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dimanche 31 mars 2019

Greguería n° 3

Le journal espagnol El Pais a publié le 29 Mars un entretien avec Bruno Latour. J'en extrais un passage :
" P. ¿Los hechos no existen independientemente de estos mundos ?
R. Los hechos hay que sostenerlos, no viven solos. Un hecho solo es un cordero frente a los lobos.
P. ¿Quiénes son los lobos?
R. Los que devoran los hechos. Un hecho debe estar instalado en un paisaje, sostenido por costumbres de pensamiento, hacen falta instrumentos e instituciones."
Selon ma traduction, au risque de ne pas rendre exactement la formulation originale :
" Question : les faits n'existent-ils pas indépendamment de ces mondes (Latour a dit avant que désormais les gens vivent sur des planètes différentes et que le monde commun, réel est perdu) ?
Réponse : les faits, il faut les soutenir, ils ne vivent pas seuls. Un fait seul est un agneau face aux loups.
Q. : qui sont les loups ?
R. : ceux qui dévorent les faits. Un fait doit être installé dans un paysage, soutenu par des habitudes de pensée, il faut des instruments et des institutions."
On se rappelle que dans La généalogie de la morale (I, 13), Nietzsche prend l'agneau comme symbole de l'homme du ressentiment. Ce sont les oiseaux de proie qui y tiennent le rôle du loup. Certes dans le texte nietzschéen l'agneau va gagner mais au mépris de la vérité, séparant la force de ses manifestations, inventant le libre-arbitre et la culpabilité imaginaire des oiseaux de proie. Le fait a donc tout à craindre pour sa force à lui de se retrouver, dans la bouche de Latour, incarné dans la peau de l'agneau...
En effet comparer le fait à un vivant fragile pousse à le voir, sinon comme une création, du moins comme le produit d'une culture. Manifestement Latour regrette la disparition d'une culture commune (à mon avis il a bien contribué à cette disparition en jetant le doute sur la réalité de la réalité...), mais les hommes peuvent-ils parvenir à reconnaître des vérités factuelles objectives si les faits ont réellement la fragilité du vivant ? S'il faut choisir une métaphore, alors je prendrai plutôt le rocher, car les faits résistent au temps, on se heurte à eux, etc. Ce qui dépend de la culture n'est pas le fait, mais la connaissance du fait. Si la culture ne donne pas de bonnes habitudes épistémiques, on peut passer à côté des faits, ne pas les comprendre, les défigurer etc.
C'est un fait que Bruno Latour a eu un entretien avec un journaliste de El Pais. Je ne sais pas si c'est un fait important ; certes on pourra l'oublier, mais le faire disparaître est absolument impossible.

samedi 30 mars 2019

Greguería n° 2

" Un paquete de sal parece que va a durar mucho, pero se gasta en seguida porque la sosería de la vida est atroz."
" Un paquet de sel semble pouvoir durer longtemps, mais on le consomme tout de suite car la fadeur de la vie est atroce."

vendredi 29 mars 2019

Multitasking : caprice n°29

C'est cela qui s'appelle lire ?
" Le peinan, le calzan, duerme, y estudia. Nadie dira que desaprovecha el tiempo - on le coiffe, on le chausse, il dort, et il étudie. Personne ne dira qu'il perd son temps - " (Manuscrit du Musée du Prado)

