Les philosophes antiques à notre secours

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dimanche 28 septembre 2014

Passéisme ?

En 1933, n'eurent pas lieu que des événements horribles dans le monde. En effet, le 31 Juillet, Victor Fontoynont écrivait ces lignes dans l'introduction à son Vocabulaire grec commenté et sur textes:

" Il fallait des pages renfermant le plus grand nombre de mots utiles, et introduisant aux divers aspects de l'esprit grec ; et nous les voulions accessibles, sans sacrifier pourtant à la superstition de la facilité. Quand il s'agit de textes sur lesquels on doit revenir souvent, mieux valent ceux qui ne livrent pas tout leur secret d'un coup. Nous avons donc mis tout de suite, même l'enfant, en présence de textes exemplaires, les seuls formateurs et dignes de lui, qui n'est pas un lâche. Il suffisait de lui apprendre à les maîtriser : par des notes, par une exacte adaptation du vocabulaire, et surtout par des traductions littérales. Ôtons à l'effort sa tristesse, non sa peine ; qu'il soit allègre et qu'il soit aimé." (p.IX)

dimanche 21 septembre 2014

Socrate, fils des Lois plus que père de ses fils.

Dans le Criton, on trouve l'argument suivant : si Socrate refuse de s'évader et est donc mis à mort, il nuira à ses enfants. Voici le développement :

" J'estime que ce sont tes propres fils que tu trahis, eux que, en partant, tu abandonnes, alors que tu pourrais les élever et assurer leur éducation jusqu'au bout ; non pour ce qui te concerne, tu ne t'inquiètes pas de ce qui pourra leur arriver. Et leur sort, tout porte à le croire, ce sera d'être exposé à ce genre de malheurs auxquels on est exposé quand on est orphelin. Or de deux choses l'une : ou bien il faut éviter de faire des enfants ou bien il faut peiner ensemble pour les élever et assurer leur éducation. Or, tu me donnes l'impression, toi, de choisir le parti qui donne le moins de peine, tandis que le parti qu'il faut prendre, c'est le parti que prendrait un homme de bien et un homme courageux, surtout lorsqu'on fait profession de n'avoir souci dans toute sa vie que de la vertu !" (45 c-d)

Pour répondre à l'accusation, Socrate oriente la discussion non vers le fils du père, mais vers le père du père. Dans sa situation, il est juste de se penser comme fils de son père plus que comme père de ses fils. En effet, vu qu'il devait obéir à son père, il doit désormais encore plus obéir à sa patrie, à sa cité, donc aux lois, même si les juges qui l'ont condamné ont pris une décision injuste. Ça ne signifie pas que le père est le représentant des lois mais que le père étant lui-même soumis aux lois et inférieur à la cité, si on juge juste de se soumettre au père, on doit juger juste aussi bien de se soumettre aux lois et à la cité :

" Posséderais-tu un savoir qui te ferait oublier que, en regard d'une mère et d'un père et de la totalité des ancêtres, la patrie est chose plus honorable, plus vénérable, plus digne d'une sainte crainte et placée à un rang plus élevé, tant aux yeux des dieux qu'à ceux des hommes sensés." (51 a)

Donc, si Socrate ne va pas poursuivre l'éducation de ses fils, c'est parce qu'il est avant tout le fils des lois, ce qui ne veut pas dire du tout qu'il est infantile par rapport aux juges (en fait ceux qui ont voté sa mort ont bien dû se comporter de manière infantile mais ça n'enlève rien à l'idée que le Droit, lui, a une valeur intrinsèque, supérieure à celle de n'importe quel homme et même de n'importe quel ensemble d'hommes, comme le met en relief la référence à "la totalité des ancêtres" - en un sens, fiat justitia et pereat mundus !-).
Mais du coup obéir aux Lois n'est-ce pas quand même nuire aux enfants ?
Pas du tout, répond Socrate, et c'est cette réponse qui m'intéresse car elle met en évidence à quel point Platon identifie le père naturel à un être tout à fait remplaçable, car ce qui compte pour la formation des enfants n'est pas la relation biologique, par définition irremplaçable, mais la fonction paternelle, qui, elle, peut être exercée tout aussi bien par d'autres que le père, comme on le réalise en lisant ces lignes où les Lois envisagent d'abord la situation créée par un éventuel exil de Socrate en Thessalie, puis celle correspondant à sa mise à mort :

