Les philosophes antiques à notre secours

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jeudi 23 octobre 2014

Les liens du sang ou Épictète ne vit pas au royaume des Bisounours.

" N'as-tu jamais vu des chiens se caresser et jouer ensemble, si bien qu'on dise : " Il n'y a pas plus amis " ? Pour voir ce qu'est l'amitié, jette entre eux un morceau de viande, et tu verras. Entre toi et ton fils mets un petit champ ; et tu verras que ton fils voudrait vite t'enterrer, et que tu souhaiterais, toi, de le voir mourir. Puis tu dis encore : " Quel fils ai-je élevé ! Depuis longtemps il veut se débarrasser de moi ". Mets entre vous une jolie jeune fille, aimée à la fois par le vieux et par le jeune ; de même s'il s'agit de votre réputation. Et s'il faut s'exposer au danger, tu répéteras les paroles du père d'Admète : " Tu es content de voir la lumière ; crois-tu que ton père n'en veut pas jouir, lui aussi ? Tu veux voir la lumière ; crois-tu que ton père ne veuille pas aussi la voir ?" Penses-tu que ce père n'aimait pas son fils, lorsqu'il était petit, qu'il n'était pas inquiet quand celui-ci avait la fièvre, qu'il ne répétait pas tout le temps : " Ah ! si c'était plutôt moi qui l'avais " ? Puis, l'affaire arrivant et le moment approchant, vois quel langage il a tenu. Étéocle et Polynice n'étaient-ils pas du même père et de la même mère ? N'avaient-ils pas été élevés ensemble, vécu ensemble ? ne mangeaient-ils pas, ne dormaient-ils pas ensemble ? Ne s'embrassaient-ils pas souvent ? (...) Mais voilà la tyrannie qui tombe entre eux, comme le morceau de viande entre les chiens ; vois ce qu'ils se disent : " À quel endroit te tiendras-tu devant les tours ? - Pourquoi me poser cette question ? - Je me posterai en face de toi, pour te tuer.- Moi aussi, j'ai le désir de te tuer." Voilà les souhaits qu'ils forment." (Entretiens, II, 22)

mercredi 22 octobre 2014

Le Dominateur, la tentatrice (la dominatrice ?) et le dominant ou le sophisme en acte.

" Aujourd'hui, j'ai rencontré un beau garçon ou une belle femme, et je ne me suis pas dit : " Quel dommage de n'avoir pas couché avec elle " ou encore : " Heureux son mari !" ; car celui qui parle du bonheur du mari dit la même chose de l'adultère; je n'imagine pas tout ce qui suit : elle est là, elle se dévêt, elle se couche à côté de moi." En entendant cela, je prends ma tête entre mes mains, et je me dis : " Fort bien, Épictète ; c'est un joli sophisme que tu as résolu, bien plus joli que le Dominateur". Et si cette femme consentait, me faisait signe et me faisait chercher, si elle me touchait et venait près de moi, et si pourtant je m'abstenais et triomphais d'elle, ce sophisme serait bien supérieur au Menteur et au Reposant. Voilà ce dont il faut être fier et non pas de poser le Dominateur." (Épictète, Entretiens II, 18, La Pléiade, 1962, p.930)

jeudi 9 octobre 2014

La vieille domestique et le concierge.

Qu'est-ce que l'abnégation ?
C'est le 29 Mai 1902 que les membres de la Société Française de Philosophie discutent de la définition à donner à ce terme. Le dictionnaire de la philosophie, bien connu sous le nom de Lalande, du nom du maître d'oeuvre, rapporte quatre contributions à cette discussion, un des problèmes étant de déterminer le rôle de l'intelligence dans l'abnégation. La thèse de L. Boisse - qu'on peut appeler intellectualiste - est que l'abnégation trouve son origine dans un jugement dépréciatif :

" (...) C'est un sacrifice qui implique, au préalable, une sorte de renoncement intellectuel (...) Le sacrifice est une abnégation qui commence par le coeur ; l'abnégation est un sacrifice que l'intelligence inaugure, consomme et épuise. L'abnégation est la forme intellectuelle du sacrifice."

