Les philosophes antiques à notre secours

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samedi 5 avril 2014

Diotime, avec ou sans Idées.

On sait que dans Le Banquet de Platon, Diotime est une femme de Mantinée qui enseigne à Socrate comment par l'amour connaître l'Idée du Beau, le Beau Absolu, perceptible par aucun sens mais intelligible par toute raison. À sa manière, elle fait sortir Socrate de la caverne et, par là même, croit nous donner accès à la plus réelle des réalités.
Mais si le monde des Idées était réduit à n'être qu'une illusion de la raison, une femme éprise d'élévation justifierait comment le développement de la spiritualité ? Que peut bien être une Diotime contemporaine ?
Robert Musil en a inventé une : plus exactement, c'est Ulrich, le principal personnage de L'homme sans qualités, qui " nomma ainsi, à part soi, du nom de cet illustre professeur d'amour " Hermine, l'épouse de Hans Tuzzi, haut fonctionnaire à la cour de Vienne. Cette jeune femme, qui se fait appeler Ermelinda, "ce beau nom" qu' "elle avait acquis le droit de porter (...) par une sorte d'inspiration intuitive, du jour où il était tombé dans son oreille telle une révélation" est l'âme de l'Action parallèle, projet inspiré en 1913 à la Cour viennoise, en vue d'éclipser en 1918 le jubilé de l'empereur d'Allemagne par celui de François-Joseph, empereur d' Autriche-Hongrie.
Face à Ulrich venu lui rendre visite, elle déclare :

" Nous devons et nous voulons donner réalité à une très grande idée. Nous en avons l'occasion, il serait criminel de la laisser passer ! "

C'est alors qu'Ulrich pose une question courte mais assassine :

" Pensez-vous à quelque chose de précis ?"

Le narrateur va alors faire comprendre au lecteur que cette Diotime-là n'a plus à sa disposition la métaphysique requise pour assurer à l'élan qu'elle prône, une ontologie qui le fonde :

" Non, Diotime ne pensait à rien de précis. Comment l'aurait-elle pu ? Aucun homme, parlant de ce qu'il y a de plus grand et de plus important au monde, ne prétend que ces choses aient une réalité. Mais à quelle étrange qualité du monde cela correspond-il ? Tout se ramène à dire qu'une chose est plus grande, plus importante, plus belle ou plus triste qu'une autre, c'est-à-dire à un classement et à des comparatifs, et il n'y aurait pas de sommet, pas de superlatif ? Mais si l'on rend attentif à cela quelqu'un qui se préparait justement à vous parler de ce qu'il y a de plus grand et de plus important au monde, ce quelqu'un se méfie aussitôt, pensant avoir affaire à un homme insensible et sans idéal. C'était le cas de Diotime, et c'est ainsi qu'avait parlé Ulrich." ( 22 )

Dans le Parménide, Platon a mis dans la bouche de l'Éléate la description de l'état d'esprit qui aurait été celui de Diotime si elle n'avait pas, pour conserver sa croyance dans les Idées, disqualifié Ulrich :

" Si, Socrate, il se trouve quelqu'un qui, au vu de toutes les difficultés qui viennent d'être soulevées et d'autres du même genre, n'admette point qu'il y ait des Formes des choses, quelqu'un qui refuse de poser à part une Forme pour chaque chose en particulier, cet individu ne saura de quel côté tourner sa pensée, parce qu'il n'admet point que pour chaque chose il y a une Forme qui est toujours la même." (135 b).

Socrate avait acquiescé. S'il n'y a pas d' Idées, comment peut-il y avoir un élan vers le Bien ?
C'est peut-être un des problèmes qu'a rencontrés Musil : une fois dégonflées les baudruches platoniciennes, comme penser le Bien en étant plus précis que Diotime, la seconde, mais moins illusionné que Diotime, la première ?

dimanche 30 mars 2014

Hannah Arendt sur l'hédonisme épicurien.

Dans La condition de l'homme moderne (1958), Arendt présente d'abord fidèlement ce que vise l'épicurien :

" Le bonheur que l'on atteint dans l'isolement et dont on jouit confiné dans l'existence privée ne sera jamais que la fameuse " absence de douleur ", définition sur laquelle s'accordent obligatoirement toutes les variantes d'un sensualisme cohérent. L'hédonisme, pour lequel les sensations du corps sont réelles, n'est que la forme la plus radicale d'un mode de vie apolitique, totalement privé, véritable mise en pratique de la devise d'Épicure : lathe biôsas kai mè politeuesthai ( " vivre caché et ne point se soucier du monde " ). " ( Quarto Gallimard, p.149 )

Ensuite elle consacre un paragraphe perspicace à pointer ce qu'elle juge être une erreur psychologique au sein de l'épicurisme, la confusion entre l'absence de douleur et le plaisir du soulagement. Mais elle commence par donner une bonne raison de voir l'ataraxie comme un moyen au service de la découverte de la vérité et non comme le Souverain Bien :

