Les philosophes antiques à notre secours

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lundi 16 janvier 2017

Quel malheur d' avoir une pensée personnelle !

" Alors que la raison (logos) est commune (xunos), la plupart des gens vivent comme s'ils avaient une pensée (phronêsis) propre. " (Héraclite in Sextus Empiricus, Contre les savants, 7.133)

samedi 14 janvier 2017

Imposture intellectuelle.

" Ce que je pense à leur sujet (i.e. des textes interpolés dans les écrits d'Hippocrate) est que quelqu'un de mal intentionné a ajouté ces textes aux écrits d'Hippocrate, exactement comme l'un de nos contemporains nommé Lucien a fait. Car il a forgé un livre dans lequel il a rassemblé des mots obscurs qui n'ont pas le moindre sens et il les a attribués à Héraclite. Il le donna ensuite à certaines personnes qui le présentèrent à un philosophe dont la parole était bien considérée et que les gens considéraient comme sincère et digne de confiance, et elles lui demandèrent de l'expliquer et de le commenter pour eux. Mais le pauvre homme ne comprit pas qu'elles voulaient seulement se moquer de lui. Se considérant donc comme très intelligent, il se mit à donner des explications du texte, avec pour résultat qu'il s'attira le ridicule." (Galien, Commentaire des Épidémies II d'Hippocrate in Laks et Most (dir.), Les débuts de la philosophie, Fayard, 2016, p.295-297)

vendredi 13 janvier 2017

Comment ne pas regretter l'impuissance des politiques ? Épictète, Entretiens, Livre III,13.

Il ne faut pas demander au pouvoir politique plus qu'il ne peut donner ; il ne peut assurer que liberté de déplacement, de circulation, de commerce peut-être :

" Vous constatez que César nous procure apparemment une grande paix : il n' y a plus de guerres, plus de combats, plus de brigandage à grande échelle, plus de piraterie ; on peut voyager en toute saison, naviguer de l'orient à l'occident."

Attendre de l'État qu'il nous mette à l'abri de la maladie, des accidents, des catastrophes naturelles, est déraisonnable :

" Est-ce que par hasard César peut aussi nous mettre en paix avec la fièvre, le naufrage, l'incendie, le tremblement de terre, la foudre ? "

Le politique ne peut pas plus contre les maux de l'âme :

" Voyons, et avec l'amour ? Non. Avec la douleur ? Non. Avec l'envie ? Non. Avec absolument aucune de ces choses."

Heureusement la philosophie est là :

" Par contre, le discours des philosophes promet de nous mettre en paix avec elles."

Elle nous délivre alors sa leçon sans surprise :

" Si vous appliquez votre esprit à ce que je dis, hommes, où que vous soyez, quoi que vous fassiez, vous n'éprouverez ni chagrin ni colère, vous ne serez ni contraints ni empêchés, vous vivrez sans passions et libres à tous égards."

Certes on connaît la chanson.
Mais il y a un point intéressant : la raison du philosophe qui formule ces règles a sa raison d'être dans la volonté providentielle de l'autre, comme dit Épictète quelquefois pour désigner Zeus. On défigure donc radicalement le stoïcisme en le voyant comme une sagesse purement humaine. Quitte à être un peu excessif, il serait plus fidèle à la doctrine de voir cette sagesse accessible aux hommes comme une preuve de l'existence de dieu :

" Celui qui possède cette paix-là, proclamée non par César (comment le pourrait-il ?) mais par le dieu au moyen de la raison, ne se suffit-il pas quand il se trouve être seul ? "

Zeus a même fait l'homme pour qu'il puisse vivre en paix dans un monde où César serait radicalement impuissant :

" Car, jetant les yeux sur tout cela, il se dit. " À présent il ne peut m'arriver aucun mal ; pour moi il n'y a ni brigand ni tremblement de terre ; partout la paix règne, partout absence de trouble ; aucune route, aucune cité, aucun compagnon de voyage ni aucun associé ne représente un risque pour moi." "

Pas de problème du mal dans le stoïcisme, donc pas de théodicée non plus.
En effet Zeus a équipé tout homme d'une raison lui permettant de savoir que le bien est toujours à sa portée et le mal toujours évitable. Qui croit que Dieu doit rendre des comptes à propos de l'injustice des maux, commet l'erreur de confondre biens et maux réels avec biens et maux imaginaires. Reste que pour raisonner il faut des conditions minimales : de la nourriture, un vêtement, des sens, des prénotions. Et si je venais à les perdre, ces conditions minimales, ne serait-ce pas la preuve que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Loin de là, ces pertes feraient signe en direction d'une solution, la mort :

