Les philosophes antiques à notre secours

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vendredi 29 janvier 2016

Philosopher sous l'Occupation (6) : les candidats au bachot devaient-ils ou non penser par eux-mêmes ?

Dans l'académie de Grenoble, en 1943, alors que les candidats de la série Philosophie-Lettres pouvaient méditer sur une pensée pétainiste, ceux de la série Philosophie-Sciences avaient comme troisième sujet : "les preuves de l'existence de Dieu". Rien de moins étonnant.
En revanche m'intrigue le fait qu'à la session de septembre-octobre de la même année à Lille, l'intitulé à destination des littéraires est sensiblement distinct :

" Examinez de façon personnelle les preuves de l'existence de Dieu."

Pour cause de documentation insuffisante, malheureusement, je ne sais comment interpréter une telle différence qui fait de ce sujet une exception (sur les presque 200 sujets des deux sessions, seul un autre, à Poitiers et pour les littéraires encore, lance une invitation du même type : " La conscience morale n'est-elle qu'une conscience plus approfondie de soi-même que la conscience psychologique banale, ou est-elle une voie d'accès infaillible à des réalités objectives qu'elle permettrait, à elle seule, de définir sans erreur ? Exposez la question en toute liberté ".)

Ces deux sujets explicitent-ils l'implicite de tous les autres ou innovent-ils en se démarquant d'une pratique plus impersonnelle de la dissertation ?
On notera que cet appel à l'expression de sa pensée propre se fait dans le cadre de deux domaines (religion et morale) où le candidat peut craindre de manifester sa liberté de pensée ( surtout en 1943 ?). Mais pourquoi alors le sujet de Lille venant après celui déjà présenté ne s'accompagne-t-il pas du même encouragement ? En effet on demande au candidat " ce qui pourrait nous faire croire à la survivance de l'esprit ".

En fait, la finalité de chacun de ses sujets est variable et de l'ensemble se dégage quelque chose d'instable.
Alors qu' aujourd'hui, c'est clair, on pousse le candidat à construire une copie instruite mais personnelle quel que soit le sujet choisi, en 1943, on semble tantôt demander la présentation d'un savoir et tantôt l'évaluation raisonnable d'une multiplicité d'opinions. Prenons le deuxième sujet des scientifiques à Grenoble en sept-oct. :

" L'association des idées. Son rôle dans la vie mentale."

L'élève est tenu de présenter des connaissances vraies sur un problème de psychologie. Même requête à Lyon :

" Fonctions et règles de la classification dans les sciences naturelles." (philosophie-sciences)

Mais entre ces deux sujets et les précédents invitant l'élève à prendre position, beaucoup sont ambigus :

" Quels rapports pouvez-vous établir entre l'échec et la faute ?" (Paris, philosophie-sciences)

Mais ai-je raison de croire que l'épreuve est désormais sortie de cette ambiguïté ?

jeudi 28 janvier 2016

La croyance dans l'inconscient freudien, un possible handicap cognitif.

Il m'est arrivé que certains de mes élèves soient transformés par un cours sur la psychanalyse.
Tant qu'ils ne disposaient pas des opinions freudiennes sur l'inconscient, leurs argumentations ayant comme objet l'esprit étaient peut-être laborieuses mais restaient prudentes, appuyées tantôt sur la psychologie commune un peu systématisée, tantôt sur l'introspection un peu rigoureuse.
Mais, après avoir découvert l'existence possible de l'inconscient, là où ils cogitaient humblement, les voilà qui, face à toute énigme relative à l'esprit, triomphants, s'écrient " Bon Dieu ! mais c'est l'inconscient, bien sûr ! "
Finie la recherche personnelle, commence la religion de l'inconscient.

Aussi ai-je lu avec plaisir ces lignes d'´Élie Rabier dans la partie de sa Psychologie où en 1884, donc bien avant le freudisme, il argumente contre l'idée que les phénomènes psychologiques conscients peuvent être aussi inconscients, toutes choses égales par ailleurs :

" L'inconscient n'est qu'un Deus ex machina qu'il est commode de faire intervenir chaque fois qu'on trouve des phénomènes un peu difficiles à expliquer. La philosophie de l'inconscient est en somme une philosophe paresseuse qui coupe court à la recherche de ce que Newton appelle les verae causae, c'est-à-dire des causes dont on peut constater l'existence et déterminer la nature. Autrefois on se dispensait de chercher les causes réelles en rapportant tout à Dieu. La philosophie de l'inconscient suit au fond la même méthode, ce qui lui est d'autant plus facile, que l'inconscient, étant de sa nature indéterminable, ne répugne à rien, se prête à tout et qu'on peut l'invoquer indifféremment à tout propos. Tant vaudrait dire avec les Gnostiques que la raison suprême de tout, c'est l'Abîme et le Silence." (Leçons de philosophie, p.67)

Je n'irai pas jusqu'à soutenir que la philosophie de l'inconscient est paresseuse, mais pour sûr, elle favorise quelquefois la paresse de l'esprit chez qui en prend connaissance.

mercredi 27 janvier 2016

Élie Rabier sur ce qui s'appellera le comportementaliste.