" Quoi ? Tu comptes les amener en Thessalie pour les élever et pour assurer leur éducation, en faisant d'eux des étrangers, pour qu'ils te doivent aussi cet avantage ! Ou bien ce n'est pas ton intention ? Élevés ici sans que tu sois auprès d'eux, estimes-tu qu'ils seront mieux élevés et mieux éduqués, parce que tu seras en vie ? Ce seront, en effet, tes amis qui prendront soin d'eux. Est-ce qu'ils en prendront soin si c'est pour aller en Thessalie que tu pars, tandis que, si c'est pour aller dans l'Hadès, ils n'en prendront pas soin ? Si vraiment tu peux compter sur ceux qui se prétendent tes amis, tu dois croire qu'ils prendront soin de tes enfants." (54 a)

On peut être étonné que les Lois identifient un père loin à un père mort (manifestement Platon ne se place pas du point de vue du vécu des enfants mais du point de vue des effets de l'absence du père sur eux). En tout cas, dans La République, la position platonicienne se radicalisera : ce ne sera plus une possibilité compensable que l'enfant ne soit pas élevé par son père (et plus généralement par sa famille d'origine), ce sera un devoir de le remettre à des étrangers capables de l'éduquer au mieux. On voit bien que l'apport d'une relation personnelle et unique avec le père naturel est jugé nul par Platon du point de vue du meilleur développement de la personne.

samedi 13 septembre 2014

Dieu existe-t-elle ? ou sur une sorte d'agnosticisme grammatical...

" - Eh bien, en rentrant chez moi, ce jour-là j'ai parlé à Dieu, bien que je ne croie pas en lui, en elle..." Elle rit." (Curt Leviant, Journal d'une femme adultère, Anatolia, 2007, p. 293)

Lisant Rorty, il y a quelques années déjà, j'avais découvert que ce philosophe utilisait systématiquement "she" (elle) au lieu de "he" (il) quand le pronom personnel se rapportait à l'homme en général , en latin homo et non vir. J'ai réalisé depuis qu'il n'était pas le seul à détrôner le masculin en faveur du féminin quand il s'agit de représenter l'être humain en général. À ma connaissance, les intellectuels français n'ont pas repris cette petite révolution linguistique qu'on jugera seulement politiquement correcte ou vraiment justifiée.
Mais c'est de Dieu qu'il s'agit aujourd'hui. On est habitué à le désigner par le pronom "il", par "he" en anglais donc. Or, j'ai la surprise de voir Robert Nozick utiliser dans la même phrase le masculin, le féminin et le neutre pour désigner Dieu. Le philosophe discute le problème du mal :

" Fourth - and there I draw from the Kabbalist tradition - the explanation of evil should not leave a divine being untouched. It won't do to say that he or she is just proceeding along merrily doing what's best (maximizing some good function, creating the best of all possible words, giving us free will, or whatever), and it so happens that a consequence of its doing what's best is that things are sometimes pretty terrible for us down here."( The examined life, Simon and Schuster, 2006, p.231)

Mais, deux pages plus loin, le neutre l'a emporté :

" Don't just define the divine being as omniscient : there might be certain facts about the limits of its own powers at that level that it doesn't know. " (p.233)

