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mardi 31 mars 2026

Cours élémentaire de philosophie (19) : la vérité (5)

Le dernier cours se terminait par la question : pouvons-nous tous nous entendre sur la vérité de Descartes ? Vous avez sans doute envie de répondre par l'affirmative : oui, chacun de nous peut faire l'expérience que, s'il pense (quelle que soit l'idée qu'il pense), il existe. 
Sauf que si vous accompagnez vraiment Descartes dans sa pensée, chacun de vous ne peut être certain que de sa propre existence quand il pense. En effet, les autres, même vos amis les plus intimes,  sont  des corps dans l'espace, comme toutes les autres choses matérielles, des plus minuscules (telle la pointe d'une aiguille) aux plus gigantesques (tel le soleil). Vous allez me répondre que ce ne sont pas des corps comme les autres, ce sont des personnes, on leur donne de la valeur, on leur reconnaît des droits, etc.
Certes, mais une chose est sûre : la seule pensée dont vous faites directement l'expérience est la vôtre. En effet, même si vous voyez immédiatement la tristesse ou la joie sur le visage de votre ami.e, même si la tristesse ou la joie de votre ami.e vous rend immédiatement triste ou joyeux, par contagion si on peut dire, en réalité vous ne ressentirez jamais que vos sentiments propres. 
Vous attribuez bien sûr la pensée aux autres êtres humains mais vous ne pouvez faire l'expérience que de la vôtre. 
Donc, si on s'en tient au début du raisonnement de Descartes, on reste enfermé dans sa propre pensée. Si ça vous intéresse, vous chercherez comment Descartes s'y est pris pour finalement reconnaître non seulement sa propre existence, mais aussi celle du monde extérieur et donc celle des autres hommes. Je ne vais pas exposer son argumentation ici car elle fait appel à quelque chose dont aujourd'hui bien trop de gens pensent qu'il s'agit d'un être imaginaire pour que je puisse construire un raisonnement solide pour la plupart des lecteurs : cette chose, c'est Dieu. Laissons-le de côté mais gardez bien l'idée que si la seule  vérité incontestable que je peux opposer aux sceptiques, c'est que je pense, eh bien j'aurai des difficultés à sortir des limites de mon esprit.
Cela dit, le raisonnement de Descartes nous a fourni un problème intéressant : puis-je connaître la vérité concernant ce que pense autrui ? Et d'abord puis-je connaître la vérité concernant ce que je pense ?

Une chose est indubitable : vous avez conscience de penser. Prenons la conscience d'un sentiment comme l'amour : vous avez conscience de ressentir de l'amour pour telle ou telle personne (si vous en restiez à Descartes, vous pourriez en conclure  que vous existez : je ressens de l'amour pour x, donc j'existe, car pour avoir un sentiment - quel qu'il soit -, il faut être comme dit Descartes " une chose qui pense "). Bien, mais la manière dont vous définissez ce que vous ressentez est-elle vraie ? Dit autrement, qu'est-ce qui vous assure que c'est de l'amour que vous ressentez et pas, par exemple, une amitié intense, passionnelle ? Pensez aux situations où quelqu'un se dit avec le recul du temps : " Je croyais l'aimer, mais en fait je ne l'aimais pas ! ". 
Certes, quand le doute naît en vous à propos de l'identification de ce que vous ressentez, vous pouvez demander à une personne de confiance ce qu'elle pense, elle, de ce que vous ressentez. Elle pourra vous renforcer dans votre conviction ou au contraire vous en défaire ( " Mais, non, tu ne l'aimes pas ! "), mais si vous êtes porté.e au doute, pourquoi accepter comme vrai ce qu'elle dit, elle ? En effet, elle ne peut pas plus que vous, comparer ce que vous ressentez à ce que ressent quelqu'un qui aime, puisque par définition, elle ne peut avoir l'expérience que son propre ressenti. 
Vous allez sans doute penser que j'exagère en envisageant, vous, des situations où on ne peut pas douter de ce qu'on ressent : quand on n'a pas le moral, on le sait ; quand on explose de joie en apprenant une excellente nouvelle, on le sait. Admettons, mais vous voyez qu'on retrouve le problème de la vérité quand on cherche à situer son absence de moral ou sa joie par rapport à l'absence de moral des autres ou à la joie des autres ; à la différence des objets matériels qu'on peut juxtaposer dans l'espace pour les comparer, les sentiments, objets psychologiques, ne peuvent pas être extériorisés pour être mesurés objectivement.
Vous allez me répondre : " Mais si, les sentiments s'extériorisent justement ! On exprime sa joie ! "
Oui, je vous donne raison. Vous pouvez même continuer ainsi : " Et donc si l'expression de ma joie, qui, elle, se voit dans l'espace, est identique à celle de mon ami.e, on peut donc dire qu'on partage la même joie ! ".
Bravo, je vous l'accorde mais observez tout de même que l'expression d'un sentiment, ce n'est pas le sentiment. En effet, pensez à un comédien : quand il exprime la tristesse, vous n'en concluez pas qu'il est triste ! Inversement, une tristesse ressentie peut être masquée...
Vous voyez donc que, dans le domaine intérieur de ce qu'on ressent, il y a souvent place au doute, que le ressenti soit celui d'autrui ( " ressent-il vraiment ce qu'il me montre ? ") ou le vôtre (" est-ce vraiment de l'amour ce que je ressens ? " " Suis-je désespéré ou simplement triste ? " " Est-ce que je le déteste ou m'est-il simplement antipathique ? ", etc.).

