Les philosophes antiques à notre secours

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mardi 23 mai 2017

La bataille de Waterloo est-elle un objet vague ?

Dans le glossaire de son Traité d'ontologie pour les non-philosophes (Gallimard, 2009), Frédéric Nef définit ainsi ce qu'est le vague :

" Indétermination soit des prédicats (vague épistémique), soit des objets (vague ontologique ou réel). La plupart des prédicats de la langue naturelle sont vagues (exemples : gros, chauve...). Par contre l'admission du vague réel est plus problématique, car elle pose des problèmes à l'auto-identité des objets : un objet vague peut-il être dit nécessairement identique à soi ? Cependant le vague réel qui est souvent utilisé à des fins sceptiques a été analysé de manière renouvelée à partir du problème du many (beaucoup de, nombreux), un opérateur vague qui permet d'obtenir des objets vagues . Par exemple, un nuage a beaucoup de frontières possibles et donc il existe non un mais beaucoup de nuages (quand nous en considérons un seul : il ne s'agit pas d'affirmer qu'il y a plusieurs nuages dans le monde, mais que, quand nous en contemplons un, en fait nous en contemplons une infinité)." (pp. 343-344)

Dans les lignes qui suivent, Victor Hugo a-t-il tenté de faire une description précise d'un objet vague ou le vague est-il dans les mots seulement ? Il me semble exclu qu'il soit et dans les mots et dans la chose. Jugez plutôt :

" Une certaine quantité de tempête se mêle toujours à une bataille. Quid obscurum, quid divinum. Chaque historien trace un peu le linéament qui lui plaît dans ce pêle-mêle. Quelle que soit la combinaison des généraux, le choc des masses armées a d'incalculables reflux ; dans l'action, les deux plans des deux chefs entrent l'un dans l'autre et se déforment l'un par l'autre. Tel point du champ de bataille dévore plus de combattants que tel autre, comme ces sols plus ou moins spongieux qui boivent plus ou moins vite l'eau qu'on y jette. On est obligé de reverser là plus de soldats qu'on ne voudrait. Dépenses qui sont l'imprévu. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les traînées de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armées ondoient, les régiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes, tous ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres ; où était l'artillerie, accourt la cavalerie ; les bataillons sont des fumées. Il y avait là quelque chose, cherchez, c'est disparu ; les éclaircies se déplacent ; les plis sombres avancent et reculent ; une sorte de vent de sépulcre pousse, repousse, enfle et disperse ces multitudes tragiques. Qu'est-ce qu'une mêlée ? une oscillation. L'immobilité d'un plan mathématique exprime une minute et non une journée. Pour peindre une bataille, il faut de ces puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau ; Rembrandt vaut mieux que Vandermeulen. Vandermeulen, exact à midi, ment à trois heures. La géométrie trompe ; l'ouragan seul est vrai. C'est ce qui donne à Folard le droit de contredire Polybe. Ajoutons qu'il y a toujours un certain instant où la bataille dégénère en combat, se particularise, et s'éparpille en d'innombrables faits de détail qui, pour emprunter l'expression de Napoléon lui-même, " appartiennent plutôt à la biographie des régiments qu'à l'histoire de l'armée ". L'historien, en ce cas, a le droit évident de résumé. Il ne peut que saisir les contours principaux de la lutte, et il n'est donné à aucun narrateur, si conscienceux qu'il soit, de fixer absolument la forme de ce nuage horrible qu'on appelle une bataille.
Ceci, qui est vrai de tous les grands chocs armés, est particulièrement applicable à Waterloo.
Toutefois, dans l'après-midi, à un certain moment, la bataille se précisa." (Les misérables, tome II, I, V)

lundi 22 mai 2017

Épictète ne s'adressait pas plus aux autres que Marc-Aurèle.