" Normalement l'absence de douleur n'est rien de plus que la condition corporelle nécessaire pour connaître le monde ; il faut que le corps ne soit pas irrité, que par l'irritation il ne soit pas rejeté sur soi, pour que les sens puissent fonctionner normalement, recevoir ce qui leur est donné. L'absence de douleur n'est habituellement " ressentie "que dans le bref intervalle entre la souffrance et la non-souffrance, et la sensation qui correspond au concept sensualiste du bonheur est le soulagement plutôt que l'absence de peine. L'intensité de cette sensation ne fait aucun doute ; en fait elle n'a d'égale que la sensation de douleur elle-même. L'effort mental que requièrent les philosophies qui, pour diverses raisons, veulent nous " libérer " du monde est toujours un acte d'imagination dans lequel la simple absence de souffrance s'éprouve et s'actualise comme sensation de soulagement." ( ibidem )

La note accompagnant ce paragraphe mérite aussi d'être reproduite in extenso :

" Il me semble que certaines formes bénignes et assez fréquentes d'addiction aux stupéfiants, attribuées d'ordinaire à l'accoutumance que provoquent les drogues, pourraient être dues au plaisir de répéter un plaisir de soulagement accompagné d'une intense euphorie. Le phénomène était bien connu dans l'Antiquité, mais dans la littérature moderne je ne trouve pour étayer mon hypothèse. qu'une page d' Isak Dinesen ( " Converse at NIght in Copenhagen " Last Tales, 1957, p.338 et suiv. ) où elle cite la " cessation de la souffrance " parmi les " trois sortes de parfait bonheur " . Platon réfute déjà ceux qui " lorsqu'ils sont arrachés à la souffrance croient fermement avoir atteint le but du plaisir " ( La République, 585 a ), mais concède que les " plaisirs mêlés " qui suivent la peine ou la privation sont plus intenses que les plaisirs purs, tels que respirer un parfum exquis ou de contempler des figures géométriques. Chose curieuse, ce sont les hédonistes qui embrouillèrent la question en refusant d'admettre que le plaisir du soulagement est plus intense que le " plaisir pur " pour ne rien dire de la simple absence de peine. C'est ainsi que Cicéron accusait Épicure d'avoir confondu l'absence de douleur avec soulagement ( cf Victor Brochard, Études de philosophie ancienne et de philosophie moderne, Alcan, 1912, p.252 et suiv. ). Et Lucrèce s'écriait : " Ne vois-tu pas que la nature ne réclame que deux choses, un corps sans souffrance, un esprit sans souci et sans crainte ... ? " ( De rerum natura, II, 16 )."

Sigmund Freud dans Malaise dans la civilisation (1929) avait émis implicitement la même critique vis-à-vis de l'hédonisme :

" Ce qu'on nomme bonheur, au sens le plus strict, résulte d'une satisfaction plutôt soudaine de besoins ayant atteint une haute tension, et n'est possible de par sa nature que sous forme de phénomène épisodique. Toute persistance d'une situation qu'a fait désirer le principe de plaisir n'engendre qu'un bien-être assez tiède ; nous sommes ainsi faits que seul le contraste est capable de nous dispenser une jouissance intense, alors que l'état lui-même ne nous en procure que très peu." ( trad. Odier )

Résumons : l'erreur d' Épicure aurait donc été de mettre le plaisir impur au-dessous du plaisir pur du point de vue de l'expérience du bonheur.
Reste à expliquer dans un autre billet pourquoi l'interprétation qu' Arendt donne du passage de La République sur les plaisirs ne prend pas en compte tout le texte platonicien.

samedi 29 mars 2014

Manger des yeux.

Un passage de Du côté de chez Swann de Marcel Proust illustre jusqu'à la caricature la distinction kantienne entre l'agréable et le beau.
C'est Madame Verdurin qui, au moment même où elle vante comme belles des pièces de son mobilier, révèle qu'elle en fait une consommation jouissive et thérapeutique :

" - Ah ! je suis contente que vous appréciiez mon canapé, répondit Madame Verdurin. Et je vous préviens que si vous voulez en voir d'aussi beau, vous pouvez y renoncer tout de suite. Jamais ils n'ont rien fait de pareil. Les petites chaises sont aussi des merveilles. Tout à l'heure vous regarderez cela. Chaque bronze correspond comme attribut au petit sujet du siège ; vous savez, vous avez de quoi vous amuser si vous voulez regarder cela, je vous promets un bon moment. Rien que les petites frises des bordures, tenez là, la petite vigne sur fond rouge de L'Ours et les Raisins Est-ce dessiné ? Qu'est-ce que vous en dites, je crois qu'ils le savaient plutôt, dessiner ! Est-elle assez appétissante, cette vigne ? Mon mari prétend que je n'aime pas les fruits parce que j'en mange moins que lui. Mais non, je suis plus gourmande que vous tous, mais je n'ai pas besoin de me les mettre dans la bouche puisque je jouis par les yeux. Qu'est-ce que vous avez tous à rire ? Demandez au docteur, il vous dira que ces raisins-là me purgent. D'autres font des cures de Fontainebleau, moi je fais ma petite cure de Beauvais. Mais, monsieur Swann, vous ne partirez pas sans avoir touché les petits bronzes des dossiers. Est-ce assez doux comme patine ? Mais non, à pleines mains, touchez-les bien."