Commentaires

1. Le mardi 26 mars 2019, 11:07 par gerardgrig
C'est le ministre qui lit en diagonale ses dossiers pendant sa toilette, avant d'aller en réunion. Personne n'imagine avec quelle légèreté les gens sont gouvernés. Ce n'est pas nécessairement dû à l'incompétence et au favoritisme. Sous la Vème République en France, quand Giscard était ministre des finances au Louvre, il passait son temps chez les antiquaires de la Rue de Rivoli. En conseil des ministres, Pompidou lui reprochait de lire ses dossiers en diagonale. C'est le problème de la spécialisation. Mieux vaut un généraliste, un littéraire qui bûche tard ses austères dossiers d'économie, parce que cela l'intéresse paradoxalement, qu'un spécialiste polytechnicien qui s'ennuie dans son bureau, parce qu'il sait tout dans son domaine d'expertise, et qui rêve d'art.
2. Le mercredi 27 mars 2019, 11:44 par lena galpesc
alors vous aimerez Macron , le Giscard
de l'an 2017. On ne lit pas les dossiers
car on sait d'avance ce qu'il y a dedans.
sauf le jour où il y a un truc inédit, et où on approuve, ou donne son paraphe, à ses dépends, car la presse n'attend, comme Lendl face à McEnroe (pardon pour la ringardise des souvenirs tennistiques), que la faute pour faire un revers.
3. Le samedi 30 mars 2019, 21:14 par Philalèthe
Vous avez raison d'identifier une allusion politique dans ce Capricho. D'ailleurs les trois autres explications manuscrites mentionnent explicitement  les moeurs des ministres. Celle de Ayala est claire : " Les ministres attendent la dernière minute pour prendre connaissance des affaires de leur charge (...)" Il semble que la gravure est à clef et que soit visé le Duc de Parque. Cela dit, les commentateurs sont divisés : pour l' un  (E. Piot, 1842), le duc avait à coeur de montrer qu'il ne passait pas plus de temps à cultiver son esprit que celui qu' on prenait à le coiffer. Mais d'après Lefort (1867), le duc avait acquis grâce à ce temps de lecture une culture immense qu'il mettait à profit au cours de missions diplomatiques. E. Helman (1963) cite un journal satirique de 1789 L'inoculation de la raison : " Nous nous ne regardons rien, mais nous jugeons de tout. D'un coup nous gouvernons un royaume et pendant qu'on nous peigne, on rédige un code."

Greguería n° 1

" "Ídem", buen seudónimo par un plagiario."
" "Idem", bon pseudonyme pour un plagiaire."
Il y a peu, un élève m'a demandé qui exactement était le philosophe Ibidem.
Ajout du 07/07/19 :
" Boda de primos hermanos : señores de Idem de Idem."
" Noce de cousins germains : Monsieur et Madame Idem-Idem. "

Commentaires

1. Le lundi 1 avril 2019, 09:23 par gerardgrig
A mon avis, "Idem" est peut-être différent d'une perle de cancre sur "Ibidem". Gomez de la Serna avait lu Lautréamont. "Idem" serait un bon pseudonyme pour plagiaire assumé, qui pratique le pastiche, l'intertextualité ou encore le copié-collé dans sa forme hypernumérique, comme Kenneth Goldsmith. D'ailleurs, dans le domaine des Lettres, la notion de plagiat devient de plus en plus floue. Le plagiat a des doubles très ressemblants, comme le démarquage, la citation erronée, l'auto-plagiat ou recyclage. Il y aurait même un plagiat par anticipation. En philosophie, y eut-il jamais plagiat ? Les idées sont un bien commun, depuis l'Antiquité. Dans le domaine musical, le "sampling", venu de la musique expérimentale, se généralise, malgré des querelles d'auteurs qui défendent des intérêts très personnels. Il n'y a que le travail strictement universitaire qui peut encore poser un problème de plagiat, ainsi que l'essai, qui est sa forme vulgarisé. Néanmoins, les auteurs d'écrits scientifiques se défendent en disant que la paraphrase est nuisible pour les théories, et qu'il faut recopier leur formulation telle quelle. D'autre part, peut-on se plaindre que de grands passeurs d'idées comme Jacques Attali ou Alain Minc recopient des passages de livres qui ont des idées neuves, mais que nous ignorerions sans cela ? Néanmoins, on pourra trouver surprenant que ces auteurs conquis au néolibéralisme très axé sur la propriété, utilisent ce procédé.
2. Le lundi 1 avril 2019, 11:24 par Philalèthe
Merci ! Mais, voyez, j'avais tiré seul la juste leçon de votre remarque : dès la greguería 2, je me suis fixé un silence respectueux et donc fidèle à la richesse de la citation !

samedi 16 mars 2019

Réhabilitation wazemmienne du " on ".

