Les philosophes antiques à notre secours

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mercredi 22 mars 2017

Voir une foule d'hommes comme un troupeau de boeufs.

J'ai souvent évoqué la redescription dégradante, procédé stoïcien consistant à enlaidir l'objet de la passion, par exemple telle jeune fille, pour lui enlever l'aura doxique et toxique qui le nimbe. Mais je n'avais pas encore pris conscience d' un procédé inverse de redescription qualifiante : il doit être d'usage plus rare dans le stoïcisme mais il s'agit d'un artifice identique, le but étant cette fois de faire voir comme ayant du prix quelque chose que par passion on fuit. Ces lignes d' Épictète présentent très clairement cette tactique valorisante :

" Si les circonstances font que tu passes ta vie seul ou avec un petit nombre de gens, appelle cela tranquillité, et utilise la situation pour le but qu'il faut lui donner : converse avec toi-même, exerce tes représentations, développe tes prénotions. Si par contre tu tombes sur une foule, appelle-la concours, assemblée de fête, réjouissances, et essaie de célébrer la fête avec les gens. Quel spectacle plus agréable, en effet, pour qui aime les hommes, qu'un grand concours d'hommes ? Nous avons plaisir à regarder des troupeaux de chevaux ou de boeufs ; quand nous avons devant les yeux un grand nombre de bateaux, nous sommes enchantés : et on serait ennuyé en voyant un grand nombre d'hommes ? " (Entretiens, IV, 4, traduction Robert Muller, Vrin, 2015, p.421)

Il y a manifestement deux manières de réviser faussement à la hausse la valeur d'une masse d'hommes détestée.
La première est donc de la voir comme compagnie festive, ce qui commence par la formulation d'expressions ad hoc et se continue par une pratique adéquate : bien sûr cet essai de fête ne vise pas à faire la fête, mais à se défaire de la passion négative qui rattache à cette foule. Il ne s'agit pas simuler afin de se prendre au jeu mais de simuler afin de se détacher du détachement passif en vue de le remplacer par une apathie active.
La deuxième est incompatible avec la première mais correspond à la même finalité : il s'agit alors ou d'animaliser les hommes ou de les chosifier en choisissant des identités d'animaux et de choses aptes à faire spectacle. La technique est d'abstraction : faire passer à l'arrière-plan les mots, gestes, conduites qui stimulent fatigue, énervement, haine, dégoût etc., et ne voir plus que des corps colorés en mouvements. Peut-on aller jusqu'à dire qu'il est ainsi question de neutraliser l'humain pour en extraire un tableau, une danse ? En tout cas, l'affaire est de rendre étrangers ces hommes trop présents aux nerfs, de leur conférer une étrangeté plaisante. Mais qu'est-ce qui rend l'étrangeté agréable à part l'esthétisation des apparences ? Pourrait-on voir cette foule comme un matériau offert à notre curiosité, comme un ensemble dont le fonctionnement est à découvrir ?

" " Mais ils me cassent les oreilles !" Soit, ton ouïe est brouillée ; mais quel rapport cela a-t-il avec toi ? Est-ce que la faculté d'user des représentations est brouillée elle aussi ? Et qui t'empêche d'user du désir et de l'aversion et du rejet de façon conforme à la nature ? Quel tumulte est assez fort pour cela ? " (ibid.)

Il n'est donc pas toujours possible de s'engager dans une telle redescription qualifiante. L'impression désagréable est quelquefois trop intense pour laisser la place à l'abstraction. La mise à distance va alors procéder différemment : localiser dans l'oreille la cause du déplaisir, l'énervement de la personne, privé de raisons, est alors réduit à une hypersensibilité auditive. Or, tout stoïcien sachant qu'il n'est pas ses oreilles, de ce que la foule leur fait mal, il ne peut inférer qu'elle lui nuit, à lui, le possesseur rationnel de ces oreilles dont on pourrait le priver sans qu'il cessât pour cela d'être tout autant lui-même.