On sait que les textes attribués à Épictète sont des leçons adressées à ses disciples et recueillies par Arrien. On sait aussi que les pensées de Marc-Aurèle étaient en revanche destinées à son usage personnel (Pierre Vesperini a même soutenu récemment qu'elle visait moins à faire de lui un philosophe stoïcien qu'un bon empereur). Or, Nietzsche a défendu qu' Épictète faisait comme s'il parlait en public alors qu'il ne parlait qu'à lui-même :

" L'oreille qui fait défaut. " On appartient à la populace tant que l'on fait toujours retomber la faute sur les autres ; on est sur le chemin de la vérité lorsque l'on n'en rend responsable que soi-même ; mais le sage ne considère personne comme coupable, ni lui-même, ni les autres." - Qui dit cela ? - Épictète, il y a dix-huit cents ans. - On l'a entendu, mais on l'a oublié. - Non, on ne l'a pas entendu et on ne l'a pas oublié : il y a des choses que l'on n'oublie pas. Mais l'oreille faisait défaut pour entendre, l'oreille d´Épictète. - Il se l'est donc dit lui-même à l'oreille ? - Parfaitement : la sagesse, c'est ce que le solitaire se chuchote à lui-même sur la place publique." (Humain, trop humain, II, 386, édition Lacoste et Le Rider, p.822)

Peut-être Nietzsche écrivant ces lignes pensait-il se chuchoter à lui-même cette description d´Epictète en faux professeur et en vrai apprenant. Ce dernier en effet ne pouvait être que sur le chemin de la vérité car on ne conçoit guère un sage s'apprenant à lui-même les règles de la sagesse.

C'est alors que le valet, qui ramène tout à lui, se dit à voix basse et un peu honteux : " Et si le cours que je fais n'était pas d'abord adressé à moi, désireux de penser droit ? " Et le valet comprend que s'il a pu parler si longtemps, c'est qu'il ne parvenait guère à se détordre ou bien ne se redressait que le temps de la parole...

Épictète a chuchoté à lui-même pour que les valets à leur tour fassent semblant de s'adresser à ceux qui attendaient leurs services.

dimanche 21 mai 2017

Pour éviter la crainte et la pitié.

Mais pourquoi donc prêter tant d'attention aux vies des philosophes telles que Diogène Laërce les a rapportées ? Pourquoi lire de près les conseils de maîtrise que Sénèque donne à Lucilius ? Pourquoi écouter soigneusement les leçons d'Épictète ?
Ne serait-ce pas naïf d'imaginer y trouver des règles de vie ? Au mieux, n'inclinent-elles pas seulement à vouloir donner le change à autrui, quelquefois à se mentir à soi-même ?

" C'est devenu pour nous un besoin que nous ne pouvons satisfaire dans la réalité, d'entendre, dans les situations les plus difficiles, des hommes parler bien et tout au long : nous sommes maintenant ravis lorsque les héros tragiques trouvent encore des paroles, des raisons, des gestes éloquents et en somme un esprit clair, là où la vie s'approche des gouffres et où l'homme réel perd généralement la tête et certainement le beau langage. Cette espèce de déviation de la nature est peut-être la pâture la plus agréable pour la fierté de l'homme ." (Nietzsche, Le Gai savoir, II, 80)

Qui peut en effet accepter totalement de n'être rien de mieux qu'un homme réel ?

samedi 20 mai 2017

Comment enseigner la philosophie à des hommes pas faits ?

" Je n'ai jamais songé à acquérir de " l'influence " - et singulièrement pas sur la " jeunesse " - C'est là la plus facile des proies, et qui veut la séduire le peut, car elle demande des excitants plus que des aliments, de l'étrangeté, de l'enthousiasme, de la rébellion, des extrêmes - plus que des proportions et des preuves. Elle réagit plus qu'elle n'agit (...) Quant à moi, jeune ou non, toutes les fois que j'ai pensé à produire quelque impression sur autrui - ce qui fut assez rare - j'ai pensé à l'homme fait - c'est-à-dire qui a fait, qui s'est fait, qui a été fait par les expériences de sa vie ; et particulièrement à ceux qui sont en possession d'une compétence dans quelque art ou ou dans quelque science ou métier." (Cahiers, 1939, XXII, 471, La Pléiade, volume 1, p. 174)

lundi 15 mai 2017

La difficulté d'enseigner la philosophie sans être nuisible.