En 1884, dans sa Psychologie, Rabier, le futur directeur de l'enseignement secondaire, relève lucidement la limite logique de toute psychologie identifiant une réalité mentale à une conduite, Watson n'a pas encore théorisé le behaviorisme mais le protestant de Bergerac lance un avertissement prophétique :

" L'observation externe présuppose l'observation interne. Mais quelle que soit l'importance de l'observation extérieure, n'allons pas jusqu'à dire que seule elle est utile et féconde. Ce serait un paralogisme car l'observation extérieure ne nous dirait rien sans les révélations préalables de la conscience. Si je ne savais d'abord par la conscience ce que c'est que pensée, sentiment, volonté, votre parole, vos actions ne m'offriraient aucun sens ; ce ne serait pour moi qu'un vain bruit ou des mouvements de machine : je serais un aveugle à qui vous parleriez des couleurs. L'histoire resterait pareillement pour moi lettre morte. Les animaux m'apparaîtraient comme de purs automates. Par l'observation extérieure, nous n'atteignons que les manifestations de l'intérieur et non pas l'intérieur lui-même. L'observation extérieure ne nous montre finalement que des phénomènes physiques qu'il faut traduire en langue psychologique ; comment le pourrait-on si on n'avait appris d'ailleurs cette langue ? Donc, ôtez la conscience, tout perd sa signification ; et loin que la science des faits spirituels puisse être faite, on ignorera l'existence même de ces faits dans l'univers. L'observation interne et l'observation externe inséparablement unies, tel est le double fondement d'une psychologie vraiment scientifique." (Leçons de philosophie, p.42)

mardi 26 janvier 2016

Philosopher sous l'Occupation (5)

Plusieurs choses surprennent quand on lit les sujets de philosophie du Bac 1943 à la lumière de ceux d'aujourd'hui.
Il y a d'abord ces sujets "techniques", pointus : par exemple les deux sujets des candidats scientifiques à Aix-Marseille :

" Le rôle des préperceptions dans la connaissance des objets extérieurs "
" L'instinct des animaux est-il un art essentiellement inconscient ?"

Ou ceux des littéraires de Rennes :

" L'association des idées est-elle un phénomène purement automatique ?"
" Comment percevons-nous la distance ?"

Ou de Grenoble à la session de septembre-octobre :

" Comment distinguons-nous notre propre corps des corps étrangers ? Comment arrivons-nous à localiser nos sensations internes, tactiles et kinesthésiques ?"

Bien sûr, il y avait aussi des sujets très généraux comme " L'esprit philosophique " ou " Être et valeur ", tous deux donnés à Lyon. Mais aujourd'hui on fera encore cette distinction entre sujets vastes et sujets étroits, même si la plupart du temps les sujets contemporains peuvent de fait être traités, certes médiocrement, en l'absence de la connaissance d'un cours précis portant sur le problème visé.
Ce qui retient le plus mon attention, ce sont ces sujets à n'en plus finir faits de questions ou de demandes successives :

Besançon (philo-lettres) : " Pouvez-vous, en vous appuyant sur des exemples, indiquer parmi les habitudes, celles qui détruisent la conscience et celles qui la fortifient ? Quelles différences y a-t-il entre ces deux sortes d'habitudes ? Quelle est l'utilité de chacune d'elles ?"

Mais c'est l'Académie de Poitiers qui excelle dans ce genre :

Série Philosophie-Lettres :

1) "Choisissez un exemple de travail intellectuel qui vous soit familier et essayez de le décrire depuis sa mise en train jusqu'à son achèvement. Notez la nature des activités mentales et des faits mentaux constatés, leurs organisations ébauchées, refondues, ou achevées, et signalez aussi ce dont vous pouvez croire qu'il vous échappe, les raisons que vous avez de soupçonner des lacunes dans votre observation, les moyens que vous avez de les combler sans trop d'arbitraire."

2) " Si, faute de papier et de cahiers de notes, vous en étiez réduit à mieux organiser votre mémoire, comment vous y prendriez-vous pour essayer de la rendre aussi bien meublée et aussi disponible que possible en tenant compte pour cela des enseignements de la psychologie ?"

