Les philosophes antiques à notre secours

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samedi 23 mai 2015

Contre l'écran ! Pour une éducation non numérique !

En 2006, Russell Banks dans un entretien avec Jean-Michel Meurice dit à propos de la télévision les lignes suivantes ( on les lira en ayant aussi à l'esprit nos plus modernes écrans ) :

" Nous avons fait quelque chose qui n'avait encore jamais été fait. En tant qu'espèce, il nous incombait de protéger nos enfants parce qu'il faut longtemps - plus que dans toute autre espèce - à un petit d'homme pour devenir adulte, pour apprendre à se socialiser de manière humaine. Jadis, lorsque l'espèce était en évolution, nous avions d'abord protégé les petits des intempéries, des tigres à dents de sabre, des forces amorales de l'univers ; nous les protégeons jusqu'à ce qu'ils soient en mesure de prendre soin d'eux-mêmes. À notre époque, les forces amorales de l'univers sont avant tout économiques. Nous connaissons tous ces plaisanteries sur le représentant qu'on empêche d'entrer dans la maison - on referme la porte en lui coinçant le pied. En réalité, ces plaisanteries parlent de protéger les plus jeunes et les plus vulnérables, ceux qui ne sont pas capables de faire la distinction entre publicité et réalité. Mais aujourd'hui nous avons introduit le tigre à dents de sabre dans la caverne et nous lui avons dit : installe-toi bien confortablement près du feu. Et maintenant nous laissons le représentant garder les enfants pendant que nous sortons.
C'est une situation très dangereuse. Nous avons colonisé nos propres enfants. Comme il ne nous reste plus de peuples à coloniser sur la planète, comme il ne reste plus de gens incapables de faire la distinction entre de la verroterie ou des babioles et des objets de valeur, comme nous n'avons plus personne à qui acheter l'île de Manhattan en la troquant contre quelques perles de verre et des haches, nous en sommes venus à coloniser nos propres enfants. C'est un processus d'auto-colonisation. La vieille truie dévore sa portée." (Amérique, notre histoire, 2006, Actes-Sud, p.126-127)

mercredi 20 mai 2015

"Chaque philosophie est vraie", dit-on.

Dans Vérité et véracité (2002), Bernard Williams réfléchit aux transformations qu'une population subit au contact des croyances d'une autre. Il défend que ce changement peut être interprété comme " un processus intellectuel d'apprentissage et pas seulement comme le triomphe sociétal d'un style de vie ou d'une organisation sur une autre." Suit alors sans surprise une dénonciation de l'explication relativiste ordinaire d'un tel changement (la population se mettrait à parler comme la population qui l'influence, rien de plus) :

" Un relativisme trivial intervient souvent à cet instant, pour dire que ce qu'ils disent est vrai " pour eux " et que ce que nous disons est vrai "pour nous". Si cela veut dire quelque chose, cela constitue une forme d'interprétation, une forme qui, en particulier, comprend leurs affirmations, et les nôtres de telle façon qu'elles n'impliquent pas des explications qui se contrediraient mutuellement (...) Ce style de relativisme se présente souvent, non sans complaisance, comme une garantie de l'égalité des hommes, un refus d'imposer nos conceptions aux autres, mais, en fait, si tant est qu'il fasse quelque chose, il se contente d'imposer une de nos conceptions plutôt qu'une autre. Il déclare forfait avant que le vrai travail de compréhension des ressemblances et des différences entre les hommes soit même entamé." (Gallimard, 2006, p 72-73)

Or il existe aussi une conception relativiste de la philosophie : selon elle, par exemple Platon n'aurait pas plus, ou moins, raison que Nietzsche ; chaque philosophie formant une totalité auto-suffisante à juger selon ses propres critères internes de vérité et de cohérence, on pourrait seulement affirmer que c'est dans le cadre de la pensée de Platon, Nietzsche, etc. que p est vrai ou non ou que plusieurs propositions sont logiquement compatibles ou non.
Reste que le texte cité, à quelques aménagements près, garde a`mes yeux toute sa force contre cette forme noble de relativisme ou peut-être plus exactement, cette forme vulgaire de relativisme appliquée à un objet noble. Le vrai travail de compréhension commencerait alors quand on chercherait à déterminer dans quelle mesure les philosophes se ressemblent ou diffèrent dans leur connaissance de la réalité.
Certes cela donnerait une histoire de la philosophie que certains jugeraient honteuse, étayant leur condamnation sur l'argument suivant : " il n'existe pas de définition neutre philosophiquement de la réalité et pas plus de connaissance neutre de la réalité " et donc concluant que c'est un philosophe embusqué qui nécessairement se cacherait derrière le prétendu historien non-relativiste.
En fait ce que je viens d'écrire revient finalement à reconnaître une platitude : que le philosophe relativiste ne peut pas accepter une histoire non relativiste de la philosophie. Bien sûr mais rien à craindre de son verdict : il ne peut pas vouloir faire partager universellement les raisons de son refus sans se mettre en contradiction avec lui-même, histoire bien connue, mais, à première vue, pas encore définitivement assimilée.
" Mais assimiler quelque chose définitivement en philosophie, voilà une manière de parler bien scientiste ! " entends-je vociférer.