On connaît Socrate, disant au Livre VII de La République :

" Je pense en effet que tu t'es rendu compte que les très jeunes gens, lorsqu'ils goûtent pour la première fois aux dialogues argumentés, en font mauvais usage, comme s'il s'agissait de jeux d'enfants. Ils y recourent sans cesse dans le seul but de contredire et, en imitant ceux qui les réfutent, ils en réfutent eux-mêmes d'autres, se réjouissant comme de jeunes chiens à tirer et à mettre en pièces par la parole ceux qui se trouvent dans leur entourage.
- Oui, dit-il, ils en raffolent.
- Dès lors, lorsqu'ils ont eux-mêmes réfuté beaucoup de gens, et lorsqu'ils ont été réfutés par plusieurs, ils basculent avec une brutale rapidité dans le scepticisme à l'endroit de ce qu'ils croyaient auparavant. Et compte tenu de cela, justement, ils deviennent eux-mêmes, comme tout ce qui touche à l'exercice de la philosophie, objets de mépris de la part de tous les autres." (539 bc, édition Brisson, pp. 1705-06)

Qui enseigne du Nietzsche à de jeunes esprits donne raison à Platon sur ce point. Mais Nietzsche lui-même fait écho à Platon en écrivant dans Le Gai Savoir (I,28) à propos de la transmission de ce que certains ont de meilleur :

" (...) justement avec ce qu'ils ont de meilleur, avec ce qu'eux seuls savent faire, ils ruinent beaucoup d'êtres faibles, incertains, qui sont encore dans le devenir et le vouloir - et c'est par cela qu'ils sont nuisibles. Le cas peut même se présenter où, somme toute, ils ne font que nuire, puisque ce qu'ils ont de meilleur n'est absorbé, en quelque sorte dégusté, que par ceux qui y perdent leur raison et leur ambition, comme sous l'influence d'une boisson forte : ils sont mis dans un tel état d'ivresse que leurs membres se briseront sur tous les faux chemins où les conduira leur ivresse." (édition Lacoste et Le Rider, pp. 72-73)

La philosophie qui n'enivre pas ennuie, celle qui enivre nuit : où est la solution ?

dimanche 14 mai 2017

Le néo-stoïcisme ressuscite-t-il les esclaves ?

Dans l' Antiquité, s'il n'y avait eu que les esclaves au sens social du terme, cela aurait fait déjà beaucoup de monde. Mais voir aussi des esclaves dans ceux qui ne suivent pas les chemins de la philosophie était un lieu commun à toutes les écoles. La 47ème lettre à Lucilius de Sénèque en est un des nombreux exemples :

" "Il est esclave". Mais c'est peut-être une âme libre. " Il est esclave ". Lui en ferons-nous grief ? Montre-moi qui ne l'est pas. Tel est asservi à la débauche, tel autre à l'avarice, tel autre à l'ambition, tous sont esclaves de l'espérance, esclaves de la peur. Je te citerai un consulaire humble servant d'une vieille bonne femme, un riche soumis à une petite esclave ; je te ferai voir des jeunes gens de la première noblesse asservis à quelque danseur d'opéra. La plus sordide des servitudes est la servitude volontaire."

Nietzsche dans Le Gai savoir (I,18) interprète malignement cette distance que par là-même le philosophe met entre lui et les hommes libres :

" Fierté antique. L'antique coloris de la distinction nous manque, parce que l'esclave antique manque à notre sentiment. Un Grec d'origine noble trouvait entre sa supériorité et cette ultime bassesse de si énormes échelons intermédiaires et un tel éloignement, qu'il pouvait à peine apercevoir distinctement l'esclave : Platon lui-même ne l'a plus vu tout à fait. Il en est autrement de nous, habitués comme nous le sommes, à la doctrine de l'égalité entre les hommes, si ce n'est à l'égalité elle-même. Un être qui n'aurait pas la libre disposition de soi et qui manquerait de loisirs, - à nos yeux, ce ne serait là nullement quelque chose de méprisable ; car ce genre de servilité adhère encore trop à chacun de nous, selon les conditions de notre ordre et de notre activité sociales, qui sont foncièrement différentes de celles des Anciens. - Le philosophe grec traversait la vie avec le sentiment intime qu'il y avait beaucoup plus d'esclaves qu'on se le figurait - c'est-à-dire que chacun était esclave pour peu qu'il ne fût point philosophe ; son orgueil débordait lorsqu'il considérait que même les plus puissants de la terre se trouvaient parmi ses esclaves. Cette fierté, elle aussi, est devenue, pour nous étrangère et impossible; pas même en symbole le mot "esclave" ne possède pour nous son intensité."