Attention cependant ! Le chapitre duquel ces lignes sont extraites a beau s'intituler "Theological explanations", à aucun moment Nozick ne problématise la question du pronom personnel adéquat pour renvoyer à Dieu. Son choix laisse penser que c'est à la fois possible et indifférent d'utiliser n'importe lequel des trois genres. À ce propos, la première note de son introduction des Philosophical explanations (1981) est éclairante ; après avoir traditionnellement désigné l'être humain par le masculin (" how can we punish someone for an action, or hold him responsible, if it was causally determined, eventually by factors going back to before his birth, hence out of his control ?*"), Nozick ajoute cette note correspondant à l'astérique :

" I do not know of a way to write that is truly neutral about pronoun gender yet does not constantly distract attention - at least the contemporary reader's - from the sentence's central content. I am still looking for a satisfactory solution." (p.2)

Manifestement, huit ans plus tard, publiant en 1989 The examined life, Nozick n'a pas trouvé une solution satisfaisante et le lecteur contemporain que je suis n'a pas manqué d'avoir son attention distraite par ces hésitations pronominales !
Pour prolonger la réflexion, on peut se rappeler comment bien plus tard en 2012 le sexe de Dieu est intervenu dans le débat politique en Allemagne.

vendredi 12 septembre 2014

L'oeuvre philosophique doit ressembler non à un gratte-ciel mais au Parthénon.

" Rather than begin with (...) first principles, I prefer to let linkages emerge. Philosophers often seek to deduce their total view from a few basic principles, showing how all follows from their intuitively based axioms. The rest of the philosophy then strikes readers as depending upon these principles. One brick is piled upon another to produce a tall philosophical tower, one brick wide. When the bottom brick crumbles or is removed, all topples, burying even those insights that were independent of the starting point.
Instead of the tottering tower, I suggest that our model be the Parthenon. First we emplace our separate philosophical insights, column by column ; afterwards, we unite and unify them under an overarching roof of general principles or themes. When the philosophical structure crumbles somewhat, as we should expect on inductive grounds, something of interest and beauty remains standing. Still preserved are some insights, the separate columns, some balanced relations, and the wistful look of a grander unity eroded by misfortunes or natural processes. We need go so far as to hope that the philosophical ruin, like some other, will be even more beautiful than the original. Yet, unlike the philosophical tower, this structure will remain as more than a heap of stones." (Philosophical explanations, Belknap Harvard, 1981, p.3)

Dans ce cadre, le travail philosophique aurait entre autres la fonction de préserver, ou restaurer ou réparer les choses "of interest and beauty" qui auront résisté à un temps ruinant toutes les constructions philosophiques. Nozick ne paraît pas appeler en tout cas à la reconstitution, mêlée de nostalgie et de mélancolie, d'une philosophie, aussi impressionnante qu'elle ait pu être de son temps ( encore qu'il mentionne "the wistful look of a grander unity"... ). Reste que dans une telle perspective, les philosophes les plus novateurs pourraient construire leur Parthénon en mêlant aux copies des restes précieux des autres monuments leurs propres productions (certes la métaphore de la construction ne doit pas égarer au point de faire oublier que les philosophes ont généralement en vue la connaissance de la réalité et non l'élaboration d'une fiction ou d'un artefact).
En tout cas, les lignes du philosophe américain mettent en relief que, si la comparaison avec l'architecte est un lieu commun de la philosophie fondationnaliste (1), on peut néanmoins continuer de prendre l'architecte comme modèle du philosophe tout en cessant d'exiger de ce dernier qu'il "pose la première pierre".

(1) Descartes écrivait dans les Réponses aux septièmes objections :

" J’ai déclaré, en plusieurs de mes écrits, que je tâchais partout d’imiter les architectes, qui, pour élever de grands édifices aux lieux où le roc, l’argile et la terre ferme est couverte de sable et de gravier, creusent premièrement de profondes fosses, et rejettent de là non seulement le gravier, mais tout ce qui se trouve appuyé sur lui, ou qui est mêlé et confondu ensemble, afin de poser par après leurs fondements sur le roc et la terre ferme ”

mercredi 3 septembre 2014

Spinoza et Nozick : pierre et molécule conscientes.

