Les philosophes antiques à notre secours

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vendredi 17 février 2017

La bêtise insiste toujours.

" Les fléaux (...) sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu'ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus. Le docteur Rieux était dépourvu, comme l'étaient nos concitoyens, et c'est ainsi qu'il faut comprendre ses hésitations. C'est ainsi qu'il fut partagé entre l'inquiétude et la confiance. Quand une guerre éclate, les gens disent : " Ça ne durera pas, c'est trop bête." Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l'empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s'en apercevrait si l'on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes: ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n'est pas à la mesure de l'homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c'est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu'ils n'ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n'étaient pas plus coupables que d'autres, ils oubliaient d'être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fleáux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l'avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu'il y aura des fléaux." (Albert Camus, La Peste, 1947)

mercredi 15 février 2017

Faire l'amour à la stoïcienne.

J' ai consacré il y a longtemps plusieurs billets à ce que j'ai appelé la bataille de l'amour, dit autrement le rapport sexuel décrit par Lucrèce au livre IV du Natura rerum. Voici les principaux vers de cette description clinique dans la traduction la plus récente dont je dispose, celle de Jackie Pigeaud, publiée en 2010 dans le volume de la Pléiade consacré aux Épicuriens :

" (...) dans le temps même de la possession,
flotte l'ardeur des amants en d'erratiques incertitudes,
et ils ne savent comment jouir d'abord, par les yeux ou par les mains ?
L'objet de leur désir ils le serrent étroitement, le font souffrir,
impriment souvent leurs dents dans ses lèvres,
qu'ils meurtrissent de baisers, parce que le plaisir n'est pas pur,
et il y a, par-dessous, des aiguillons qui les poussent à faire du mal à l'objet lui-même,
quel qu'il soit, d'où surgissent ces germes de rage.
Mais avec douceur Vénus brise les peines pendant l'amour,
et, caressant, se mêle aux morsures, pour les réfréner, le plaisir.
(...)
ils ne peuvent se rassasier de contempler le corps de l'être aimé en sa présence,
et ne peuvent de leurs mains rien détacher des tendres membres,
errant incertains sur le corps tout entier.
Enfin, membres accolés, quand ils jouissent de cette fleur de jeunesse, quand déjà le corps envisage des joies,
et que Vénus est au point d'ensemencer le champ de la femme,
avides ils clouent son corps, ils joignent leur salive
à la sienne, leur souffle pénètre sa bouche qu'ils pressent de leurs dents ;
en vain, puisqu'ils ne peuvent rien détacher de son corps,
le pénétrer et de leur corps aller jusqu'au tréfonds de son corps.
C'est en effet par moments ce qu'ils semblent vouloir faire et le but de leurs combat,
tant le désir les accroche aux liens de Vénus,
tandis que, par la violence du plaisir, leurs membres fondent et se liquéfient." (pp. 428-429)

Qu'on ne s'y trompe pas, le pronom personnel "ils" ne renvoient qu'à de jeunes hommes et les souffrances sont les leurs : ce que peut ressentir la femme sur le corps de laquelle ils s'acharnent, Lucrèce n'en dit pas un mot. Certes le poète nous présente une copulation mais pas un couple. Elle, à peine qualifiée, est l'aimée, eux, agresseurs mus par Vénus, sont les amants. Pas de reciprocité, ni dans les sentiments, ni dans les conduites. Mais laissons Lucrèce car c'est encore d'Épictète que je veux traiter aujourd'hui !
En effet on trouve dans les Entretiens (VI,1,143) quelques lignes qu'on peut rapprocher du texte bien connu de Lucrèce. Elles se trouvent à la fin d'un long chapitre consacré à la liberté. Comme le précise l'intertitre placé par l'éditeur, en l'occurrence Robert Muller, Épictète présente "le philosophe à l'école et en dehors de l'école". Plus exactement au lit, c'est du moins la dernière des situations choisies par Épictète pour faire comprendre que ledit philosophe ne manifeste ses compétences philosophiques qu'en situation scolaire, en situation d'examen. En effet au moment de faire l'amour, il est juste humain, trop humain aux yeux du maitre :

" J'aimerais être près d'un de ces philosophes pendant qu'il fait l'amour, pour voir le mal qu'il se donne, les mots qu'il prononce, pour voir s'il se souvient de son nom, des raisonnements qu'il entend, qu'il formule ou qu'il lit."