Faire revivre le stoïcisme aujourd'hui, serait-ce alors se distinguer fièrement en identifiant à des esclaves la plupart de nos concitoyens égaux en droits ? Mais cette interprétation ne rend pas justice à la modestie professée des efforts tendant vers l'incarnation contemporaine du stoicïsme. Comme la figure du sage est si loin dans l'horizon de l'apprenant stoïcien d'aujourd'hui , la distinction retrouvée ne serait-elle pas plutôt celle de l'affranchi au milieu des esclaves ?

mercredi 3 mai 2017

Avec Pessoa imaginer le contraire d'un zombie.

Le concept de zombie désigne un être qui extérieurement a toutes les apparences de l'homme mais qui est intégralement dépourvu d'intériorité. À partir de là on peut concevoir le contraire du zombie : un être doté d'une vie intérieure mais privé d'extériorité ou du moins doté d'une pauvre extériorité. Je ne pense donc pas à un esprit désincarné, mais à un homme dont la vie serait nulle en actions. Salomon Waste en est un exemple, seulement approchant bien sûr ; son désert n'est pas son intériorité mais sa vie publique ; voici comment un hétéronyme de Fernando Pessoa, Alexander Search, le décrit dans un de ses poèmes anglais, The story of Solomon Waste :

" This is all the story of Solomon Waste.

Always hurrying yet never in haste,
He fussed and worked and toiled all frothing
And at the end of all did nothing.

This is all the story of Solomon Waste.
He lived in wishing and in striving,
And nothing came of all his living;
He worked and toiled in pain and sweat,
And nothing came out of all that.
This is all the story of Solomon Waste.

He thought much and had no conviction,
His feeling was at best affliction
Though tender he and hating evil
He might have gained the name of devil.
His every wish and resolution
Even in his mind was but confusion.
This all the story of Solomon Waste.

And things begun and never ended,
And much undone and much intended,
And all things wrong yet never mended :
This is all the story of Solomon Waste.

Each day new projects did betray,
Yet each day was like every day.
He was born and died and between these
He worried himself himself to tease.
He bustled, worried, moved and cried
But in his life no more's descried
Than two clear facts : he lived and died.
This is all the story of Solomon Waste. "

Patrick Quillier qui a publié ce poème dans son Anthologie essentielle de Fernando Pessoa (Chandeigne, 2016), en donne la traduction suivante :

" Telle est toute l'histoire de Salomon Désert.

Toujours se dépêchant mais sans hâte jamais,
Il s'agitait, se démenait, s'acharnait fort
En tout, et à la fin des fins il n'a rien fait.

Telle est toute l'histoire de Salomon Désert.
Il ne vivait que de désirs, que de combats :
De ce mode de vie rien de rien n'est venu;
Il s'acharnait, se démenait, peine et sueur :
Rien de rien n'est sorti de si dure besogne.
Telle est toute l'histoire de Salomon Désert.

Il pensa tant et plus, n'eut pas de conviction;
Sa sensibilité fut, au mieux, affliction;
La tendresse en personne et l'ennemi du mal,
Pourtant on lui aurait donné le nom de diable.
Et son moindre désir, sa moindre décision
N'étaient que confusion, même au fond de son âme.
Telle est toute l'histoire de Salomon Désert.

Des choses commencées jamais menées à bien,
Beaucoup à faire encore et beaucoup projeté,
Et tout bourré d'erreurs et jamais corrigé :
Telle est toute l'histoire de Salomon Désert.

Chaque jour révélait de tout nouveaux projets,
Mais chaque jour était pareil aux autres jours.
Il est né, il est mort, entre ces deux points
Il s'indigna lui-même en se persécutant.
Il s'affaira, souffrit,s'irrita, se hâta,
Mais dans sa vie on ne peut trouver rien de plus
Que ces deux simples faits : il vécut, il mourut.
Telle est toute l'histoire de Salomon Désert."