En donnant ces conseils, Épictète ne veut pas tant pousser le disciple à devenir sage que le détacher d'un désir passionné de sagesse :

" En réalité nous ignorons que, tout en agissant autrement que la multitude, nous sommes en fait semblables à elle. Un autre a peur de ne pas avoir de magistrature ; toi d'en avoir une. Tu n'y es pas du tout, homme ! Mais comme tu te moques de celui qui a peur de ne pas avoir de magistrature, moque-toi pareillement de toi-même ! Avoir soif quand on a de la fièvre et avoir peur de boire comme celui qui a la rage, cela revient au même." (pp. 419-420)

C'est donc quand on est un homme-foule que la foule déclenche l'ire tant on veut gagner impulsivement l'état salutaire et les lignes que nous venons de commenter avaient comme fin de permettre au disciple de ne pas ressembler à la foule au moment même où on la fuit. Pour cela il a fallu métamorphoser la masse de façon à ne plus attiser en nous les passions populaires.
La maîtrise de soi est donc loin d'être pure et simple oeuvre de la raison, y contribue l'imagination comme capacité à faire voir sous le jour désiré la chose qui touche, jour sombre ou jour lumineux selon qu'il s'agit de détacher par dégoût ou de détacher par adhésion.

samedi 18 mars 2017

To President Trump !

" I find it difficult to understand what is problematic about a person's having the thought that he is an insignificant speck in the universe. No doubt this is a matter where each person should speak for himself, but for my part I find no difficulty in believing that Anthony Kenny is a person of no cosmic significance. There were countless ages before I was born, there will be countless ages after I am dead ; everything I know is minute compared with all what I do not know, and my hopes and fears are of infinitesimal consequence in the overall scheme of things. To be sure, a great deal of my effort goes into seeking the welfare of this tiny transitory being that is myself ; but there is no disporportion here since in the light of eternity my endeavours are juste as puny as the purposes they serve." (Anthony Kenny, The metaphysics of mind, 1989, Oxford University Press, p.92-93)

D'aucuns me diront que c'est vouloir envoyer Caligula sur Sirius...

dimanche 12 mars 2017

Les limites morales de la rationalité économique classique : un exemple.

" Avoir des Juifs chez soi dans les zones d'Europe sans État, en Pologne et en Union soviétique occupées, c'était risquer sa vie ; consentir à les livrer apportait du sel ou du sucre, de la vodka ou de l'argent, mais aussi la fin de l'angoisse et de la peur. Remettre un Juif, c'était éviter le risque d'un châtiment personnel ou collectif.
Dans cet ensemble d'incitations, la réaction économiquement rationnelle d'un non-Juif approché par un Juif consistait à promettre de l'aide, à s'emparer au plus vite de son argent, puis à le livrer à la police. Pour quelqu'un sachant qu'un autre hébergeait un Juif, l'action économiquement rationnelle était de le dénoncer avant qu'un autre ne le fasse pour empocher la récompense et peut-être les biens, mais éviter d'être soi-même dénoncé pour s'être tu. Il serait réconfortant de croire que ceux qui provoquèrent la mort des Juifs se conduisaient irrationnellement : en réalité, ils se conformaient souvent à une rationalité économique classique. En revanche les quelques Justes se conduisaient d'une manière irrationnelle suivant une norme fondée sur des calculs économiques de l'intérêt personnel." (Gallimard, 2016, p. 451)

Ces lignes sont écrites par l'historien américain Timothy Snyder à la fin de Terre Noire. L'Holocauste et pourquoi il peut se répéter (2015). À ses yeux, elles contribuent à justifer l'avertissement glaçant formulé dans la conclusion :

" La plupart d'entre nous voudrions croire que nous possédons un "instinct moral". Peut-être nous imaginons-nous en sauveurs dans quelque catastrophe future. Pourtant, si les États étaient détruits, les institutions locales corrompues et les incitations économiques favorables au meurtre, fort peu se conduiraient bien. Nous n'avons guère de raisons de penser que nous sommes éthiquement supérieurs aux Européens des années 1930 et 1940, ou en l'occurrence que nous sommes moins vulnérables aux idées que Hitler promulgua et réalisa avec tant de réussite (...) Séparés par le temps et la chance du national-socialisme, il nous est facile de rejeter les idées nazies dans examiner comment elles fonctionnaient. Notre oubli nous persuade que nous sommes différents des nazis en voilant en quoi nous sommes identiques à eux." (pp. 455 et 461)

vendredi 10 mars 2017

Quand les raisons philosophiques sont-elles les bonnes raisons d'une action ?