Dans le premier volume des Hommes de bonne volonté, paru en 1932 et intitulé Le 6 Octobre, Jules Romains présente un jeune apprenti ignorant tout des stoïciens mais que le narrateur se plaît à situer par rapport à eux, sous le prétexte que son personnage a eu une idée stoïcienne. Jules Romains a-t-il lu alors L'être et le temps, publié par Heidegger en 1927 ? En tout cas, le jeune Wazemmes, hostile au jugement personnel, fait confiance à celui du " on " mais il sait distinguer deux " on ". L'un, porteur hypocrite des normes, n'est qu'un masque trompeur, c'est l'autre, détecteur lucide des valeurs authentiques (sic) qu'il recherche. Par le " on ", Wazemmes veut savoir si ce qu'il vit vaut ou non d'être vécu (l'adolescent de 16 ans vient de perdre à demi sa virginité aux mains de ce qu'on appellerait aujourd'hui une cougar):
" Les choses qui vous arrivent, sauf exception, ne sont rien par elles-mêmes. Elles sont indifférentes ; ni bonnes, ni mauvaises. Tout dépend de l'idée que nous nous en faisons." (Bouquins, 1988, p.169)
C'est un stoïcisme bien approximatif, on en conviendra : Épictète, lui, ne ferait pas d'exception et aurait plutôt dit que l'idée que nous nous en faisons dépend de nous. Mais reprenons :
" C'est ainsi que Wazemmes, du moment où il quitte la rue Ronsard pour s'engager dans la rue Séveste, retrouve spontanément le principe fondamental de la philosophie stoïcienne. Mais son accord avec elle ne se prolonge pas. Wazemmes, du principe, ne tire pas du tout les mêmes conséquences que ses devanciers. Lui ne juge pas nécessaire de se faire une idée personnelle sur la valeur et le classement des choses."
Disons que les stoÏciens ne l'ont pas non plus jugé nécessaire, ne cherchant pas la pensée personnelle, seulement la pensée vraie.
" Non par faiblesse d'esprit, mais parce que, à la différence des stoïciens et de beaucoup d'autres, il croit qu'au moins en ce qui concerne l'art de vivre une espèce d'exercice collectif de la raison offre plus de garanties que son exercice individuel. Aux yeux de Wazemmes, celui qui s'y connaît le mieux en tout, qui est passé partout, qui sait " les règles " pour chaque cas, et l'opinion qu'il faut avoir en bien ou en mal de ce qui nous arrive ; celui qui a l'expérience, la sagesse, le discernement, ce n'est pas tel ou tel, c'est " on ". Quand Wazemmes consulte quelqu'un sur ces matières, ce n'est pas qu'il le croie plus capable que lui d'en juger personnellement, mais c'est parce que cet autre lui semble mieux au courant de ce qu' "on " peut en penser ou en dire. Et quand Wazemmes donne pour son compte un effort de réflexion ou même de subtilité, c'est le plus souvent pour essayer de deviner quelle est, quelle sera, ou quelle serait, sur tel ou tel point, la pensée du " on ". Mais pas de malentendu : il s'agit de la pensée vraie, sincère de ce " on ". Et non point de ce que " on " raconte pour les naïfs. Wazemmes n'est nullement dupe de cette comédie. " On " professe très ouvertement des opinions - celles qui se retrouvent en particulier dans les livres de classe, les admonestations des parents, les discours officiels - auxquelles " on " ne croit pas une seconde. Par exemple, " on " déclare à qui veut l'entendre qu'il est mal de compter s'enrichir sans travailler, ou qu' un jeune homme doit garder sa vertu le plus longtemps possible. Heureusement, d'ailleurs, qu'on se contredit, et trahit ainsi ce qu'il y a de mensonge dans beaucoup de ses affirmations. Lisez le même journal d'un bout à l'autre : vous verrez l'article de tête s'indigner contre la réputation de légèreté faite aux femmes françaises ; mais un conte de troisième page vous décrira une scène d'adultère parisien avec tous les airs d'approuver et d'envier ces gens qui ne s'ennuient pas. Eh bien, la nouvelle, c'est ce qu' " on " pense. L'article, c'est ce qu´"on " fait semblant de penser. Que les garçons nés malins y prennent garde.
Pour l'instant, la question qui préoccupe Wazemmes est celle-ci : l'aventure qui vient de lui arriver, si " on " y avait assisté, ou en recevait un récit fidèle, qu'en penserait-il ? Estimerait-il que Wazemmes doit être content, ou à demi content, ou un peu vexé ?"
Clairement ce " on " n'est pas n'importe qui. Loin d'être porteur de préjugés, ce " on " est la raison de tous appliquée aux succès de chacun. Certes on pourrait le prendre pour un dieu hédoniste, pratique et immanent, incarné en personne, mais dont la pensée trouverait mieux à se dire tout de même dans la bouche de certains que dans celle d'autres. Plus modestement en fait c'est la sagesse réaliste des nations avec une valeur révisée à la hausse et une seule préoccupation, le plaisir et la réussite. Cependant elle ne s'exprime pas en proverbes impersonnels car elle a le talent de juger de la vérité de chaque situation, au cas par cas.
Wazemmes, cherchant à sortir de sa caverne personnelle, pour être éclairé par le soleil du " on " est une illustration possible de ce que le philosophe anti-réaliste moral, J.P. Sartre, appellera quelques années plus tard l'homme de mauvaise foi.