Un de ses hôtes comprend parfaitement qu'il s'agit de sensualité et non d'appréciation esthétique :

" Ah ! Si madame Verdurin commence à peloter les bronzes, nous n'entendrons pas de musique ce soir, dit le peintre."

Alors, prise en flagrant délit de concupiscence, la Patronne répond :

" - Taisez-vous, vous êtes un vilain. Au fond, dit-elle, en se tournant vers Swann, on nous défend à nous autres femmes des choses moins voluptueuses que cela. Mais il n'y pas une chair comparable à cela ! Quand M. Verdurin me faisait l'honneur d'être jaloux de moi - allons, sois poli au moins, ne dis pas que tu ne l'as jamais été...
- Mais je ne dis absolument rien. Voyons, Docteur, je vous prends à témoin : est-ce que j'ai dit quelque chose ?"

Suit un échange entre la Sensuelle et l'Esthète bien élevé :

" Swann palpait les bronzes par politesse et n'osait pas cesser tout de suite.
" Allons, vous les caresserez plus tard ; maintenant c'est vous qu'on va caresser, qu'on va caresser dans l'oreille ; vous aimez cela, je pense ; voilà un petit jeune homme qui va s'en charger." ( À la recherche du temps perdu, p. 204-205, La Pléiade )

jeudi 27 mars 2014

Pourquoi aime-t-on lire La Rochefoucauld ?

À ma connaissance, Vauvenargues mentionne peu La Rochefoucauld.
Dans la maxime 337 (textes posthumes), il lui donne le statut de philosophe :

" La Bruyère était un grand peintre, et n'était pas peut-être un grand philosophe ; le duc de La Rochefoucauld était philosophe, et n'était pas peintre."

Mais que pensait-il de lui comme philosophe ?
La maxime CCXCIX (édition de 1747) met en évidence déjà la vérité partielle de l'anthropologie de La Rochefoucauld :

" Si l'illustre auteur des Maximes eût été tel qu'il a tâché de peindre tous les hommes, mériterait-il nos hommages, et le culte idolâtre de ses prosélytes." ( on verra plus loin que Vauvenargues a tort d'écrire " tous les hommes " ).

Apparaissent donc, à mes yeux du moins, deux types de prosélyte de La Rochefoucauld :
1) celui dont l'idolâtrie est aveugle et au fond incohérente : il inclut le philosophe dans les hommes, or, le philosophe aurait rabaissé les hommes et donc le philosophe ne serait en rien admirable. Plus précisément, si l'amour-propre gouvernait tout homme, on ne pourrait porter au crédit de La Rochefoucauld que la lucidité vis-à-vis de ce fait mais une telle lucidité aurait alors nécessairement sa genèse dans l'amour-propre en question.
2) celui dont l'idolâtrie est lucide, ce qui implique que La Rochefoucauld n'a pas analysé l'essence de l'homme mais a seulement percé à jour un type d'homme. La lucidité se fait donc au prix à première vue du moins d'une révision à la baisse de la vérité des maximes.

Sans pouvoir être qualifié de prosélyte, Vauvenargues ressemble aux admirateurs du deuxième type mais suggère que la masse des prosélytes appartient au premier :

" Les hommes aiment les petites peintures, parce qu'elles les vengent des petits défauts dont la société est infectée ; ils aiment encore plus le ridicule qu'on jette avec art sur les qualités éminentes qui les blessent. Mais les honnêtes gens méprisent le peintre qui flatte si bassement la jalousie du peuple, ou la sienne propre, et qui fait métier d'avilir tout ce qu'il faudrait respecter."

Ce serait imprudent d'identifier strictement le peintre flatteur à La Rochefoucauld mais ces lignes aident à comprendre le premier type de prosélyte : c'est finalement en termes larochefoucaldiens que Vauvenargues s'exprime ici car c'est par amour-propre que les hommes aiment lire ces descriptions démystificatrices. Mais ces hommes ne sont pas tous les hommes : Vauvenargues tient à ne pas confondre "les qualités éminentes" avec ce dont La Rochefoucauld a fait la genèse. Il ne faudrait donc pas voir tous les hommes à travers les lunettes de La Rochefoucauld.
Mais ne peut-on pas être un prosélyte de type 2 sans pour autant réviser à la baisse la valeur cognitive de l'anthropologie de La Rochefoucauld ?
À dire vrai elles ne sont pas rares les maximes séparant la vertu réelle de la vertu apparente, comme par exemple la 62 :

" La sincérité est une ouverture de coeur. On la trouve en fort peu de gens , et celles que l'on voit d'ordinaire n'est qu'une fine dissimulation, pour attirer la confiance des autres."