On sait qu'en vue de dénoncer la croyance dans le libre-arbitre, Spinoza invente une expérience de pensée :

" Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu'elle continue de se mouvoir, sache et pense qu'elle fait tout l'effort possible pour continuer de se mouvoir. Cette pierre, assurément, puisqu'elle n'est consciente que de son effort, et qu'elle n'est pas indifférente, croira être libre et ne persévérer dans son mouvement que par la seule raison qu'elle le désire " (Lettre LVIII à Schuller).

Imaginons que cette pierre garde sa conscience après avoir touché le sol. A supposer que la cause extérieure qui l'a auparavant lancée soit humaine et en plus sache que la pierre est désormais consciente, tout en n'ayant bien sûr rien perdu de son incapacité naturelle à se projeter elle-même en l'air, cette cause la reprendrait-elle pour lui faire subir un autre jet ?
Je suis porté à penser que, sachant que j'ai à faire à un être matériel conscient, j'y regarderais à deux fois avant de le traiter comme une pierre ordinaire. Vient à l'appui de mon inclination l'attitude que nous avons vis-à-vis des animaux, comparée à celle que nous avons par rapport aux végétaux ou aux êtres sans vie.
Aussi ai-je été étonné de lire quelques lignes de Nozick. Elles sont écrites dans le cadre d'une réflexion sur ce qu'est l'importance, plus précisément celle d'une cause, par exemple d'une action. Nozick rejette l'idée que ce puisse être le nombre des effets qui serve de critère pour juger de l'importance de la cause : " When I speak I am moving and changing the position of millions of air molecules, and these effects continue to cascade down in time. Yet that does not by itself guarantee importance to the utterance." ( The examined life, Simon and Schuster, 2006, p. 172). Mais peut-on soutenir que ce qui fait l'importance du fait initial, c'est le nombre non des effets en tant que tels mais des effets en tant que connus ? C'est dans la discussion de cette hypothèse que Nozick reproduit en un sens l'expérience de pensée spinoziste :

" First, imagine that all molecules have some rudimentary form of consciousness."

C'est alors que l'auteur soutient que l'action humaine ne serait pas jugée en fonction de la conscience ou non des entités qu'elle modifie :

" Would that make our utterances important simply because the millions of molecules were aware of their new positions caused by our speaking ? Wouldn't we instead hold those awarenesses weren't so important and so neither was the the event which caused them ?"

L'argument est donc le suivant : il ne suffit pas qu'une cause produise une infinité d'effets dont on a conscience pour qu'elle soit jugée par cela même importante. Mais si je savais que mes paroles produisent une multiplicité de modifications à des entités qui ont conscience de les subir, comment pourrais-je ne pas leur donner de l'importance ? A dire vrai, je n'envisage pas vraiment la même situation que celle imaginée par Nozick . En effet il se demande ce qui se passerait si on apprenait qu'une action, une fois faite et jugée ordinairement insignifiante, est ressentie consciemment par une multitude indéfinie d'entités et il soutient qu'elle resterait une action insignifiante dont l'impact est connu par ce qui l'a subie. Je me place plutôt avant la profération des paroles : si je savais que mes paroles vont faire bouger des entités conscientes, pourrais-je continuer de les voir comme des actions neutres ou ne serais-je pas conduit à tenir compte des intérêts de ces entités conscientes ?

samedi 30 août 2014

Vanité des remèdes stoïcien et épicurien ou scepticisme de rentrée ?

