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samedi 26 septembre 2015

Redescription dégradante et pouvoir d'abstraction.

Au coiffeur de Casanova en mesure d'admirer la beauté de la comtesse sans se fixer sur sa verrue et en connaissant exactement les conditions artisanales de la genèse de sa beauté, j'opposerai deux personnages de Kundera, F. qui parle ici et Jean-Marc auquel il s'adresse :
" - Je me vois debout devant toi, continua F., disant quelque chose sur les filles. Tu te rappelles, ça me choquait toujours qu'un beau corps soit une machine à sécrétions ; je t'ai dit que je supportais mal de voir une jeune fille se moucher. Et je te revois : tu t'es arrêté, tu m'as dévisagé et tu m'as dit d'un ton curieusement expérimenté, sincère, ferme : se moucher ? moi, il me suffit de voir comment son oeil clignote, de voir ce mouvement de la paupière sur la cornée, pour que je ressente un dégoût que je peux à peine surmonter." (L'identité, 1997).
F. et Jean-Marc n'ont pas besoin de mobiliser le procédé de redescription dégradante, tant spontanément ils sont enclins à dégrader le corps désirable. Tout au contraire, F., au moins, gêné manifestement par sa sensibilité à la machinerie secrétante des beaux corps, aurait dû s'entraîner à l'abstraction :
" Bien des hommes sont malheureux par manque de ce pouvoir d'abstraction. Le prétendant pourrait faire un bon mariage s'il pouvait seulement fermer les yeux sur une verrue au visage de sa bien-aimée, ou sur un vide dans sa denture. C'est bien une inconvenance particulière de notre faculté d'attention que de se fixer justement , fût-ce de manière involontaire, sur une défectuosité d'autrui, de diriger les regards sur un bouton manquant à la veste ou sur l'absence d'une dent ou sur un défaut coutumier d'élocution, de plonger par là l'autre dans la confusion, mais de gâcher aussi son propre jeu dans ses rapports avec lui. Quand l'essentiel est de bon aloi, c'est agir non seulement avec équité, mais aussi avec un sens avisé que de passer sur les côtés fâcheux d'autrui ou même de l'état momentané de notre propre fortune ; mais cette faculté d'abstraire est une vigueur d'esprit qui ne peut s'acquérir que par la pratique." (Kant, Anthropologie, La Pléiade, p.950)
Fermer les yeux sur une verrue est radicalement différent d'imaginer la matière neutre sur laquelle, comme on dit quelquefois aujourd'hui, survient la beauté. En effet, dans le premier cas, on s'efforce de ne pas voir le réel visible, alors que dans le second on vise à voir le réel invisible à l'aide de l'imagination affermie par la conception .
À propos, quand Marcel Duchamp, désireux de désenchanter l'oeuvre d'art, encourageait à pratiquer le ready-made inversé (prendre un tableau de Rembrandt pour table à repasser), n'était-il pas, à sa manière nihiliste, un héritier de Marc-Aurèle ?
Quant au psychanalyste, il s'est entraîné, lui, à faire abstraction de ce qui dans l'analysé n'est pas défectueux.

vendredi 25 septembre 2015

" Je suis Caligula "



" Caligula manda qu'on transférât de la Grèce à Rome les simulacres des dieux, objets de la dévotion religieuse autant que merveilles de l'art, parmi lesquels le Jupiter Olympien, pour y substituer la tête de ses propres statues." (Suétone, Vies des douze Césars, Livre de Poche, 1990, p.275)

Commentaires

1. Le vendredi 25 septembre 2015, 20:59 par Elias
Malheureux, vous n'avez donc pas compris que les selfies devant la Joconde témoignaient d'une forme de respect et n'avaient rien de narcissique ?
2. Le vendredi 25 septembre 2015, 22:21 par Philalethe
Merci pour l'article !
Mais l'auteur n'a-t-il pas comme préjugé la croyance que le nouveau correspond toujours au meilleur ? 
Signé : le paniqué moral.
3. Le dimanche 27 septembre 2015, 00:12 par Elias
"l'auteur n'a-t-il pas comme préjugé la croyance que le nouveau correspond toujours au meilleur ? "
C'en est même caricatural !
Et l'argumentation n'est pas un modèle de rigueur. La réponse à l'accusation de narcissisme est particulièrement spécieuse.
Le narcissisme est une qualification psychiatrique
or les selfies sont un phénomène social
donc ...
L'auteur semble oublier qu'il y a des usages du terme narcissisme plus larges que l'usage psychiatrique étroit. On peut penser au titre de l'ouvrage de C. Lasch, La culture du narcissisme.
Quant à l'accusation de panique moral, elle ne me semble guère plus pertinente : le phénomène suscite davantage du mépris amusé qu'une quelconque panique morale.
4. Le dimanche 27 septembre 2015, 16:27 par Philalethe
" Nous ne décidons pas une fois pour toutes en entrant en classe de sociologie de laisser nos "valeurs" à la porte. Il ne s'agit pas simplement de prémisses conscientes que nous pouvons abandonner. Elles continuent à influencer notre pensée à un niveau beaucoup plus profond, et c'est seulement un échange ouvert et continu avec ces différents points de vue qui nous aidera à corriger certaines des distorsions qu'elles engendrent" écrit Charles Taylor dans L' âge séculier (2007). 
Le philosophe canadien a pris soin de préciser quelques lignes avant qu'il n'est pas "en train de défendre une idée "post-moderne" selon laquelle nous sommes emprisonnés dans nos propres conceptions et ne pouvons rien faire pour nous convaincre rationnellement."