Jusqu'à présent je me suis centré sur l'affectif : les sentiments, les passions, les émotions. Est-ce si dur de connaître la vérité sur ses pensées, sur les idées que nous avons ? 
Prenons par exemple l'idée suivante : " Dieu n'existe pas " : pas de doute, je l'ai (je peux donc refaire une énième fois le raisonnement cartésien : " Dieu n'existe pas, donc j'existe ") ; mais comment qualifier cette idée ? 
On voit qu'elle peut avoir plusieurs caractéristiques assez  faciles à identifier, par exemple : " c'est une idée que j'ai souvent " ou " c'est une idée qui me vient rarement à l'esprit " ou bien " c'est toujours un point de départ pour ma réflexion " ou " c'est toujours un point d'arrivée, etc. Sauf que le plus intéressant concernant une idée n'est pas vraiment de savoir quand elle me vient à l'esprit ou si elle ouvre ou ferme ma réflexion, c'est de savoir si elle est vraie. " Dieu n'existe pas " est-ce une idée vraie ?
Ça se complique alors parce que pour juger de la vérité de vos idées, vous devez sortir de votre esprit. Par exemple, si vous pensez que la France est un pays en déclin, vous ne pouvez pas savoir si cette idée est vraie sans comparer la France à ce que vous en pensez ? Mais comment comparer ce qu'on pense à ce qui est ? 


mardi 17 mars 2026

Cours élémentaire de philosophie (18) : la vérité (4)

On a vu pourquoi, si on suit Descartes, les connaissances scientifiques ne sont pas spontanément admises comme des vérités indubitables. 

Reste que, si vous avez fait des mathématiques, même très peu, vous devez penser que c'est un peu ridicule de mettre en doute les vérités mathématiques, surtout si elles sont simples et claires, par exemple, comme celles-ci : " la surface du carré égale la longueur d' un côté multiplié par lui-même " et " 2 + 3 = 5 ".
Ce sont des vérités tellement solides qu'on ne peut même pas concevoir qu'elles soient fausses : ainsi " 2 + 3 # 5 " est incompréhensible, absurde, inintelligible (sauf à donner, bien sûr, une tout autre signification aux chiffres 2, 3, 5 et aux symboles +, #). 

Pensez maintenant par contre à une phrase comme " les cygnes ne sont pas naturellement de couleur verte " ; elle est vraie, mais vous pouvez tout de même concevoir qu'il pourrait exister des cygnes verts. Voyez la différence entre " carré rectangulaire " et " cygne vert " : la première expression est contradictoire, inconcevable ; la deuxième, non : si on découvrait un endroit de la planète où les cygnes sont verts, vous ne diriez pas : " Impossible, il ne peut pas y avoir de cygnes verts ! ". En revanche, si quelqu'un venait vous annoncer qu'il a découvert des carrés rectangulaires, vous diriez : " Absolument impossible ! Vous êtes incohérent ou vous ignorez ce qu'on appelle un carré ! ".
Dit autrement, s'il existe d'autres mondes avec des aliens ayant des sciences, on peut bien parvenir à penser que, pour eux, " il n'y a que des cygnes verts " est une vérité, en revanche on ne voit pas comment ils pourraient tenir pour vraie l'idée que " le triangle a 7 angles ", sauf à être fous ou à donner un autre sens à tous ces mots (par exemple l'équivalent du mot " triangle " dans leur langue alien pourrait désigner un heptagone, soit un polygone à 7 angles !).

Vous voyez donc que les vérités mathématiques sont différentes de toutes les autres vérités scientifiques. Descartes, qui était aussi fort bon mathématicien, a cru dans un premier temps qu'il pouvait avoir confiance en elles. En effet, que le monde extérieur existe ou non, quand vous faites l'addition " 2 + 3 = 5 ", elle est toujours vraie, même si vous faites l'addition en rêve !

Ça vient du fait que l'objet mathématique n'est pas un objet concret : bien sûr il y a des choses matérielles qui sont carrées, mais aucune n'est le carré ! C'est avec votre intelligence et non avec vos yeux que vous comprenez ce qu'est un carré, d'autant mieux certes que quelqu'un vous en a dessiné un, au moins une fois. 
Mais le carré dessiné n'est pas le carré sur lequel vous raisonnez : on vous a dessiné un carré particulier - il a des dimensions définies, un support particulier (le tableau, l'écran d'un ordinateur, le sable d'une plage, etc.), etc. - ; si ce carré particulier disparaît, demeure ce sur quoi vous raisonnez : le carré en général, certains l'appelleraient un peu emphatiquement le Carré, en tout cas un objet introuvable dans tout l'Univers (vous ne trouverez pas plus le nombre deux !).  Donc, si on suppose que l'Univers n'existe pas, on ne fait pas disparaître pour autant l'idée de carré qu'on conçoit, avec ou sans dessin. Voilà pourquoi Descartes a pu penser que les mathématiques sont constituées de vérités absolument indiscutables.

Mais alors comment les a-t-il, quand même, mises en doute au point que la seule vérité indiscutable a été réduite à " je suis une chose qui pense " ? 
On appelle son raisonnement l'argument du Malin Génie. Le voici modernisé : imaginez que, quand vous croyez que 2 + 3 = 5, vous êtes manipulé par une sorte de Diable qui s'ingénie à vous tromper tout le temps ; vous seriez un peu dans la situation où vous tenez pour vrai en maths un énoncé par exemple faux. 
Vous allez dire : " Mais d'où il sort ce Diable, Descartes ? S'il doute de tout, comment peut-il se référer à ce Diable ? ". En fait, pas besoin d'affirmer que ce Diable existe, il suffit de le concevoir, son existence peut bien être douteuse, elle n'est pas impossible ; vous réalisez que Diable-qui-me-trompe-quand-je-suis-devant-une-évidence-mathématique n'est pas cercle carré : il ne peut pas exister de cercle carré ; en revanche c'est très improbable, mais pas impossible, qu'existe le Diable en question !
Or, rappelez-vous que Descartes veut appuyer toutes ses recherches philosophiques sur une vérité dont il ne pourrait pas douter, même s'il le voulait. Dans un tel cadre, les mathématiques, évidentes ou pas, simples ou non, ne sont tout bonnement pas fiables. Et donc les sciences mathématiques rejoignent toutes les autres sciences dans la poubelle des idées douteuses !