3) " Si vous vouliez acquérir ou faire acquérir à quelqu'un une habitude physique complexe, comment procéderiez-vous ? indiquez les raisons tirées de la psychologie et de la psycho-physiologie qui vous conseilleraient ou vous déconseilleraient d'employer telle ou telle méthode selon la nature ou le degré de complexité de l'habitude que vous voudriez former."

Série Philosophie-Sciences :

1) "Prenez un exemple très simple de démonstration mathématique et essayez de montrer : 1- à quoi tient le sentiment de sécurité que vous éprouvez en cours et au terme de ladite démonstration ; 2- à quoi tient aussi l'impression que vous d'avoir appris par cette démonstration quelque chose de nouveau, bien que vous ayez utilisé tout au long du chemin des propositions que vous connaissiez déjà."

2) "Essayez de montrer comment un expérience dans les sciences de la nature physique ne suppose pas seulement des activités matérielles, mais encore et surtout de multiples activités spirituelles dont vous tenterez de décrire à l'occasion d'un exemple les interventions avant, pendant et après l'expérience."

Ce type de sujet, aujourd'hui strictement introuvable et depuis de nombreuses décennies, me laisse songeur : certes s'adressant directement à l'individualité de l'élève, il paraît requérir de lui une conscience de soi attentive à sa singularité, quasi phénoménologique d'inspiration mais en fait il commande plus ou moins clairement au candidat d'appliquer à lui-même la leçon du cours. Loin d'inviter l'élève à juger de la réalité et de la vérité, on lui demande de vérifier sur son cas personnel la valeur des thèses abstraites enseignées en classe. Je suis enclin à les voir comme un avatar scolaire de la dialectique platonicienne : le bon élève est celui qui saura personnellement découvrir à partir de lui-même ce que le correcteur-professeur juge vrai de l'homme en général.

Quant aux problèmes posés dans la série Philosophie-Lettres, ils relèvent principalement de la psychologie qui domine de manière écrasante et de la morale. Beaucoup d'épistémologie en revanche pour la série philosophe-sciences. Quelle que soit la série, quasi pas d'esthétique. De philosophie politique, aucune trace.

samedi 23 janvier 2016

Philosopher sous l'Occupation (4) : il faut lire Élie Rabier !

Élie Rabier, mort en 1932, n'a pas philosophé sous l'Occupation mais sans le vouloir il a fait philosopher les candidats nancéiens au bac 1943 à travers son mot. Ce mot a été tiré du Discours prononcé le 2 août 1886 à l'occasion de la distribution des prix du Concours Général.
Mais qui était donc Élie Rabier, bien oublié aujourd'hui ? Un article très précis de Yves Verneuil dans la revue Histoire de l'éducation me renseigne bien utilement.
Julien Benda a beau l'avoir durement classé dans La jeunesse d'un clerc (1936) parmi les « beaux parleurs dont (il) sentai(t) durement le néant », il semble plus intéressant que ce jugement sévère ne le laisse penser.
Élie Rabier a un parcours exemplaire : ancien élève de l' ENS, agrégé, il est reconnu par tous comme un professeur de lycée exceptionnel : à 43 ans, il est nommé directeur de l'enseignement secondaire, poste qu'il occupera jusqu'en 1907. Ce haut fonctionnaire, animé de convictions spiritualistes, a écrit dans l'Encyclopédie des sciences religieuses deux articles, l'un hostile au matérialisme et un autre, consacré au positivisme, en faveur des miracles.
Mais son opus magnum, ce sont les Leçons de philosophie, publiées en 1884 alors qu'il était professeur au lycée Charlemagne à Paris et rééditées jusqu'en 1912.
L'argumentation de Rabier frappe immédiatement par sa clarté, sa précision, sa rigueur : aussi y abondent des textes bien meilleurs que celui choisi pour le bac 43. Mieux, certains passages restent utiles et éclairants pour les bacheliers d'aujourd'hui, par exemple ces lignes nettes sur les différences entres les états cérébraux et les états mentaux :