D'ailleurs la première maxime de la deuxième édition est très claire sur ce point :

" Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent (c'est moi qui souligne) qu'un assemblage de diverses actions et de divers intérêts que la fortune ou notre industrie savent arranger, et ce n'est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants et que les femmes sont chastes."

Précisément, Vauvenargues a eu à coeur de préserver la réalité de ces vertus dont La Rochefoucauld ne niait pas l'existence en mettant en garde contre un scepticisme moral causé par une supposée lucidité à propos des sources de l'action humaine ( de même, il a toujours défendu la réalité de la vérité contre le scepticisme tout court mais cela, je le garde pour un autre billet ).
Dit autrement, l'humain n'est pas nécessairement trop humain.

mardi 25 mars 2014

Un espace doublement virtuel !

Pierre Bayard dans Comment parler des livres qu'on n'a pas lus ? (Minuit, 2007) appelle bibliothèque virtuelle " l'espace, oral ou écrit, de discussion des livres avec les autres "." Lieu dominé par les images et les images de soi-même (...) (il) obéit à un certain nombre de règles qui visent à le maintenir comme un lieu consensuel où les livres sont remplacés par des fictions de livres (...) L'une de ses règles implicites est que l'on ne cherche pas à savoir dans quelle mesure celui qui dit avoir lu un livre l'a effectivement fait (...) En ce sens cet espace mondain ambigu est l'envers de l'espace scolaire, espace de violence où tout est fait, dans le fantasme qu'il existerait des lectures intégrales, pour savoir si les élèves qui l'habitent ont effectivement lu les livres dont ils parlent ou sur lesquels ils sont interrogés." (p.116 à 119)
À la lumière de ces lignes, un blog comme celui-ci est inclus dans la bibliothèque virtuelle. Mais, à la différence de l'échange oral, où existe le risque, bien que rare, d'être interrogé en direct sur la réalité de nos lectures, le blog protège de qui viserait à révéler " la vérité de la culture, à savoir qu'elle est un théâtre chargé de dissimuler les ignorances individuelles et la fragmentation du savoir." ( à vrai dire, je suis porté à penser que c'est la fausse culture qui est caractérisable ainsi ! )
Mais, pourrait-on objecter, en quoi l'espace virtuel d' Internet met-il plus à l'abri que l'espace écrit ? En plus, quand le blog est interactif, l'auteur peut bel et bien être démasqué. Sur ce dernier point on répondra d'abord que, pour éviter les spams, les questions sont généralement soumises à modération et que, comme on dit, seules les questions sont indiscrètes, tant les réponses aux interrogations les plus dangereuses peuvent être assez habiles pour renvoyer la menace au curieux.
En fait je suis porté à penser que le blogueur est de tous ceux qui participent à la bibliothèque virtuelle le plus à l'abri des blessures narcissiques. En effet toute publication d'un livre ou d'un article, par sa rareté, a une visibilité qui expose l'auteur à la critique publique et à la dénonciation ouverte de ses insuffisances ( qu'on pense entre autres aux recensions ). Mais le blogueur appartient à une espèce si abondante et si prolixe qu'il passe en fin de compte inaperçu : souvent victime d'une illusion ou du moins d'un mensonge à soi-même, l'auteur d'un blog a les satisfactions d'amour-propre de qui s'imagine être lu sans avoir à affronter les résistances rencontrées par qui est réellement lu.
On ne s'étonnera donc pas que la bibliothèque virtuelle, quand elle se manifeste sous la forme de blogs "culturels", donne une forme à première vue honnête, voire héroïque, à ce qui finalement pourrait n'être qu' affabulation, ressentiment, ressassement, sans risque pour l'auteur de se l'entendre dire. Au fond la possibilité de s'entendre dire sa propre nullité est inversement proportionnelle à cette nullité. On imagine alors de tristes sires parlant aux murs alors qu'ils croient s'adresser à la planète, appelant approbation et reconnaissance muettes ce qui n'est ignorance et indifférence constantes...
Jouant au maître d'école, le donneur de leçons serait on ne peut plus loin de l'école, du moins de celle où l'on a, entre autres, le devoir de traquer pour le bien de l'élève les ruses et les faux-semblants...

lundi 24 mars 2014

L'échange entre deux épicuriens : qu'ont donc à se dire des êtres identiques ?