Manifestement, à la différence de Lucrèce, Épictète n'assiste pas en visionnaire au regard aigu , il se rêve espion plutôt, en vue de confirmer son opinion que la philosophie qu'il enseigne ne change pas les conduites mais seulement les esprits et encore, dans les limites des loisirs scolastiques... Reste que les hommes décrits par les deux philosophes ont un point commun : ils se donnent du mal alors qu'ils ne devraient pas s'en donner. Lucrèce a précisé comment le jeune homme devrait agir pour ne pas se donner de peine et récolter du coït le plaisir seul, sans la douleur qui le rend impur, il lui suffit de faire l'amour sans amour (" ce n'est pas se priver de la jouissance de Vénus que d'éviter l'amour, / mais plutôt en prendre les avantages sans rançon "). Mais comment agir pour faire l'amour stoico more ? Eh bien on ne doit pas compartimenter sa vie mais se rappeler que même au moment de l'oeuvre de chair on ne doit pas se laisser emporter.
Réservé et pudique, le philosophe stöicien participera raisonnablement à la fonction reproductive universelle et providentielle

dimanche 29 janvier 2017

Le cynisme civilisé et divin d'Épictète.

" Il faut que même la poussière qui le couvre soit propre et exerce une certaine séduction." (p.344)

Dieu, Zeus, les dieux... Que ces mots reviennent souvent sous la plume d'Arrien, transmettant son souvenir des leçons orales d'Épictète.
Mais qui des hommes a un rapport privilégié avec le divin ?
C'est le Cynique tel qu' Épictète se le représente. En effet le Cynique est le messager des dieux :

" Zeus l'a envoyé aux hommes (...) avec pour mission de leur montrer qu'ils sont dans l'erreur sur le chapitre des biens et des maux, et qu'ils cherchent l'essence du bien et du mal là où elle n'est pas, mais ne pensent pas à la chercher où elle est." (Entretiens, III, 22, éd. Muller, p.333).

Venant " leur annoncer la vérité " (ibid., p.334), il est autant le thérapeute de ses concitoyens (" ce roi qui doit, à la manière d'un médecin, faire le tour de la ville et tâter les pouls " p.342) que le parent de chacun (" il le fait comme père, comme frère, et comme serviteur de Zeus, notre père commun." p.343). Aussi ne peut-il être tenu par des devoirs particuliers de père vis-à-vis de ses propres enfants ; dans la tradition du Banquet platonicien qui disqualifiait les enfants de chair au profit des oeuvres de l'esprit, Épictète met le père en-dessous du cynique, relativement au service rendu à la société :

" Ceux qui introduisent dans la société, pour les remplacer, deux ou trois enfants grognons font-ils plus de bien aux hommes que ceux qui les surveillent tous, autant qu'ils peuvent, pour savoir ce qu'ils font, comment ils mènent leur vie, ce qui leur tient à coeur et ce qu'ils négligent en manquant à leur devoir ?" (p.342)

Plus généralement, le Cynique ne doit être tenu par aucun devoir privé, il ne peut donc ni exercer une fonction sociale, ni jouer un rôle politique, car cela le contraindrait à limiter ses rapports humains à ceux impliqués par la définition de sa position étroitement particulière. Il serait aussi privé de la liberté de parole, de la παρρησία, franchise qui lui permet - au-delà des éventuels reproches que chacun est tenu de faire dans l'exercice cloisonné de sa fonction - de dire à tout homme ses quatre vérités du point de vue de la vie qu'il devrait mener. À la différence du sage engagé à respecter les règles d'un jeu social déterminé, le Cynique, sage en un sens désengagé, convainc paradoxalement chacun de respecter les devoirs impliqués par sa situation hic et nunc dans la société. Aussi un père peut-il initier au stoïcisme son enfant mais il ne peut en rien le rendre Cynique (même si les Cyniques " ne peuvent pas être Cyniques à peine sortis du sein de leur mère." p.342) : en effet le discours cynique s'adresse à quiconque et lui commande de respecter le rôle que lui a donné la Providence. Or, le père stoïcien, tenu seulement par le devoir de l'éducateur familial, n'enseignerait au fils que le respect des règles au sein de la famille.
Soldat de Dieu, le Cynique, à la fois dans et hors de la société, en réalité plus au service du monde que de telle ou telle société (" L'exil ? Et où peut-on me chasser ? Hors du monde, c'est impossible. Où que j'aille, le soleil sera là, ainsi que la lune, les astres, les songes, les présages, et la compagnie des dieux." p.333) a une fonction divine et universelle, celle de rappeler à chacun que le dieu attend de lui l'exercice vertueux de sa fonction particulière :