"Même derrière toute logique et l'apparente souveraineté de ses mouvements, il y a des estimations, ou pour parler plus clairement, des exigences physiologiques qui visent à conserver un certain mode de vie." (Nietzsche, Par-delà le Bien et le Mal)

On lit un passage étonnant à la fin du premier chapitre du livre IV des Entretiens d'Épictète.
Avant les lignes en question, Épictète a fait encore une fois l'éloge de Diogène de Sinope, le décrivant non comme un chien mais comme un lézard, à mes yeux du moins :

" Si tu avais mis la main sur ses biens, il te les aurait abandonnés plutôt que de te suivre à cause d'eux ; si on l'avait saisi par sa jambe, il aurait abandonné sa jambe ; si on s' était emparé de son pauvre corps tout entier, c'est le corps entier qu'il aurait abandonné ; pareillement pour ses proches, ses amis, sa patrie." (traduction Robert Muller, p. 408)

En fait, mes yeux sont approximatifs car le lézard se défait d'une partie de lui-même, or, Épictète, au fond, ne se sépare pas d'une partie de lui-même, mais d'une pseudo-partie. Mieux, il ne coupe aucunement le lien avec ce dont, en dehors de lui, il dépend vraiment :

" Ses véritables ancêtres, les dieux, et sa vraie patrie, jamais il ne les aurait abandonnés, jamais il n'aurait cédé à un autre le privilège de leur montrer plus d'obéissance et de soumission, et personne d'autre n'aurait plus volontiers donné sa vie pour sa patrie." (ibid.)

C'est dans la continuité de l'éloge du cynique qu' Épictète prend sans surprise comme modèle Socrate : encore un autre homme vraiment libre. S'appuyant sur le Criton, Épictète " observe comme il parle de la mort en termes lénifiants, comme il s'en moque." (p. 411) Ma surprise, elle, vient juste après, la voici :

" S'il s'était agir de toi ou de moi, nous aurions tout de suite établi philosophiquement "qu'il faut se défendre contre les gens qui nous font du tort par des moyens identiques aux leurs", et nous aurions ajouté : " Si je suis sauf, je serai utile à beaucoup de monde ; mort, je ne serai utile à personne "; et s'il avait fallu passer par une trou de souris pour nous échapper, nous l'aurions fait !"

Première chose inattendue : à l'aune de Socrate, Épictète révise sa valeur à la baisse et se met au même niveau que son disciple. Mais ce qui m'étonne le plus, c'est l'idée du raisonnement philosophique comme rationalisation, la peur de la mort causant une conduite justifiée abusivement par le raisonnement prétendument philosophique. Émile Bréhier traduisait un peu différemment ce passage : " si c'était toi ou moi, nous aurions immédiatement émis des phrases de philosophe ". Les deux phrases ne se valent d'ailleurs pas, car si la première ne peut pas du tout être incluse dans l'ensemble des énoncés stoïciens possibles, la seconde pourrait être associée à la défense du devoir, de la fonction sociale ou politique occupée par qui la formule.
Comment donc distinguer le philosophe qui par devoir fait le choix de vivre du peureux qui invoque le devoir en vue de survivre ? Identiquement, comment ne pas confondre le stoïcien lâche qui fuit dans la mort avec le stoïcien courageux qui mantient par la mort son intégrité morale ?

jeudi 2 mars 2017

Stoïcisme ridé / stoïcisme lifté

À Sylvain C., sans qui je n'aurais pas connu le texte de Guillaume du Vair...