" Distinction des faits physiologiques et des faits psychologiques : On l'a quelquefois contestée. Plus d'un savant a prétendu absorber la psychologie dans la physiologie. En effet, la physiologie est l'étude des fonctions des organes : de la circulation, fonction du coeur et des autres vaisseaux sanguins ; de la respiration, fonction des poumons ; de la digestion, fonction de l'estomac, etc. Mais que sont la pensée, le sentiment, la volonté sinon des fonctions du cerveau ? La psychologie, ou étude des fonctions du cerveau, n'est donc qu'un chapitre de la physiologie ou étude des fonctions en général.
Cette assimilation entre les faits spirituels ou fonctions de la vie mora!e, et !es faits organiques ou fonctions de la vie physique est inexacte. Car entre ces deux ordres de fonctions ou de faits il existe à plusieurs égards une opposition radicale.
Opposition de nature : les uns sont, et les autres ne sont pas des mouvements des organes. Ces fonctions diffèrent d'abord par leur nature même, Les fonctions organiques sont purement et simplement des mouvements de l'organe et d'une matière sur laquelle il agit. La digestion, la circulation, sont complètement connues et définies, dès qu'on connaît !es mouvements de l'estomac et de la matière digérée, les mouvements des vaisseaux sanguins et du sang. En dehors de ces mouvements, il ne reste plus rien à connaître (sinon d'autres mouvements des organes voisins, comme les nerfs, etc.), pour avoir la science complète de ces fonctions. Considérons maintenant la pensée ou le sentiment. Sans doute la pensée a dans le cerveau quelques-unes de ses conditions. Nous dirons, si l'on y tient, toutes ses conditions, sauf à retirer plus tard, s'il y a lieu, cette concession. Toujours est-il que la pensée n'est pas une fonction du cerveau, au même sens que ce mot fonction avait tout à l'heure. Tout à l'heure fonction signifiait mouvement : la pensée est-elle un mouvement ? Un matérialiste peut bien dire, avec quelque apparence de raison, que la pensée est un effet, une résultante des mouvements cérébraux. Mais il ne peut dire sans absurdité manifeste que la pensée est un mouvement du cerveau. Soit en effet, un mouvement quel qu'il soit, rectiligne, curviligne, en spirale dextre ou senestre: qu'est-ce que l'analyse la plus minutieuse peut saisir de commun entre ce mouvement et une pensée si humble, si pauvre qu'elle soit, fût-ce une simple sensation, comme la sensation d'amertume, ou la sensation du bleu ? Un mouvement n'est jamais, en somme, que le transport d'un morceau de matière d'un lieu dans un autre : quel rapport de ressemblance y a-t-il entre ce fait et la conscience du bleu? Loin d'être identiques, ces deux faits sont aussi distincts que deux faits peuvent l'être; et, comme dit M. Taine, " l'analyse, au lieu de combler l'intervalle qui les sépare, semble l'élargir à l'infini."
Les uns sont, les autres ne sont pas inhérents aux organes. Mais si la pensée n'est pas un mouvement, il n'est donc pas vrai qu'elle soit inhérente à l'organe cérébral, qu'elle soit cet organe même dans un certain état. Il n'est pas vrai non plus, par conséquent, qu'une connaissance complète du cerveau en mouvement nous donnerait une connaissance complète de cette prétendue fonction. Loin de là, on peut supposer tous les mouvements du cerveau connus et définis aussi bien que ceux des planètes ou ceux d'une machine peuvent l'être, on n'aura pas encore l'idée, même la plus vague, de la prétendue fonction du cerveau, la pensée. La science absolue de ces mouvements, telle que Dieu lui-même peut la posséder, ne nous ferait pas même soupçonner, si nous ne savions pas d'ailleurs, par la conscience,le simple fait de l'existence de la pensée. C'est ainsi que, si l'animal éprouve certaines sensations d'une autre espèce que les nôtres, la science la plus parfaite de ce qui se passe dans son cerveau ne nous fera jamais connaître la nature de ces sensations. C'est ainsi encore que la science la plus parfaite des fonctions de l'appareil de l'ouïe, ou de l'appareil de la vue ne saurait donner au sourd, l'idée du son, à l'aveugle l'idée de la couleur.
Par conséquent, que l'on dise que les mouvements du cerveau, phénomènes antécédents ou concomitants de la pensée, sont une fonction du cerveau, au même titre et dans le même sens que la digestion est une fonction de l'estomac, rien de plus juste. Mais prétendre que la pensée elle-même, qui est radicalement distincte de tous ces mouvements, n'est, comme ces mouvements eux-mêmes qu'une fonction du cerveau, au même titre et dans le même sens que la digestion est une fonction de l'estomac, c'est désigner par un même mot deux rapports absolument différents.
Par suite, les uns peuvent se localiser et non pas les autres. Cette opposition absolue de nature entraîne deux autres différences entre les faits ou fonctions organiques et les faits ou fonctions psychologiques. Les faits organiques étant des mouvements de certaines masses matérielles, occupent dans le corps certaines places que l'on peut assigner. On peut donc les localiser : on localise la circulation du sang, la sécrétion de la bile, etc. Au contraire, les faits psychologiques, n'étant pas inhérents à la matière même, n'ont aucune étendue, par suite ils ne sauraient occuper aucune portion de l'espace : ils ne sont, à parler rigoureusement, nulle part. On parle, il est vrai, de la localisation dans l'encéphale de diverses fonctions psychologiques. Ainsi Broca a localisé la fonction du langage dans la troisième circonvolution frontale de l'hémisphère gauche du cerveau. Mais dans quel sens faut-il l'entendre? Ce qu'on a localisé, ou qui peut l'être, ce sont les actions physiologiques qui sont la condition des fonctions spirituelles, mais non ces fonctions spirituelles elles-mêmes. On peut scruter tant qu'on voudra les circonvolutions, on n'y rencontrera jamais la pensée d'un mot. Admettons qu'on y découvre quelque jour les mots imprimés comme ils peuvent l'être sur de la cire : qu'a de commun cette représentation matérielle du mot avec la conscience psychologique du mot ? Le cerveau, d'après quelques savants, serait comme une sorte de magasin de clichés photographiques. Soit : mais, entre ces clichés et la pensée, la différence est tout aussi grande qu'entre les objets extérieurs eux-mêmes et la pensée. Il ne suffit pas que des phénomènes matériels aient lieu sous la boîte crânienne pour devenir pensée. Donc tout ce qui est condition physique de la pensée et de la conscience peut se localiser ; la pensée et la conscience ne se localiseront jamais.
Par suite encore les uns peuvent se mesurer et non pas les autres. En outre, les faits physiologiques étant des mouvements de la matière étendue, sont, par suite, en eux-mêmes et directement, mesurables, puisque l'étendue est chose qui se mesure. Ils commencent en un point, ils finissent en un autre point dont la distance au premier peut être assignée. On peut mesurer les mouvements des bras qui gesticulent et des jambes qui marchent ; on peut mesurer de même, avec plus ou moins de difficulté, les mouvements de la langue, du cœur, de l'estomac. On conçoit aussi qu'un être qui aurait des organes des sens assez subtils et des instruments assez précis, pourrait mesurer l' amplitude des vibrations cérébrales qui correspondent, par exemple, au sentiment amour, ou au sentiment haine. Mais puisque les faits de conscience n'ont aucune étendue, et que l'étendue est la seule chose qui se mesure directement, les faits de conscience ne peuvent être directement mesurés."