C'était déjà la thèse de Bourdieu, Chamboredon et Passeron en 1968 dans Le métier de sociologue

mardi 22 septembre 2015

Le coiffeur de Casanova, lucide et admiratif à la fois.

Dans le billet précédent, j'ai une fois de plus traité la question de la redescription dégradante mise en oeuvre par Marc-Aurèle, le stoïcien présupposant que voir une chose sous un aspect dégradant cause la fin de l'attrait exercé par cette chose. Mais est-ce vrai ?
Giuseppe, le coiffeur de Casanova à Bolzano, paraît reconnaître la réalité d'une beauté dont pourtant il connaît et les limites et les conditions de production. C'est du moins ainsi que le présente l'écrivain hongrois Sandor Márai dans La conversation de Bolzano (1940) :
" " La comtesse est-elle belle ? " demanda un jour l'étranger, avec plus de politesse et de détachement que d'intérêt. Le coiffeur se prépara à répondre. Il posa sur le rebord de la cheminée les fers à friser, les ciseaux et le peigne, leva sa main fine, blanche et libertine, avec de longs doigts, comme le curé qui bénit l'assemblée pendant la messe, il s'éclaircit la gorge et, d'une voix d'abord sourde puis chantante, avec des roulades aux inflexions de plus en plus aiguës, il commença : " La comtesse a les yeux noirs. Sur la joue gauche, près de son menton duveteux où se creuse une fossette, elle a une minuscule verrue que le pharmacien a déjà brûlée à l'acide sulfurique, mais qui a tout de même fini par repousser. La comtesse masque sa verrue avec une mouche." Il raconta tout cela, et d'autres détails encore, comme s'il récitait une leçon. Il parlait avec objectivité, comme un rapin qui rend compte des qualités et des faiblesses d'un chef-d'oeuvre, avec cette froide objectivité qui, dans sa bouche, correspondait à la plus haute admiration, une admiration plus forte et plus fervente que l'enthousiasme. Parce que Giuseppe voyait la comtesse tous les jours, avant le petit et le grand lever, au moment où les soubrettes brûlaient le duvet de ses jambes à l'aide de coquilles de noix chauffées, puis faisaient reluire les ongles de ses orteils avec du sirop, enduisaient d'huile son noble corps et parfumaient de vapeur d'ambre ses cheveux avant de les peigner. " La comtesse est belle !" dit-il sévèrement (...)" ( Le Livre de Poche, p.119-120 )