C'est Breuer qui parle (il pense à Anna O.) :

" - Je suis prisonnier de cette obsession : elle ne me dira jamais comment m'échapper d'elle. C'est pourquoi je vous interroge sur votre expérience en la matière, et sur les méthodes que vous avez employées pour vous échapper.
- Mais c'est exactement ce que j'ai essayé de faire la semaine dernière, quand je vous ai demandé de prendre de la hauteur, rétorqua Nietzsche. Une perspective cosmique permet toujours d'atténuer le souffrance et le drame de la vie. Pour peu que vous vous éleviez suffisamment, vous atteindrez des sommets du haut desquels la tragédie cessera d'être tragique.
- Oui, oui, oui..." Breuer était de plus en plus agacé. " Intellectuellement, je sais tout cela. Mais un traitement par l'altitude ne m'apporte aucun soulagement. Pardonnez mon impatience, mais de la connaissance intellectuelle à la connaissance sensible, il y a un abîme, un immense abîme. Souvent, lorsque la nuit je suis dans mon lit, éveillé, effrayé par la mort, je me récite la maxime d'Épicure : " Quand nous sommes, la mort n'est pas là et quand la mort est là, c'est nous qui ne sommes pas." C'est une vérité éminemment rationnelle, irréfutable. Mais lorsque la peur est plus forte que moi, rien n'y fait et cette phrase ne m'apporte aucun repos. Dans ce cas la philosophie ne suffit plus. Enseigner la philosophie et la pratiquer sont deux choses différentes." (Irving Yalom, Et Nietzsche a pleuré, 1992)

dimanche 24 août 2014

Contribution psychologique à une compréhension des impasses du conflit israélo-palestinien ou comment l'égalité finale n'implique pas l'égalité initiale.

" Part of the process by which people soften their boundaries and move into a we involves repeated expression of the desire to do so, repeated telling each other that they love each other. Their statement often will be tentative, subject to withdrawal if the other does not respond with similar avowals. Holding hands, they walk into the water together, step by step. Their caution may become as great as when two suspicious groups or nations - Israel and the Palestinians might be an example - need to recognize the legitimacy of one other. Neither wants to recognize if the other does not, and it also will not suffice for each to announce that it will recognize if the other ones does also. For each then will have announced a conditional recognition, contingent upon the other's unconditonal recognition. Since neither one has offered this last, they haven't yet gotten started. Neither will it help if each says it will recognize conditional upon the other's conditional recognition : " I'll recognize you if you'll recognize me if I'll recognize you." For here each has given the other a three-part conditional announcement, one which is contingent upon, and goes into operation only when there exists, a two-part conditional announcement from the other party ; so neither one has given the other exactly that will trigger that other's recognition, namely a two-part announcement. So long as they both simmetrically announce conditionals of the same length and complexity, they will not be able to get started. Some asymmetry is needed, then but it need not be that either one begins by offering unconditional recognition. It would be enough for the first to offer the three-part recognition (which is contingent upon the other's simple two-part conditional recognition), and for the second to offer the two-part conditional recognition. The latter triggers the first to recognize outright and this, in turn triggers the second to do the same. Between lovers, it never becomes this complicated explicitly. Neither makes the nested announcement " I will love you if you will love me if I will love you," and if either one did, this would not (to put it mildly) facilitate the formation of a we. Yet the frequency of their saying to each other " I love you ", and their attention to the other's response, may indicate a nesting that is implicit and very deep, as deep as the repeated triggering necessary to overcome caution and produce the actual and unconditional formation of the we." (Robert Nozick, The examined life, Simon and Schuster, 2006, p. 78-79)

vendredi 22 août 2014

Clarification minuscule concernant la relation de Wittgenstein avec la religion ou que veut dire "avoir la foi" ?