On peut faire une lecture faible et une lecture forte de cet état d'inaction. En effet chaque verbe caractérisant Salomon peut être compris de deux manières ; prenons par exemple les deux premiers vers : décrivent-ils des efforts observables par autrui (version faible) ou des efforts intérieurs dont seul Alexander serait alors le témoin (version forte) ? Les deux sont possibles.
En tout cas Alexander Search manifestement ne s'aime pas, il ne s'entendrait pas, semble-t-il, avec cet autre enfermé que Wittgenstein fait parler ainsi dans ses Carnets de Cambridge (1930-1932) :

" Ce que j'accomplis, pour ainsi dire, sur le théâtre (...) de mon âme ne rend pas plus beau son état mais (plutôt) plus détestable. Et pourtant, je crois toujours embellir à nouveau cet état au moyen d'une belle scène jouée sur le théâtre.
Car je suis assis parmi les spectateurs au lieu de contempler le tout de l'extérieur.
Car je n'aime pas rester dans la rue froide, quotidienne, inamicale, mais je préfère être assis au chaud, dans l'agréable salle de spectacle. Oui, ce n'est que pour de brefs moments que je sors à l'air libre. Mais ce n'est probablement qu' en sachant que la possibilité me sera toujours offerte de me glisser à nouveau au chaud."

Alexander, emprisonné en soi, cherchait à sortir dans la rue. Wittgenstein, à contre-emploi dans cette défense molle de la belle intériorité, voit son esprit comme un refuge, sans être vraiment dupe de cette illusion.
Alexander Search est peut-être une représentation de Wittgenstein vraiment désenchanté.

lundi 1 mai 2017

Marc-Aurèle en colère ?

Dans le livre II des Pensées, l'empereur Marc-Aurèle (ai-je le droit de le qualifier de stoïcien ?) présente les cinq fautes morales par lesquelles l'âme "s'outrage elle-même" (traduction Bréhier-Pépin, 1962) : l'une d'entre elles est la colère quand elle conduit à proférer à un homme " pour lui nuire, des paroles hostiles."
Or, quelques pages plus loin, voulant mettre en évidence la fragilité des hommes les meilleurs, il écrit :

" Héraclite, qui a tant raisonné sur la conflagration du monde, est mort, le ventre rempli d'eau et enduit de bouse de vache. La vermine a tué Démocrate (il se trompe, c'est Phérécyde) et une autre vermine a tué Socrate."

Si l'empereur qualifie ainsi les accusateurs de Socrate, il se disqualifie moralement. S'il désigne la ciguë par le mot désignant le pou (φθείρ), il déresponsabilise étrangement les auteurs de la mort de Socrate et met une erreur judiciaire sur le même plan qu'une maladie mortelle. Aucune des deux solutions ne fait l'affaire !

jeudi 27 avril 2017

L'enfant, celui qui sans le savoir apprend à l'adulte à jouer sérieusement avec des riens.

Dans le chapitre 7 du livre IV des Entretiens, Épictète se réfère à l'enfant à de multiples reprises. Il lui donne trois fonctions distinctes : représenter le faux bien, servir de modèle, être celui qu'on ne doit pas imiter.
Je commencerai par la plus connue de ces fonctions, quand l'enfant est un des exemples de bien imaginaire :

" Pour ce qui concerne notre pauvre corps, ces discours nous enseignent à céder la place, à céder aussi pour ce qui est de nos biens ; s'il s'agit des enfants, des parents, des frères, à renoncer à tout, à tout abandonner." (édition Muller, Vrin, p. 444)

Mais l'enfant a aussi la fonction de modèle et en cela il se distingue cette fois des parents et des frères ; plus précisément, l'apprenant doit viser à atteindre avec l'effort l'état spontané de l'enfant quand ce dernier, en tant qu'esprit vierge, ignore l'opinion fausse qui fait d'un mal apparent un mal réel. Dans les lignes qui suivent et qui ouvrent le chapitre, c'est le tyran qui exemplifie le mal apparent :