Lalande est sceptique :

" Il nous parait douteux que le mot ait réellement cet import intellectualiste (...)"

G. Belot renforce la position de Lalande en s'appuyant sur l'usage du mot :

"(...) on dira très bien que telle vieille domestique a soigné ses maîtres avec une parfaite abnégation ; en quoi serait-ce l'intelligence qui "inaugurerait" ce sacrifice ?"

Le raisonnement semble être le suivant :
On attribue l'abnégation à une vieille domestique
Or une vieille domestique est essentiellement dépourvue d'intelligence
Donc on attribue l'abnégation à un être essentiellement dépourvu d'intelligence.

Est-ce un préjugé de classe qui perce à travers un échange académique ?
Il se pourrait mais "les petites gens" sont-ils réhabilités par cette réflexion de Cioran en janvier 1960 ?

" L'historien de la philosophie n'est pas un philosophe. Un concierge qui se pose des questions l'est davantage."

On devine que pour Cioran être philosophe revient à se poser des questions "existentielles", comme on dit, par exemple sur le sens de la vie, le bonheur, l'au-delà etc. Mais alors, qui n'est pas philosophe à ce compte ? Certains enfants le sont et pour le grand adolescent c'est sans doute flatteur de découvrir qu'il a été et est philosophe sans le savoir, comme Monsieur Jourdain était un prosateur inconscient de l'être.
Mais qu'a-t-on à faire des professeurs de philosophie ? Pourquoi doit-on étudier la philosophie ? À quoi bon être corrigé, conseillé, évalué, si chacun est immédiatement philosophe ? Pourquoi confronter ses idées à celles des autres s'il suffit de méditer sur la vie, l'amour et la mort pour avoir le titre de philosophe ?
Certes déjà les philosophes antiques, Épictète par exemple, opposaient ceux qui connaissent seulement la théorie aux philosophes authentiques qui vivent la meilleure vie possible en appliquant la théorie. C'était selon lui beaucoup plus difficile d'allier la connaissance théorique à l'action que de se livrer seulement aux efforts de la recherche de la vérité. Mais l'opposition que mobilise Cioran ne ressemble que vaguement à cette opposition car le concierge en question n'est ni un théoricien ni un sage éclairé. Il se contente de penser à certains sujets, sans doute avec une certaine inquiétude, mais la spéculation inéduquée et le souci qui s'y mêle ne suffisent pas à faire de soi un philosophe. D'abord parce que l'angoisse ou simplement l'effet émouvant que ça fait de méditer sur des sujets existentiels n'apportent rien à la valeur de l'enquête menée ; ensuite parce que si le philosophe peut faire des hypothèses spéculatives, elles ont d'autant plus de valeur qu'elles sont informées par un héritage de textes et réglées par l'emploi d'une raison conforme aux règles de la logique.
Concluons : s'il est hors de question de priver d'intelligence les vielles domestiques, il ne s'agit pas non plus de transformer en philosophe n'importe quel quidam méditatif.

mercredi 8 octobre 2014

Qu'est-ce qui fait le bonheur posthume d'un philosophe ?

Cioran, début 1960, écrit dans ses Cahiers:

"Héraclite, Pascal, le premier encore plus heureux que le second, parce que de son oeuvre n'est resté que des débris, - quelle chance pour eux de n'avoir pas organisé en système leurs interrogations ! Le commentateur s'en donne à coeur joie, lui qui aime à combler les lacunes, les intervalles entre les "pensées" ou maximes ; et à divaguer impunément ; il peut sans grand risque construire une figure à sa guise. Car ce qu'il aime lui, c'est l'arbitraire, qui lui donne l'illusion de la liberté et de l'invention : c'est de la rigueur à bon marché." (Gallimard, 1997, p.46)