Commentaires

1. Le mercredi 20 mars 2019, 17:56 par gerardgrig
Dans mes souvenirs, l'unanimisme de Jules Romains a tenté de rendre le vécu des rapports complexes de l'individu avec la société. Le personnage de Wazemmes, qui demande des lumières aux Stoïciens pour atteindre ce "on" dont il fait et ne fait pas partie, était l'une des facettes de son entreprise littéraire. Jules Romains avait une formation de philosophe et de scientifique, mais il prit très tôt le parti de la vérité littéraire et poétique. Il était profondément humaniste, mais pour lui la vérité scientifique était affaire de canular. Sartre a certainement été influencé par l'unanimisme dans son roman simultanéiste "Le Sursis", qui met en scène des personnages multiples pris dans l'engrenage de l'immédiat avant-guerre.
Pour Jules Romains, l'unanimisme n'était pas le naturalisme, ni une illustration de la sociologie de Durkheim. Son œuvre se rapprocherait plutôt de la psychologie collective de Tarde et Le Bon. Très germanophile, il lisait peut-être Heidegger. Néanmoins, en philosophie il se disait bergsonien et il citait "L'Évolution créatrice" comme source d'inspiration du continuum psychique de l'unanime, qui se rattache à un psychisme total. Je crois que la communion intense du groupe dans son roman "Les Copains" suscite à la fin l'apparition du Saint-Esprit. Le classicisme du théâtre de Jules Romains, qui faisait immédiatement penser à celui de Molière quand il faisait la satire de la médecine, s'enracinait dans la tradition par unanimisme, davantage que par académisme. C'était le bonheur très pur de ressembler à tout le monde, qui est peut-être le premier pas vers la sagesse. Cela explique un peu le mystère de ce théâtre français qui faisait volontiers, comme chez Jean Anouilh, Marcel Achard ou Jean Giraudoux, revivre le style XVIIIème comme les ébénistes du faubourg Saint-Antoine fabriquent du mobilier Louis XV.

vendredi 15 mars 2019

Destruction d'un champ scientifique.

" Réélu en avril, Viktor Orban a décidé de s’attaquer, cette fois, à l’Académie hongroise des sciences (MTA), le plus ancien et le plus grand organisme de recherches du pays. Fondée au XIXe siècle, l’Académie symbolise la renaissance nationale, à l’époque, de ce pays d’Europe centrale.
Le 12 février, des centaines d’universitaires ont manifesté pour dénoncer la reprise en main de cette institution qui est l’une des plus respectées du pays. A la fin du mois de mars, le gouvernement souverainiste de Viktor Orban devrait en effet annoncer qu’il distribuera désormais directement les crédits alloués à la recherche, privant de ce fait l’Académie et ses 5 000 salariés de l’autonomie dont ils disposaient jusqu’alors. Les sommes en jeu sont considérables : le budget annuel de l’institution atteint 40 milliards de forints (127 millions d’euros).
Dans un courrier adressé à des scientifiques qui critiquent cette réforme, le premier ministre hongrois affirme que ces changements sont justifiés par la volonté de « permettre au savoir de générer des avantages économiques directs ». « Malheureusement », ajoute le chantre de l’illibéralisme, « les classements internationaux montrent que la Hongrie est l’un des pays européens les moins performants en matière d’innovation. »" lis-je dans Le Monde du 16-03-2019.
Dans un champ scientifique, pour reprendre le concept de Pierre Bourdieu, la seule finalité est la production du savoir. À cette fin, le chercheur a un intérêt personnel à produire et à aider à produire (je pense là à l' évaluateur) un savoir impersonnel. Quand l'État au plus niveau voit dans le savoir seulement un moyen de générer du profit, le démantèlement du champ scientifique est à l'oeuvre. Il ne manquera plus grand chose pour qu'on appelle savoir les idées qui rapportent...