Guillaume du Vair a traduit en 1585 le Manuel d'Épictète, traduction publiée en 1591 et précédée d'une courte adresse au lecteur, terminée par ces lignes :

" Bien que la simple et fidèle version de ce livret, composé de belles pièces mal cousues et en termes nouveaux à notre langue, et outre particuliers à cette secte, dût sembler un peu rude, je n'y ai rien voulu changer, ayant seulement entrepris de le faire Français, et non pas éloquent. La vieillesse n'a point de plus beau fard que ses rides, ni les anciennes statues de plus précieuse couleur que le vernis de la terre d'où on les tire. Aussi que cette sorte de Philosophie-ci, qui est mâle et généreuse, cherche toute sa beauté en la force de ses nerfs et vigueur de ses muscles, et non en la délicatesse et clarté de son teint." (Plon, Paris, 1954, pp. 8-9)

Ce court texte donne en fait deux définitions distinctes de la beauté du stoïcisme. Il est beau en tant qu'il est ancien, aussi le mettre au goût du jour est-ce lui faire perdre cette beauté. Il est beau en tant qu'il est fort et non en tant qu'il est souriant ; rendre le stoïcisme sexy, c'est donc une deuxième manière de le priver de sa beauté. D'un côté la beauté de l'antique, de l'autre celle de la puissance. Il ne semble pas que ces deux beautés soient essentiellement liées : en effet, à sa naissance le stoïcisme nécessairement n'était beau que de la seconde manière.
Reste que voir le stoïcisme comme une philosophie belle par son antiquité et sa puissance ne contraint pas à une forme d'intégrisme stoïcien :

"Dans la dédicace de la Sainte Philosophie (1603), Guillaume évoque l'utilisation pour les basiliques chrétiennes de matériaux empruntés aux temples romains. Lui-même veut " transférer à l'usage et institution de nostre religion les plus beaux traits des philosophes païens ", ne cachant pas que ces modèles antiques doivent faire honte à tous ceux qui croient défendre la religion par la guerre civile et le massacre." (Maurice de Gandillac, La philosophie de la "Renaissance", Histoire de la Philosophie II, La Pléiade, 1973, p.310)

Il est clair néanmoins qu'amputée de sa (méta)physique, la statue stoïcienne est défigurée. Mais, perdant une de ses antiques parties, garde-t-elle encore sa puissance ? Certains prétendent que oui.

lundi 27 février 2017

Antisthène, réaliste moral.

" Antisthène ayant vu les Athéniens déchaîner un beau tumulte au théâtre pour le vers : " Qu'y a-t-il de honteux là où celui qui en fait usage n'en juge pas ainsi ? ", lui opposa aussitôt cet autre vers : " Ce qui est honteux est honteux, qu'on le juge tel ou non " (Plutarque, De audiendis poetis, 33b)

dimanche 26 février 2017

La post-vérité d'hier.

" La logique de l'invasion allemande était que la Pologne n'existait pas, n'avait pas existé ni ne pouvait exister en tant qu'État souverain. Les soldats faits prisonniers pouvaient être exécutés, puisque l'armée polonaise n'avait pu exister en tant que telle. La campagne terminée, ce n'est pas une occupation qui commença : dans la logique nazie, il n'existait aucune entité politique dont le territoire puisse être occupé. La Pologne était une appellation geographique désignant un territoire à prendre. Les spécialistes allemands de droit international prétendirent que la Pologne n'était pas un État, mais uniquement un territoire sans souverain légitime dont les Allemands se retrouvaient maîtres. Le droit polonais fut déclaré nul et non avenu : en fait, il n'avait jamais existé. Cet état de choses reposait sur la simple volonté du Führer (...) La véritable révolution nazie avait commencé." (Timothy Snider, Terre noire, l'Holocauste et pourquoi il peut se répéter, Gallimard, 2016, p.164)

vendredi 17 février 2017

La bêtise insiste toujours.