Reste la vérité " je pense, je suis ", ce qu'on a appelé le cogito (du verbe latin cogitare qui veut dire penser : cogito est la première personne du singulier, soit je pense). 
Mais pouvons-nous alors tous nous entendre sur cette vérité ?


lundi 16 mars 2026

Cours élémentaire de philosophie (17) : la vérité (3)

Voyons comment vous allez sortir du doute un peu monstrueux, en tout cas très encombrant, dans lequel vous êtes entré en suivant l'argumentation inspirée par Descartes.
Vous pensez que peut-être même votre corps n'existe pas comme vous êtes en train de le percevoir : vous avez l'idée que vous avez telle position (vous êtes assis ou couché ou debout, etc.) mais vous n'êtes pas sûr que cette idée de vous soit autre chose qu'une idée.
Cela dit, vous avez une idée, vous en êtes conscient. Mais alors existe forcément une réalité. Laquelle me direz-vous ? Eh bien, précisément celle de la chose qui vous donne des idées, des pensées : cette chose, vous l'appelez souvent " esprit ". 
En effet, pour penser que les choses matérielles, votre corps inclus, n'existent pas en dehors des représentations, des images que vous vous en faites, il faut quelque chose qui pense, il faut la réalité de quelque chose qui pense.
Résumons : vous pouvez douter autant que vous voulez, vous ne pouvez pas douter du fait que vous avez une pensée, précisément la pensée que tout est douteux. Allez plus loin : même si vous doutez que vous pensez, vous avez la pensée que vous doutez que vous pensez.
Dit autrement : vous ne pouvez pas douter de tout, car si vous doutez de tout, vous pensez et donc existe cette chose qui pense que vous appelez votre esprit.

Descartes tient là sa première vérité incontestable et vous aussi, par la même occasion !
C'est une vérité inattendue parce que spontanément vous étiez porté à considérer que ce qui existe vraiment c'est votre propre corps que vous touchez, sentez, voyez, etc., c'est-à-dire vous en tant qu'être matériel, occupant de l'espace, ayant un volume, une taille, etc.
Mais en fin de compte, la seule existence que vous ne pouvez pas mettre en question, c'est celle de votre esprit qui a des pensées, dont une, qui nous a particulièrement intéressés : la pensée qu'on peut douter de tout.
Mais votre esprit n'est pas quelque chose de matériel, il n'occupe pas d'espace. À ce stade, vous pouvez me montrer votre tête et me dire : " Il est ici, mon esprit !".
Je vais vous répondre que vous me montrez une partie de votre corps en pensant sans doute à votre cerveau, parce que la science nous apprend que sans cerveau il n'y a pas de pensée. Mais rappelez-vous : si l'existence des choses matérielles est douteuse, il s'ensuit que l'existence de votre tête et de votre cerveau est, elle aussi, douteuse. 
Ce qui vous permet de différencier clairement votre cerveau de votre esprit : vous pouvez douter de l'existence de votre cerveau, mais pas de celle de votre esprit, parce que, pour douter de l'existence du cerveau, il faut avoir précisément cette pensée que l'existence de votre cerveau est douteuse et donc il faut être une chose qui a des pensées.
Vous allez me dire : " Mais alors on ne fait plus confiance à la science ? C'est la science qui nous assure que les humains pensent grâce à leur cerveau ! ".
Eh bien, vous avez raison : si on reprend le raisonnement de Descartes qui cherche à trouver une vérité indiscutable, on doit douter des sciences, car elles reposent sur une certitude : que le monde extérieur existe ! Or, si on doute de la réalité du monde extérieur, les connaissances scientifiques n'ont pas de portée : que valent les connaissances scientifiques sur l'Univers par exemple, s'il n'y a pas d'Univers en dehors de mon esprit ? Rien.
Attention ! Ne concluez pas que la science en général et pour toujours ne vaut rien. Je vous explique seulement que toutes les sciences reposent sur une croyance qui les soutient, qui les justifie mais qui n'est pas une connaissance scientifique : c'est la croyance dans la réalité du monde extérieur. Or le doute extrême de Descartes rend cette croyance douteuse, et par conséquent douteuses toutes les sciences.
Nous verrons bientôt qu'il y a en fait une science qui semble échapper au doute extrême, mais qu'en réalité on peut aussi la mettre en doute.



dimanche 15 mars 2026

Cours élémentaire de philosophie (16) : la vérité (2)

Est-il possible que la réalité n'existe pas ?
Aujourd'hui je vais vous présenter une argumentation imparable concluant que c'est impossible que la réalité n'existe pas. Sans doute, pensez-vous la même chose : la réalité existe, ça va de soi ! Et vous pensez alors à ce que vous voyez, entendez, sentez, bref à tout ce que vous percevez par vos cinq sens. 
En fait vous allez découvrir comment vous pouvez douter de la réalité de toutes les choses matérielles que vous percevez, même de celles qui vous sont très proches (votre chambre, votre smartphone, etc.), y compris de celle de votre propre corps ! 
Bon, je vous le dis tout de suite, après le raisonnement que je vais partager avec vous, vous n'allez pas douter de la réalité comme vous doutez ordinairement. En effet, ordinairement, quand on doute de quelque chose, on ne sait pas quoi faire : par exemple, si vous doutez de l'intérêt de voir une série, cela veut dire que vous ne savez pas si vous allez ou non la regarder. Contrairement à ce doute ordinaire qui a un  retentissement manifeste sur vos actions, le doute que je vais faire naître en vous, en m'inspirant de l'argumentation du philosophe René Descartes, ne va rien changer à votre vie : même si, à la fin de l'argumentation, vous doutez de la réalité de votre chambre, vous continuerez de vous y déplacer en toute aisance (imaginez en revanche que vous doutiez de la solidité de son sol, au point que vous ne savez pas s'il va s'effondrer ou non : vous n'y marcherez plus comme avant). 