Dans le Vocabulaire de l'épicurisme, placé à la fin du volume de la Pléiade consacré à cette philosophie, on lit sous le titre Échange philosophique :

" La conversation philosophique (est un) dialogue amical considéré comme l'occasion d'une remémoration et d'un approfondissement de la doctrine. Dans ce type d'échange, il ne s'agit pas de débattre en vue de faire émerger une vérité, mais plutôt de méditer à deux voix sur les thèses d'Épicure, en les considérant comme déjà validées. " ( p.1440-1441 )

Pierre Bayard dans Comment parler des livres qu'on n'a pas lus ? ( 2007 ) écrit :

" Dire sans arrêt à l' Autre les mots qu'il souhaite entendre, être exactement celui qu'il attend, c'est paradoxalement le nier comme Autre, puisque c'est cesser d'être un sujet, fragile et incertain, face à lui." ( p. 102 )

Dans le cadre de l'épicurisme, l'autre est l'ami et les mots qu'il souhaite entendre sont les paroles d'Épicure lui-même. En effet " Fais tout comme si Épicure te regardait " est une des règles de cette sagesse. Donc, dans le cercle des sages, quand il y a une conversation philosophique, l'ami porte la parole d'Épicure et son interlocuteur lui répond comme Épicure le ferait. Dit autrement, quand deux épicuriens parlent philosophie, c'est idéalement le maître qui monologue.
L'ami est donc exactement ce que son interlocuteur attend et en effet, si on définit le sujet comme étant essentiellement incapable de savoir au sens strict qui est devant lui, l'épicurien n'est pas alors un sujet. Il ne le serait d'ailleurs pas plus s'il se trouvait face à un non-ami, à un représentant de la foule. Il ne dirait certes pas ce que cet homme non éclairé par Épicure tient pour vrai mais il croirait savoir fort bien ce qu'il devrait dire pour le contenter.
Cependant n'arrive-t-il pas qu'un épicurien entende d'un autre ce qu'il ne souhaite pas entendre ?
Si, semble-t-il, car entre épicuriens le franc-parler, la franchise a cours :
" Au sein du Jardin est présente aussi une pratique discursive moins paisible, la parrhèsia, destinée à réformer et à rééduquer l'esprit des élèves égarés ou récalcitrants. Le point commun avec le dialogismos est là encore l'existence d'une vérité préétablie, considérée comme acquise : l'enjeu du franc-parler n'est pas dogmatique ( établir une thèse ) mais pédagogique ( aider l'élève à la comprendre et à la faire sienne, y compris dans ses actions, et dissiper les erreurs hamartiai )." ( ibidem )
C'est clair : seul l'apprenti entend ce qu'il ne souhaite pas entendre. Reste qu'il souhaitera l'avoir entendu, une fois les paroles bien comprises.
Concluons : mon ami dans l'épicurisme est bien un alter ego, un autre moi-même. Certes il n'a pas la même histoire, il mourra avant ou après moi : mais il a comme moi les croyances et les désirs d'Épicure, celui auprès de qui tous, avant d'apprendre de lui la vérité, ont été, au sens où on l'a ici défini, des sujets.
" Chercheur épicurien ", c'est bel et bien un oxymore !

dimanche 23 mars 2014

Taine, psychologue de la forme et écrivain impressionniste ou ligne et tache.

Dans La Philosophie de l'art, précisément dans le premier chapitre de la troisième partie, consacrée à la peinture aux Pays-Bas, je lis, sous le ciel d'un pays sec :