" Les fléaux (...) sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu'ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus. Le docteur Rieux était dépourvu, comme l'étaient nos concitoyens, et c'est ainsi qu'il faut comprendre ses hésitations. C'est ainsi qu'il fut partagé entre l'inquiétude et la confiance. Quand une guerre éclate, les gens disent : " Ça ne durera pas, c'est trop bête." Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l'empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s'en apercevrait si l'on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes: ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n'est pas à la mesure de l'homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c'est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu'ils n'ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n'étaient pas plus coupables que d'autres, ils oubliaient d'être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fleáux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l'avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu'il y aura des fléaux." (Albert Camus, La Peste, 1947)

mercredi 15 février 2017

Faire l'amour à la stoïcienne.

J' ai consacré il y a longtemps plusieurs billets à ce que j'ai appelé la bataille de l'amour, dit autrement le rapport sexuel décrit par Lucrèce au livre IV du Natura rerum. Voici les principaux vers de cette description clinique dans la traduction la plus récente dont je dispose, celle de Jackie Pigeaud, publiée en 2010 dans le volume de la Pléiade consacré aux Épicuriens :

" (...) dans le temps même de la possession,
flotte l'ardeur des amants en d'erratiques incertitudes,
et ils ne savent comment jouir d'abord, par les yeux ou par les mains ?
L'objet de leur désir ils le serrent étroitement, le font souffrir,
impriment souvent leurs dents dans ses lèvres,
qu'ils meurtrissent de baisers, parce que le plaisir n'est pas pur,
et il y a, par-dessous, des aiguillons qui les poussent à faire du mal à l'objet lui-même,
quel qu'il soit, d'où surgissent ces germes de rage.
Mais avec douceur Vénus brise les peines pendant l'amour,
et, caressant, se mêle aux morsures, pour les réfréner, le plaisir.
(...)
ils ne peuvent se rassasier de contempler le corps de l'être aimé en sa présence,
et ne peuvent de leurs mains rien détacher des tendres membres,
errant incertains sur le corps tout entier.
Enfin, membres accolés, quand ils jouissent de cette fleur de jeunesse, quand déjà le corps envisage des joies,
et que Vénus est au point d'ensemencer le champ de la femme,
avides ils clouent son corps, ils joignent leur salive
à la sienne, leur souffle pénètre sa bouche qu'ils pressent de leurs dents ;
en vain, puisqu'ils ne peuvent rien détacher de son corps,
le pénétrer et de leur corps aller jusqu'au tréfonds de son corps.
C'est en effet par moments ce qu'ils semblent vouloir faire et le but de leurs combat,
tant le désir les accroche aux liens de Vénus,
tandis que, par la violence du plaisir, leurs membres fondent et se liquéfient." (pp. 428-429)

Qu'on ne s'y trompe pas, le pronom personnel "ils" ne renvoient qu'à de jeunes hommes et les souffrances sont les leurs : ce que peut ressentir la femme sur le corps de laquelle ils s'acharnent, Lucrèce n'en dit pas un mot. Certes le poète nous présente une copulation mais pas un couple. Elle, à peine qualifiée, est l'aimée, eux, agresseurs mus par Vénus, sont les amants. Pas de reciprocité, ni dans les sentiments, ni dans les conduites. Mais laissons Lucrèce car c'est encore d'Épictète que je veux traiter aujourd'hui !
En effet on trouve dans les Entretiens (VI,1,143) quelques lignes qu'on peut rapprocher du texte bien connu de Lucrèce. Elles se trouvent à la fin d'un long chapitre consacré à la liberté. Comme le précise l'intertitre placé par l'éditeur, en l'occurrence Robert Muller, Épictète présente "le philosophe à l'école et en dehors de l'école". Plus exactement au lit, c'est du moins la dernière des situations choisies par Épictète pour faire comprendre que ledit philosophe ne manifeste ses compétences philosophiques qu'en situation scolaire, en situation d'examen. En effet au moment de faire l'amour, il est juste humain, trop humain aux yeux du maitre :

" J'aimerais être près d'un de ces philosophes pendant qu'il fait l'amour, pour voir le mal qu'il se donne, les mots qu'il prononce, pour voir s'il se souvient de son nom, des raisonnements qu'il entend, qu'il formule ou qu'il lit."