Commentaires

1. Le mardi 22 septembre 2015, 20:32 par Dual
Et si le coiffeur en question voulait signifier par là que cette beauté est son œuvre à lui, comme elle est celle des soubrettes ?
La description préalable des outils du métier posés sur la cheminée n'est pas anodine...
Ou alors il faut imaginer un Héraclite d'aujourd'hui qui dirait : "il y aussi des dieux dans la machinerie corporelle"
2. Le mardi 22 septembre 2015, 22:00 par Philalethe
Ah vous préférez transformer un mystère en une médiocre affaire d'amour-propre. Mais rien dans les pages qui précèdent ne suggèrent que cette interprétation est la bonne...
Je ne sais pas si la solution héraclitéenne est meilleure, qui consiste à diviniser le réel dans ses recoins les plus sales.
Le coiffeur, que je rêve ici en porte-parole anti-stoïcien plus que je ne le prends pour le personnage de Márai qu'il est, me semble envier la toge prétexte tout en sachant qu'elle n'est que laine teinte.
3. Le mercredi 23 septembre 2015, 14:23 par Dual
Qu'importe la médiocrité de l'amour-propre, si le résultat est convaincant grâce à la maîtrise du métier ? D'autant qu'un Casanova ne faisait pas le difficile pour démêler beauté naturelle et beauté factice.
Quant à la phrase d'Héraclite, une interprétation possible en est qu'il faut peut-être réviser la perception immédiate de choses que nous jugeons hâtivement sales ou répugnantes. Pourquoi faudrait-il se défendre contre la séduction de certaines apparences et accepter la répulsion (tout aussi irréfléchie) que d'autres suscitent en nous ?
4. Le mercredi 23 septembre 2015, 19:03 par Philalethe
Je n'ai jamais soutenu que la référence à l'amour-propre du coiffeur est incompatible avec la beauté objective de la coiffure ! Je suis juste sûr que si en disant que la comtesse est belle, Giuseppe se fait un compliment à lui-même, on ne peut plus lui attribuer la froide objectivité qui reconnaît à la fois la beauté, ses limites, et ses conditions de production, ce que fait le texte de Márai.
Quant à attribuer un côté attirant au dégoûtant, cela revient à nier le problème que poserait le fait psychologique hypothétique de la reconnaissance simultanée du beau et du non-attirant dans le même objet. Le présupposé du procédé de redescription dégradante est qu'on ne peut être attiré que par quelque chose dont on n'a pas les aspects dégoûtants à l'esprit et que la prise en compte de ces aspects supprime nécessairement l'attraction.
5. Le mercredi 23 septembre 2015, 21:31 par Dual
Si vous voulez le dernier mot sur le présent sujet, je vous le laisse volontiers, mais pas toutefois sans ajouter que je n'ai jamais prétendu attribuer un « côté attirant au dégoûtant »(où voyez-vous cela ?). Je ne vois pas non plus la nécessité de répondre sur le premier point qui ne correspond en rien au commentaire que j'ai proposé de vos propos.
Ce que j'observe c'est que, dans votre dernière réponse, vous vous préoccupez apparemment du sens de l'extrait au plus près du contexte, alors qu'auparavant, vous « rêviez » son coiffeur en « porte-parole antistoïcien » plus que vous ne preniez le personnage pour « ce qu'il est » chez Marai. Mais laissons cela.
Concernant maintenant la « froide objectivité » prétendue du portait de la comtesse et de sa beauté, ce qui rend vraiment perplexe est le choix du mot « rapin » qui donne une tout autre teneur aux propos dudit coiffeur et limite sérieusement, du point de vue du narrateur et donc du lecteur, le degré de « lucidité » qu'on peut raisonnablement lui prêter.
Merci pour cet échange !
6. Le mercredi 23 septembre 2015, 22:35 par Philalethe
Excusez-moi si je vous ai mal compris mais ne vous énervez donc pas... Professeur, vous devez avoir raison de me reprendre...
J'ai juste voulu donner à mon rêve toutes les chances de devenir réalité, oubliant que je devais me contenter de le voir comme strictement imaginaire... passant sans cohérence de la fantaisie à la rigueur et vice-versa... Heureusement, désigné par le destin, vous êtes venu me rappeler au principe de réalité textuelle, moi la victime du principe de plaisir interprétatif...
Mais est-ce si grave d'avoir parlé dans ce salon blagueur d'un coiffeur comme on parle ordinairement chez les coiffeurs ?
7. Le jeudi 24 septembre 2015, 05:07 par calep gapens
Je signale , dans le même ordre d'effet,
le poème de Swift, The Lady's dressing room, où apparaissent les vers célèbres:
Oh! Celia, Celia, Celia shits!
8. Le jeudi 24 septembre 2015, 09:33 par Dual
De Celia à Albertine, ou encore de la verrue aux gros grains, le non moins célèbre :