" Remarquez l'aspect différent que revêtent les objets, selon que vous êtes dans une contrée sèche, comme la Provence et les environs de Florence, ou dans une plaine humide, comme les Pays-Bas. Dans la contrée sèche, la ligne prédomine et attire d'abord l'attention ; les montagnes découpent sur le ciel des architectures étagées d'un style grand et noble, et tous les objets s'enlèvent en arêtes vives dans l'air limpide. Ici, l'horizon plat n'a pas d'intérêt, et les contours des choses sont amollis, estompés, brouillés par la vapeur imperceptible qui nage éternellement dans l'air ; ce qui prédomine, c'est la tache. Une vache qui paît, un toit au milieu d'un pré, un homme accoudé sur un parapet apparaît comme un ton sur d'autres tons. L'objet émerge ; il ne sort pas tout à coup de ses alentours, détaché à l'emporte-pièce ; on est frappé par son modelé, c'est-à-dire par les différents degrés de clarté progressive et par les diverses dégradations de couleur fondue, qui changent sa teinte générale en un relief, et donnent aux yeux la sensation de son épaisseur. Il vous faudrait passer quelques jours dans le pays pour sentir cette subordination de la ligne à la tache. Des canaux, des fleuves, de la mer, de la terre abreuvée, sort incessamment une vapeur bleuâtre ou grise, une buée universelle, qui fait autour des objets une gaze moite, même dans les beaux jours. Au soir et au matin, des fumées rampantes, de blanches mousselines flottent demi-déchirées sur les prairies. Je suis resté bien des fois debout sur les quais de l'Escaut, regardant la grande eau blafarde, faiblement ridée, où nagent des carènes noirâtres. Le fleuve luit, et sur son ventre plat, la lumière trouble allume ça et là des reflets vagues. Sur tout le cercle de l'horizon, les nuages montent incessamment, et leur pâle couleur de plomb, leur file immobile, font penser à une armée de spectres : ce sont les spectres de la contrée humide, fantômes toujours renouvelés qui apportent la pluie éternelle. Du côté du couchant, ils s'empourprent et leur masse ventrue, toute treillissée d'or, rappelle les chapes damasquinées, les simarres de brocard, les soies ouvragées dont Jordaens et Rubens enveloppent leurs martyrs sanglants, leurs madones douloureuses. Tout en bas du ciel, le soleil semble une énorme braise qui s'éteint et fume. Quand on arrive à Amsterdam ou à Ostende, l'impression s'approfondit encore ; la mer et le ciel n'ont point de forme ; le brouillard et les averses interposées ne laissent dans la mémoire que des couleurs. L'eau change de nuance à chaque demi-heure, tantôt lie de vin pâle, tantôt d'une blancheur crayeuse, tantôt jaunâtre comme un mortier détrempé, tantôt comme une suie fondue, parfois d'un violet lugubre, zébré de larges tranchées verdâtres. Au bout de quelques jours, l'expérience est faite ; une pareille nature ne laisse d'importance qu'aux nuances, aux contrastes, aux harmonies, bref, aux valeurs des tons.
D'autre part, ces tons sont pleins et riches. Un pays sec et terne d'aspect, la France du Sud, la partie montagneuse de l'Italie, ne laisse à l'oeil que la sensation d'un échiquier gris et jaunâtre. D'ailleurs, tous les tons du sol et des maisons sont éteints par la splendeur prépondérante du ciel et par l'illumination universelle de l'air. À dire vrai, une ville du Midi, un paysage de Provence et de Toscane, n'est qu'un simple dessin ; avec du papier blanc, du fusain et les couleurs débiles des crayons colorés, on peut l'exprimer tout entier. Au contraire, dans une contrée humide, comme les Pays-Bas, la terre est verte, et quantité de taches vives diversifient l'uniformité de la prairie universelle ; c'est tantôt la couleur noirâtre ou brune de la glèbe mouillée, tantôt le rouge intense des tuiles et des briques, tantôt le vernissage blanc ou rose des façades, tantôt la tache fauve des bestiaux, accroupis, tantôt la moire luisante des canaux et des fleuves. Et ces taches ne sont point amorties par la clarté trop forte du ciel. Tout au rebours du pays sec, ce n'est pas le ciel, c'est la terre dont ici la valeur est prépondérante. En Hollande surtout, pendant plusieurs mois, " l'air n'a aucune transparence ; une sorte de voile opaque, tendu entre le ciel et la terre, intercepte tout rayonnement... L'hiver, l'obscurité semble tomber d'en haut ". Partant, les riches couleurs dont sont revêtus les objets terrestres demeurent sans rivales. Ajoutez à leur force leur nuance et leur mobilité. En Italie, un ton reste fixe ; la lumière immuable du ciel le maintient pendant plusieurs heures et le même hier que demain. Vous le retrouverez, en revenant, tel que vous l'aviez posé, il y a un mois, sur votre palette. En Flandre, il varie nécessairement avec les variations de la lumière et de la vapeur ambiante. Ici encore, je voudrais vous conduire dans le pays, et vous laisser sentir par vous-mêmes la beauté originale des villes et du paysage. Le rouge des briques, le blanc luisant des façades, sont agréables à voir, parce qu'ils sont adoucis par l'air grisâtre. Sur le fond émoussé du ciel s'allongent en file des toits aigus, écailleux, tous d'un brun intense, ça et là un chevet gothique, un beffroi gigantesque, coiffé de clochetons ouvragés et d'animaux héraldiques. Souvent la bordure crénelée des cheminées et des faîtes se réfléchit en se lustrant dans un canal, dans un bras de fleuve. Hors des villes, comme dans les villes, tout est matière à tableau ; on n'aurait qu'à copier. Le vert universel de la campagne n'est ni cru, ni monotone ; il est nuancé par les divers degrés de maturité des feuillages et des herbes, par les diverses épaisseurs et les changements perpétuels de la buée et des nuages. Il a pour complément ou pour repoussoir la noirceur des nuées qui, tout d'un coup, fondent en ondées et en averses, la grisaille de la brume qui se déchire ou s'éparpille, le vague réseau bleuâtre qui enveloppe les lointains, les papillotements de la lumière arrêtée dans la vapeur qui s'envole, parfois le satin éblouissant d'un nuage immobile, ou quelque fente subite par laquelle perce l'azur. Un ciel aussi rempli, aussi mobile, aussi propre à accorder, varier et faire valoir les tons de la terre, est une école de coloristes." ( p. 308 à 313, Hachette, 1895 ).

samedi 22 mars 2014

Hitler comprenait mieux l'homme qu'Épicure ! dixit Orwell ou de la supposée insuffisance de l'anthropologie utilitariste.