Voyons de plus près l'argumentation de Descartes (vous chercherez par vous-même en quel siècle il vivait et et dans quelles oeuvres il a exposé l'argumentation que je vous présente ici, en la simplifiant).
On peut partir de l'idée que, quelquefois, ce qu'on perçoit n'est pas réel. Pensez par exemple aux illusions d'optique, par exemple à l'illusion de Müller-Lyer (Descartes, lui, ne la connaissait pas) :


Contrairement à ce que vous voyez, les deux segments de droite sont égaux ! 
Pensez maintenant à ce que vous percevez de la Terre ou du Soleil  (vous percevez que la Terre est plate, que le Soleil tourne autour de la Terre, or ce n'est pas réel !).
Bien sûr vous êtes d'accord avec moi, mais vous pensez que ce ne sont que des exceptions. 
Pour aller plus loin, c'est-à-dire renforcer le doute, Descartes a formulé ce qu'on appelle l'argument du rêve : quand vous rêvez, vous prenez le plus souvent ce que vous imaginez pour la réalité (c'est la raison pour laquelle un cauchemar vous effraie tout autrement qu' un film d'horreur). Qu'est-ce qui vous assure alors que, quand vous vous réveillez d'un rêve, vous êtes bien dans la réalité et pas dans un autre rêve ? Le film  Matrix, que je vous encourage à voir, présente les humains comme des corps emprisonnés dans des capsules et  dont les cerveaux sont branchés à une machine (la matrix) leur donnant l'impression  qu'ils vivent librement, comme nous pensons vivre, nous, au sein d' un monde extérieur qu'ils perçoivent par leur cinq sens.

Vous allez peut-être penser qu'il faut être sérieux et que c'est impossible qu'on ne soit pas en contact avec le monde extérieur. En fait, c'est très improbable mais on ne peut pas dire que c'est impossible (par comparaison : c'est impossible qu'un carré ait plus que 4 côtés égaux, ce n'est pas seulement très improbable).
Vous pouvez dire alors que ça vous suffit que ce soit très improbable. Je n'ai rien alors à objecter. Reste que Descartes, lui, voulait placer à la base de sa recherche philosophique une vérité absolument indiscutable, telle que, même si on voulait en douter, on ne pourrait pas (vous voyez qu' en revanche, si je veux, à tout prix, douter de la réalité du monde extérieur et donc aussi de mon corps - puisque je perçois mon corps comme je perçois ma chambre - je le peux, même si c'est un peu tiré par les cheveux, excessif). Descartes ne pouvait donc pas se contenter d'une vérité juste très probable.

Arrivé à ce stade du raisonnement, vous doutez donc de tout, semble-t-il : du monde extérieur, mais aussi de la réalité des autres (en effet les autres sont vus, sentis, touchés, etc.).
Une petite précision : si vous reprenez effectivement à votre compte le doute de Descartes, vous ne vous demanderez pas si, en ce moment, vous lisez un cours de philo sur votre smartphone ou si vous portez tel ou tel vêtement, etc., vous vous demanderez plus fondamentalement si tout à ce à quoi vous êtes en train de croire comme à des évidences (donc le fait que vous lisez ce cours, etc.) correspond bien à la réalité ou si tout ce que vous percevez n'est rien de plus que des images dans votre esprit. Vous voyez que ce doute-là ne va rien changer à votre vie quotidienne (si vous sortez de chez vous et qu'il pleut, vous n'allez pas vous demander s'il fait beau, vous n'allez pas ne pas ouvrir votre parapluie, etc.). En revanche ce doute va faire que vous n'êtes plus aussi certain qu'avant que vous êtes en contact avec une réalité extérieure à vous qu'on appelle la Terre ou plus largement l'Univers.
Vous êtes donc arrivé pour l'instant au stade suivant : la réalité du monde extérieur et de tout ce qui s'y trouve, donc la réalité de votre propre corps aussi, est devenue douteuse, car rien ne vous assure qu'elle n'est pas qu'un ensemble d'images que vous produisez.

Vous voyez donc que Descartes n'a pas répondu au doute des sceptiques en expliquant que, pas de souci, y a des vérités et que ce sont à coup sûr toutes les phrases (que nous disons et que nous pensons) qui correspondent au monde extérieur, du genre " j'ai un smartphone ", etc.
On peut même aller jusqu'à dire que Descartes dit aux philosophes sceptiques : " OK, ça se défend, c'est possible que le monde extérieur n'existe pas !".
Mais alors, si le monde extérieur n'existe pas, il n'y a plus de vérités du tout ? Qu'est-ce qui nous permet pourtant de dire que la réalité existe ? Et qu'il y a, au minimum, une vérité indiscutable ?
Nous verrons bientôt la suite du raisonnement de Descartes.

vendredi 20 février 2026

Cours élémentaire de philosophie (15) : la vérité (1)

Comme toutes les notions de philosophie, la notion de vérité est quelque chose qu'on ne peut pas percevoir avec nos sens et comme vous l'avez compris, vous ne pourriez pas avoir à l'esprit cette notion si vous ne parliez pas une langue, contenant les signes vérité, vrai, etc.
Cela dit, ce ne sont pas ces signes qui nous intéressent aujourd'hui, mais ce qu'ils désignent : la vérité, précisément.
Bien sûr on peut se demander si c'est utile de savoir ce qu'est la vérité. Vous êtes sans doute d'accord pour reconnaître que c'est utile de connaître telle vérité dans telle situation (par exemple, si vous voulez acheter quelque chose, c'est utile d'avoir la vérité sur son prix), mais vous pouvez douter de l'intérêt de savoir ce qu'est la vérité en général, indépendamment des vérités dont vous avez besoin au fur et à mesure de votre vie.
Mais imaginez qu'on vous dise : " Le schmilblick, ça n'existe pas ! ", vous répondriez avant tout : " Mais c'est quoi, le schmilblick ? ". En effet, pour savoir si quelque chose existe ou non, il faut pouvoir l'identifier, savoir en quoi elle consiste. Or, depuis les débuts de la philosophie, il y a eu des philosophes et il y en a encore pour affirmer que la vérité, ça n'existe pas. Ces philosophes, ce sont les sceptiques. 
Vous voyez immédiatement que, s'ils ont raison, ça change notre vie car nous donnons en général du prix à la vérité, nous la cherchons, nous la diffusons une fois trouvée, nous condamnons ceux qui la cachent, nous l'apprenons à ceux qui l'ignorent. En deux mots, nous donnons de la valeur à la vérité, or, si elle n'existe pas, à quoi il rime, notre intérêt pour la vérité ? Que penserait-on de quelqu'un qui passerait sa vie à espionner le comportement quotidien du Père Noël ?