À mes yeux, ces lignes peuvent encore aujourd'hui faire réfléchir aux limites d'un matérialisme grossier. Certes tout ce que Rabier a écrit n'a pas si bien vieilli. Si on veut faire sourire les élèves français et justifier aux États-Unis la référence au warning triggers, qu'on donne à lire ces lignes qui fleurent mauvais la colonisation :

" Qui pourrait soutenir que toutes les fonctions spirituelles, cette raison capable de connaître les lois éternelles des nombres et des figures, et de s'élever jusqu'à l'infini, cette imagination qui peut créer les chefs-d'oeuvre de l'art, cette puissance d'aimer qui, éprise d'enthousiasme pour le vrai, le beau et le bien, peut inspirer tous les dévouements et tous les sacrifices, cette volonté enfin qui peut réaliser en nous ce qu'il y a de plus grand au monde, le bien moral, ne doivent se proposer d'autre but que de pourvoir aux nécessités du corps?
L'homme qui se serait oublié à ce point pourrait recevoir des leçons, même des peuplades les plus barbares, même des animaux. Le sauvage misérable, dès qu'il s'est péniblement affranchi de la tyrannie du besoin et qu'il a un moment à lui, se plaît au chant, à la danse, à l'ornementation,à la parure; c'est le premier bégaiement de l'art et le premier essai d'une vie supérieure."

Que les "primitifs" parviennent au mieux à bégayer, c'est dur à digérer, en revanche les lignes qui suivent sur les animaux sont plutôt dans l'air de notre temps, discrètement certes :

"Chez les animaux eux-mêmes, du moins chez les animaux supérieurs, certaines fonctions semblent se détacher de la vie purement corporelle. Quelques-uns se montrent sensibles à l'éclat des couleurs, à la douceur des sens. Il en est qui se plaisent à jouer entre eux, et qui exécutent, comme nos enfants, de véritables drames. Or, le jeu, c'est déjà l'annonce de l' affranchissement et le prélude à la vie libre de l'esprit. " Malheur, a dit Schiller, à l'être qui ne joue pas et que le souci de sa conservation absorbe tout entier !"