" Lorsqu'il (Zeus) ne fournit plus le nécessaire, il donne le signal de la retraite ; après t'avoir ouvert la porte, il te dit . " Va ! " Où ? En aucun cas dans un endroit redoutable mais dans le lieu d'où tu es venu, chez des êtres qui sont tes amis et tes parents, vers les éléments. Tout ce qui en toi était feu retournera au feu, tout ce qui était terre à la terre, tout ce qui était air à l'air, tout ce qui était eau à l'eau. Il n'y a ni Hadès, ni Achéron ni Cocyte ni Pyriphlégéton, mais tout est plein de dieux et de puissances divines."

On le saisit, les retours contemporains au stoïcisme le mutilent en ce qu'ils font abstraction de son aspect " religion de la raison ". Si la politique a si peu d'importance, ce n'est pas qu'au fond l'homme a des ressources psychologiques lui permettant de compenser l'incurie de l'État ; c'est que Dieu lui-même n'a donné aucune importance à César. Au mieux l' État n'est un peu efficace que pour ceux qui placent les maux là où ils ne sont pas.

En fin de compte, mieux vaut voir dans le stoïcisme une religion qu'une technique de soi, une religion qui résisterait aux pires apocalypses. Bien sûr le coût métaphysique de ce possible confort de l'esprit n'est pas mince.

mercredi 14 décembre 2016

Père de stoïcien.

Que vaut un père ?
Par nature, ce qui vaut est le bien, que le fils recherche, par nature aussi; en effet le fils ne choisit pas d'aimer le bien:

" Dès que le bien apparaît, il attire aussitôt l'âme à lui" (III,3)

On ne peut pas dire la même chose d'un père. Le père est même un rival, s'il convoite le même bien que le fils; ce dernier préfère alors le bien au père, qu'il écarte:

" Dois-je, moi, dédaigner mon bien pour que tu en prennes possession ? Vais-je me retirer devant toi ? En échange de quoi ? " Je suis ton père." Mais non mon bien."

Ou le père donne de quoi compenser la perte du bien qu'il occasionne ou, contre le père, le fils s'empare du bien. Bien sûr, dans certaines configurations, le père peut être une aide, voire un instrument permettant au fils d'atteindre le bien qui l'attire. Mais, dans tous les cas, le père n'a pas de valeur intrinsèque.
Le conflit contre le père ou, plus généralement, contre un parent, dérive donc de l'attraction partagée et naturelle des hommes pour le bien. Dans les guerres familiales les plus dévastatrices, il y aura toujours cette donnée naturelle-là, que chacun va au bien qui l'attire, qui ne peut pas ne pas l'attirer, qui continuera de l'attirer tout autant quand il sera devenu stoïcien.
Ainsi le fils éclairé est-il identique au fils ordinaire, qui met le père au second plan, en ce que les deux, comme le père d'ailleurs, sont naturellement attirés par le bien (c'est conforme à l'enseignement platonicien). La différence est que le fils éclairé ne prend pas pour bien réel le bien apparent. Mais que devient le père quand le fils ne fait pas d' erreur sur la nature du bien ?
Plus précisément, deux questions : que devient le père intrinsèquement ? Que devient le père du point de vue de la relation que le fils entretient désormais avec lui ?
Intrinsèquement, le père reste le même au sens où il persévère dans la recherche du bien, mais comme le fils ne s'interpose plus, le père croit gagner; et ce n'est pas seulement le père, c'est potentiellement toute la famille qui est prédatrice:

" "Ton père t'enlève ta fortune" (...) " Ton frère aura la plus grande part du champ." "

Mais qui parle ici ? Pas Épictète, ni le fils, sans doute un conseiller prudent mais aveugle, qui avertit le fils de la perte possible. Le conseiller se trompe, le fils ne perd rien:

" (...) Il ne me fait aucun tort."

La relation avec le père a donc changé, car elle n'est plus d'opposition, mais en fin de compte y a-t-il encore une relation avec le père ? Oui et non :

" Préserver nos relations avec autrui devient un bien."