dimanche 17 mai 2015

Au fait !

" Leur langue ne leur sert plus qu'à se tenir au fait." (Karl Kraus, Les cent derniers jours de l'humanité, Acte I, scène 29)

mercredi 13 mai 2015

Est-on libre de croire ce qu'on veut ? Une démonstration logique des limites de la logique !

L'Écrivain lui explique qu'en un sens tout ce que nous lisons est en partie inventé.
Même les infos ?
Même les infos.
Même sur Internet ?
Surtout sur Internet.
Et les photos et les vidéos ? Les photos ne mentent pas, man.
Tout ment.
Si tout est mensonge, alors y a rien de vrai.
Tu as tout compris, Kid. À peu près. Ça veut dire qu'on ne peut jamais vraiment connaître la vérité de quoi que ce soit.
Où est-ce que tu as appris ça ? À la fac ?
Ouais. À Brown.
C'est quoi, ça, Brown ?
L'université où je suis allé.
(...)
Le Kid ouvre sa deuxième cannette de bière et dit à l'Écrivain : Si, comme t'as dit, tout est mensonge et qu'il n'y a rien de vrai, alors, que l'histoire du Professeur soit des conneries ou pas n'a aucune importance. C'est bien ce que tu dis ?
Ce que tu crois a de l'importance, par contre. C'est tout ce qu'on a pour agir. Et puisque tu es ce que tu fais, tes actions te définissent. Si tu crois que rien n'est vrai simplement parce que tu ne peux pas prouver logiquement que quelque chose est vrai, tu ne feras rien. Tu ne seras rien. Tu finiras par passer ta vie dans un fauteuil à bascule à regarder l'horizon en attendant une réponse qui ne viendra jamais. Autant être mort. C'est un vieux problème philosophique.
Alors, j'ai un vieux problème philosophique, dit le Kid.
(...)
Tu essayes de penser cette affaire logiquement, mais tu manques trop de rigueur. Et puis, même si tu étais rigoureux, ça ne te servirait pas. Laisse-moi te montrer les limites de la logique. D'abord oublie le bien et le mal. Oublie-les totalement. Et oublie même l'argent. L´Écrivain demande alors au Kid de tout retirer de l'équation, sauf des considérations de logique pure.
Quelle équation ?
Soit l'histoire du Professeur est vraie, X, soit elle est fausse, Y.
Ouah, de quoi tu causes, là ?
Elles ne peuvent pas être vraies toutes les deux, d'accord ? X et Y. Donc, il faut que l'une des deux soit fausse.
Ouais, j'veux bien.
Ce qui signifie que soit X, soit Y est vrai pour P.
C'est quoi ce truc de P ?
Le Professeur.
D'accord. Le Professeur, c'est P.
Bien. Ton problème, si tu t'en remets à la logique, c'est que tu ne peux pas affirmer que X est vrai pour P, ni que Y est vrai pour P. Tout ce que tu peux affirmer, c'est que soit X, soit Y est vrai pour P.
Hé, mec, c'est par là qu'on a commencé. C'est bien le putain de problème.
C'est un problème uniquement si tu t'en remets à la logique. C'est ça, que je veux te montrer. Ce qu'il te faut faire, Kid, c'est laisser tomber la logique, admettre ses limites, arrêter de rien croire et te mettre à croire ! C'est le seul moyen, qui te donnera la liberté d'agir. Sinon, tu seras coincé, pétrifié dans ton incrédulité. Pratiquement mort.
(...)
Ce qu'il sait, pourtant, c'est que si rien n'est vrai, alors rien n'est réel. La logique le lui dit. Et si rien n'est réel, alors rien n'a d'importance. Ce qui signifie qu'on est libre de croire ce qu'on veut." (Russell Banks, Lointain souvenir de la peau, Actes Sud, 2012, p. 503 à 521 passim)

mardi 12 mai 2015

Juste croire ou chercher du lourd ?