" Dans la situation actuelle qui ressemble à une bataille rangée, ne faut-il pas que le Cynique, tout entier au service du dieu, ne soit jamais distrait par quoi que ce soit, qu'il puisse rencontrer les gens sans être enchaîné par des devoirs privés ni impliqué dans des relations sociales, telles que, s'il les néglige, il ne sauvegardera pas son rôle d'homme de bien, et s'il les préserve, il fera périr en lui le messager, l'observateur et le héraut des dieux ? " (p.341)

Est donc clairement dit qu'il n'est pas nécessaire d'être cynique pour être homme de bien ; peut-on appeler homme de bien supérieur ce Cynique attaché à la mission de multiplier les hommes de bien ? En tout cas, si tout homme était homme de bien, à quoi servirait le Cynique ?

" Si tu me donnes une cité de sages, répondit Épictète, peut-être que personne n'en viendra aisément à embrasser la vie cynique." (p.341)

Épictète a à coeur non seulement de distinguer les hommes de bien ordinaires de cet homme de bien extraordinaire mais aussi d'opposer fermement le Cynique inspiré par Dieu (peut-on aller jusqu'à le désigner du nom d'élu ?) de tous ceux qui le singent extérieurement sans avoir aucune des qualités morales de celui qu'ils imitent. Ces pseudo-cyniques sont des bouffons mal élevés qui s'autorisent du titre prestigieux de Cynique pour casser les règles du jeu social afin de satisfaire leurs vices :

" Celui qui s'engage sans dieu dans une entreprise aussi considérable s'expose à sa colère, et ne veut rien d'autre, en fait, qu'afficher en public des manières indécentes." (p.331)

Le Cynique à la façon d'Épictète rappelle à l'ordre, social et moral à la fois, et il semble bien que cette récupération stoïcienne du cynisme laisse de côté la puissance de subversion sociale inhérente au cynisme historique et primitif.
Diogène de Sinope est donc, à son corps défendant sans doute, recruté dans l'armée stoïcienne, certes au rang illustre de lieutenant de Dieu. Reste que la vie de ces missionnaires divins est rude car, preuve par l'exemple, elle a aussi comme but de vérifier la thèse qu'on peut être heureux en étant dépourvu de tout :

" Comment est-il possible à qui n'a rien, qui est nu, sans maison ni foyer, qui est crasseux, sans esclave et sans cité, de mener une vie sereine ? Tenez, le dieu vous a envoyé l'homme qui va vous montrer dans les faits que c'est possible." (p.338)

Il est donc indispensable d'avoir l'accord de Zeus pour réussir l'entreprise. Épictète met ainsi en garde le jeune homme tenté par la vie cynique :

" Délibère plus soigneusement, connais-toi toi-même, interroge la divinité, n'entreprends rien sans dieu. S'il t'engage à tenter l'entreprise, sache qu'il veut que tu deviennes grand, ou que tu reçoives de nombreux coups." (p.339)

Sûr que le "ou" de cette dernière phrase est inclusif.

samedi 28 janvier 2017

Gare au frelon qui se fait passer pour une abeille !

" Si tu accuses les autres en tenant sous ton bras un petit gâteau, je te dirai : " Ne ferais-tu pas mieux de t'en aller dans un coin dévorer ce que tu viens de voler ? Qu'as-tu à voir avec les affaires des autres ? Qui es-tu ? Es-tu le taureau du troupeau ou la reine des abeilles ? Montre-moi les marques de reconnaissance de ton autorité, semblables à celles que la reine des abeilles tient de la nature. Mais si tu es un frelon et réclame en justice la royauté des abeilles, ne crois-tu pas que tes concitoyens vont te chasser comme les abeilles chassent les frelons ?" (Épictète, Entretiens, III, 22, édition Robert Muller, Vrin 2015, p. 346)

Indémodable Platon.