Le père passionnel, avec lequel le fils se disputait passionnément, exemplifie désormais autrui et plus précisément la fonction paternelle, qui s'exprime en usages. Le fils stoïcien n'a donc pas un comportement filial au sens où il serait mu par des sentiments causés par l'histoire familiale commune, il a un comportement filial au sens où il remplit la fonction du fils par rapport à une autre fonction, celle de père.
Si on reprend la métaphore d' Épictète quand il compare le bien avec la monnaie, le père n'est jamais la monnaie. Il est ordinairement celui qui permet au fils d'avoir la monnaie ou l'en m'empêche, comme dans le scénario privilégié ici par Épictète; mais le fils, une fois stoïcien, ne trouve plus le père sur son chemin. Ni obstacle, ni auxilaire, le père est hors-jeu. Paradoxalement alors c'est son impuissance par rapport aux fins du fils qui donne au père toute liberté d'atteindre les siennes et même de se voir respecter en tant que père, quoi que, possible prédateur ignoble, il fasse au fils.
Reste que le fils s'enrichit pour de vrai et que le père, lui, n'est riche que de fausse monnaie.

mardi 13 décembre 2016

Le test de la souris.

" Va maintenant et lis Archédème ; et puis si une souris fait du bruit en tombant, tu es mort." (III, 2, traduction Robert Muller, p.273)

Puis Épictète présente Crinis, philosophe célèbre du fait de s'être noyé dans un verre d'eau alors que par la pensée il comprenait les océans :

" La mort qui t'attend est du même genre que celle qui a emporté... comment s'appelait-il déjà ? Oui, Crinis. Lui aussi était fier de comprendre Archédème."

C'est le parfait anti-modèle de l'apprenti stoïcien : de Crinis à Sénèque, du pire à l'excellence.
Il est étrange que Christian Guérard ne dise pas un mot de cette mort ridicule pour le stoïcien. " Nous ne savons rien de précis concernant Crinis." écrit-il dans le Dictionnaire des philosophes antiques (volume II, p.511). Certes on ne peut pas assurer qu'il était disciple d' Archédème. Bien sûr aussi le texte d'Arrien lui attribue une mort indéterminée, mais elle est néanmoins dotée d' un sens très précis : elle signe l'échec d'une vie à se mettre en conformité avec les injonctions de la théorie morale.
Crinis était un logicien, comme Archédèmos de Tarse. "Archédème était encore beaucoup lu et commenté dans les cercles cultivés à l'époque d'Épictète." (ibid, volume I, p.332).
De l'ouvrage écrit par Crinis ne restent que quelques brefs enseignements rapportés par Diogène Laërce.

Ses leçons, si elles étaient vraies, le restent, malgré cette mort qui exemplifie l'impuissance à régler par la pensée la vie. Cette impuissance, manifestement Épictète la voyait comme accidentelle et donc supprimable. Il suffirait de la penser comme essentielle et indépassable pour qu'on lise la mort de Crinis à la lumière du texte de Pascal, avec le petit rien mortifère dans le rôle de la goutte d'eau :

" L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser ; une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer."

Logicien, Crinis a sans aucun doute travaillé à bien penser.

lundi 12 décembre 2016

Perfection et imperfection morales, peuvent-elles se montrer du doigt ?

Dans les Entretiens (III,2), Épictète condamne ceux qui ont pour souci principal de ne jamais commettre d'erreurs théoriques alors que moralement ils sont encore très loin du compte. Comme exemples de cette insuffisance morale, il donne la jalousie et l'envie :

" Malheureux, tu apprends toutes ces matières en tremblant, anxieux d'être méprisé, demandant si on parle de toi. Et si quelqu'un est venu te dire : " On discutait pour savoir qui est le meilleur philosophe, et une des personnes présentes affirmait que le seul philosophe, c'est un tel ", alors ta petite âme haute d'un doigt s'est élevée de deux coudées. Mais si un autre des assistants a rétorqué : " Balivernes ! Un tel, ça ne vaut pas la peine de l'écouter. Que sait-il, en effet ? Il possède les premiers éléments, rien de plus ", alors tu es sorti de tes gonds, tu as pâli et sur le champ tu t'es écrié : " Je vais lui faire voir qui je suis : un grand philosophe ". Cela se voit précisément à ta réaction. Pourquoi vouloir le montrer par d'autres moyens ? " (trad. Muller, p.272)