Manifestement, à la différence de Lucrèce, Épictète n'assiste pas en visionnaire au regard aigu , il se rêve espion plutôt, en vue de confirmer son opinion que la philosophie qu'il enseigne ne change pas les conduites mais seulement les esprits et encore, dans les limites des loisirs scolastiques... Reste que les hommes décrits par les deux philosophes ont un point commun : ils se donnent du mal alors qu'ils ne devraient pas s'en donner. Lucrèce a précisé comment le jeune homme devrait agir pour ne pas se donner de peine et récolter du coït le plaisir seul, sans la douleur qui le rend impur, il lui suffit de faire l'amour sans amour (" ce n'est pas se priver de la jouissance de Vénus que d'éviter l'amour, / mais plutôt en prendre les avantages sans rançon "). Mais comment agir pour faire l'amour stoico more ? Eh bien on ne doit pas compartimenter sa vie mais se rappeler que même au moment de l'oeuvre de chair on ne doit pas se laisser emporter.
Réservé et pudique, le philosophe stöicien participera raisonnablement à la fonction reproductive universelle et providentielle

dimanche 29 janvier 2017

Le cynisme civilisé et divin d'Épictète.

" Il faut que même la poussière qui le couvre soit propre et exerce une certaine séduction." (p.344)

Dieu, Zeus, les dieux... Que ces mots reviennent souvent sous la plume d'Arrien, transmettant son souvenir des leçons orales d'Épictète.
Mais qui des hommes a un rapport privilégié avec le divin ?
C'est le Cynique tel qu' Épictète se le représente. En effet le Cynique est le messager des dieux :

" Zeus l'a envoyé aux hommes (...) avec pour mission de leur montrer qu'ils sont dans l'erreur sur le chapitre des biens et des maux, et qu'ils cherchent l'essence du bien et du mal là où elle n'est pas, mais ne pensent pas à la chercher où elle est." (Entretiens, III, 22, éd. Muller, p.333).

Venant " leur annoncer la vérité " (ibid., p.334), il est autant le thérapeute de ses concitoyens (" ce roi qui doit, à la manière d'un médecin, faire le tour de la ville et tâter les pouls " p.342) que le parent de chacun (" il le fait comme père, comme frère, et comme serviteur de Zeus, notre père commun." p.343). Aussi ne peut-il être tenu par des devoirs particuliers de père vis-à-vis de ses propres enfants ; dans la tradition du Banquet platonicien qui disqualifiait les enfants de chair au profit des oeuvres de l'esprit, Épictète met le père en-dessous du cynique, relativement au service rendu à la société :

" Ceux qui introduisent dans la société, pour les remplacer, deux ou trois enfants grognons font-ils plus de bien aux hommes que ceux qui les surveillent tous, autant qu'ils peuvent, pour savoir ce qu'ils font, comment ils mènent leur vie, ce qui leur tient à coeur et ce qu'ils négligent en manquant à leur devoir ?" (p.342)

