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jeudi 14 février 2019

Le dernier mot sur le stoïcisme.

" Puisque c'est le privilege de l'esprit de se r'avoir de la vieillesse, je lui conseille, autant que je puis, de le faire: qu'il verdisse, qu'il fleurisse ce pendant, s'il peut, comme le guy sur un arbre mort. Je crains que c'est un traistre : il s'est si estroittement affreré au corps qu'il m'abandonne à tous coups pour le suivre en sa nécessité. Je le flatte à part, je le practique pour neant. J'ai beau essayer de le destourner de cette colligeance, et lui présenter Seneque et Catulle, et les dames et les danses royales ; si son compagnon a la cholique, il semble qu'il l'ait aussi. Les operations mesmes qui luy sont particulieres et propres ne se peuvent lors souslever : elles sentent evidemment au morfondu. Il n'y a point d'allegresse en ses productions, s'il n'y en a quand et quand au corps." (Montaigne, Essais, III, V)
Chacun jugera de ce qui peut en 2019 lui tenir lieu de Sénèque, de Catulle, des dames et des danses royales...
Mais, en-deça des divisions philosophiques qui séparent en philosophie de l'esprit les dualistes (rares) et les monistes (en abondance), plus en-deça encore des divisions entre les types de dualisme ou les genres de monisme (c'est l'orgueil du philosophe de se façonner raison(s) à l'appui une nouvelle variation philosophique, peut-être minuscule de fait mais de droit impeccablement éclairée et effectivement divergente), en deça de tout cela, dis-je, qui n'a pas l'expérience, dans le meilleur des cas, de la difficulté, dans le pire, de l'impossibilité, de faire pousser le gui sur l'arbre douloureux ?
Et mon Montaigne aujourd'hui, vaut-il plus que mes Sénèque et Catulle ?
Suis-je condamné à ne pas pouvoir empêcher mon esprit de fraterniser avec mon corps ?

Commentaires

1. Le mardi 19 février 2019, 17:12 par gerardgrig
Il faudrait peut-être s'intéresser à la pensée passive de Descartes, selon Jean-Luc Marion. Ce phénoménologue chrétien abordait en premier lieu la philosophie cartésienne sous un angle déconstructiviste, avec la théologie blanche, l'ontologie grise et le prisme métaphysique de Descartes, avant de traiter de la Sixième Méditation métaphysique, qui annoncerait le concept phénoménologique de la chair. Sur la question de l'unité substantielle de l'âme et du corps, que confirme la résurrection du corps et l'union hypostatique du Christ, Descartes semblait être en défaut, ce qui lui attira la Querelle d'Utrecht. Comme Averroès, Descartes semblait dire que l'âme est unie au corps de façon accidentelle, mais l'Université faisait un contresens.
2. Le vendredi 22 février 2019, 18:19 par gerardgrig
Descartes a été un grand lecteur de Montaigne. En Hollande, l'itinéraire philosophique de Descartes a été complexe. Il a lu ou relu les philosophes de langue arabe, Avicenne et Averroès, pour penser l'union de l'âme et du corps. À cet égard, la Querelle d'Utrecht réactiva la controverse des Médiévaux sur le platonisme radical d'Averroès, accusé d'ouvrir la voie au matérialisme, un peu comme l'idéalisme solipsiste de Berkeley produira le scandale de l'empirisme. Mais Thomas d'Aquin fit le même contresens sur Averroès, que l'Université calviniste sur le cartésianisme.
Il est intéressant d'étudier le cartésianisme empirique des Hollandais au XVIIème siècle. Il apportera de l'eau au moulin des éclectiques cousiniens, pour refonder la philosophie en psychologie, à partir du Cogito cartésien compris dans un sens spiritualiste.
Outre l'averroïsme, Descartes a pratiqué l'alchimie en Hollande, grâce aux Rose-Croix (voir la Correspondance, "Les météores" de 1637 et la quatrième partie des "Principes de la philosophie"). Dans "Le Songe de Descartes", Jacques Maritain était allé très loin sur cette piste. Les Rose-Croix étaient luthériens, si bien que Descartes fut également soupçonné d'avoir versé dans le protestantisme.
À vrai dire, Descartes se mit presque tout le monde à dos, et c'est un miracle qu'il ait pu survivre !
Avec les Alchimistes, Descartes a rencontré le matérialisme stoïcien. Les Néo-stoïciens Juste Lipse et Guillaume du Vair avaient servi de passeurs entre la philosophie stoïcienne et l'alchimie. Les travaux de Bernard Joly, dans "La Rationalité de l’alchimie au XVIIe siècle", montrent bien l'alchimisation de la physique stoïcienne. Le Pneuma igné des Stoïciens, ce souffle matériel de l'Âme du monde qui traverserait la matière pour l'animer, deviendra le feu ou la lumière de l'esprit du monde, pour les Alchimistes. L'Âme du monde comme Nature ouvrière, génératrice et conservatrice, intéressa également les philosophes arabes. Les Médiévaux avaient tenté de l'identifier au Saint-Esprit.

lundi 4 février 2019

Faut-il prendre le temps au sérieux ?