Je comprends les dernières lignes ainsi : Épictète fait saisir au colérique que par son émotion exprimée il vient de montrer qu'il n'est pas un grand philosophe et cette imperfection pratique ne pourra pas être annulée par l'excellence théorique, même virtuose. Il semble donc que la médiocrité philosophique (au sens où Épictète la définit comme une incapacité de régler les problèmes pratiques à la lumière de la théorie) est visible quelquefois à même la conduite :

" Ne sais-tu pas que Diogène a montré un sophiste ainsi, en pointant vers lui son majeur ? Ensuite, comme l'autre était fou de rage, il dit : " Voici un tel ; je vous l'ai montré." Car on ne montre pas un homme du doigt, comme une pierre ou un morceau de bois ; c'est quand on a dévoilé ses jugements qu'on l'a révélé comme homme." (p.273)

Diogène le cynique cause ici la colère du sophiste par le fait de le montrer du doigt, le majeur ayant une signification obscène, et le contraint ainsi à révéler publiquement sa médiocrité humaine. Épictète prend alors bien soin de distinguer deux définitions ostensives : quand on montre du doigt un objet matériel, on veut faire connaître un morceau de matière déterminé ; en revanche quand on montre un homme, on veut le faire connaître en tant qu'esprit, sa conduite le manifestant et le trahissant malgré les possibles prétentions du porteur de la conduite à se définir autrement qu'à travers ce qu'il donne à voir de lui. Loin d'être cachées et inaccessibles, l'intériorité du sophiste, comme celle de l'apprenti stoïcien bien mal dégrossi, sont là, sous les yeux de qui suit du regard le doigt dénonciateur. Je ne comprends donc pas la note de Robert Muller correspondant à la parole attribuée à Diogène, " voici un tel ; je vous l'ai montré." :

" Aux yeux d' Épictète, le tort de l'interlocuteur est de croire qu'il suffit de se présenter en personne comme philosophe, alors que la simple présence physique, comme un geste qui désigne, ne révèle rien quand il s'agit d'un homme."

Certes la simple présence physique ne suffit pas à exemplifier la médiocrité ou l'excellence philosophique ; il faut encore qu'elle s'anime et révèle par les émotions les jugements portés sur la réalité par l'homme ému. Montrer du doigt un philosophe évanoui le fait voir comme corps et non comme philosophe, mais montrer du doigt un philosophe hors de lui le fait voir comme demi-philosophe, si du moins il a repris à son compte l'idée stoïcienne d'exemplifier à chaque instant les normes de l'éthique.

Pour finir, on notera que l'anecdote rapportée par Diogène Laërce et reprise par Épictète apparaît d'une interprétation bien plus difficile que les lignes que je viens de commenter :

" Un jour que des étrangers désiraient voir Démosthène, Diogène tendit le médius et dit : " Le démagogue des Athéniens, c'est lui "." (VI, 34)

Marie-Odile Goulet-Cazé propose prudemment l'interprétation suivante :

" Diogène veut peut-être dire par là que le vrai démagogue, celui qui mène le monde, c'est le sexe."

Aux yeux de l'interprète donc, Diogène ne montrerait pas du doigt Démosthène (le texte d'ailleurs ne permet pas de savoir si Démosthène est ou non à portée de doigt, si on me permet l'expression) mais signifierait iconiquement le sexe masculin, opposant au pouvoir politique apparent le pouvoir réel de la sexualité. Mais alors on ne comprend pas pourquoi Diogène ne se contente pas de dire "Le démagogue, c'est lui". On peut aussi faire l'hypothèse que c'est Démosthène qui est visé avec une phrase dépréciative et un geste obscène à l'appui, le doigt ayant alors aussi la fonction d'une injure. En tout cas, Démosthène craignait Diogène si l'on en croit l'anecdote présentée quelques lignes plus tôt :

" Il tomba un jour sur l'orateur Démosthène qui déjeunait dans une auberge. Comme celui-ci reculait au fond de l'auberge, Diogène lui dit : " Plus tu recules, plus tu seras dans l'auberge ! "

Il est certain aussi que Diogène sait que l'usage est de montrer du doigt avec l'index et que le médius a une autre signification :

" Ils disaient que la plupart des hommes sont fous à un doigt près. En tout cas, si quelqu'un s'avance le médius pointé en avant , il se fera traiter de grand fou ; mais si c'est l'index, ce n'est plus le cas."