"D'abord, au fur et à mesure que ma bouche commença à s'approcher des joues que mes regards lui avaient proposé d'embrasser, ceux-ci se déplaçant virent des joues nouvelles ; le cou, aperçu de plus près et comme à la loupe, montra, dans ses gros grains, une robustesse qui modifia le caractère de la figure. Les dernières applications de la photographie […] je ne vois que cela qui puisse, autant que le baiser, faire surgir de ce que nous croyions une chose à aspect défini, les cent autres choses qu'elle est tout aussi bien, puisque chacune est relative à une perspective non moins légitime. […] Comme si, en accélérant prodigieusement la rapidité des changements de perspective et des changements de coloration que nous offre une personne dans nos diverses rencontres avec elle, j'avais voulu les faire tenir toutes en quelques secondes pour recréer expérimentalement le phénomène qui diversifie l'individualité des êtres et tirer les unes des autres, comme d'un étui, toutes les possibilités qu'il renferme – dans ce court trajet de mes lèvres vers sa joue, c'est dix Albertine que je vis." Le côté de Guermantes.
9. Le jeudi 24 septembre 2015, 16:10 par Philalethe
@ calep gapens
Merci !
Ce poème va dans le sens de  la croyance stoïcienne dans l'efficacité du procédé de redescription dégradante, efficacité extrême dans ce cas puisque les aspects dégoûtants de la "haughty" Goddess Celia sont dans l'esprit de Strephon associés après son exploration des coulisses à n'importe quelle femme. C'est un point que Marc-Aurèle laisse dans l'ombre : l'apprenti sage doit-il redécrire négativement chaque exemplaire pour échapper à la tentation ou bien la redescription d'un exemplaire vaut-elle pour le type tout entier (" l'odeur d'un coquillage putréfié suffit pour accuser toute la mer " écrit Jules Renard dans son Journal en 1887 ) ? Je penche pour la deuxième hypothèse...
À noter cependant que Strephon, lui, a l'expérience sensorielle directe du dégoûtant alors que Marc-Aurèle compte seulement sur la représentation intellectuelle de ce dernier. Il lui en demande peut-être trop car l'expérience directe des aspects cachés doit avoir un pouvoir sur l'esprit que n'a pas la simple imagination de ceux-ci, encore moins leur simple conception. En fait il s'agit non d'une redescription dégradante que d'une découverte dégradante, le point commun reste le côté volontaire des deux.
Jules Renard a multiplié les redescriptions dégradantes, dès les premières pages du Journal (il a 23 ans), on lit par exemple " appelons la femme un bel animal sans fourrure dont la peau est très recherchée " ; manifestement il se sert du procédé pour prendre ses distances : " quand il voyait une jolie femme au teint animé par une course, embellie par une agitation quelconque, il ne manquait pas de se dire qu'en ce moment même elle devait avoir le derrière suant, et cela l'en dégoûtait tout de suite" (4 mars 1890).
On peut se demander si l'habitude de redécrire ainsi les femmes n'engendre pas le vice de la misogynie !
D'où un problème : quel est le juste milieu dans l'usage de la redescription dégradante !? 
10. Le jeudi 24 septembre 2015, 16:52 par Philalethe
à Dual
Merci !
Dans ces lignes de Proust il s'agit à mes yeux non de redescription dégradante mais de redescription amplificatrice.
11. Le jeudi 24 septembre 2015, 18:46 par Dual
Très juste !
Mais comparés à l'activité excrétoire de Célia,
la verrue et le duvet de la comtesse, dans le discours du coiffeur, ne relèvent-ils pas de ce même "effet de loupe" ? Auquel cas il ne s'agit pas non plus, chez Marai, d'une redescription dégradante caractéristique...
Avouez que l'élan du désir, dans l'exemple de Proust, est susceptible d'être quelque peu désappointé par la rencontre inattendue de la ..."robustesse". Dé-féminisation inopinée de la partenaire qui n'équivaut pas, nous en sommes d'accord, à une dégradation...
12. Le jeudi 24 septembre 2015, 21:48 par Philalethe
En fait ce qui a retenu mon attention dans le texte de Márai est moins la verrue que la référence aux conditions matérielles rendant possible la beauté ; en effet avant de lire le livre de Sandrine Alexandre et d'y trouver donc l'expression "procédé de redescription dégradante", je préférais voir cette manière de parler des choses comme une mise en relief de la dimension matérielle, physique des choses en-deça de la valeur qu'elles reçoivent ; j'étais donc porté à soutenir que Marc-Aurèle faisait voir ce que sont vraiment les choses, leur essence au fond ; en effet le plat de poisson est vraiment "le cadavre d'un poisson" ; la robe prétexte n'est vraiment rien de plus que "poil de brebis trempé dans le sang d'un coquillage" ; il s'agissait donc à mes yeux moins de dégradation que de matérialisation. En fait ce procédé ne dégrade la chose que du point de vue de celui qui abusivement la surévalue. Sinon, pour qui est éclairé, il la perce à jour plus qu'il ne la rabaisse, il la passe aux rayons x pour ainsi dire.
Ces précisions vous permettent peut-être de mieux comprendre pourquoi de manière un peu bizarre en effet je présente une mise en relief de la genèse matérielle de la beauté sous le titre " procédé de redescription dégradante", que je reprends donc avec quelques réserves en fait.
Quant à votre remarque sur Proust, je vous accorde à ce propos qu'on peut parler de redescription amplificatrice virtuellement dégradante :-), procédé qu'on trouve chez Spinoza dans une lettre à Hugo Boxel : "la plus belle main, vue au microscope, doit paraître horrible"