Commentaires

1. Le mardi 19 mars 2019, 03:49 par lena galpesc
"Dans un champ scientifique, pour reprendre le concept de Pierre Bourdieu, la seule finalité est la production du savoir"
Il me semble que vous idéaliséez un peu la position de Bourdieu: le champ scientifique selon lui n' a pas cette seule finalité. Il a aussi des enjeux sociaux et politiques, associés au désir de reconnaissance. Certes Bourdieu n'est pas Latour, mais il n'est pas Merton ! cf
2. Le mardi 19 mars 2019, 21:13 par Philalèthe
Merci pour le lien.
Oui, je vous l'accorde, j'ai simplifié ! Mais le désir de reconnaissance n'est-il pas dans un champ scientifique produit comme désir de reconnaissance de l'objectivité des recherches, de l'aptitude à produire des vérités impersonnelles ? Certes existent aussi des enjeux sociaux et politiques mais le champ n'est-il pas structuré de telle manière que leurs poids maximisent la probabilité de la production de la vérité ? On me dira que je décris plus le champ scientifique tel qu'il doit être (où le déterminisme social tend à favoriser la découverte du vrai) qu'un champ scientifique réel, où les enjeux sociaux et politiques ont malheureusement aussi des effets perturbateurs épistémologiquement parlant. C'est alors comme l'idée de démocratie un idéal régulateur.
3. Le jeudi 21 mars 2019, 21:53 par lena galpesc
Le champ scientifiques est il mertonien? je ne crois pas que Bourdieu l'ait pensé.
Il n'a pas une vue cynique , mais le principe d'un champ est de viser une certaine distribution de pouvoir et de reconnaissance.Supprimez médailles, prix, argent des labos, reconnaissance académique, aurait on beaucoup de savants ? En chine on paie les scientifiques pour le nombre d'articles publiés!
4. Le vendredi 22 mars 2019, 15:26 par Philalèthe
Pas de doute : Bourdieu construit sa conception du champ scientifique, entre autres, contre Merton : aussi présente-t-il la position mertonienne dans un chapitre  de Science de la science et réflexivité intitulé Une vision enchantée. Une des critiques adressées à Merton est de transformer le champ divisé (en communauté unie) et donc de ne pas  prendre en compte les luttes internes de pouvoir et de reconnaissance. Mais ces luttes internes ne sont-elles pas une des conditions nécessaires de la découverte de la vérité ? L'important étant que médailles et titres soient réellement distribués aux meilleurs des scientifiques dans un domaine donné, ce qui implique que les critères de sélection des meilleurs soient scientifiques et non politiques, économiques etc.
Cela dit, il y a un aspect de Merton que Bourdieu reprend : je pense à ce que Bourdieu appelle lui-même le "réalisme" de Merton -  le monde social existe, la science existe (ibid. p.30) -. On pourrait ajouter : la vérité existe. 
S'il fallait choisir entre l'objectivisme de Merton et le subjectivisme de Latour, je choisirais le premier , surtout à notre époque hyper-subjectiviste et anti-réaliste, en somme pour tordre le bâton dans l'autre sens.
En tout cas, je reconnais que la fin du billet offre une lecture mertonienne et enchantée de Bourdieu, j'ai été trop bref...
5. Le dimanche 24 mars 2019, 01:31 par lena galpesc
Certes les luttes internes sont la condition de l'obtention de la vérité. Mais toute la question est : cette dernière est-elle expliquée par celles-là? Bourdieu est souvent dangereusement près de cette idée.
6. Le dimanche 24 mars 2019, 12:19 par Philalèthe
Bourdieu distingue nettement les connaissances réellement rationnelles des croyances arbitraires déguisées en rationnelles/universelles. Il ne dénonce pas les Lumières mais l'obscurantisme des Lumières, comme dans cette page des Méditations pascaliennes : 
" L'obscurantisme des Lumières peut prendre la forme d'un fétichisme de la raison et d'un fanatisme de l'universel qui restent fermés à toutes les manifestations traditionnelles decroyance et qui, comme l'atteste par exemple la violence réflexe de certaines dénonciations de l'intégrisme reigieux, ne sont pas moins obscurs et opaques à eux-mêmes que ce qu'ils dénoncent." (p.94)
Mais c'est vrai qu'il associe cet obscurantisme à une propriété intrinsèque de la raison : "la virtualité d'un abus de pouvoir", ce qui est en un sens dans la tradition kantienne. Certes on pourrait rendre compte de ces rationalisations néfastes sans pour autant en faire des effets possibles de la raison. Reste que Bourdieu croit dans la réalité d'un universel scientifique autant que moral, comme par exemple on le lit dans ce passage du même ouvrage : 
" Il faut prendre acte de l'universalité de la reconnaissance officiellement accordée aux impératifs d'universalité, sorte de "point d'honneur spiritualiste" de l'humanité : impératifs d'universalité cognitive qui imposent la négation du subjectif, du personnel, au profit du transpersonnel et de l'objectif ; impératifs d'universalité éthique qui demandent la négation de l'égoïsme et de l'intérêt particulier au profit du désintéressement et de la genérosité." (p.146)
Certes la citation de Marx au début est un peu inquiétante. Le chapitre duquel est tiré le premier texte est intitulé d'ailleurs L'ambiguïté de la raison
Sauf à me tromper, vous n'acceptez pas d'attribuer à la raison la responsabilité de son usage irrationnel. Raisonner mal n'est pas exercer d'une certaine manière la raison, c'est ne pas l'exercer.