Donc ne vous oubliez pas, lisez Rabier !

vendredi 22 janvier 2016

Philosopher sous l'Occupation (3)

Au bac 1943, peu de citations sont données à commenter. Mais, Pétain à part, quels sont donc les auteurs convoqués ? À Nancy, c'est un "psychologue contemporain" qui prête à réfléchir à travers ses lignes :

" L'habitude est un facteur essentiel du comportement le plus intelligent, le plus plastique. Tout comportement intelligent aboutit sans cesse à de nouvelles habitudes. Savoir monter des mécanismes, c'est faire économie d'effort, et c'est créer l'outil nécessaire au travail."

Qui est donc ce psychologue ? Je crois que Google va m'aider mais ce texte a beau se retrouver sur un site payant d'aide à la dissertation, il reste sans auteur déterminé.
Passons à l'autre texte que les candidats de Nancy pouvaient travailler :

" La liberté morale, comme tout ce qui a quelque valeur en ce monde, doit être conquise de haute lutte et sans cesse défendue... Nul n'est libre s'il ne mérite d'être libre, la liberté n'est ni un droit ni un fait : elle est une récompense."

Le candidat apprend que c'est une pensée de M. Payot, tirée de son Éducation de la volonté. Je relève que - ce n'est pas anodin sans doute - le titre n'est pas donné au complet, le voici sans censure : Éducation de la volonté morale laïque et solidarité. Itinéraire intellectuel et combats pédagogiques au cœur de la IIIe République C'est un livre déjà ancien (1895), écrit par un philosophe-pédagogue, radical et laïcard, mort en 1940. Au bac 2016, on ne pourra pas donner de texte d'un philosophe plus contemporain que Michel Foucault, mort il y a 32 ans.
Si le candidat d'Annecy a en tête les lignes de Pétain, il rapprochera Payot de Pétain car les deux font de la liberté une conquête. Pétain y parlait sans préciser de la liberté, Jules Payot ici traite de liberté morale, c'est bien du point de vue du régime. Et gare aux candidats qui confondraient liberté morale et liberté politique !

En philo-sciences à Nancy, ils avaient aussi deux textes et encore une fois, un des deux est anonyme, le voici :

" Il faut bien remarquer que les faits et les lois ne sont pas radicalement distincts. Whewell, le premier, je crois, a fait justement remarquer que les vues théoriques établies par une génération d'hommes deviennent, quand elles sont bien consolidées, les faits sur lesquels travaille la génération suivante et sur lesquels elle bâtit de nouvelles hypothèses. L'existence de l'air a dû être une idée explicative avant d'être un fait. Les lois de Képler sont devenues, un siècle plus tard, les faits sur lesquels s'appuyait la théorie de Newton."

Je reviens encore bredouille de la chasse à l'auteur ("logicien contemporain") de ce texte d'épistémologie, au demeurant bien contemporain de nous-mêmes par son insistance sur la dimension théorique des faits,
Le second texte est convenu en comparaison :

" La philosophie est un principe de force intellectuelle, parce qu'elle complète et couronne les études scientifiques ; elle est un principe de force morale parce qu'elle complète et couronne les humanités."

Comme s'ils avaient saisi la différence de portée entre les deux textes, les responsables des sujets ont appelé le premier pensée, et le second mot.
Il est d' Élie Rabier (1846-1932), agrégé de philosophie, directeur de l'enseignement secondaire en 1889. Mais cet homme mérite un billet à lui tout seul...

mardi 19 janvier 2016

Philosopher sous l'Occupation (2)

Ayant présenté dans un précédent billet le premier sujet de philosophie, très tendancieux, du Baccalauréat de l'année 1943 dans l'académie de Grenoble (série Philosophie-Lettres), je dois désormais rendre justice à ceux qui ont choisi les sujets. En effet, la lecture de mon billet pourrait laisser penser le lecteur qu'en ces temps sombres la servilité politique dominait les fonctionnaires de l' Éducation Nationale, mais manifestement les deux autres sujets sont d'une autre envergure. Voici d'abord le second d'entre eux :

" Peut-on constituer une morale indépendante, pour ses principes et pour ses fins, de toute croyance ou de tout postulat métaphysique ?"

Dit autrement, toute morale est-elle nécessairement fondée sur une religion ou sur une métaphysique ?
Première remarque : la question ne pourrait pas être donnée telle quelle au Bac 2016 car la métaphysique n'est plus au programme de notions et le concept en question n'est pas non plus inclus dans l'ensemble des repères conceptuels, accompagnant le programme de notions. En revanche y appartiennent ceux de fin et de principe, mais pas celui de postulat (cependant la démonstration reste au programme, comme la religion et la morale). À noter aussi que, dans ce sujet, le terme croyance semble une abréviation de croyance religieuse (aujourd'hui, sa présence dans un sujet demeure une source d'embrouilles pour les élèves : croire est-ce ne pas être certain, tenir pour vrai ou avoir la foi ? - il est vrai que leur professeur a dû clarifier les choses, vu que le doublet croire/savoir est un élément des repères conceptuels).
Vu tout ceci, une formulation moderne et approximative du sujet de 1943 pourrait être :

"La morale est-elle indépendante de la religion ?"