" Qu'est-ce qui fait qu'on craint le tyran ? - Les gardes du corps avec leurs épées, répond l'interlocuteur, les chambellans et ceux qui interdisent d'entrer. - Pourquoi alors un enfant, conduit auprès du tyran entouré de ses gardes, n'éprouve-t-il aucune crainte ? Est-ce parce qu'il ne les remarque pas ? "

L'enfant est aussi un modèle quand il joue :

" Si comme les enfants qui jouent avec des tessons et se battent pour le jeu sans attacher d'importance aux tessons, notre homme ne fait aucun cas de ces réalités matérielles mais se plaît à jouer avec elles et à les tourner en tous sens, quel tyran craint-il encore, quels gardes, quelles épées ? "(p.439)

Ici l'enfant a l'opinion vraie qui identifie comme indifférente une chose réellement indifférente. En opposition avec la situation précédente, en grandissant, il ne changera pas d'opinion et ne devra donc pas être corrigé par les hommes au fait de la valeur réelle des choses : " Si on jette des tessons, même les enfants ne les ramassent pas." (p. 442). C'est donc seulement l' enfant face au tyran qu' Épictète peut comparer à un fou ou à un chrétien : le fou a un délire qui le contraint à ne pas voir le tyran comme le voient les hommes ordinaires sains d'esprit, c'est-à-dire à tort comme un mal réel ; les chrétiens, eux non plus, ne partagent pas l'opinion fausse sur le tyran mais c'est parce qu'ils sont entraînés à vivre selon des croyances fausses qui ont comme résultat de réviser complètement à la baisse la valeur du chef politique :

" Ainsi donc, sous l'effet de la folie - et, comme chez les Galiléens, sous l'effet de l'habitude - un homme peut être mis dans de semblables dispositions envers ces objets." (ibid.)

Les objets en question sont le corps propre, les enfants, la femme et plus généralement les " réalités matérielles ". L'enfant ici, en tant qu'il se conduit de manière détachée par rapport à ce à quoi les hommes ordinaires s'attachent, représente pour Épictète la même chose que l'animal pour les cyniques : il exemplifie sans la vouloir la conduite que doit vouloir l'apprenant pour lui-même. Bien imaginaire, il sert ainsi malgré lui le but de ses parents apprenants : le voir, lui, comme leur propre corps, comme leur propre vie, c'est-à-dire en tant que bien imaginaire.

Mais comme l'animal chez les cyniques, l'enfant est aussi un anti-modèle. Il n'est plus alors remarquable par la virginité ou la justesse hasardeuse de son esprit mais par la faiblesse de ce dernier ; dans le passage qui suit, l'interlocuteur d'Épictète, porte-parole des hommes ordinaires, prétend le mettre en garde contre son indifférence par rapport au tyran :

" " Mais tu seras jeté sans sépulture ! " Si le cadavre c'est moi, je serai jeté sans sépulture ; mais si je me confonds pas avec le cadavre, exprime-toi de façon moins grossière et dis la chose comme elle est sans chercher à m'effrayer. Ces choses-là effraient les jeunes enfants et les faibles d'esprit." (p. 444)

La faiblesse de l'esprit de l'enfant le porte aussi à se jeter sur des choses sans valeur :

" Quelqu'un jette des figues et des noix ; les enfants les ramassent et se les disputent, les hommes non, car ils ne leur accordent guère de valeur (...) On répartit des préfectures : aux enfants d'aller voir. De l'argent : aux enfants d'aller voir. Un commandement militaire, un consulat : que les enfants se les disputent." (p. 442)