" Si je suis juste, et que je n'en donne pas l'apparence, alors je n'en tirerai aucun profit, mais plutôt des peines et des châtiments évidents, alors que si j'assortis une vie injuste d'une apparence de justice, on dira que mon existence est digne des dieux. En conséquence, puisque le paraître, comme l'expliquent les sages, vient à bout même de la vérité et se montre souverain pour le bonheur, c'est dans cette direction qu'il faut entièrement se tourner. Il convient donc de représenter en cercle tout autour de moi, comme une facade et un décor - la peinture d'un artifice de vertu - et il faudra tirer derrière moi le renard, subtil et astucieux, du très sage Archiloque. " Mais, dira-t-on, il n'est pas facile de toujours se cacher quand on est méchant." Rien d'autre de ce qui a de la valeur, dirons-nous en guise de réponse, n'est facile d'accès. Et pourtant, si nous voulons être heureux, c'est ce chemin qu'il faut prendre, comme il nous est tracé par ces discours. Pour ce qui est de nous cacher, nous nous rassemblerons dans des ligues et des hétairies, et il existe des maîtres de persuasion pour nous transmettre l'expertise du discours populaire et de la plaidoirie devant le tribunal. Puisant dans leur art, tantôt nous persuaderons, tantôt nous contraindrons par la force, dans le dessein de nous enrichir tout en évitant d'affronter la justice." (La République, II, 365 b-c, édition Brisson, Flammarion, 2008, pp. 1523-1524)

jeudi 26 janvier 2017

Comment avoir toujours la meilleure part ?

Désirer avoir la meilleure part et croire qu'on ne l'a pas est pénible. On peut supprimer cette peine de deux manières : ou on cesse de désirer avoir la meilleure part, ou on tient pour vrai qu'on a la meilleure part. Le stoïcien illustre la deuxième réduction :

" Quand tu adresses des reproches à la providence, considère les choses avec attention et tu reconnaîtras que ce qui est arrivé est conforme à la raison. " Oui, mais l'homme injuste est mieux loti que moi." En quoi ? En argent : en cette matière, il est en effet meilleur que toi, parce qu'il flatte, qu'il bannit toute pudeur, qu'il ne dort pas la nuit. Qu'y a -t-il d'étonnant ? Mais regarde s'il est mieux loti pour ce qui est de la loyauté, pour ce qui est de la réserve. Tu trouveras que non ; mais tu découvriras que là où tu es meilleur tu es mieux loti." (Épictète, Entretiens, édition Robert Muller, III, 17, p.318)

" Ce méchant riche a la meilleure part " devient ainsi " ce méchant riche a la pire part ". Mieux, il a la pire part et soufffre de l'erreur de croire qu'il a la meilleure part. Moi, stoïcien, j'ai la meilleure part et je sais que j'ai la meilleure part. Le méchant riche croit savoir et moi, stoïcien, je sais qu'il croit et je sais que je sais.

Même si la providence n'existe pas, même si le stoïcisme est faux, cette opposition entre croire savoir et savoir savoir est essentielle à toute connaissance et accompagne toute recherche de la vérité. On ne peut en faire l'économie. Si on se moque de la certitude, jugée prétentieuse alors, de qui dit savoir savoir, ce ne peut être qu'en pensant à son tour savoir (savoir) que le possesseur d'une telle certitude simplement croit savoir.

lundi 16 janvier 2017

Quel malheur d' avoir une pensée personnelle !

" Alors que la raison (logos) est commune (xunos), la plupart des gens vivent comme s'ils avaient une pensée (phronêsis) propre. " (Héraclite in Sextus Empiricus, Contre les savants, 7.133)

samedi 14 janvier 2017

Imposture intellectuelle.

" Ce que je pense à leur sujet (i.e. des textes interpolés dans les écrits d'Hippocrate) est que quelqu'un de mal intentionné a ajouté ces textes aux écrits d'Hippocrate, exactement comme l'un de nos contemporains nommé Lucien a fait. Car il a forgé un livre dans lequel il a rassemblé des mots obscurs qui n'ont pas le moindre sens et il les a attribués à Héraclite. Il le donna ensuite à certaines personnes qui le présentèrent à un philosophe dont la parole était bien considérée et que les gens considéraient comme sincère et digne de confiance, et elles lui demandèrent de l'expliquer et de le commenter pour eux. Mais le pauvre homme ne comprit pas qu'elles voulaient seulement se moquer de lui. Se considérant donc comme très intelligent, il se mit à donner des explications du texte, avec pour résultat qu'il s'attira le ridicule." (Galien, Commentaire des Épidémies II d'Hippocrate in Laks et Most (dir.), Les débuts de la philosophie, Fayard, 2016, p.295-297)

vendredi 13 janvier 2017

Comment ne pas regretter l'impuissance des politiques ? Épictète, Entretiens, Livre III,13.