À ce compte, Wittgenstein est plus heureux que Russell car le premier n'a pas écrit un ouvrage comme La connaissance, sa portée et ses limites (1948), "dernier livre important de Russell" selon Julien Dutant dans Qu'est-ce que la connaissance ? (Vrin, 2010, p.81). Certes Wittgenstein doit être beaucoup moins heureux que n'importe quel présocratique, car rien de son oeuvre n'est perdu. Mais il laisse à cause de son non-systématisme beaucoup de travail aux interprètes. Maurizio Ferraris a écrit en 2004 Goodbye Kant ! Ce qu'il reste aujourd'hui de la Critique de la raison pure (L'éclat, 2009). Mais on n'est pas mûr, je crois, pour écrire un Goodbye Wittgenstein ! Ce qu'il reste des Recherches philosophiques. D'un autre côté, pourquoi pas ?, l'iconoclasme en philosophie est vendeur. On pourrait même imaginer une collection sur le modèle des Que sais-je ? soit en 128 pages, Goodbye Abélard ! Goodbye Anselme ! Goodbye Aristote ! etc.
Ceci dit, Cioran a la dent trop dure avec les commentateurs. Sur ce point, on peut évoquer Georges Duby dans ses Dialogues(1980) avec Guy Lardreau. Ce médiéviste qui nous a beaucoup éclairé sur le 11ème et le 12ème siècles européen, est sensible à la maigreur des sources concernant ces époques et sait qu'un certain rôle est laissé à l'imagination de l'historien :

" (dans) l'histoire d'un passé très ancien où la documentation est lacunaire, (...) la part faite à la liberté du rêve est immense, si déployée que (l'historien) risque de s'en aller à la dérive." (Flammarion, p.45)

Mais il va jusqu'à parler de dégoût pour traduire l'émotion ressentie face à "un roman revêtu des attributs de l'histoire" (p.46) (il s'agit d'un livre de Jean d'Ormesson, À la gloire de l'Empire). Ce qui le dégoûte est que ce livre singe le travail de l'historien et ne se présente pas pour ce qu'il est, un roman (devant donc être jugé en fonction de critères littéraires) :

" Devant ce bel ouvrage, ce livre parfaitement bâti, j'ai ressenti un étrange malaise : je voyais le produit du métier que je fais et que j'aime, qui est de rêver, mais de rêver sur des choses "vraies", dénaturé avec une extraordinaire habileté, parce que cette "histoire" parfaitement imaginaire était présentée bordée de tout l'appareil critique que l'historien professionnel se croit tenu de fournir pour attester la véracité de son information, pour que l'on sache bien qu'il s'appuie sur des "faits vrais". Tout y était : les artifices de la rhétorique historienne, les clins d'oeil aux confrères, une bibliographie, des notes au bas des pages, faisant référence à des ouvrages dont certains étaient inventés, dont d'autres ne l'étaient pas ; j'ai eu l'impression vraiment de la profanation, de la transgression de l'impur, éprouvant un sentiment de répulsion." (ibid.)

Je doute qu'aujourd'hui les auteurs singeant les philosophes s'embarrassent de tant d'appeaux pour semer la confusion dans les esprits, la facilité dans certains domaines n'étant plus dorénavant une faiblesse mais une norme. Reste qu'on doit bien pouvoir avec un peu d'attention faire le départ entre les délires sur Héraclite, Pascal, Wittgenstein (enfin tous les vraiment énigmatiques) et les commentaires, interprétations qui sont réellement de l'histoire de la philosophie. Je terminerai sur ces lignes de Duby encore :

" Si nous avons perdu la prétention d'élever l' histoire au rang des sciences exactes, gardons la volonté d'affûter nos outils." (p.54)

En remplaçant "histoire" par "philosophie", on a une règle tout à fait rationnelle.

mardi 7 octobre 2014

Avoir une position sur tout, c'est bon pour les jeunes !