Plus de termes techniques, mais du coup, plus proche de la langue ordinaire, le sujet est beaucoup plus ambigu que le sujet de départ.

Seconde remarque : habituellement, le candidat démuni mais astucieux cherche dans les autres sujets de quoi nourrir sa réflexion (il tire par exemple des arguments du texte à expliquer) ; or, ce candidat en 1943 aurait pu traiter le deuxième sujet avec le premier, la maxime de Pétain. Rappelons-la :

" La liberté et la justice sont des conquêtes. Elles ne se maintiennent que par les vertus qui les ont engendrées : le travail, le courage, la discipline et l'obéissance aux lois."

Ici Pétain n'est pas platonicien, plutôt humaniste : la justice n'est pas une Forme éternelle mais une fin produite par les vertus. Le Maréchal paraît aussi juspositiviste : la justice est le respect de la légalité, rien de plus.
Appliquons désormais ces remarques au problème du second sujet : on pourrait constituer une morale indépendante, pour ses principes et pour ses fins, de toute croyance ou de tout postulat métaphysique ; en effet les principes seraient ceux du Droit positif de l'État Français et la fin serait la réalisation des valeurs visées par les vertus : travailler, c'est accomplir sa profession dans le strict respect de l'organisation corporatiste des métiers ; être courageux, c'est résister à la lâche tentation de fuir la liberté et la justice possibles pour des idéaux vides et illusoires, enfin être discipliné et obéissant c'est ne pas se laisser envahir par des désirs et des craintes qui nous détourneraient de la Loi et c'est tout au contraire s'y conformer scrupuleusement.
Le candidat pourrait alors mettre en évidence que, si on fondait la morale sur la métaphysique, le risque serait grand de mettre en danger l'unité nationale, tant la métaphysique est un champ de batailles (Kampfplatz dans la langue de Hitler)

Quant au troisième sujet, le voici :

" Le progrès matériel, le progrès intellectuel, le progrès moral."

Beau sujet conceptuel qui se prête à des développements analytiques. On ne pourrait pas plus le donner de nos jours pour la raison qu'impérativement les deux sujets de dissertation doivent avoir une forme interrogative (seuls concours général, Capes et agrégation confrontent les candidats à des notions ou a des expressions sans interrogation explicite). Mais qu'aurait écrit un candidat marqué par la propagande nationale ?
J'imagine :
1) Le progrès matériel et les limites du matérialisme
2) Le progrès intellectuel et les risques de l'illusion
3) Le progrès moral comme seul fondement des progrès matériel et intellectuel authentiques (pour la définition du progrès moral, cf supra la maxime de Pétain)

Qu'on ne me juge pas trop sévèrement pour avoir commenté Pétain sans prendre en compte l'ensemble de son oeuvre philosophique. J'ai juste appliqué la directive accompagnant aujourd'hui au Bac le texte à expliquer : la connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise, il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

mercredi 6 janvier 2016

" La France est en guerre " : est-ce ou non une déclaration paranoïaque ?

En 2005, Jacques Sémelin a publié un livre dont je recommande la lecture aujourd'hui, car il aide à mettre dans une perspective historique les violences récentes qui nous ont tant bouleversés : il s'agit de Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides. Voici les dernières lignes de la dernière partie, je les cite car elles nous font gagner en clairvoyance :

" Au moment de conclure, nous retrouvons ces rapports inextricables entre réel et imaginaire qui sont au coeur du premier chapitre de ce livre. Ayons donc la lucidité d'appliquer cette analyse à nous-mêmes, dans cette période historique qui est la nôtre. Certes, il y a des raisons objectives d'être inquiets quant à la possibilité de nouveaux attentats terroristes. Et cependant, nous autres, Occidentaux, ne sommes-nous pas en train de devenir de grands "paranos" ? Car il est bien difficile de faire la part entre les risques réels d'actions terroristes et ce qui demeure purs fantasmes, associés à la psychose d'un terrorisme de destruction massive que nombre d'agents de la sécurité antiterroriste ont évidemment intérêt à amplifier. Les chefs d'État eux-mêmes ont avantage à jouer le risque terroriste pour se présenter comme les garants de la sécurité de tous. Pour défier cet inquiétant futur, le regard de l'historien est sans doute celui qui nous aide le plus à prendre du recul par rapport à nos convulsions du présent. Je pense notamment à la grande oeuvre de Jean Delumeau, dont le titre est précisément La Peur en Occident... Sauf que son étude porte sur l'évolution de l'Europe entre le XIVème et le XVIIIème siècle. Mais l'ouvrage a pour sous-titre "Une cité assiégée". Et que trouve-t-on, entre autres, dans la table des matières ? La peur des juifs, bien sûr la peur des femmes, évidemment mais aussi la "menace musulmane" ! Il y a là, n'en doutons pas, matière à réflexion sur la "nouveauté" de nos propres peurs en ce XXIème siècle naissant." (Points-Essais, p.569-570)