Il ne faut pas demander au pouvoir politique plus qu'il ne peut donner ; il ne peut assurer que liberté de déplacement, de circulation, de commerce peut-être :

" Vous constatez que César nous procure apparemment une grande paix : il n' y a plus de guerres, plus de combats, plus de brigandage à grande échelle, plus de piraterie ; on peut voyager en toute saison, naviguer de l'orient à l'occident."

Attendre de l'État qu'il nous mette à l'abri de la maladie, des accidents, des catastrophes naturelles, est déraisonnable :

" Est-ce que par hasard César peut aussi nous mettre en paix avec la fièvre, le naufrage, l'incendie, le tremblement de terre, la foudre ? "

Le politique ne peut pas plus contre les maux de l'âme :

" Voyons, et avec l'amour ? Non. Avec la douleur ? Non. Avec l'envie ? Non. Avec absolument aucune de ces choses."

Heureusement la philosophie est là :

" Par contre, le discours des philosophes promet de nous mettre en paix avec elles."

Elle nous délivre alors sa leçon sans surprise :

" Si vous appliquez votre esprit à ce que je dis, hommes, où que vous soyez, quoi que vous fassiez, vous n'éprouverez ni chagrin ni colère, vous ne serez ni contraints ni empêchés, vous vivrez sans passions et libres à tous égards."

Certes on connaît la chanson.
Mais il y a un point intéressant : la raison du philosophe qui formule ces règles a sa raison d'être dans la volonté providentielle de l'autre, comme dit Épictète quelquefois pour désigner Zeus. On défigure donc radicalement le stoïcisme en le voyant comme une sagesse purement humaine. Quitte à être un peu excessif, il serait plus fidèle à la doctrine de voir cette sagesse accessible aux hommes comme une preuve de l'existence de dieu :

" Celui qui possède cette paix-là, proclamée non par César (comment le pourrait-il ?) mais par le dieu au moyen de la raison, ne se suffit-il pas quand il se trouve être seul ? "

Zeus a même fait l'homme pour qu'il puisse vivre en paix dans un monde où César serait radicalement impuissant :

" Car, jetant les yeux sur tout cela, il se dit. " À présent il ne peut m'arriver aucun mal ; pour moi il n'y a ni brigand ni tremblement de terre ; partout la paix règne, partout absence de trouble ; aucune route, aucune cité, aucun compagnon de voyage ni aucun associé ne représente un risque pour moi." "

Pas de problème du mal dans le stoïcisme, donc pas de théodicée non plus.
En effet Zeus a équipé tout homme d'une raison lui permettant de savoir que le bien est toujours à sa portée et le mal toujours évitable. Qui croit que Dieu doit rendre des comptes à propos de l'injustice des maux, commet l'erreur de confondre biens et maux réels avec biens et maux imaginaires. Reste que pour raisonner il faut des conditions minimales : de la nourriture, un vêtement, des sens, des prénotions. Et si je venais à les perdre, ces conditions minimales, ne serait-ce pas la preuve que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Loin de là, ces pertes feraient signe en direction d'une solution, la mort :

" Lorsqu'il (Zeus) ne fournit plus le nécessaire, il donne le signal de la retraite ; après t'avoir ouvert la porte, il te dit . " Va ! " Où ? En aucun cas dans un endroit redoutable mais dans le lieu d'où tu es venu, chez des êtres qui sont tes amis et tes parents, vers les éléments. Tout ce qui en toi était feu retournera au feu, tout ce qui était terre à la terre, tout ce qui était air à l'air, tout ce qui était eau à l'eau. Il n'y a ni Hadès, ni Achéron ni Cocyte ni Pyriphlégéton, mais tout est plein de dieux et de puissances divines."