Mais voyons de plus près ce qu'est la vérité. 
Pour cela, partons de l'adjectif vrai. Que qualifie-t-il ?
Face à une pierre qui brille comme un diamant mais qui n'en est pas un, nous disons que ce n'est pas un vrai diamant. Vrai dans ce cas veut dire authentique, réel : l'ours en peluche n'est pas réellement un ours, c'est un faux ours. Cet usage de l'adjectif vrai ne fait pas de difficultés : à partir du moment où les humains peuvent imiter, faire semblant, c'est tout à fait justifié de faire la distinction entre les choses vraies et les choses fausses (par exemple, un vrai tableau de Van Gogh et un faux tableau de lui, peint par un faussaire). Bien sûr ça peut être difficile, voire impossible, de distinguer le vrai du faux mais ça reste justifié de chercher à le faire.

En fait, jusqu'à présent, nous n'avons pas encore parlé de la vérité qui nous intéresse dans ce cours. Pour y accéder, prenons la phrase suivante : (1) " Le tableau de Goya, intitulé Le chien, a été peint par cet artiste entre 1819 et 1823." ou bien celle-ci : (2) " Dans le triangle rectangle, le carré de l'hypothénuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés " (c'est le fameux théorème de Pythagore).
Quand je dis que ces phrases sont vraies, je ne veux pas dire qu'elles sont réellement des phrases, qu'elles sont des phrases authentiques, que ce sont des vraies phrases. En effet la phrase suivante : (3) " Le soleil tourne autour de la Terre " est une vraie phrase aussi comme les deux précédentes, je veux dire qu'elles sont toutes les trois incontestablement des phrases ; cependant la dernière phrase a beau être une vraie phrase, elle n'est pas une phrase vraie (vous voyez que l'adjectif vrai n'a pas le même sens selon qu'on le place avant ou après le signe phrase !).
Mais alors que veut dire vrai dans ce sens ?
On voit bien d'abord qu'il ne peut qualifier que des signes linguistiques, nombreux ou pas. Un signe comme " oui " suffit pour faire un énoncé vrai mais il peut s'agir aussi d'une description, d'une analyse, d'un roman, etc., en tout cas, de quelque chose qui est fait de signes linguistiques (si une personne est qualifiée de vraie, c'est qu'en général elle dit la vérité, sur ce qu'elle sait, pense, ressent, etc.).
Mais qu'a donc de particulier la phrase vraie ? Revenons à la phrase 1. Elle est vraie parce que dans la réalité, c'est-à-dire en dehors des mots, des signes, des phrases, un homme qui s'appelait Goya et qui était un artiste peintre a bel et bien, a réellement peint le tableau, connu sous le titre " Le chien ", entre 1819 et 1823.
Dit autrement, une phrase est vraie si elle est en accord avec la réalité. Vous allez peut-être me dire qu'on a remplacé une énigme par une autre, car si la vérité, c'est l'accord de ce qu'on dit avec la réalité, la question est désormais de savoir ce qu'est la réalité. En effet la notion de réalité est aussi difficile à saisir que celle de vérité. Qu'a-t-on gagné ?
Pour l'instant, accordez-moi que la réalité qui vous concerne présentement est que vous lisez une phrase que j'ai écrite. À partir de là, la vérité consiste à le dire, par exemple, en disant à quelqu'un ou à vous-même, intérieurement ou pas : " je suis en train de lire un cours élémentaire de philosophie sur la vérité ". Si vous dites ou vous vous dites : " je joue à un jeu vidéo sur mon smartphone ", cette phrase est fausse, soit parce que vous ne réfléchissez pas à ce que vous dites (vous faites erreur, vous vous trompez), soit parce que vous voulez tromper la personne à qui vous vous adressez (vous mentez alors).

Si la vérité ne peut pas être séparée de la réalité, dire comme les sceptiques que la vérité n'existe pas, c'est soit laisser penser que la réalité ne peut pas être connue (en effet si elle était connue, alors la vérité existerait), soit, ce qui est encore plus radical, suggérer que la réalité n'existe pas. Mais est-il possible que la réalité n'existe pas ? 

vendredi 28 novembre 2025

Cours élémentaire de philosophie (6) : la conscience (2)

Si je me demande comment  je suis physiquement parlant, ai-je beaucoup de certitudes ? Bien sûr je peux me placer devant une glace et m'observer ; quoi de mieux alors que la conscience que je prends  de mon visage en me regardant, pour me renseigner sur ses caractéristiques ? Mais  je sais aussi que je ne peux pas observer directement certaines zones de mon corps, je sais aussi bien que je ne dispose pas de connaissances fiables sur ce qui s'y passe à l'intérieur.
On répondra : " Pas de problèmes ! Les autres sont là pour ça ! ". Oui, s'ils méritent ma confiance, alors je saurai bien comment est mon corps à tel endroit ou ce qui se passe dans tel organe, etc.

Certes, mais si je m'interroge sur ce que je suis du point de vue de mon esprit, de mon mental, comme on dit ?