La vue courte et sombre de l'écrivain qui perce à jour :
" (...) et vous, vierges,
Du vice maternel traînant l'hérédité
Et toutes les hideurs de la fécondité ! " (Les Fleurs du mal, V)
La vue longue et souriante de l'écrivain indifférent :
" J'ai acheté pendant quinze ans mon journal du matin chez Mme B. Mme B. meurt, il y a de cela cinq ou six ans, je crois me souvenir qu'on me l'a écrit ; sa fille la remplace à la boutique, se marie, a un enfant, est mère une seconde fois. Dans mon esprit, Mme B. est bien morte, mais l'est seulement dans cette zone conjecturale, vouée aux relations d'incertitude, où s'inscrivent pour mon esprit distrait morts, mariages ou naissances de tout ce qui ne me touche pas de très près. Je vais acheter un matin mon journal, préoccupé de ne pas oublier, comme on vient de me le rappeler, de féliciter la fille de sa nouvelle maternité. Mme B. est là, derrière le comptoir : sa mort était donc moins sérieuse qu'on ne l'a cru : je lui trouve bonne mine, l'air rajeuni, et je sens que pour cette occasion un peu particulière, il faut tout de même lui faire un brin de conversation. " Bonjour, madame B. !" fais-je avec une chaleur de commande, et - vaguement persuadé tout au fond de moi qu'elle est pourtant morte - partagé entre l'envie de dire quelque chose d'aimable et le sentiment de m'engager sur un terrain un peu délicat, j'enchaîne rondement avec cette phrase qui m'enchante encore . " Alors, vous voilà de retour ? - Oui, oui." Les répliques sont sans chaleur, un peu incolores, je pense qu'elle me reconnaît mal après toutes ces années et poursuis encore cinq minutes la conversation, sans tirer d'elle beaucoup plus que des monosyllabes. Polie, mais froide - je trouve que pour une grand-mère elle manque d'enthousiasme. Je la quitte, et, encore sous l'impression de son rajeunissement évident, je rencontre son gendre, à qui je n'ai guère dit de ma vie autre chose que bonjour- mais je sens que pour une fois il faut faire des frais. " Ça m'a fait plaisir de revoir Mme B. Elle a bonne mine !" Il me regarde abasourdi : " Ma belle-mère ? Mais elle est morte depuis six ans." (Lettrines, Julien Gracq)
En ce début de journée, lequel de ces deux textes va donc inspirer ma manière de voir les choses changer ?

Commentaires

1. Le mercredi 6 février 2019, 16:34 par gerardgrig
Tout ne se vaut pas, mais j'aurais tendance à penser que dans les deux cas, on est schopenhauerien. Avec Baudelaire l'antiféministe, l'antinaturel, on pense, comme le maître des "Parerga et Paralipomena", que la femme incarne le vouloir-vivre, et que l'amour n'est qu'une invention de l'espèce humaine pour se reproduire. Avec Julien Gracq, on est aussi dans le bouddhisme vulgarisé, avec la relation d'incertitude de l'observateur qui exerce une influence directe sur ce qu'il observe du monde, ce dont se souviendra la science moderne. Il y a aussi la chaîne karmique des renaissances, à partir des vibrations des énergies psychiques, qui forment la chaîne continue des existences, fûssent-elles celles des boutiquiers. Dans ce passage des "Lettrines" de Gracq, il y a enfin comme un vague souvenir de la pratique sociale de l'humour loufoque, à la manière d'Alphonse Allais.
2. Le jeudi 14 février 2019, 20:04 par Philalèthe
Vouliez-vous me désespérer ?
Oui, il doit bien y avoir du pessimisme schopenhauerien dans les vers de Baudelaire mais c'est le même poète qui "aime le souvenir de ces époques nues, / Dont Phoebus se plaisait à dorer les statues . / Alors l'homme et la femme en leur agilité / jouissaient sans mensonge et sans anxiété,/ et le ciel amoureux leur caressant l'échine / exerçaient la santé de leur noble machine. " Vous le savez mieux que moi, il y a tant de femmes chez Baudelaire et la nature est loin d'être toujours haïe... Il y a des "natives grandeurs", desquelles au moins on peut rêver...
Oui, si on lit le passage de Gracq avec les yeux terribles et monotones de Cioran, on y trouve aussi à l'oeuvre " le Temps qui mange la vie "...