On le saisit, les retours contemporains au stoïcisme le mutilent en ce qu'ils font abstraction de son aspect " religion de la raison ". Si la politique a si peu d'importance, ce n'est pas qu'au fond l'homme a des ressources psychologiques lui permettant de compenser l'incurie de l'État ; c'est que Dieu lui-même n'a donné aucune importance à César. Au mieux l' État n'est un peu efficace que pour ceux qui placent les maux là où ils ne sont pas.

En fin de compte, mieux vaut voir dans le stoïcisme une religion qu'une technique de soi, une religion qui résisterait aux pires apocalypses. Bien sûr le coût métaphysique de ce possible confort de l'esprit n'est pas mince.

mercredi 14 décembre 2016

Père de stoïcien.

Que vaut un père ?
Par nature, ce qui vaut est le bien, que le fils recherche, par nature aussi; en effet le fils ne choisit pas d'aimer le bien:

" Dès que le bien apparaît, il attire aussitôt l'âme à lui" (III,3)

On ne peut pas dire la même chose d'un père. Le père est même un rival, s'il convoite le même bien que le fils; ce dernier préfère alors le bien au père, qu'il écarte:

" Dois-je, moi, dédaigner mon bien pour que tu en prennes possession ? Vais-je me retirer devant toi ? En échange de quoi ? " Je suis ton père." Mais non mon bien."

Ou le père donne de quoi compenser la perte du bien qu'il occasionne ou, contre le père, le fils s'empare du bien. Bien sûr, dans certaines configurations, le père peut être une aide, voire un instrument permettant au fils d'atteindre le bien qui l'attire. Mais, dans tous les cas, le père n'a pas de valeur intrinsèque.
Le conflit contre le père ou, plus généralement, contre un parent, dérive donc de l'attraction partagée et naturelle des hommes pour le bien. Dans les guerres familiales les plus dévastatrices, il y aura toujours cette donnée naturelle-là, que chacun va au bien qui l'attire, qui ne peut pas ne pas l'attirer, qui continuera de l'attirer tout autant quand il sera devenu stoïcien.
Ainsi le fils éclairé est-il identique au fils ordinaire, qui met le père au second plan, en ce que les deux, comme le père d'ailleurs, sont naturellement attirés par le bien (c'est conforme à l'enseignement platonicien). La différence est que le fils éclairé ne prend pas pour bien réel le bien apparent. Mais que devient le père quand le fils ne fait pas d' erreur sur la nature du bien ?
Plus précisément, deux questions : que devient le père intrinsèquement ? Que devient le père du point de vue de la relation que le fils entretient désormais avec lui ?
Intrinsèquement, le père reste le même au sens où il persévère dans la recherche du bien, mais comme le fils ne s'interpose plus, le père croit gagner; et ce n'est pas seulement le père, c'est potentiellement toute la famille qui est prédatrice:

" "Ton père t'enlève ta fortune" (...) " Ton frère aura la plus grande part du champ." "

Mais qui parle ici ? Pas Épictète, ni le fils, sans doute un conseiller prudent mais aveugle, qui avertit le fils de la perte possible. Le conseiller se trompe, le fils ne perd rien:

" (...) Il ne me fait aucun tort."

La relation avec le père a donc changé, car elle n'est plus d'opposition, mais en fin de compte y a-t-il encore une relation avec le père ? Oui et non :

" Préserver nos relations avec autrui devient un bien."

Le père passionnel, avec lequel le fils se disputait passionnément, exemplifie désormais autrui et plus précisément la fonction paternelle, qui s'exprime en usages. Le fils stoïcien n'a donc pas un comportement filial au sens où il serait mu par des sentiments causés par l'histoire familiale commune, il a un comportement filial au sens où il remplit la fonction du fils par rapport à une autre fonction, celle de père.
Si on reprend la métaphore d' Épictète quand il compare le bien avec la monnaie, le père n'est jamais la monnaie. Il est ordinairement celui qui permet au fils d'avoir la monnaie ou l'en m'empêche, comme dans le scénario privilégié ici par Épictète; mais le fils, une fois stoïcien, ne trouve plus le père sur son chemin. Ni obstacle, ni auxilaire, le père est hors-jeu. Paradoxalement alors c'est son impuissance par rapport aux fins du fils qui donne au père toute liberté d'atteindre les siennes et même de se voir respecter en tant que père, quoi que, possible prédateur ignoble, il fasse au fils.
Reste que le fils s'enrichit pour de vrai et que le père, lui, n'est riche que de fausse monnaie.

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