Avant de réfléchir un peu plus à cette question, notez qu'on parle de soi, en se divisant en deux : le physique et le mental. Or, on ne doit pas oublier que philosopher, c'est ne pas tenir pour vraies les opinions toutes faites. 
Appliquons cette règle à notre point de départ : la distinction que nous faisons en nous entre deux parties (le corps et l'esprit) est-elle une opinion toute faite (dont on devrait donc se débarrasser  pour mieux réfléchir) ou est-elle une réalité de base de laquelle on ne peut pas se passer pour réfléchir ? Suis-je deux réalités ? Ou une seule divisible en deux ? Ou plus de deux ? 
On laissera pour l'instant ce problème mais on réalise déjà que philosopher peut nous conduire à mettre en doute des manières de penser qui sont tellement des évidences, tellement spontanées pour nous dans la vie ordinaire, qu'on n'en prend même pas conscience.

Je reviens donc à ma question : j'aimerais bien en effet pouvoir me caractériser d'un point de vue psychologique.
À ce niveau, il semble que la conscience que j'ai de moi me donne vraiment une supériorité sur les autres pour savoir qui je suis. En effet, à part les moments où je dors, je sais ce que je fais tout le temps alors que les autres ne sont avec moi que de temps en temps. Même une personne intime ne me suit pas comme mon ombre. Il y a donc des actions de moi que les autres ne connaissent pas. En plus, je ne déclare pas tout ce que je pense et je dis quelquefois ce que je ne pense pas, mais les pensées que j'ai, par la conscience, précisément je les connais.
La conscience paraît donc fiable !
Oui, mais depuis quand dans ma vie ? J'avais sans doute conscience dès ma naissance ou même avant, mais je n'en ai pas le souvenir et ce sont les autres (leurs paroles, leurs témoignages) ou les images faites par les autres (les photos, les vidéos, etc.) qui doivent me renseigner sur moi. On dira que c'est le passé et qu'on en a fini une fois pour toutes de cette situation de dépendance.
Pas sûr : pourquoi prend-on tant de plaisir à voir des films sur lesquels nous sommes ? N'est-ce pas, entre autres, parce que nous voyons alors en nous des choses (des gestes, des mimiques, des manières d'être, etc.) dont nous n'avons pas conscience au moment de les faire  ?  Une chose est par exemple parler aux autres ou danser, une autre est de se voir parler aux autres ou danser.
Reste que dans cette situation que je viens d'envisager, c'est encore la conscience que j'ai qui me renseigne bien sur moi, sauf que je passe par des images faites par les autres.
D'accord, mais pensez aux situations où vous apprenez quelque chose de nouveau, par exemple, un sport, un instrument de musique. Il ne suffit pas, pour savoir ce que je fais vraiment, que je me voie en train de courir, de sauter, etc. ou que je m'entende en train de jouer. Il faut encore que mon entraîneur, mon professeur, etc. m'éclaire grâce à son expérience sur ce que je fais : " là, c'est bien ! " ou " ici, c'est catastrophique ! ". La conscience que j'avais de faire quelque chose ne me suffisait pas pour savoir ce que je faisais en réalité. Je ne peux donc pas compter sur elle seule pour connaître au moins certaines de mes actions.
Oui, mais pour les pensées, ce n'est tout de même pas, pareil ! La preuve : je peux garder des pensées secrètes toute ma vie.
C'est vrai pour les secrets. Mais je ne peux pas garder en tête mes pensées toute ma vie : mes pensées vont et viennent, elles m'échappent ; quelquefois j'oublie ce que je pensais et les autres me le rappellent en me redisant mes paroles. Je n'ai pas conscience de toutes les pensées que j'ai eues. Il semble que j'en ai conscience successivement. Je peux en effet me dire ce que je pense maintenant et ce n'est même pas toujours le cas : par moments je ne sais pas ce que je pense. 
Et quand j'ai une pensée, qu'est-ce qu'elle vaut ? Par exemple est-ce une pensée toute faite ? Est-ce une pensée vraie ? Est-ce une bonne pensée ? Sur ces points, je peux avoir des certitudes. Mais pensons à la personne endoctrinée par une secte qui a la certitude que ce qu'elle pense est vrai alors que c'est, au moins, douteux, sinon faux pour les personnes étrangères à la secte. 
On voit ainsi apparaître le problème : la conscience que j'ai de moi est-elle une connaissance vraie de moi ?
Face à cette question, on pourrait se dire que c'est une question propre à soi, qu'elle n'a rien de philosophique. 
En réalité, elle est d'abord généralisable aux autres : l'autre  personne peut aussi bien que moi se la poser. Ensuite elle n'est pas relative à une époque historique donnée : cela ne veut pas dire que les hommes qui vivaient, disons, il y a trois mille ans pouvaient se poser cette même question (ils avaient vraisemblablement d'autres soucis), mais c'est sensé de se poser cette question à leur sujet : la conscience que ces hommes si distants de nous dans le temps avaient d'eux-mêmes était-elle une connaissance vraie d'eux-mêmes ? On voit enfin qu'on ne peut pas imaginer un monde futur où cette question deviendrait dépassée, obsolète : quels progrès techniques, quels progrès scientifiques pourraient faire que la question de la valeur de la conscience de soi du point de vue de la connaissance de soi cesse de se poser ? Il y a en somme une sorte d'intemporalité de la question qui est caractéristique, non de tous les  problèmes philosophiques mais des plus fondamentaux. On comprend qu'on  découvre ce problème philosophique à partir de soi mais que ce n'est pas un problème personnel, comme peut l'être un problème d'argent, d'amour ou de santé. 

      Bientôt pour approfondir ce problème, nous ferons connaissance avec le thème de l'inconscient.