J'ai du mal à caractériser la position de Ludwig Wittgenstein sur la religion. Comme Jacques Bouveresse l'a bien expliqué, si la position de Russell, franchement athée et hostile aux religions historiques, est vite accessible, celle de Wittgenstein se laisse difficilement saisir. Aussi parviens-je plus facilement à déterminer ce qu'elle n'est pas.
Aujourd'hui un texte de Robert Nozick me sert de repoussoir, si on ose parler ainsi. Dans le chapitre intitulé The Nature of God, the Nature of Faith, tiré de son ouvrage, The examined life (1989), Nozick s'efforce de préciser ce qu'est l'accès à Dieu par la foi et non par la tradition ou par la justification prétendument rationnelle. C'est intéressant car Wittgenstein a cherché aussi à décrire ce qu'est une conversion qui ne pourrait pas être justifiée par des raisons (ou historiques, comme la découverte des faits narrés par la Bible ou rationnelles comme la preuve ontologique par exemple). Mais voyons d'abord ce qu'écrit Nozick :

" One might believe in the existence of a deepest reality that is divine, on faith. To say that someone believes something on faith marks the kinds of reasons by which he has come to believe (or continues to do so) ; for instance it is not because of the evidence or because of what he was taught by parents or traditions. Faith's particular route to belief is the following. There is an encounter with something very real - an actual person, a person in a story, a part of nature, a book or work of art, a part of one's being - and this thing has extraordinary qualities that intimate the divine by being forms of qualities that the divine itself would have : these extraordinary qualities touch you deeply, opening your heart so that you feel in contact with a special manifestation of the divine, in that it has some form of divine qualities to a very great extent." (Simon and Schuster, 2006, p. 51)

Nozick trouve la genèse de la foi dans une rencontre d'un certain type (dans un certain jargon, on pourrait dire que quelque chose de transcendant se manifeste dans quelque chose d'immanent). Comme on le voit, l'occasion d'une telle rencontre est très variable : entre autres, Nozick mentionne la lecture d'un livre ou la perception d'un phénomène naturel. Or, il se trouve que Wittgenstein a consacré au moins un texte à la perception de quelque chose de naturel, en l'occurrence des arbres qui penchent (Wittgenstein, on va le voir, envisage aussi " a person in a story"). Le texte qui suit a été écrit vers 1944 en anglais par le philosophe et se trouve dans les Vermischte Bemerkungen :

" A miracle is, as it were, a gesture which God makes. As a man sits quietly and then makes an impressive gesture, God lets the world run on smoothly and then accompanies the words of a saint by a symbolic occurrence, a gesture of nature. It would be an instance if, , when a saint has spoken, the trees around him bowed, as if in reverence. Now, do I believe that this happens ? I don't.
The only way for me to believe in a miracle in this sense would be to be impressed by an occurrence in this particular way. So that I should say e.g. : " It was impossible to see these trees and not to feel that they were responding to the words. " Just as I might say " It is impossible to see the face of this dog and not to see that he is alert and full of attention to what his master is doing". And I can imagine that the mere report of the words and life of a saint can make someone believe the reports that the trees bowed. But I am not so impressed." (Werkausgabe Band 8, Suhrkamp, 1984, p.513)

Je retiens l'idée que Wittgenstein se dit "not so impressed". Or, Nozick décrit la foi comme une réponse à quelque chose, au point qu'il se demande si la foi n'est pas d'abord foi dans la valeur de la réponse que l'on adopte dans la rencontre en question :

" Perhaps the faith involved is a faith in oneself and one's own responses, a faith that one would not be so deeply touched by something in that way unless it was a manifestation of the divine. Thereby one also would have a belief that the divine existed - otherwise it could not manifest itself - but the faith would initially not be a faith in it but a trust in one's own deepest positive responses. To not have the belief then would be to distrust one's very deepest responses and thus involve a significant alienation from oneself."