Dans l'introduction de The examined life (1989), Robert Nozick (qui a alors 51 ans) écrit :

" (...) It is not quite positions I wish to present here. I used to think it important, when I was younger, to have an opinion on just about every topic : euthanasia, minimum-wage legislation, who would win the next American Leage pennant, whether Sacco and/or Vanzetti were guilty, whether there were any synthetic necessary truths - you name it. When I met someone who had an opinion on a topic I hadn't yet even heard of, I felt a need to form one too. Now I find it very easy to say I don't have an opinion on something and don't need one either, even when the topic elicits active public controversy, so I am somewhat bemused by my earlier stance. It is not that I was opinionated, exactly ; I was quite open to reasons for changing an opinion, and I did not try to press mine upon others. I just had to have some opinion or other - I was "opinionful". Perhaps opinions are especially useful to the young. Philosophy too is a subject that seems to invite opinions, "positions" on free will, the nature of knowledge, the status of logic, etc. In these meditations, however, it is enough, it might be better even, simply to mull topics through." (Simon and Shuster, 2006, p.17)

Je traduis ainsi :

"Ce ne sont pas tout à fait des positions que je souhaite présenter ici. J’étais habitué à juger important, quand j’étais plus jeune, d’avoir une opinion sur tous les sujets : euthanasie, salaire minimum, qui allait gagner le prochain championnat de la Ligue Américaine, si Sacco et/ou Vanzetti étaient coupables, s’il existait des vérités synthétiques nécessaires - pour n’en nommer que quelques-uns. Quand je rencontrais quelqu’un qui avait une opinion sur un sujet dont je n’avais même pas encore entendu parler, je ressentais le besoin de m’en former une aussi. Maintenant je trouve très facile de dire que je n’ai pas d’opinion sur quelque chose et que je n’en ai pas non plus besoin, même quand le sujet suscite une vive controverse publique. Aussi suis-je quelque peu perplexe par rapport à mon attitude antérieure. Exactement ce n’est pas que j’avais des opinions arrêtées ; j’étais tout à fait ouvert aux raisons susceptibles de faire changer d’opinion et je ne voulais pas imposer les miennes aux autres. Je devais juste avoir telle ou telle opinion – j’étais « opiniophile » (néologisme : opinionful). Peut-être les opinions sont-elles spécialement utiles aux jeunes. La philosophie aussi est un sujet qui invite aux opinions, aux « positions » sur le libre arbitre, la nature de la connaissance, le statut de la logique, etc. Dans ces méditations, c’est suffisant et ça pourrait même être mieux de simplement réfléchir à fond sur des sujets."

D'abord, le livre lu, on peut douter que Nozick n'y formule aucune position. Ainsi prend-il nettement position, entre autres, contre les thèses libertariennes soutenues par lui à l'âge de 36 ans dans Anarchy, State and Utopia(1974). Mais peu importe ! cet éloge de la réflexion ininterrompue a quelque chose de sympathiquement socratique ; on peut cependant voir aussi dans cette modestie théorique, non une feinte bien sûr, mais un luxe : en effet le philosophe américain n'a sans doute plus à défendre une position universitaire, il est bien reconnu institutionnellement, notamment par ce livre ancien que, paradoxalement, lui ne reconnaît pourtant plus tout à fait comme sien. En fait, si c'est utile aux jeunes de prendre position, c'est peut-être aussi parce que, quand ils sont chercheurs, ils n'accèdent à une position universitaire qu'en se construisant une identité philosophique sur un problème déterminé. Ajoutons que c'est aussi un signe de succès institutionnel d'écrire un livre qui traite aussi bien de la sexualité que de l'Holocauste ou de la nature de Dieu (ce qui contribue d'ailleurs à rendre l'ouvrage très instructif sans vouloir dire pour autant que tout auteur qui traite de "tout" philosophiquement a par cela même un solide passé philosophique derrière lui...). À le faire en tout cas, un jeune diluerait son identité au point peut-être de passer inaperçu des institutions philosophiques.

dimanche 5 octobre 2014

Le disciple détesté de tous les bons maîtres.