C


jeudi 13 juillet 2023

Ça commence mal (15)

MOI : - Une question m'est venue à l'esprit au cours de ma nuit d'insomnie ! Puisque vous faites si peu confiance à la véracité de ce que chacun dans son for intérieur pense de lui-même,  peut-on se justifier en invoquant son sentiment intime ?
ELLE : - À quel propos ?
MOI : - Je pense aux personnes qui changent de sexe parce qu'elles sentent que leur genre ne correspond pas à leur physique.
ELLE : - C'est sûr que le sentiment intime, comme vous dites, est bien leur seul recours. Reste que, pareil à toutes les convictions ancrées en nous, il peut se discuter.
MOI : - En disant à la personne concernée qu'elle peut se tromper ? Mais elle répondra de son infaillibilité précisément, en invoquant la force de son vécu !
ELLE : - Oh, je ne crois pas qu'on doive contredire la personne sur ce plan-là, sauf si nous la soupçonnons menteuse, mais, à la supposer sincère, c'est vers un autre plan qu' il faut la diriger, à condition, bien sûr, qu'elle nous demande conseil ou qu'on doive la conseiller dans le cadre de tel ou tel protocole.
MOI : - Le plan de ses actions ?
ELLE : - Bien sûr, et pas seulement ! Qu'elle se rappelle de ce qu'elle a fait et n'a pas fait, de ce qu'elle a dit et n'a pas dit, de ce qu'autrui lui a communiqué et ne lui a pas communiqué, etc.
MOI : - Vous jugez donc bon, non de la détourner mais de la troubler ? Trouble dans le genre, en somme !
ELLE : - En effet. On a vite fait de transformer en indice de la vérité de notre désir des phénomènes qui mériteraient peut-être d'être interprétés autrement.
MOI : - Mais que voulez-vous donc dire par la vérité du désir ? Ne suffit-il pas de ressentir un désir pour qu'il soit vrai ? 
ELLE : - N'y a-t-il pas plusieurs manières de nommer l'objet du désir, de le qualifier ? Plusieurs jugements possibles sur son intensité ? Plusieurs interprétations de ses causes et des effets qu''on lui attribue quand il sera réalisé ?
MOI : - Vous me perdez, vous ne pourriez pas prendre un exemple ?
ELLE : - Pensez au désir amoureux : vous désirez une personne donnée...
MOI : - Pardonnez-moi de vous interrompre, mais savoir cela, ça suffit ! C'est clair et net !
ELLE : - Vous m'avez en effet interrompu trop vite, car l'ordinaire est de désirer quelqu'un pour certaines raisons, que ces raisons soient flatteuses ou non, pour soi ou pour la personne désirée, et ces raisons transparaissent dans la description, faite aux autres ou à soi-même, de l'objet du désir. Or, pour en rester à ces raisons, la question se pose de savoir si elles sont vraies, si ce sont les bonnes raisons, celles qui justifient votre désir, comme quand, par exemple, vous désirez voir tel spécialiste parce que vous savez qu'il est très compétent. Si on vous convainquait qu'il s'agit d'un charlatan, vous prendriez un rendez-vous avec un autre, non ?
MOI : - Mais, dans le désir amoureux, où est le savoir ? Vous intellectualisez tout !
ELLE : - Non !  Par exemple, si vous désirez telle personne parce que vous pensez avoir juste besoin d'une relation physique avec une personne de son sexe, c'est bien parce que vous croyez savoir qu'elle appartient à un sexe et pas à l'autre. Vous pourriez aussi bien désirer un rapport avec un transgenre et être déçu en vous rendant compte que cette personne a le genre correspondant à son sexe biologique. Vous pourriez aussi croire que vous désirez un rapport sexuel alors que vous réaliserez que vous désiriez de la tendresse ou de l'écoute (ou inversement, que vous désirez du sexe alors que vous croyez vouloir juste de la compréhension !)
MOI : - Alors pour chaque désir, il faut se lancer dans une enquête ? Je crois que vous me faites marcher.
ELLE : - Tout dépend de l'impact du désir sur votre vie : je ne discute pas avec mon psychologue avant de commander une glace au citron, parfum que j'adore...
MOI : - Mais comment sait-on qu'un désir est important ?
ELLE : - De manière générale, tout désir dont l'objet est de produire des effets irréversibles est important, le changement de sexe en est un parmi d'autres.
MOI : - Mais vous voulez vraiment introduire le débat et la discussion dans des domaines où on les tient à l'écart parce qu' on croit dans ses pulsions, dans ses sentiments, dans ses instincts.
ELLE : - Vous savez : à lire les historiens et les anthropologues, on réalise que les hommes peuvent vraiment croire dans n'importe quoi. Et quand on survole le passé, on est bien obligé de se dire que les croyances les plus personnelles obéissent à des modes, à des mouvements de masse, décidés par personne mais touchant tout le monde.
MOI : - Ne me dites, comme une vieille réac, que si un jeune veut changer de sexe, c'est parce que c'est à la mode. Sinon, je perds l'estime que j'ai pour vous.
ELLE : - N'ayez crainte, je ne risque pas de dire une telle sottise. Je veux juste attirer votre attention sur le fait que ce n'est pas parce qu'un désir nous concerne de près qu'il est vrai. Vous acceptez sans doute pour les phobies que, quand elles se fixent sur un animal par exemple, elles ne sont pas causées par l'animal mais par tout un arrière-plan psycho-social dont elles sont l'indice. 
MOI : - Vous voulez donc dire que le scalpel doit venir longtemps après l'analyse en somme.
ELLE : - En tout cas, que l'analyse des raisons doit avoir la première place.
MOI : - Mais vous savez, comme moi, que, quand on commence une enquête psychologique, c'est un peu comme quand on entre en classe de philo en Terminale : dans quel cadre, parmi tant d'autres possibles, va-t-on se retrouver ?
ELLE : - Certes, mais on ne change pas de prof de philo en cours d'année normalement alors que les expertises peuvent se succéder et être contradictoires.
MOI : - Vous, la sceptique, vous croyez aux expertises contradictoires...
ELLE : - Ça serait être bien dogmatique de toujours déprécier les avis et, en ce qui nous intéresse ici, les seconds avis.
MOI : - Je crains que votre prudence et votre raison aient bien peu de poids face aux violences des inclinations.
ELLE : - Bien sûr, c'est un fait éternel, mais il ne faut pas en conclure pour autant à la vérité intrinsèque des inclinations !