" Il demande à l'écrivain : Alors, tu crois vraiment à l'histoire du Professeur, c'est ça ?
Absolument.
Mais comment tu sais qu'elle est vraie ? Au lieu de simplement croire qu'elle est vraie ?
Tu veux savoir si j'ai des preuves ? Du genre preuves scientifiques ? Non, bien sûr, je n'en ai pas. Pratiquement rien, dans le comportement humain, ne peut être connu de cette manière. Même notre comportement à nous. Il faut juste choisir ce qu'on croit et agir en conséquence.
Ouais, bon, moi, il faut que je sache si cette histoire est vraie ou pas. Parce que s'il s'agit juste de croire, je peux aller d'un côté comme de l'autre. Et si je vais d'un côté, mon "comportement humain" sera pas le même que si je vais de l'autre et vice versa. Quel que soit le côté où je vais, j'aurai peur que ce ne soit pas le bon côté, et mon comportement humain sera pas bon non plus. On est pas dans un roman ou dans un film, tu comprends, où des conneries de ce genre n'ont aucune importance puisqu' à la fin on sait ce qui s'est réellement passé.
L'Écrivain se met à rire et secoue la tête. Tu vas chercher du lourd, là, Kid. Mais à ta place, je ne m'en ferais pas pour ça. Qu'il se soit suicidé ou que quelqu'un d'autre, connu ou inconnu, l'ait tué, le Professeur est mort et bien mort, Tu as livré son DVD à sa veuve et je suppose que tu as reçu ton paiement qui, d'après ce que je sais par Cat, consiste en une bonne provision de billet de cent dollars. C'est bien ça ?
Ouais, c'est ça.
Donc, que tu croies l'histoire du Professeur ou pas, ta vie demain se déroulera à peu près de la même façon qu'hier. Tu peux vivre là-bas sur ton house-boat comme Huckleberry Finn sur son radeau jusqu'à ce que tu tombes sur quelque chose de mieux. Tout ça, mon p'tit gars, me paraît assez sympa. Je ne vois pas comment ton "comportement humain" sera affecté dans un sens ou dans l'autre par le fait que tu n'as pas de preuve scientifique de la véracité de l'histoire du Professeur. Tout ce qu'il te faut, Kid, c'est croire ! Juste croire !
Non, fait le Kid. Bien sûr, c'est facile à dire, pour toi. T'es un écrivain. Mais pour des gens comme moi, croire des choses, c'est pas si facile. Chaque fois que j'ai cru quelqu'un ou quelque chose, ma vie a été complètement foutue en l'air.
Désolé, Kid. Désolé, désolé. (Russell Banks, Lointain souvenir de la peau, Acte Sud, 2011, p.501-502)

lundi 11 mai 2015

Contre une école ouverte sur le monde ! À bas les images, vivent les concepts ! La Forme, au lieu du Forum !

Dès 2002 dans Truth and thruthfullness, Bernard Williams nous a mis en garde :

" (...) L'Internet paraît devoir créer pour la première fois ce que Marshall McLuhan prophétisait comme conséquence de la télévision, un village planétaire, quelque chose qui a les désavantages et de la mondialisation et du village. Sans doute offre-t-il quelques sources d'information fiables à ceux qui en ont besoin et qui savent ce qu'ils cherchent, mais en même temps il nourrit ce qui fait l'occupation principale des villages : le cancan. Il construit une prolifération de forums consacrés à un échange libre et déstructuré de messages pleins de propos, de fantaisies, et de supputations qui sont amusants, superstitieux, scandaleux ou malintentionnés. Les chances que beaucoup de ces messages soient vrais sont faibles et la probabilité que le système lui-même aide quelqu'un à repérer ceux qui seraient vrais est encore plus faible. À cet égard, la technologie postmoderne nous a ramenés dialectiquement, mutadis mutandis, à une vision du monde prémoderne et les chances qu'on a d'acquérir des vérités par ces moyens sont, sauf pour ceux qui ont déjà un savoir qui puisse les guider, analogues à celles qu'on avait au Moyen Age. Dans le même temps, le caractère mondial de ces conversations fait que la situation est pire que dans un village où au moins on pouvait rencontrer, et peut-être se trouver obligé d'écouter, des personnes qui avaient des croyances et des obsessions différentes. Comme certains esprits critiques préoccupés par l'avenir de la discussion démocratique l'ont fait remarquer, l'Internet donne une plus grande facilité à des bataillons d'extrémistes auparavant isolés de se trouver et de parler uniquement entre eux." (Vérité et véracité, essai de généalogie, NRF Essais, 2006, p.256-257)

