strabon mais celui-ci ne lui faisait guère confiance :
« Plutôt que le pilote en chef, on ferait mieux d’appeler Onésicrite le fantaisiste en chef d’Alexandre. »
C’est peut-être Voltaire qui avait raison : les gymnosophistes ont juste été appréhendés manu militari.

Commentaires

1. Le jeudi 29 juin 2006, 10:48 par Exeko
merci beaucoup pour ce texte, il m'éclaire sur ce sujet peu connu, peu traité (sûrement car nous connaissant peu...) : les gymnosophistes...