Avec étonnement, je lis la fin du compte-rendu, consacré par Orwell, à Mein Kampf d'Hitler le 21 Mars 1940 dans le New English Weekly:

" (...) Hitler a compris la fausseté de la conception hédoniste de la vie. La quasi-totalité de la pensée occidentale depuis la dernière guerre, la totalité en tout cas de la pensée "progressiste", a toujours implicitement supposé que l'être humain ne désirait rien d'autre que le bien-être, la sécurité et l'absence de souffrance. Une telle conception de la vie ne laisse aucune place à des valeurs telles que le patriotisme ou les vertus guerrières. Le socialiste qui surprend ses enfants à jouer avec des petits soldats a généralement un haut-le-corps, mais il est incapable de trouver un substitut aux soldats de plomb. Des pacifistes en plomb ne seraient guère attrayants. La désolation intérieure qui est celle de Hitler lui fait ressentir avec une force exceptionnelle cette vérité que l'être humain ne veut pas seulement le confort, la sécurité, la réduction des heures de travail, l'hygiène, le contrôle des naissances et, d'une manière générale, tout ce qui est conforme au bon sens. Il lui faut aussi, par moments en tout cas, la lutte et le sacrifice, sans parler des drapeaux, tambours et autres démonstrations de loyauté. Quelle que soit leur valeur en tant que doctrines économiques, fascisme et nazisme sont, du point de vue psychologique, infiniment plus pertinents que n'importe quelle conception hédoniste de la vie. Et cela vaut probablement aussi pour le socialisme militarisé de Staline. Les trois grands dictateurs ont, tous trois, consolidé leur pouvoir en accablant de maux les peuples qu'ils gouvernent. Alors que le socialisme, et même le capitalisme sur un mode moins enthousiaste, disait aux gens : " Je vous offre du bon temps ", Hitler leur disait : " Je vous offre la lutte, les périls et la mort ", avec ce résultat qu'une nation tout entière s'est jetée à ses pieds. Le temps viendra peut-être où ces hommes en auront assez et changeront d'avis, comme on l'a vu à la fin de la dernière guerre. Au bout de quelques années de sang et de famine, " le plus grand bonheur pour le plus grand nombre " est un bon mot d'ordre, mais en ce moment on lui préfère : " Plutôt une fin effroyable qu'un effroi sans fin.". Aujourd'hui que nous sommes en lutte contre l'homme qui a forgé ce dernier slogan, nous aurions tort d'en sous-estimer la puissance émotionnelle." ( Essais, articles, lettres, volume II - 1940-1943 -, p. 23-24 )

Götz Aly dans Comment Hitler a acheté les Allemands (2005) a révisé à la hausse la vérité de l'anthropologie disqualifiée par Orwell, comme en témoigne la quatrième de couverture de l'ouvrage :

" Comment cela a-t-il pu arriver ? Comment les Allemands ont-ils pu, chacun à son niveau permettre ou commettre des crimes de masse sans précédent, en particulier le génocide des Juifs d' Europe ? Invoquer la haine raciale dont le nazisme était porteur ne suffit pas : l'idée qu'un antisémitisme exterminateur animait la population allemande tout entière, dès avant l'arrivée de Hitler, est dépourvue de fondement. L'explication purement idéologique tourne à vide.
Ce que démontre Götz Aly, au terme d'une enquête minutieuse dans les archives auxquelles il a pu avoir accès, c'est que le consensus entre les dirigeants du Reich et le peuple a pour clé ... le confort matériel de l'Allemand moyen. La guerre la plus coûteuse de l'Histoire s'est faite avec un objectif : préserver le niveau de vie de la population, à laquelle le régime ne pouvait promettre, comme Churchill, " du sang, de la sueur et des larmes " sans risquer l'implosion. Bien loin de profiter à quelques dignitaires nazis seulement, le pillage de l' Europe occupée et la spoliation, puis l'extermination des Juifs, ont bénéficié au petit contribuable, soigneusement préservé de toute hausse d'impôts jusqu'à la fin de la guerre, comme au soldat de la Wehrmacht envoyé au front, de même qu'à la mère de famille restée en Allemagne."

dimanche 16 mars 2014

Attention à ne pas ressembler au Critique Borné de Vauvenargues !

" Il n'y a point de si petit peintre qui ne porte son jugement du Poussin et de Raphaël. De même, un auteur, tel qu'il soit, se regarde, sans hésiter, comme le juge de tout autre auteur. S'il rencontre dans un ouvrage des opinions qui anéantissent les siennes, il est bien éloigné de convenir qu'il a pu se tromper toute sa vie. Lorsqu'il n'entend pas quelque chose, il dit qu'il est obscur, quoiqu'il ne soit pour d'autres que concis ; il condamne tout un ouvrage sur quelques pensées, dont il n'envisage quelquefois qu'un seul côté. Parce qu'on démêle aujourd'hui les erreurs magnifiques de Descartes, qu'il n'aurait jamais aperçues de lui-même, il ne manque pas de se croire l'esprit plus juste que ce philosophe ; quoiqu'il n'ait aucun sentiment qui lui appartienne, presque point d'idées saines et développées, il est persuadé qu'il sait tout ce qu'on peut savoir ; il se plaint continuellement qu'on ne trouve rien dans les livres de nouveau, il ne peut ni le discerner, ni l'apprécier, ni l'entendre : il est comme un homme à qui on parle un idiome étranger, incapable de sortir de ce cercle de principes connus dans le monde, qu'on apprend, en y entrant, comme sa langue."