Plus généralement, le Cynique ne doit être tenu par aucun devoir privé, il ne peut donc ni exercer une fonction sociale, ni jouer un rôle politique, car cela le contraindrait à limiter ses rapports humains à ceux impliqués par la définition de sa position étroitement particulière. Il serait aussi privé de la liberté de parole, de la παρρησία, franchise qui lui permet - au-delà des éventuels reproches que chacun est tenu de faire dans l'exercice cloisonné de sa fonction - de dire à tout homme ses quatre vérités du point de vue de la vie qu'il devrait mener. À la différence du sage engagé à respecter les règles d'un jeu social déterminé, le Cynique, sage en un sens désengagé, convainc paradoxalement chacun de respecter les devoirs impliqués par sa situation hic et nunc dans la société. Aussi un père peut-il initier au stoïcisme son enfant mais il ne peut en rien le rendre Cynique (même si les Cyniques " ne peuvent pas être Cyniques à peine sortis du sein de leur mère." p.342) : en effet le discours cynique s'adresse à quiconque et lui commande de respecter le rôle que lui a donné la Providence. Or, le père stoïcien, tenu seulement par le devoir de l'éducateur familial, n'enseignerait au fils que le respect des règles au sein de la famille.
Soldat de Dieu, le Cynique, à la fois dans et hors de la société, en réalité plus au service du monde que de telle ou telle société (" L'exil ? Et où peut-on me chasser ? Hors du monde, c'est impossible. Où que j'aille, le soleil sera là, ainsi que la lune, les astres, les songes, les présages, et la compagnie des dieux." p.333) a une fonction divine et universelle, celle de rappeler à chacun que le dieu attend de lui l'exercice vertueux de sa fonction particulière :

" Dans la situation actuelle qui ressemble à une bataille rangée, ne faut-il pas que le Cynique, tout entier au service du dieu, ne soit jamais distrait par quoi que ce soit, qu'il puisse rencontrer les gens sans être enchaîné par des devoirs privés ni impliqué dans des relations sociales, telles que, s'il les néglige, il ne sauvegardera pas son rôle d'homme de bien, et s'il les préserve, il fera périr en lui le messager, l'observateur et le héraut des dieux ? " (p.341)

Est donc clairement dit qu'il n'est pas nécessaire d'être cynique pour être homme de bien ; peut-on appeler homme de bien supérieur ce Cynique attaché à la mission de multiplier les hommes de bien ? En tout cas, si tout homme était homme de bien, à quoi servirait le Cynique ?

" Si tu me donnes une cité de sages, répondit Épictète, peut-être que personne n'en viendra aisément à embrasser la vie cynique." (p.341)

Épictète a à coeur non seulement de distinguer les hommes de bien ordinaires de cet homme de bien extraordinaire mais aussi d'opposer fermement le Cynique inspiré par Dieu (peut-on aller jusqu'à le désigner du nom d'élu ?) de tous ceux qui le singent extérieurement sans avoir aucune des qualités morales de celui qu'ils imitent. Ces pseudo-cyniques sont des bouffons mal élevés qui s'autorisent du titre prestigieux de Cynique pour casser les règles du jeu social afin de satisfaire leurs vices :

" Celui qui s'engage sans dieu dans une entreprise aussi considérable s'expose à sa colère, et ne veut rien d'autre, en fait, qu'afficher en public des manières indécentes." (p.331)

Le Cynique à la façon d'Épictète rappelle à l'ordre, social et moral à la fois, et il semble bien que cette récupération stoïcienne du cynisme laisse de côté la puissance de subversion sociale inhérente au cynisme historique et primitif.
Diogène de Sinope est donc, à son corps défendant sans doute, recruté dans l'armée stoïcienne, certes au rang illustre de lieutenant de Dieu. Reste que la vie de ces missionnaires divins est rude car, preuve par l'exemple, elle a aussi comme but de vérifier la thèse qu'on peut être heureux en étant dépourvu de tout :

" Comment est-il possible à qui n'a rien, qui est nu, sans maison ni foyer, qui est crasseux, sans esclave et sans cité, de mener une vie sereine ? Tenez, le dieu vous a envoyé l'homme qui va vous montrer dans les faits que c'est possible." (p.338)

Il est donc indispensable d'avoir l'accord de Zeus pour réussir l'entreprise. Épictète met ainsi en garde le jeune homme tenté par la vie cynique :

" Délibère plus soigneusement, connais-toi toi-même, interroge la divinité, n'entreprends rien sans dieu. S'il t'engage à tenter l'entreprise, sache qu'il veut que tu deviennes grand, ou que tu reçoives de nombreux coups." (p.339)

Sûr que le "ou" de cette dernière phrase est inclusif.

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