Ainsi, dans Athènes mondialisée, Socrate n'aurait-il aucune chance de se faire entendre des passants. Un quidam se laisserait-il aborder qu'il se détournerait au plus tôt de cet empêcheur de penser vite. Avec tant d'informations mises avec succès sous sa main, pourquoi donc prêter l'oreille à des tentatives et, en plus, si théoriques ?
Tant que la lenteur ne sera pas reconnue, au moins à l'égal de la vitesse - mais dans des circonstances distinctes - comme une qualité épistémique (ce qui est au fond tout à fait classique et cartésien), on peut craindre qu'on n'appelle culture l'aptitude à trouver le plus rapidement possible ce qui prétend être des informations relatives à ce qu'on cherche.
Mais elles se profilent déjà les écoles faisant pratiquer aux élèves gavés de faits ("ils savent plus de choses que nous au même âge") un régime amaigrissant à base de lectures de vrais livres, de prises de notes stylo à la main et de réflexions solitaires. Tels les disciples de Pythagore condamnés pour un temps au silence, les élèves de ces institutions heureusement si "loin de la vie" seront conduits à se détourner un temps (un temps seulement, rassurez-vous) des bruits chaotiques de la planète, je n'ose pas dire pour contempler les Formes, les Figures ou les Nombres mais au moins pour prendre le temps d'acquérir les concepts permettant entre autres de mettre à leur place les images, aussi sensationnelles qu'elles puissent être.

Quant au projet de régler l'Internet, Bernard Williams en a vu aussi le danger :

" Aucune démocratie libérale ne peut se permettre de trop décourager la parole expressive, brouillonne, voire intolérante, ni d'exercer un contrôle tatillon sur qui la publie et comment et elle ne peut pas forcer les gens à penser aux affaires publiques et politiques. Dans le même temps, les droits fondamentaux de la société libérale et les libertés démocratiques elles-mêmes dépendent du développement de la protection des méthodes qui servent à découvrir et à transmettre la vérité, et cela demande que le débat public prenne peu ou prou la forme d'une version approchée d'un marché idéal. Résoudre la quadrature de ce cercle doit être le but primordial de la créativité institutionnelle dans les États libéraux." (ibid, p.260)

Certes, pour entendre ces lignes, il faut penser que la vérité existe (mais très souvent, loin, très loin de soi), qu'elle se découvre et pas n'importe comment (entre autres il ne suffit pas de s'éloigner physiquement de chez soi ! Ah ! les vertus imaginaires du voyage...)
Mais ne dit-on pas trop souvent à nos marmots que chacun a sa vérité et qu'elle est déjà là en lui, les laissant imaginer à tort que la culture narcissique de ce qu'on appelle leur identité est précisément le chemin vers la vérité, la Leur bien sûr.

lundi 27 avril 2015

Pour comprendre ce qu'on a vécu, lire ce qu'on n'a pas écrit !

" La presse la meilleure partage incontestablement avec la presse de caniveau quelque chose d'essentiel qui ne peut être dissimulé qu'au prix d'une forme d'hypocrisie tout à fait typique, à savoir l'espèce de "cynisme objectif" qui résulte du système de contraintes qui régit le marché dans lequel les journaux se livrent à une concurrence impitoyable pour la production et la vente d'une marchandise d'une certaine sorte, tout en restant convaincus, au moins pour ce qui concerne la presse de qualité, qui se refuse encore à ajouter au cynisme objectif le cynisme subjectif, de remplir une mission noble, désintéressée et essentielle.'' (Jacques Bouveresse, Karl Kraus, un auteur d'avenir, Europe, nº 1021, mai 2014)

Même les journaux censés être les meilleurs aiment mettre en ligne moult vidéos filmées "au coeur de l'événement" (regardez-en par exemple quelques-unes relatives au tremblement de terre au Népal).
La caméra est malmenée, les paroles, des interjections passionnelles,les images, de mauvaise qualité, je résume, la connaissance transmise est quasi-nulle.
On ferait donc mieux d'éduquer les lecteurs en rappelant ces lignes de Stendhal dans La Chartreuse de Parme, ; elles concernent Fabrice del Dongo qui a été au coeur de la bataille de Waterloo, événement historique s'il en fut et pourtant :

" Fabrice devint comme un autre homme, tant il fit de réflexions profondes sur les choses qui venaient de lui arriver. Il n'était resté enfant que sur un point : ce qu' il avait vu, était-ce une bataille ? et en second lieu, cette bataille était-elle Waterloo ? Pour la première fois de sa vie il trouva du plaisir à lire ; il espérait toujours trouver dans les journaux, ou dans les récits de la bataille, quelque description qui lui permettrait de reconnaître les lieux qu'il avait parcourus à la suite du maréchal Ney, et plus tard avec l'autre général."