dimanche 27 décembre 2015

Philosopher sous l' Occupation (1)

En Juin 1943, les candidats au bac de Philosophie-Lettres dans l ' académie de Grenoble pouvaient philosopher sur le sujet suivant :

" Vous commenterez, en l'appliquant soit à la liberté soit à la justice, cette maxime du Maréchal Pétain : "La liberté et la justice sont des conquêtes. Elles ne se maintiennent que par les vertus qui les ont engendrées : le travail, le courage, la discipline et l ' obéissance aux lois. " (Paris, librairie Vuibert, 1944, p.8)

Dans le cadre de l ' état d ' urgence, ne serait-il pas légitime de donner comme sujet au bac 2016 une maxime du Président Hollande sur la sécurité et la liberté ?

dimanche 20 décembre 2015

Socrate et l'esclave dans le Criton : l'élévation morale illustrée a contrario par la bassesse sociale.

Dans le Criton, les Lois, s'adressant à Socrate, lui parlent comme s'il voulait s'évader et éviter le châtiment légalement requis contre lui :

" (...) sans montrer aucune considération pour nous, les Lois, tu projettes de nous détruire en entreprenant de faire ce que précisément ferait l'esclave le plus vil, puisque tu projettes de t'enfuir en violant les contrats et les engagements que tu as pris envers nous comme citoyen ?" (52c)

C'est bien sûr au niveau extérieur de la seule conduite de la fuite que Socrate ressemblerait à l'esclave; la vilénie de ce dernier ne peut pas rompre un contrat, jamais passé, mais ne pas faire ce que la société athénienne exige de lui. En revanche, quelques lignes plus loin, ces mêmes Lois mettent on ne peut plus clairement en évidence la liberté du citoyen Socrate :

" Dans ces conditions, tu transgresses les contrats et les engagements que tu as pris avec nous, des accords et des engagements que tu as conclus sans y avoir été contraint, sans avoir été trompé par une ruse ni avoir été forcé de prendre une décision précipitée (...)" (52e)

Les Lois reprennent ensuite la comparaison entre Socrate et l'esclave : elles ont envisagé deux possibilités d'exil pour Socrate, ou dans un cité réglée, ou dans une cité déréglée, qu'exemplifie la Thessalie. Elles imaginent alors l'accueil, nécessairement déréglé, qu'on lui y ferait :

" Peut-être y prendrait-on plaisir à t'entendre raconter de quelle façon bouffonne tu t'es évadé de prison, revêtu d'un déguisement, d'une peau de bête ou d'un autre travestissement habituellement utilisé par les esclaves qui s'enfuient, bref en ayant modifié l'aspect qui est le tien."

Fuyard, l'esclave se dissimule au point d'imiter la bête, comme devrait le faire Socrate pour passer inaperçu. Fuyant Athènes, le philosophe non seulement imiterait ainsi la fuite de l'esclave, mais encore en imiterait la feinte en jouant à la bête.
Une dernière fois, les Lois vont comparer Socrate à un esclave, mais sous un nouvel aspect : en effet, pour que personne ne lui fasse honte de la préférence qu'il a donnée à la vie sur la vertu, Socrate devrait sur sa terre d'exil faire profil bas :

" Ce sera donc en flattant tout le monde et en te conduisant comme un esclave que tu vivras dès lors." (53e)

Manifestement, dans ce dialogue, l'esclave, sous la triple figure du fuyard, du travesti et du flatteur, a une valeur éthique en harmonie avec sa position sociale : au plus bas de la hiérarchie morale comme de la hiérarchie statutaire, homme qui se déguise au sens figuré avant de le faire dès qu'il le peut au sens propre, il est celui que Socrate ne doit surtout pas être.
Certes, plus tard, les premiers cyniques, disciples de Socrate, imiteront l'animal mais pour montrer, eux, leur excellence humaine au-delà des artifices vains et trompeurs des rôles sociaux.

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