vendredi 18 septembre 2015

Pour être stoïcien, il faut avoir des yeux de lynx (de Béotie)

Dans son Évaluation et contre-pouvoir, portée éthique et politique du jugement de valeur dans le stoïcisme romain (2014), Sandrine Alexandre désigne du nom de procédé de redescription dégradante (p.160) la technique utilisée par Marc-Aurèle en vue de se détourner d'un bien en fait imaginaire mais ayant le mauvais effet de nous détourner d'un bien réel. Ainsi, dans le paragraphe VI 13 des Pensées, l'empereur philosophe redécrit-il un mets à base de poisson, un autre à base de viande, puis un vin réputé, puis, changeant de domaine, il se centre sur un vêtement prestigieux, la robe prétexte. Reste l'acte sexuel :
" Il est le frottement d'un boyau, avec un certain spasme, l'éjaculation d'un peu de morve." (p.159 du livre de Sandrine Alexandre)
Un moine bénédictin, Odon de Cluny, au 10ème siècle a lui aussi utilisé le même procédé à des fins ressemblantes (tourner vers Dieu) - du moins si Johan Huizinga dans Le déclin du Moyen-Âge (Paris, Payot, 1932) a bien raison de lui attribuer les lignes suivantes - :
" La beauté du corps est tout entière dans la peau. En effet, si les hommes, doués, comme les lynx de Béotie, d'intérieure pénétration visuelle, voyaient ce qui est sous la peau, la vue seule des femmes leur serait nauséabonde : cette grâce féminine n'est que saburre, sang, humeur, fiel. Considérez ce qui se cache dans les narines, dans la gorge, dans le ventre : saletés partout... Et nous qui répugnons à toucher, même du bout du doigt, de la vomissure et du fumier, comment pouvons-nous désirer serrer dans nos bras le sac d'excréments lui-même."
Un tel procédé est-il encore utilisé aujourd'hui au service d'une grande cause éthique, religieuse ou philosophique ?
Il semble plutôt qu'on assiste à un mouvement inverse mais en dehors de toute visée morale : ce qui est sous la peau est désormais exposable, non plus seulement utile bien entendu à des fins didactiques mais proposé à l'appréciation esthétique, comme sont constamment offerts au public à des fins divertissantes les mouvements d'entrailles psychiques des uns et des autres, tous désireux de faire connaître leur secrète et chère intériorité.

Commentaires

1. Le lundi 21 septembre 2015, 21:54 par Dual
Il est à noter que la citation de Odon, abbé de Cluny, est interprétée dans une tout autre perspective par Jean Delumeau dans La peur en l'Occident (XIVeme-XVIIIeme siècles) : loin de voir dans cette description un « procédé » destiné à élever l'âme vers sa véritable nourriture ou sa véritable destination, on peut y observer « la peur de la femme qui a dicté à la littérature monastique ces anathèmes périodiquement lancés contre les attraits fallacieux et démoniaques de la complice préférée de Satan. » (Collection Pluriel, p.409). Le « procédé » trahirait en réalité la peur du désir tout en flattant l'illusion de sa maîtrise.
2. Le mardi 22 septembre 2015, 17:51 par Philalèthe
Merci pour cet éclairage. 
Même si Odon de Cluny cède à la peur et n'est pas motivé par le désir de triompher d'une tentation, son discours est à la lettre une redescription dégradante de type stoïcien. Je ne sais pas ce que vaut l' interprétation plutôt nietzschéenne  de Delumeau; mais il se peut en effet que les raisons d'une argumentation ne soient pas les vraies causes d'un jugement (voire d'une conduite) apparemment justifiés par l'argumentation en question. 
Mais je ne voulais pas prendre position sur ce point car je ne suis pas armé pour cela.
Peut-être doit-on associer l'apport de l'historien à la clarification du contexte de découverte : c'est la peur qui ferait apparaître l'argumentation ; mais, dans le cadre du contexte de signification, la référence à la peur est inopportune : le rejet de la femme s'explique par l'identification du répugnant sous l'attirant.
3. Le mardi 22 septembre 2015, 18:56 par Dual
Je dois préciser que la suggestion d'une "illusion de maîtrise" implicitement produite par le procédé de la redescription dégradante ne se trouve pas chez Delumeau, elle n'est qu'une remarque que j'ai risquée dans le commentaire. La tonalité nietzschéenne que vous relevez n'apparaît pas avec évidence chez l'auteur de La peur en Occident. Néanmoins, l'attitude qui consiste à mettre la naissance du désir charnel sur le compte d'une puissance étrangère maléfique (Satan) fait bien partie des manœuvres dénoncées par Nietzsche dans l'Antéchrist : "interprétations erronées des états du nervus sympathicus, etc..." (de mémoire) et autres ruses par lesquelles le candidat à l’ascétisme se défend contre son propre désir en l'imaginant issu d'une cause extérieure ou d'un Tentateur. C'est bien la peur de la damnation qui nourrit le procédé de redescription dégradante.
4. Le mardi 22 septembre 2015, 19:11 par Philalethe
Entendu.
Ce qui m'a conduit à penser à Nietzsche est bien sûr la transformation par la parole d'une faiblesse (peur) en mérite (victoire sur la tentation).
Reste la question centrale du billet : fait-on aujourd'hui usage d'une telle redescription dégradante ? Je ne vois partout que des redescriptions qualifiantes !
5. Le mercredi 23 septembre 2015, 07:13 par Dual
Redescriptions qualifiantes ? Peut-être pensez vous, par exemple, à la glorification actuelle de l'intestin, placé désormais sur un trône qui n'est plus seulement celui auquel on pense ordinairement.
Le ton et le style de cet article fleurent bon le canular, mais il est à craindre que cela n'en soit pas un. Une pensée profonde qui fera date :"Le cerveau chie et l'intestin pense."
6. Le mercredi 23 septembre 2015, 12:38 par Philalèthe
Entre autres mais bien vu !