De ces quatre enfants (celui qui ignore la dangerosité du tyran, celui qui connaît le juste prix du tesson, celui qui s'effraie de la violence exercée contre lui, celui qui se jette sur les figues) y en a-t-il un qui correspondrait davantage à l'enfant réel ? J'en doute : on peut faire l'hypothèse que les quatre représentent l'enfant réel dans des situations distinctes. Si c'est le cas, tout homme a donc été, dans l'inconscience et seulement parfois, identique sous un certain angle à ce que la sagesse stoïcienne lui commande d'être toujours et en pleine conscience.
On ne dira pas pour autant qu'il s'agit de retrouver l'enfant en soi ; bien plutôt, la fin est de parvenir par de bonnes raisons à un état constant d'apathie que l'enfant a vécu occasionnellement, quelquefois par immaturité et quelquefois par sa conscience spontanée de l'absence réelle de valeur de certaines choses sans importance. Néanmoins l'adulte éclairé doit conserver aussi l'entrain au jeu qui caractérise l'enfant capable de jouer sérieusement avec des riens.
Il s'agit donc de parvenir à voir le tyran comme un tesson et à ne pas voir les cadeaux qu'il offre comme les figues et les noix pour lesquelles les enfants se battent.
À cette fin, sert à l'apprenant la pensée d'un enfant abstrait auxquel on a retranché toutes les propriétés qui, si elles étaient chez l'adulte, rendraient sa conduite infantile.

mercredi 26 avril 2017

L'allégorie de la caverne, version Thomas Nagel.

Le prisonnier et sa caverne :

" Au cours d'un été, il y a plus de dix ans, alors que j'enseignais à Princeton, une grosse araignée apparut dans l'urinoir des toilettes des hommes du Hall 1879, le bâtiment qui abrite le département de Philosophie. Lorsqu'on n'utilisait pas l'urinoir, elle restait perchée sur la grille en métal, tout en bas, et lorsqu'on l'utilisait, elle essayait péniblement de s'écarter du jet, et réussissait parfois à gravir un centimètre ou deux pour atteindre un recoin du rebord en porcelaine qui ne fût pas trop mouillé. Mais d'autres fois, la chasse d'eau la surprenait, la renversait et la trempait complètement. C'était une chose qu'elle ne semblait pas apprécier et elle s'échappait toujours lorsqu'elle le pouvait. Mais c'était un urinoir qui occupait toute la largeur du sol avec une partie encastrée creuse et un rebord lisse qui avançait : elle était au-dessous du niveau du sol et ne pouvait s'échapper.
Elle survécut tant bien que mal, en se nourrissant probablement de minuscules insectes attirés par l'emplacement et, au début du trimestre d'automne, elle était toujours là. On utilisait certainement l'urinoir plus d'une centaine de fois par jour, et c'était toujours la même ruée désespérée pour s'écarter du jet. Sa vie semblait misérable et épuisante. "

La genèse du désir de libérer le prisonnier :

" Peu à peu, nos rencontres commencèrent à m'oppresser. Bien entendu, c'était peut-être son habitat naturel, mais puisqu'elle était bloquée par le rebord lisse de porcelaine, elle n'avait aucun moyen de sortir même si elle l'avait voulu, et aucun moyen de dire si elle le voulait ou non. Aucun des autres habitués ne fit quoi que ce soit pour changer la situation, mais à mesure que les mois avançaient et que l'on passait de l'automne à l'hiver, après avoir longuement hésité, j'aboutis non sans une grande incertitude à la décision de la libérer. Je me disais que si l'extérieur ne lui plaisait pas ou qu'elle ne trouvait pas de quoi se nourrir, elle pourrait facilement remonter."

La libération :

" Un jour donc, vers la fin du trimestre, je pris une serviette en papier du distributeur mural et la lui tendis. Ses pattes saisirent l'extrémité de la serviette et je la sortis en la soulevant puis la posai sur le carrelage."

L'effet de la libération sur le prisonnier :

" Elle resta là, totalement inerte. Je la touchai légèrement avec la serviette mais rien ne se produisit. Je la poussai d'un ou deux centimètres sur le carrelage mais elle ne réagit toujours pas. Elle semblait être paralysée. J'étais embarrassé, mais je pensais que si elle ne voulait pas rester sur le carrelage maintenant qu'elle y était, quelques pas lui suffiraient pour retourner de là où elle venait. En attendant, elle était près du mur et personne ne risquait de lui marcher dessus. Je partis, mais lorsque je revins deux heures plus tard, elle n'avait toujours pas bougé."

The end :

" Le jour suivant, je la trouvai au même endroit, les pattes toutes flétries de la manière qui caractérise les araignées mortes. Son corps resta là toute une semaine jusqu'à ce que l'on nettoie le sol." (Le point de vue de nulle part, p.249, éditions de l'éclat, 1993)

- page 1 de 120