Si le geste est aussi codifié que le dit Diogène, quand il le fait à propos de Démosthène, n'est-ce pas plus vraisemblable de penser que le cynique prend une attitude scandaleuse en harmonie avec la dénonciation de l'homme politique. Certes comment être sûr que, dans la bouche de Diogène, "démagogue" sonne comme une accusation ?

mercredi 7 décembre 2016

Marc-Aurèle revisited. Pierre Vesperini, impeccable restaurateur ?

Pierre Vesperini a publié en 2016 chez Verdier Droiture et mélancolie, sur les écrits de Marc-Aurèle, court ouvrage, passionnant et formidablement ambitieux. L'auteur veut en effet retirer l'empereur de la liste des philosophes stoïciens pour la raison qu'il ne serait ni philosophe ni stoïcien.
Pierre Hadot nous avait assuré que la théorie stoïcienne avait essentiellement une finalité pratique. Pierre Vesperini garde l'idée de finalité pratique des textes mais en révise le contenu : il ne s'agirait pas du tout d' accéder à une sagesse pratique; foin de l'intériorité, de la spiritualité, du perfectionnement de soi ! Ce qu'aurait eu en tête Marc-Aurèle, c'est de se servir des formules stoïciennes pour parvenir à accomplir son rôle d' Empereur. On peut donc lire ainsi le tItre de l'ouvrage : comment à coup de remèdes verbaux d'origine stoïcienne soigner sa mélancolie et se composer la belle extériorité droite à exhiber en public pour parvenir à ses fins politiques ? Marc-Aurèle ne se serait jamais intéressé à la vérité, pas plus qu'au système, il aurait cherché les représentations efficaces pour bien faire son job.
Je pensais que Marc-Aurèle se souciait de sa fonction sociale par stoïcisme, mais, à lire Vesperini, je devrais me faire à l'idée que l'empereur s'intéresse au stoïcisme à des fins strictement professionnelles.

Pierre Vesperini n'est pas un platonicien, il se méfie des Essences, des Formes et de leur Éternité; il ne croit pas qu' existe un objet qu'on pourrait convenablement désigner du nom de philosophie. "Philosophie antique" n'est donc qu'une expression vague. Nominaliste et empiriste, Pierre Vespirini, impeccable érudit iconoclaste, se plaît à contextualiser savamment. Il déteste qu'on croie en un Marc-Aurèle réfléchissant pour trouver la vérité relativement à des problèmes philosophiques pouvant passer d'une culture à l'autre et avoir une certaine intemporalité. En effet, dès qu'on est porté à lever les yeux vers le Ciel des Idées, Pierre Vesperini se presse de nous les faire baisser sur le hic et nunc qu' en essentialiste naïf on laissait de côté. On devinera que l'auteur se méfie du rationalisme en tant que confiance dans une raison passablement anhistorique.
Reste que Pierre Vesperini prétend nous faire connaître le vrai Marc-Aurèle, son savoir infini se plaisant à dégager l'empereur réel des interprétations qui l'ont humanisé, divinisé, modernisé, Pierre Hadot l'ayant, lui, christianisé (comme exemple de parfaite révision à la baisse, on peut lire les pages cruelles de l'épilogue, discret livre noir de Marc-Aurèle). En effet, même s'il aime bien Kühn et Foucault, Pierre Vesperini ne va pas jusqu'à scier la branche sur laquelle il est assis en présentant son portrait de l'empereur comme une interprétation idiosyncrasique. Tel un consciencieux restaurateur de peinture, il fait de son savoir le moyen de décaper la toile jusqu'à en retrouver les couleurs d'origine.

Bien sûr le livre fait peur. On sent bien le danger de cette inspiration nietzchéenne qui jouit de débusquer les propriétés accidentelles de Marc-Aurèle cachées par les multiples masques de Philosophe qu'on lui aurait fait porter. Qu'est-ce qui nous assure en effet que Pierre Vesperini ne va pas tous les casser, nos statues de philosophes antiques ? Et s'il contextualisait aussi Épictète au point de nous faire voir toutes ces sorties abruptes comme répondant à des fins circonstancielles ? Pire, s'il sortait de l'Antiquité ? En effet cet homme manifestement fort doué a aussi traduit Brecht, il pourrait donc nous contextualiser l'impératif kantien, l'esprit hégelien, le Dasein heideggerien etc.
On n'en est pas là certes, Pierre Vesperini prenant bien soin de préciser que Marc-Aurèle ne doit pas être confondu avec les philosophes stoïciens, ce qui veut dire que pour l'instant il en reconnaît l'existence.