jeudi 17 septembre 2015

Le stoïcisme aujourd'hui : ou religion ou technique psychologique ?

Dans Les sources du moi (1989), Charles Taylor a raison d'écrire :
" Chez les stoïciens, l'hégémonie de la raison était celle d'une certaine vision du monde selon laquelle tout ce qui arrive procède de la providence divine. Voyant cet ordre du monde, le sage est en mesure d'accepter et de se réjouir de tous les évènements qui surviennent dans cet ordre, et il se guérit ainsi de la fausse opinion que ces évènements importent en tant que satisfactions ou frustrations de ces besoins ou désirs individuels." ( Le Seuil, p.198)
Dans ces conditions, peut-on greffer le stoïcisme sur l'athéisme ?
Plus modestement, est-ce même cohérent de défendre l'éthique stoïcienne dans le cadre d'une conception strictement scientifique de l'univers et donc, au moins, agnostique sur la question de l'existence de la providence ?
J'en doute. En effet soit on réduit le stoïcisme à des recettes psychologiques dépourvues de leur justification métaphysique (et on peut alors faire, entre autres, des initiations au stoïcisme en vue par exemple de réduire les cas de burn-out chez les cadres...), soit on prend ce système au sérieux mais qui peut le faire aujourd'hui sinon un esprit, pour dire vite, religieux ?
Le croyant alors n'avance-t-il pas masqué, sous les traits du stoïcien contemporain ?
Certes le catholique fidèle aux dogmes de l' Eglise ne peut pas reprendre à son compte l'ontologie stoïcienne (ne serait-ce que parce qu'elle est matérialiste...). Pas plus ne peut le faire le juif ou le musulman. Mais il y a une religiosité qui flotte à la dérive des dogmes institutionnels. N'est-ce pas elle qui peut faire revivre le stoïcisme en s'ancrant alors dans des textes présentés désormais comme philosophiques et rationnels ?
Le stoïcisme 2015 ne serait-il quelquefois que l' avatar engageant d'une bien vieille croyance ?

dimanche 13 septembre 2015

Karl Kraus, notre contemporain.

En 1908, dans le numéro 261 de son journal Die Fackel (Le Flambeau), Karl Kraus écrit :
" Kein Atemholen bleibt der Kultur und am Ende liegt eine tote Menschheit neben ihren Werken, die zu erfinden ihr so viel Geist gekostet hat, dass ihr keiner mehr übrig, sie zu nützen.
Wir waren kompliziert genug , die Maschine zu bauen, und wir sind zu primitiv, uns von ihr bedienen zu lassen. Wir treiben eine Weltverkehr auf schmalspurigen Gehirnbahnen."
Son biographe, Edward Timms, traduit ainsi :
" There is no breathing space for culture, and ultimately mankind lies dead beside its works, whose invention has cost so much intelligence that there was none left to put them to use.
We were complicated enough to build the machine and we are too primitive to put it to our service. We are operating a world-wide system of communication on narrow-gauge lines of thought." ( Karl Kraus, apocalyptical satirist, Yale University Press, 1986, p.149)

Commentaires

1. Le dimanche 13 septembre 2015, 19:18 par pale langesc
Gerhirnbahnen , jolie expression: voies cervicales ?
Est ce qu'on ne peut pas énoncer une loi à partir de là : plus les voies de communication sont larges plus les pensées sont étroites et pauvres ?
2. Le dimanche 13 septembre 2015, 19:48 par Philalèthe
Oui, littéralement "des voies cérébrales à traces étroites"...
Si votre loi tient, on peut qui sait ? rajouter alors celle-ci : plus les conséquences négatives des voies larges de communication sont connues, plus de voies étroites sont reconstruites à des fins correctrices.

vendredi 11 septembre 2015

Cosmologie et éthique.