La guerre de Troie a eu lieu et la nation n'est plus ce qu'elle était !

Dans l'entretien avec Robert Menasse publié dans Le Monde du 15-03-19, l'écrivain autrichien rappelle le danger de voir l'histoire comme un roman :
La disparition des derniers ­témoins du génocide des juifs, dont il est ­beaucoup question dans « La Capitale », ­affaiblit-elle l’idée ­européenne ?
On peut au moins en discuter. La crainte que personne ne puisse plus témoigner de ces crimes, que ces atrocités finissent par prendre, aux yeux de certains, une dimension aussi mythologique que la guerre de Troie, aussi lointaine que les guerres puniques, cette crainte est bien réelle. L’un des symptômes s’observe par la légèreté grandissante avec laquelle l’extrême droite se comporte à l’égard de cette histoire, ­considérant qu’elle ne la concerne pas, multipliant les critiques contre la prétendue « massue du fascisme » toujours brandie contre elle, etc. Elle affiche une attitude de plus en plus désinvolte et cynique face à ces événements. Autant de signes que les vérités, les enseignements, les conséquences qui en ont été tirés ne sont plus vraiment pris au sérieux. Bien sûr, cette situation est liée à la disparition des derniers témoins.''
Certes que les sciences historiques ne produisent pas de simples récits ne signifie pas que la connaissance historique n'est pas en mesure de progresser.
On trouve dans le même entretien un passage que les indépendantistes catalans devraient méditer, surtout ceux de la CUP ou de l' ERC, quand ils pensent que l'indépendance et la république en Catalogne pourraient permettre de commencer sur ce territoire une authentique politique de gauche, voire d'extrême-gauche :
On a pu croire, après la chute du mur de Berlin, à la fin prochaine de l’ère de l’Etat-nation. Or la nation jouit d’un regain de faveur tandis que l’Europe devient impopulaire. Pourquoi, selon vous ?
Dans notre monde toujours plus ­globalisé, beaucoup éprouvent la nostalgie d’une identité plus petite, notamment celle que propose l’Etat-nation. Mais l’Etat-nation crée-t-il une identité commune ? Qu’ai-je donc en commun, moi Viennois, avec un Tyrolien, bien que nous soyons tous deux autrichiens ? Pas même la langue (j’ai beaucoup de mal à comprendre l’allemand du Tyrol !). Bien sûr cela ne m’empêche nullement de nouer des liens individuels d’amitié avec des Tyroliens, mais aussi avec des habitants du Péloponnèse. Je suis avant tout un citadin et, en Autriche, Vienne est la seule ville qui vaille.
Le succès présent du nationalisme vient de la promesse de protection que la ­nation porterait. Or c’est une illusion, une fausse solution aux problèmes d’aujourd’hui, car l’Etat-nation a perdu sa fonction protectrice, même en France ou en Allemagne. La mondialisation n’est rien d’autre que le battage en brèche des souverainetés ­nationales et le marché ne se soucie nullement des frontières. Regardez l’évasion fiscale…''
C'est cette illusion nationaliste qui explique pourquoi même des anarchistes peuvent à l'intérieur de la CUP militer paradoxalement pour la naissance d'un État catalan souverain.

mardi 12 mars 2019

Une ferme défense du savoir.