mercredi 3 mai 2023

Ça commence mal (8)

ELLE : - Comment se défaire de ses illusions ? Ma foi, je crains que la pire des illusions ne soit de se croire débarrassé de toute illusion !
MOI : - Pourquoi la pire ?
ELLE : - Parce qu'alors on pense dogmatiquement qu'on est une fois pour toutes installé dans la vérité, si je peux m'exprimer ainsi.
MOI : - D'accord, mais comment se défaire au moins de certaines de ses illusions ?
ELLE : - Je ne sais pas si c'est un but qu'il faut se donner, j'ai plutôt tendance à penser que si l'on est constamment soucieux de connaître la vérité, alors quelquefois on réalise que ce qu'on croyait vrai jusqu'à présent était une illusion.
MOI : - Mais pourquoi ne pas se fixer comme but de les éliminer ?
ELLE : - Au moins, pour deux raisons : d'abord parce que, par définition, on ne peut  pas identifier ses illusions pour les combattre, vu que, si on a des illusions, elles ne nous apparaissent pas comme telles ! Ensuite, parce que ce combat serait si général et si vague, qu'on ne saurait pas sur quel front le livrer. En fait, il vaut mieux continuer de s'instruire dans les domaines qui nous intéressent déjà.
MOI : - Mais alors, cela revient au même de combattre l'erreur que l'illusion ?
ELLE : - En effet l'acquisition du savoir devrait éliminer les deux mais il est bon de garder en tête la distinction entre l'erreur et l'illusion, pour soupçonner par exemple que si on a du mal à voir comme des erreurs certaines de nos croyances passées, c'est peut-être qu'elles étaient des illusions qui nous facilitaient la vie. 
MOI : - Mais y a-t-il des domaines où il ne faut pas chercher à connaître la vérité ? Parce que ça serait en somme trop coûteux de la connaître.
ELLE : - C'est à chacun de juger de la dose de vérité qu'il peut accepter. Pensez par exemple à la connaissance d'une maladie grave, qu'elle touche nous-même ou un proche. Trop peu savoir risque de mettre notre vie en danger, mais trop savoir peut mettre notre moral en danger. 
MOI : - Vous ne pensez donc pas que la vérité vaut plus que tout ?
ELLE : - Non, bien sûr, d'abord parce qu'il y a des domaines où la connaissance de la vérité n'est pas intéressante, par exemple s'il pleut, est-ce intéressant de savoir le nombre de gouttes de pluie ?
MOI : - En fait rien n'est vraiment inintéressant en soi, c'est une affaire de contexte, non ?
ELLE : - C'est clair que si vous cherchez à fuir un orage, la connaissance la plus intéressante porte sur l'abri le plus proche, et si vous cherchez à connaître la quantité de pluie tombée, la connaissance du nombre  de gouttes n'est pas plus intéressante. Donc en effet selon nos buts, l'intéressant varie, mais la vérité, elle, ne varie pas selon nos intérêts !
MOI : - Si je comprends bien, vous ne placez pas la vérité au-dessus du bonheur ?
ELLE : - Ah, quelle question ! Vous savez déjà que je ne sais pas définir le bonheur... Disons que je place la vérité au-dessus de l'erreur et de l'illusion.
MOI : - Pourquoi donc ? Si vous êtes sceptique, vous pourriez ne pas savoir si la vérité est supérieure à l'erreur.
ELLE : - En effet si l'on réfléchit sur les effets de la connaissance de la vérité, on peut les mettre en question mais si l'on définit la vérité classiquement comme ce qui correspond aux faits, l'erreur est manifestement l'échec de cette correspondance. En somme c'est par définition que la vérité est supérieure à l'erreur, mais nous ne parlons alors ni de la connaissance de la vérité, ni de ses effets.
MOI : - Je ne comprends pas comment vous pouvez aimer le scepticisme et en même temps croire dans l'existence de la vérité. Ça ne serait pas plus cohérent de douter de l'existence de la vérité, comme on doute de l'existence de Dieu ou de la liberté ?
ELLE : - Répondez à cette question : pour quelle raison, selon vous, douterait-on de la vérité ? 
MOI : - Parce qu'on ne sait pas s'il est vrai que la vérité existe !
ELLE : - Voilà ! Vous comprenez que douter de la réalité de la vérité, c'est se demander si la phrase " la vérité existe " est conforme aux faits. Dit autrement, à partir du moment où on cherche à savoir, à connaître, on présuppose la vérité, comme correspondance aux faits. 
MOI : - Donc même les sceptiques croient dans la vérité ?
ELLE : - En fait ils ne disposent pas d'une seule vérité mais leur enquête, précisément cette enquête qui n'aboutit à aucune vérité, présuppose la vérité comme but de leur recherche. 
MOI : - Mais alors comment les sceptiques peuvent-ils ne pas se contredire ?
ELLE : - En se taisant ou en ne formulant que des questions ! 
MOI : - Donc il faut se taire sans donner les raisons de son silence, et surtout ne pas formuler de questions rhétoriques !
ELLE : - Exactement et c'est pour cela que c'est impossible de vivre conformément au scepticisme ! Pyrrhon, le fondateur, a fait quelquefois semblant de vivre selon sa doctrine, par exemple en n'évitant pas les dangers dans la rue, mais il ne doutait pas du fait que les disciples qui l'entouraient allaient en cas de problème veiller sur lui, comme on le ferait  avec un aveugle. Encore une fois le doute n'a de prix que comme moyen d'éviter l'erreur.