Dans le De ira, Sénèque a écrit :
" Il n'est pas de plus sûr indice de grandeur (d'âme) que le fait qu'il ne puisse rien advenir qui t' irrite. La partie supérieure de l'univers, qui est plus réglée et plus proche des astres, ne se condense pas en nuée, ne s'ébranle pas en tempêtes, ne tourne pas en tourbillon : elle est exempte de tout trouble - c'est en dessous que cela foudroie. De la même façon, une âme sublime, toujours en repos et placée sur une assise sereine, enfonçant en elle-même tout ce qui excite la colère, est mesurée, vénérable, rangée." (III,6, 1, trad. Ilsetraut Hadot).
Dans la lettre 59 à Lucilius, Sénèque soutient identiquement que " l'âme du sage est à l'image de l'univers au-dessus de la lune." (16).
Or, le philosophe ne présente pas ici une simple analogie, consistant à établir entre l'âme du sage et le monde extérieur la même relation qu' entre la partie supra-lunaire et la partie sub-lunaire de l'Univers. En effet le stoïcisme est un système dont les trois domaines (l'éthique, le physique, la logique) sont solidaires et se justifient réciproquement. Or, la physique galiléenne a porté un coup fatal à cette division du Ciel en deux mondes radicalement distincts : les mêmes lois gouvernent l'Univers dans son entier.
Mais Ilsetraut Hadot le dit clairement dans son Sénèque, direction spirituelle et pratique de la philosophie , " le seul critère valable pour le Portique était la vérité, devant laquelle tout passait au second plan. " (p.252, Vrin, 2014).
Donc pas de vie heureuse sans connaissance vraie :
" Ce savoir, la scientia rerum, est absolument indispensable." (p.201).
Certes Sénèque a défendu qu'il faut non seulement connaître la vérité, mais aussi se pénétrer d'elle et s'entraîner à agir conformément à elle. Il a pensé aussi qu'il ne faut pas s'y prendre toujours de la même manière quand on cherche à conduire le disciple vers la sagesse ( de la même manière que le médecin ne donne pas la même traitement à tous ses malades) ; reste que la doctrine stoïcienne qu'il a élaborée doit avoir la fixité et la permanence de la vérité (de même que le savoir médical, s'il est vrai, ne varie pas d'un patient à l'autre) :
" Qu'il s'agisse de Sénèque ou des stoïciens en général, on doit distinguer entre les points de vue thérapeutiques et doctrinaux, et la méconnaissance de cette distinction est l'une des sources principales de tous les contresens herméneutiques." (p.237).
Ilsetraut Hadot est nette sur ce point :
" La philosophie, comme Sénèque la comprenait, réunissait donc donc deux aspects à présent complètement dissociés ; et si j'ai donné à ma thèse allemande le titre " Seneca und die griechisch-römische Tradition der Seelenleitung (Sénèque et la tradition gréco-romaine de la direction des âmes)", je l'ai fait pour souligner un côté essentiel de la philosophie antique, qui était alors presque complètement ignoré. Outre que j'avais bien défini le sens que je donnais à la notion de " direction spirituelle ", je n'avais eu de cesse, tout au long de mon livre, de souligner l'impact de la partie théorique sur la direction spirituelle de Sénèque, fait qui pourtant n'a pas empêché quelques critiques de faire comme si je n'utilisais la notion de " direction spirituelle " que dans un sens moderne restrictif et comme si je négligeais l'importance du facteur théorique pour cet auteur." (p.27)
Mais si la théorie stoïcienne est un bloc logico-éthico-physique, quelle vérité garde son éthique, vu qu'elle est solidaire d'une cosmologie intégralement fausse ?
Ne doit-on pas alors jeter le bébé avec l'eau du bain ?

Commentaires

1. Le vendredi 11 septembre 2015, 23:54 par Elias
Au cas où vous en ignoreriez l'existence je me permets de vous signaler le blog de Massimo Pigliucci consacré au stoïcisme :
2. Le samedi 12 septembre 2015, 08:10 par Philalethe
Merci beaucoup d'attirer mon attention sur un blog dont j''ignorais l'existence.

dimanche 6 septembre 2015

Métamorphose d'une blague juive en une leçon cynique.