" C'était l'un de ces disciples de Léon Tolstoï dans la tête desquels les pensées d'un génie qui n'avait jamais connu la paix s'étaient couchées pour goûter un long repos et s'amenuisaient sans espoir." (Boris Pasternak, Le Docteur Jivago, Gallimard, 1958, p.57)

dimanche 28 septembre 2014

Passéisme ?

En 1933, n'eurent pas lieu que des événements horribles dans le monde. En effet, le 31 Juillet, Victor Fontoynont écrivait ces lignes dans l'introduction à son Vocabulaire grec commenté et sur textes:

" Il fallait des pages renfermant le plus grand nombre de mots utiles, et introduisant aux divers aspects de l'esprit grec ; et nous les voulions accessibles, sans sacrifier pourtant à la superstition de la facilité. Quand il s'agit de textes sur lesquels on doit revenir souvent, mieux valent ceux qui ne livrent pas tout leur secret d'un coup. Nous avons donc mis tout de suite, même l'enfant, en présence de textes exemplaires, les seuls formateurs et dignes de lui, qui n'est pas un lâche. Il suffisait de lui apprendre à les maîtriser : par des notes, par une exacte adaptation du vocabulaire, et surtout par des traductions littérales. Ôtons à l'effort sa tristesse, non sa peine ; qu'il soit allègre et qu'il soit aimé." (p.IX)

dimanche 21 septembre 2014

Socrate, fils des Lois plus que père de ses fils.

Dans le Criton, on trouve l'argument suivant : si Socrate refuse de s'évader et est donc mis à mort, il nuira à ses enfants. Voici le développement :

" J'estime que ce sont tes propres fils que tu trahis, eux que, en partant, tu abandonnes, alors que tu pourrais les élever et assurer leur éducation jusqu'au bout ; non pour ce qui te concerne, tu ne t'inquiètes pas de ce qui pourra leur arriver. Et leur sort, tout porte à le croire, ce sera d'être exposé à ce genre de malheurs auxquels on est exposé quand on est orphelin. Or de deux choses l'une : ou bien il faut éviter de faire des enfants ou bien il faut peiner ensemble pour les élever et assurer leur éducation. Or, tu me donnes l'impression, toi, de choisir le parti qui donne le moins de peine, tandis que le parti qu'il faut prendre, c'est le parti que prendrait un homme de bien et un homme courageux, surtout lorsqu'on fait profession de n'avoir souci dans toute sa vie que de la vertu !" (45 c-d)

Pour répondre à l'accusation, Socrate oriente la discussion non vers le fils du père, mais vers le père du père. Dans sa situation, il est juste de se penser comme fils de son père plus que comme père de ses fils. En effet, vu qu'il devait obéir à son père, il doit désormais encore plus obéir à sa patrie, à sa cité, donc aux lois, même si les juges qui l'ont condamné ont pris une décision injuste. Ça ne signifie pas que le père est le représentant des lois mais que le père étant lui-même soumis aux lois et inférieur à la cité, si on juge juste de se soumettre au père, on doit juger juste aussi bien de se soumettre aux lois et à la cité :

" Posséderais-tu un savoir qui te ferait oublier que, en regard d'une mère et d'un père et de la totalité des ancêtres, la patrie est chose plus honorable, plus vénérable, plus digne d'une sainte crainte et placée à un rang plus élevé, tant aux yeux des dieux qu'à ceux des hommes sensés." (51 a)