Rien à redire à ces lignes extraites de l'article de François Flückiger, parues dans Le Monde du 13-03-2019 (l'auteur est un des inventeurs du web) :
" Même si elle n’est pas majoritaire, une forme d’obscurantisme rampe insidieusement dans nos consciences : 2 500 ans de réflexions philosophiques sur la nature des idées humaines semblent balayés, emportant Socrate ainsi que Kant et ses catégories de pensées. Beaucoup confondent désormais la connaissance, que j’aime définir comme le résultat transmissible et reproductible d’une expérience ou d’un raisonnement ; l’opinion, qui est une pensée basée sur l’expérience, mais avec la conscience de ses limites ; et la foi, qui est une croyance associée au sacré. Les voilà devenues interchangeables : elles sont réduites au terme générique d’« idée ». Il faut donc tenter de revenir aux définitions fondamentales et rappeler qu’une croyance est une ignorance par définition puisque, si l’on croit, c’est que l’on ne sait pas.
Pour nous scientifiques, le défi est immense : comment garder notre rigueur intellectuelle sans alimenter le discours antiscientiste ? Si on nous demande d’affirmer que l’on est certain, absolument certain à 100 %, que le boson de Higgs existe parce que nous l’avons découvert au CERN, que répondre ? La vérité ? Alors la voilà : non, nous n’en sommes pas certains à 100 % parce que, dans le monde matériel, la certitude n’existe pas. Le monde matériel est changeant et incertain : c’est sa nature. Devons-nous, en tant que scientifiques, reconnaître publiquement cette vérité que la certitude, dans le monde matériel, n’existe pas, au risque de donner du grain à moudre à l’obscurantisme ? Oui, bien sûr, mais il faut aussi se battre pour expliquer, et tenter d’inverser la tendance.
Car tout n’est pas perdu. De même que le Web a amplifié, au cours des trente dernières années, les tendances obscurantistes, il pourrait demain, si les Lumières revenaient, amplifier les progrès de la conscience et de l’intelligence de l’humanité. Nous retrouverions alors la primauté du civisme sur l’individualisme, de l’altruisme sur l’égocentrisme, du savoir sur les croyances. Le Web et l’Internet redeviendraient ce que leurs pionniers avaient imaginé : des instruments d’accélération vers la connaissance, le partage, le progrès. "
Le deuxième paragraphe est particulièrement important à mes yeux : j'ai l'impression qu'une plus grande prise en compte de l'historicité des sciences dans l'enseignement secondaire a fait perdre chez la plupart des élèves la confiance dans les sciences physico-chimiques ou biologiques. La science s'est transformée en récit arbitraire, comme l'histoire quand le professeur a trop insisté sur la multiplicité des mémoires relatives à un même événement. Difficulté de trouver le chemin du milieu, qui ne fait tomber ni dans le dogmatisme, ni dans le relativisme...
Ajoutons que la philosophie est, elle aussi, difficile à présenter : "science" dit l'élève en début d'année, "idéologie", "opinion", "vision", croit-il en fin d'année. Une petite minorité, blessée par ses notes ou condamnée par son incompréhension, osera même "bullshit". Mais si on ne va jusqu'à la bazarder à la poubelle, alors la philosophie devient affaire de goût. Au début de l'année, on se pliait crédule à ses exigences et le professeur le plus arbitraire aurait pu alors , camouflé en scientifique d'un type nouveau, faire apprendre les pires fantaisies à la plupart.
Là aussi, le chemin du milieu est difficile à suivre. Certes on pourra bien enseigner les vérités de la logique, c'est utile et rassurant mais ça sera en gros au mépris de tout contenu autre que logique et cette science n'intéressera vraiment qu'appliquée à des problèmes déjà intéressants. Face aux problèmes, l'honnêteté du professeur exigerait qu'il souligne la fragilité des prémisses, la discutabilité des points de départ, des premiers concepts même, dans leur choix et leur définition. On ne le fait pas, on n'est qu'au lycée, on n'a pas beaucoup d'heures : par ignorance des alternatives, le gros des élèves consent ; quand, par hasard, un collègue écoute, par complicité ou concession, voire par générosité, il ne dit mot.