Dans la culture yiddisch, Chelm est la ville des idiots.
Parmi d'autres, une blague l'illustre :
" On demandait un jour à un Chelmer :
- Est-ce que des grands hommes sont nés à Chelm ?
- Non, répondit-il, à Chelm ne naissent que de petits enfants."
Me vient alors l'idée d'un dit apocryphe de Diogène :
" On demandait un jour à Diogène :
- Est-ce que des grands hommes sont nés à Athènes ?
- Non, répondit Diogène, à Athènes ne naissent que de petits enfants."

samedi 5 septembre 2015

Allégorie sur la situation de l'enseignement.

" Arrivé à Capo di Bove, devant la célèbre guinguette " Qui non se muore mai ", c'est-à-dire : " Ici on ne meurt jamais ", je me tournai vers le général Cork en montrant l'enseigne, et je criai :
" Ici on ne meurt jamais !
- What ? cria le général Cork en essayant de dominer de sa voix le bruit de ferraille des Sherman et les clameurs joyeuses des G.I.
- Here we never die, cria Jack.
- What ? We never dine ? cria le général Cork.
- Never die ! répéta Jack.
- Why not ? cria le général Cork. I will dine, I'm hungry ! Go on ! Go on !"
Mais devant la tombe de Cecilia Metella je demandai à Jack de s'arrêter un moment, et en me retournant je criai au général Cork que cette tombe était celle d'une des plus nobles matrones de la Rome antique, la tombe de cette Cecilia Metella qui fut parente de Sylla.
" Sylla ? who was this guy ? cria le général Cork.
- Sylla, the Mussolini of the ancient Rome", cria Jack.
Et je perdis au moins dix minutes pour faire comprendre au général Cork que Cecilia Metella - was'nt Mussolini's wife - n'était pas la femme de Mussolini.
Le bruit courut d'une jeep à l'autre, et une foule de G.I. se lança à l'assaut de la tombe de Cecilia Metella, the Mussolini's wife. Enfin nous nous remîmes en route, nous descendîmes vers les Catacombes de Saint-Calixte, nous remontâmes vers Saint-Sébastien, et arrivés devant la petite église du Quo Vadis je criai au général Cork qu'il fallait s'arrêter là, quitte à conquérir Rome les derniers, parce que cette église était celle du Quo Vadis.
"Quo what ?" cria le général Cork.
- The Quo Vadis church ! cria Jack.
- What ? What means Quo Vadis ? cria le général Cork.
- Where are you going ? Où vas-tu ? répondis-je.
- To Rome, of course ! cria le général Cork, où voulez-vous que j'aille ? Je vais à Rome, I'm going to Rome !" (Curzio Malaparte, La peau, 1949, Folio, p.378-379)

mardi 1 septembre 2015

Hitler est-il comme un havane poussant sur un crâne chauve ? Divertissement sur le pouvoir de la raison.

Naples, 1943. Jack, officier américain, et Malaparte discutent :
" "- (...) Vous n'êtes que de grands enfants, Jack. Vous ne pouvez pas comprendre Naples, jamais vous ne comprendrez Naples.
- Je crois, disait Jack, que Naples n'est pas imperméable à la raison. Je suis cartésien, hélas !
- Tu crois peut-être que la raison cartésienne peut t'aider, par exemple, à comprendre Hitler ?
- Pourquoi vraiment Hitler ?
- Parce que Hitler aussi est un élément du mystère de l'Europe, parce que Hitler aussi appartient à cette autre Europe, que la raison cartésienne ne peut pas pénétrer. Crois-tu donc pouvoir expliquer Hitler avec le seul secours de Descartes ?
- Je l'explique parfaitement" répondait Jack.
Alors je lui expliquais ce Witz de Heidelberg, que tous les étudiants des Universités d'Allemagne se transmettent en riant de génération en génération. Au cours d'un congrès de savants allemands à Heidelberg, après une longue discussion tout le monde tomba d'accord pour affirmer qu'on peut expliquer le monde avec le seul secours de la raison. À la fin de la discussion, un vieux professeur, qui jusqu'alors avait gardé le silence, son haut-de-forme enfoncé sur le front, se leva et dit : " Vous qui expliquez tout, sauriez-vous me dire comment, cette nuit, cette chose-là a pu me pousser sur la tête ?" Et, ôtant lentement son chapeau, il montra un cigare, un véritable havane, qui sortait de son crâne chauve.
" Ah ! ah ! c'est merveilleux ! s'écriait Jack en riant, tu veux donc dire que Hitler est un cigare havane ?
- Non, je veux dire que Hitler est comme ce cigare havane." (Curzio Malaparte, La peau,1949, Folio, p.58)