Ceci lu, notez que le Critique Honteux ne doit pas davantage être un modèle. Plagiant platement Vauvenargues et le trahissant un peu, j'en fais le portrait qui suit ( pas plus que le Critique Borné, il n'a de nom ):

" Aussi petit que soit le peintre, le Critique Honteux ne porte sur lui aucun jugement. De même, bien qu'auteur, il se regarde sans hésiter comme incapable de juger tout autre auteur. S'il rencontre dans un ouvrage des opinions qui anéantissent les siennes, il est bien proche de convenir qu'il a pu se tromper toute sa vie. Lorsqu'il n'entend pas quelque chose, il dit qu'il est concis, quoiqu'il ne soit pour d'autres qu'obscur ; il approuve tout un ouvrage sur quelques pensées, dont il n'envisage quelquefois qu'un seul côté. Parce qu'on démêle aujourd'hui les erreurs magnifiques de Descartes, qu'il ne prétendrait jamais avoir pu apercevoir de lui-même, il ne manque pas de se croire encore plus incapable du moindre jugement vrai ; quoiqu'il ait quelque sentiment qui lui appartienne et quelques idées saines et développées, il est persuadé qu'il ne sait rien de ce qu'on peut savoir ; il dit continuellement qu'on doit toujours trouver du nouveau dans les livres mais il croit ne pouvoir ni le discerner, ni l' apprécier, ni l'entendre ; il se juge alors comme un homme à qui on parle un idiome étranger, incapable malgré lui de sortir de ce cercle de principes trop connus dans le monde, qu'il regrette d'avoir appris, en y entrant, comme sa langue."

samedi 15 mars 2014

Quand a-t-on donc commencé de parler de génie à propos de tout et de rien ?

Dans L'homme sans qualités (I, 13), Robert Musil a écrit ces lignes souvent citées :

" (...) L'époque avait déjà commencé où l'on se mettait à parler des génies du football et de la boxe ; toutefois, les proportions demeuraient raisonnables : pour une dizaine, au moins, d'inventeurs, écrivains et ténors de génie apparus dans les colonnes des journaux, on ne trouvait encore, tout au plus, qu'un seul demi-centre génial, un seul grand tacticien du tennis. L'esprit nouveau n'avait pas encore pris toute son assurance. Mais c'est précisément à cette époque-là qu' Ulrich put lire tout à coup quelque part ( et ce fut comme un coup de vent flétrissant un été trop précoce ) ces mots : " un cheval de course génial "." ( traduction Jaccottet, p.55 )

On connaît peut-être moins ces lignes de Vauvenargues, écrites vers 1746 et tirées des Caractères. C'est Cotin, le bel esprit, représentant des hommes vains, qui y est portraituré :

" Partisans passionnés de tous les arts, afin de persuader qu'ils les connaissent, ils parlent avec la même emphase d'un statuaire, qu'ils pourraient parler de Milton. Tous ceux qui ont excellé dans quelque genre, ils les honorent des mêmes éloges ; et si le métier de danseur s'élevait au rang des beaux-arts, ils diraient de quelque sauteur, ce grand homme, ce grand génie ; ils l'égaleraient à Horace, à Virgile, à Démosthènes."

Ainsi s'esquisseraient les progrès de " l'esprit nouveau " : il aurait d'abord mis les artistes sur le même plan que les grands écrivains et autres hommes exceptionnels ( ce que condamnait Vauvenargues ) puis qualifié de génies les sportifs et les animaux ( d'où l'improbation de Musil ).
Aujourd'hui l'esprit nouveau n'a plus rien à conquérir.

À cet esprit nouveau, Égée, le bon esprit, savait résister :

" Il met une fort grande différence entre les peintures ( désignant des oeuvres littéraires, le terme de peinture est ici métaphorique ) sublimes qui ne peuvent être exprimées que par les sentiments qu'elles expriment, et celles qui n'exigent ni élévation, ni grandeur d'esprit dans les peintres, quoiqu'elles demandent autant de travail et de génie (sic). Égée laisse adorer, dit-il, aux artisans l'artisan plus habile qu'eux ; mais il ne peut estimer les talents que par le caractère qu'ils annoncent. Il respecte le cardinal de Richelieu comme un grand homme et il admire Raphaël comme un grand peintre ; mais il n'oserait égaler les vertus d'un prix si inégal. Il ne donne point à des bagatelles ces louanges démesurées que dictent quelquefois aux gens de lettres l'intérêt ou la politique ; mais il loue très sincèrement tout ce qu'il loue, et parle toujours comme il pense."

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