Donc, si Socrate ne va pas poursuivre l'éducation de ses fils, c'est parce qu'il est avant tout le fils des lois, ce qui ne veut pas dire du tout qu'il est infantile par rapport aux juges (en fait ceux qui ont voté sa mort ont bien dû se comporter de manière infantile mais ça n'enlève rien à l'idée que le Droit, lui, a une valeur intrinsèque, supérieure à celle de n'importe quel homme et même de n'importe quel ensemble d'hommes, comme le met en relief la référence à "la totalité des ancêtres" - en un sens, fiat justitia et pereat mundus !-).
Mais du coup obéir aux Lois n'est-ce pas quand même nuire aux enfants ?
Pas du tout, répond Socrate, et c'est cette réponse qui m'intéresse car elle met en évidence à quel point Platon identifie le père naturel à un être tout à fait remplaçable, car ce qui compte pour la formation des enfants n'est pas la relation biologique, par définition irremplaçable, mais la fonction paternelle, qui, elle, peut être exercée tout aussi bien par d'autres que le père, comme on le réalise en lisant ces lignes où les Lois envisagent d'abord la situation créée par un éventuel exil de Socrate en Thessalie, puis celle correspondant à sa mise à mort :

" Quoi ? Tu comptes les amener en Thessalie pour les élever et pour assurer leur éducation, en faisant d'eux des étrangers, pour qu'ils te doivent aussi cet avantage ! Ou bien ce n'est pas ton intention ? Élevés ici sans que tu sois auprès d'eux, estimes-tu qu'ils seront mieux élevés et mieux éduqués, parce que tu seras en vie ? Ce seront, en effet, tes amis qui prendront soin d'eux. Est-ce qu'ils en prendront soin si c'est pour aller en Thessalie que tu pars, tandis que, si c'est pour aller dans l'Hadès, ils n'en prendront pas soin ? Si vraiment tu peux compter sur ceux qui se prétendent tes amis, tu dois croire qu'ils prendront soin de tes enfants." (54 a)

On peut être étonné que les Lois identifient un père loin à un père mort (manifestement Platon ne se place pas du point de vue du vécu des enfants mais du point de vue des effets de l'absence du père sur eux). En tout cas, dans La République, la position platonicienne se radicalisera : ce ne sera plus une possibilité compensable que l'enfant ne soit pas élevé par son père (et plus généralement par sa famille d'origine), ce sera un devoir de le remettre à des étrangers capables de l'éduquer au mieux. On voit bien que l'apport d'une relation personnelle et unique avec le père naturel est jugé nul par Platon du point de vue du meilleur développement de la personne.

samedi 13 septembre 2014

Dieu existe-t-elle ? ou sur une sorte d'agnosticisme grammatical...

" - Eh bien, en rentrant chez moi, ce jour-là j'ai parlé à Dieu, bien que je ne croie pas en lui, en elle..." Elle rit." (Curt Leviant, Journal d'une femme adultère, Anatolia, 2007, p. 293)

Lisant Rorty, il y a quelques années déjà, j'avais découvert que ce philosophe utilisait systématiquement "she" (elle) au lieu de "he" (il) quand le pronom personnel se rapportait à l'homme en général , en latin homo et non vir. J'ai réalisé depuis qu'il n'était pas le seul à détrôner le masculin en faveur du féminin quand il s'agit de représenter l'être humain en général. À ma connaissance, les intellectuels français n'ont pas repris cette petite révolution linguistique qu'on jugera seulement politiquement correcte ou vraiment justifiée.
Mais c'est de Dieu qu'il s'agit aujourd'hui. On est habitué à le désigner par le pronom "il", par "he" en anglais donc. Or, j'ai la surprise de voir Robert Nozick utiliser dans la même phrase le masculin, le féminin et le neutre pour désigner Dieu. Le philosophe discute le problème du mal :

" Fourth - and there I draw from the Kabbalist tradition - the explanation of evil should not leave a divine being untouched. It won't do to say that he or she is just proceeding along merrily doing what's best (maximizing some good function, creating the best of all possible words, giving us free will, or whatever), and it so happens that a consequence of its doing what's best is that things are sometimes pretty terrible for us down here."( The examined life, Simon and Schuster, 2006, p.231)

Mais, deux pages plus loin, le neutre l'a emporté :

" Don't just define the divine being as omniscient : there might be certain facts about the limits of its own powers at that level that it doesn't know. " (p.233)