Néanmoins le penchant de Vesperini à ausculter avec une infinie patience , avec un admirable amour de l'exactitude et de la précision, ce qu'on pourrait appeler le contexte de découverte des thèses de Marc-Aurèle, inquiète celui qui prend au sérieux tout autant le contexte de justification. Ne peut-on pas discuter philosophiquement de la vérité des thèses de Marc-Aurèle, même si l'on reconnaissait avec l'auteur qu'elles ont été formulées à des fins pratiques et très intéressées ? Si l'on prend assez la vérité au sérieux pour croire possible la connaissance d'un vrai Marc-Aurèle, pourquoi ne pas aussi poser la question de la vérité de ce qu'il a soutenu ?
Au fond, oui ou non, Marc-Aurèle avait-il raison ?

Signé : le Béotien.

mercredi 9 novembre 2016

À propos d'un locataire non chimérique.

" Après eux vinrent les femmes enceintes peinturlurées de rose, les vieillards chevauchant d'autres vieillards à quatre pattes, les petites filles obscènes et les chiens gros comme des veaux.
Treslkovsky s'accrochait à la raison comme à une corde. Il se récitait mentalement la table de multiplication et les fables de La Fontaine. Avec ses mains, il réalisait des mouvements compliqués indiquant une bonne coordination des réflexes. Il se brossa même, à voix haute, un tableau complet de la situation politique en Europe au début du XIXème siècle." (Roland Topor, Le locataire chimérique, Buchet/Chastel, 1964)

lundi 7 novembre 2016

Aux contempteurs de la raison.

Il n'est pas rare de lire qu'il faut se méfier de la raison : elle serait par exemple trop limitée par ses principes rigides pour pouvoir accéder à la réalité dans sa souplesse et diversité, ou du moins à ce que la réalité a de plus riche ou de plus intéressant ou de plus fondamental ou de plus singulier, etc. On accuse alors ses défenseurs d' imposer la dictature de la raison et contre eux et elle, on fait appel à la liberté de l'esprit, à l'intuition, à l'imagination, à l'empathie, à la sensibilité, etc.
On tient souvent le même discours à l'égard de la vérité : elle nous enfermerait, nous ferait perdre le contact avec la réalité, nous rendrait aveugle à la complexité, etc.
La vérité est en fait qu'on peut accuser à juste titre non la raison et la vérité mais ce qui se fait passer à tort pour elles et une telle accusation ne peut être fondée sur de bonnes raisons, donc intelligible et universalisable, que si elle est conforme à la vérité et à la raison.
Épictète le disait déjà avec fermeté et clarté :

" Un de ceux qui assistaient à la leçon lui dit : "Persuade-moi que la logique est utile." Il lui répondit : "Tu veux que je te le démontre ?" - Oui - Il faut donc que je te propose un argument démonstratif ?" L'autre acquiesça et Épictète poursuivit : "Et comment sauras-tu que je ne te trompe pas par un sophisme ?" L'homme garda le silence. " Tu vois, reprit Épictète, comment tu reconnais toi-même que la logique est nécessaire, si sans elle tu n'es même pas capable de savoir si elle est nécessaire ou si elle ne l'est pas." (Entretiens, II, 25, Vrin, 2015, p.260)

dimanche 30 octobre 2016

Les balivernes antiques à notre secours ?

Dans un entretien en mai 2007 pour Philomag, Paul Veyne a dit :

"Un stoïcien à qui l’on fait mal souffre comme tout le monde. Tout ce qu’il peut faire, c’est mettre inutilement son point d’honneur à ne pas pousser des cris. Sénèque l’avoue lui-même : on n’y arrive jamais. Le stoïcisme est une énorme baliverne. Une faribole qui feint de croire que les pulsions, le corps n’existent pas. Même les saints craignent la mort ; on n’échappe pas à la condition humaine."

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