On peut donc faire des réflexions profondes à propos de choses dont on ne sait rien ! En plus desdites réflexions, le vidéaste Fabrice del Dongo, filmant mal ce à quoi il ne comprenait rien, nous aurait, pour notre plaisir de voyeur au regard court, fait "vivre en direct l'événement", je veux dire, il nous aurait fait partager sa confusion et son ignorance.
Mais le personnage stendhalien est intelligent : loin de s'éclairer en multipliant les témoignages bruts des autres participants, il lit les textes qui s'efforcent, on l'espère pour lui, d'en donner un récit objectif.

Certes les images aujourd'hui pourraient comme pour Fabrice conduire à lire, mais c'est peu probable, car de notre temps ce sont les images qu'on lit, prétendues plus vivantes pour accéder à la réalité.
Primo Lévi a pourtant bien expliqué dans Naufragés et rescapés- Quarante ans après Auschwitz (1987) que la plupart des déportés étaient condamnés à ne pas pouvoir comprendre ce qu'ils vivaient. Certes, pour entendre son enseignement, il faut accepter que faire un compte-rendu même sincère de ce qu'on ressent ne revient pas à connaître objectivement la situation dans laquelle on a ce ressenti. En effet. la richesse de la connaissance est souvent, et malheureusement pour les amoureux inconditionnels du vécu, inversement proportionnelle à l'intensité du ressenti.
Aussi Pierre Bourdieu ne se satisfaisait-il de jouir de ses qualia, par définition propres à lui : il devait pour mieux se connaître faire sa socio-analyse, ce qui revient bien sûr à très largement sortir de soi.
Mais, prisonniers d'une caverne envahie d'images toutes plus "exceptionnelles" les unes que les autres, on préfère passer de l'une à l'autre, s'imaginant ainsi être au centre du réel...

" Dans une époque comme la nôtre, il est évidemment indispensable de rechercher l'excellence en tout, y compris quand il s'agit de procurer au visiteur le genre d' "impressions inoubliables" sur lesquelles doit pouvoir compter celui qui est prêt à se rendre sur les lieux mêmes de l'horreur." (Jacques Bouveresse, Le "Carnaval tragique " (1914-1918))

jeudi 23 avril 2015

Philosophie de l'esprit (décembre 1776)

" Bien avant encore que l'on ait pu expliquer les phénomènes communs du monde physique, on en appelait aux fantômes, qui faisaient office d'explications. Maintenant que l'on connaît mieux les relations des phénomènes entre eux, on explique l'un par l'autre ; malgré cela il nous reste néanmoins deux fantômes : Dieu et notre âme. L'âme est encore aujourd'hui ce revenant qui hante cette fragile enveloppe qu'est notre corps. Mais cela convient-il seulement à notre raison limitée ? Ce qui ne peut, d'après nous, avoir sa cause dans un objet connu,doit-il donc survenir par des voies secrètes ? Ce n'est pas seulement un raisonnement spécieux, mais aussi insipide. Je suis intimement convaincu que nous ne savons déjà rien de ce qui nous est accessible, et combien reste-t-il de choses que les fibres de nos cerveaux ne peuvent se représenter ? Ce que la philosophie et, à la la fois, la psychologie peuvent nous apporter de plus excellent est la modestie et la circonspection. Qu'est donc cette matière sur laquelle réfléchit le psychologue ? Peut-être une chose qui n'existe pas dans la nature ; il tue la matière, et déclare ensuite qu'elle est morte."

mercredi 22 avril 2015

Dualisme.

" Corps et âme : un cheval attelé à côté d'un boeuf ".
Non ! Un cheval attelé à côté d'un concept de boeuf !

mardi 21 avril 2015

À bon entendeur...

" Crois-tu donc, pauvre sot, parce que tu as découvert quelques défauts, ici et là. dans les oeuvres d'un homme, que tu vaux plus que lui ? Tu n'es point seul, non, mais plutôt cent contre un ; que peux-tu donc faire contre tant d'orgueil juvénile ? ô si tu savais combien l'homme qui connaît le monde voit profondément dans ton âme par de tels propos ! "

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