Attention cependant ! Le chapitre duquel ces lignes sont extraites a beau s'intituler "Theological explanations", à aucun moment Nozick ne problématise la question du pronom personnel adéquat pour renvoyer à Dieu. Son choix laisse penser que c'est à la fois possible et indifférent d'utiliser n'importe lequel des trois genres. À ce propos, la première note de son introduction des Philosophical explanations (1981) est éclairante ; après avoir traditionnellement désigné l'être humain par le masculin (" how can we punish someone for an action, or hold him responsible, if it was causally determined, eventually by factors going back to before his birth, hence out of his control ?*"), Nozick ajoute cette note correspondant à l'astérique :

" I do not know of a way to write that is truly neutral about pronoun gender yet does not constantly distract attention - at least the contemporary reader's - from the sentence's central content. I am still looking for a satisfactory solution." (p.2)

Manifestement, huit ans plus tard, publiant en 1989 The examined life, Nozick n'a pas trouvé une solution satisfaisante et le lecteur contemporain que je suis n'a pas manqué d'avoir son attention distraite par ces hésitations pronominales !
Pour prolonger la réflexion, on peut se rappeler comment bien plus tard en 2012 le sexe de Dieu est intervenu dans le débat politique en Allemagne.

vendredi 12 septembre 2014

L'oeuvre philosophique doit ressembler non à un gratte-ciel mais au Parthénon.

" Rather than begin with (...) first principles, I prefer to let linkages emerge. Philosophers often seek to deduce their total view from a few basic principles, showing how all follows from their intuitively based axioms. The rest of the philosophy then strikes readers as depending upon these principles. One brick is piled upon another to produce a tall philosophical tower, one brick wide. When the bottom brick crumbles or is removed, all topples, burying even those insights that were independent of the starting point.
Instead of the tottering tower, I suggest that our model be the Parthenon. First we emplace our separate philosophical insights, column by column ; afterwards, we unite and unify them under an overarching roof of general principles or themes. When the philosophical structure crumbles somewhat, as we should expect on inductive grounds, something of interest and beauty remains standing. Still preserved are some insights, the separate columns, some balanced relations, and the wistful look of a grander unity eroded by misfortunes or natural processes. We need go so far as to hope that the philosophical ruin, like some other, will be even more beautiful than the original. Yet, unlike the philosophical tower, this structure will remain as more than a heap of stones." (Philosophical explanations, Belknap Harvard, 1981, p.3)

Dans ce cadre, le travail philosophique aurait entre autres la fonction de préserver, ou restaurer ou réparer les choses "of interest and beauty" qui auront résisté à un temps ruinant toutes les constructions philosophiques. Nozick ne paraît pas appeler en tout cas à la reconstitution, mêlée de nostalgie et de mélancolie, d'une philosophie, aussi impressionnante qu'elle ait pu être de son temps ( encore qu'il mentionne "the wistful look of a grander unity"... ). Reste que dans une telle perspective, les philosophes les plus novateurs pourraient construire leur Parthénon en mêlant aux copies des restes précieux des autres monuments leurs propres productions (certes la métaphore de la construction ne doit pas égarer au point de faire oublier que les philosophes ont généralement en vue la connaissance de la réalité et non l'élaboration d'une fiction ou d'un artefact).
En tout cas, les lignes du philosophe américain mettent en relief que, si la comparaison avec l'architecte est un lieu commun de la philosophie fondationnaliste (1), on peut néanmoins continuer de prendre l'architecte comme modèle du philosophe tout en cessant d'exiger de ce dernier qu'il "pose la première pierre".

(1) Descartes écrivait dans les Réponses aux septièmes objections :

" J’ai déclaré, en plusieurs de mes écrits, que je tâchais partout d’imiter les architectes, qui, pour élever de grands édifices aux lieux où le roc, l’argile et la terre ferme est couverte de sable et de gravier, creusent premièrement de profondes fosses, et rejettent de là non seulement le gravier, mais tout ce qui se trouve appuyé sur lui, ou qui est mêlé et confondu ensemble, afin de poser par après leurs fondements sur le roc et la terre ferme ”

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