Si je dois associer la personnalité de Wittgenstein à une des deux expressions suivantes : " trust in one's own deepest responses" et "alienation from oneself", c'est la seconde que je choisirai. Que je me rapporte au premier, au second ou au troisième (?) Wittgenstein, je ne trouve aucune reconnaissance de la valeur gnoséologique possible d'une quelconque impression irrationnelle, aussi profonde qu'elle puisse paraître être au sujet concerné. Il me semble donc que Wittgenstein n'a pas compris la foi sur le modèle d'une sorte de passivité menant à la découverte d'une réalité supérieure (et c'est une des raisons pour lesquelles il est difficile de conceptualiser ce qu'a été la foi dans la pensée du philosophe viennois).
En fait Wittgenstein semble avoir pensé plutôt la foi comme un mouvement vers, une initiative, voire une décision. Un texte de 1947 va au moins clairement dans la direction d'une conception de la foi comme choix d'un système d'orientation :

" Es kommt mir vor, als könne ein religiöser Glaube nur etwas wie das leidenschaftliche Sich-entscheiden für ein Bezugssystem sein. Also obgleich es Glaube ist, doch eine Art des Lebens, oder eine Art das Leben zu beurteilen. Ein leidenschaftliches Ergreifen dieser Auffassung (cette phrase n'apparaît pas dans la traduction française). Und die Instruktion in einem religiösen Glauben müsste also die Darstellung, Beschreibung jenes Bezugssystems sein und zugleich ein in's-Gewissen-reden. Und diese beiden müssten am Schluss bewirken , dass der Instruierte selber, aus eigenem, jenes Bezugssystem leidenschaftlich erfasst. Es wäre, als liesse mich jemand auf der einen Seite meine hoffnunglose Lage sehen, auf der anderen stellete er mir das Rettungswerkzeug dar, bis ich, aus eigenem, oder doch jedenfalls nicht von dem Instruktor an der Hand geführt, auf das zustürzte und es ergriffe." (ibidem p. 540-541)

Ce qui est troublant dans ce texte, c'est qu'il mêle le vocabulaire de la décision, de l'autonomie (sich entscheiden, aus eigenem), de la saisie, de la prise (ergreifen) à celui de la passion, de la passivité (leidenschaftlich répété deux fois) zustürzen qu'on traduit par se précipiter, foncer sur unit bien les deux idées contradictoires d'activité et de passivité: dit autrement, il s'agit d'une "décision passionnée", selon la traduction de Gérard Granel ( Remarques mêlées, GF, 2002, p.132).
Il semble en tout cas qu'on est loin d'une découverte du divin à travers le non-divin, sur le modèle de la foi telle que l'analyse Nozick.

jeudi 21 août 2014

Quand Nozick justifie le choix par Platon du soleil pour symboliser dans l'allégorie de la la caverne l'Idée du Bien.

Dans The examined life (1989), Robert Nozick s'interroge sur ce qui pourrait être une preuve incontestable, universelle et permanente de l'existence de Dieu. Il met d'abord en évidence que tout signe à première vue indiscutable de l'existence de Dieu pourrait être interprété comme un artefact technologique sophistiqué :

" Any particular signal announcing God´s existence - writing in the sky, or a big booming voice saying he exists, or more sophisticated tricks even - could have been produced by the technology of advanced beings from another star or galaxy, and later generations would doubt it had happened anyway." (Simon and Schuster, 2006, p.49)

Face à de tels signes, comment être certain de ne pas revivre la situation que Sartre présente dans L'existentialisme est un humanisme (1945) ? :

" Il y avait une folle qui avait des hallucinations : on lui parlait par téléphone et on lui donnait des ordres. Le médecin lui demanda : " Mais qui est-ce qui vous parle ?" Elle répondit : " Il dit que c'est Dieu."" (Nagel, 1970, p.30)

Mais quelles doivent être alors les propriétés d'un signe révélant de manière non équivoque l'existence de Dieu ? C'est en formulant une réponse à ce problème que Nozick aboutit, même s'il ne mentionne pas la convergence, à quelque chose qui semble avoir été pris en compte par Platon dans son invention de l'allégorie de la caverne (La République, livre VII) :

" What then would an effective signal be like ? Understanding the message should not depend upon complicated and convoluted reasoning which is mistaken or faulty. Either people wouldn't figure it out, or they would not trust it if they did. To cope with the fact that anything can be interpreted in various ways, the signal would have to show its meaning naturally and powerfully, without depending on the conventions or artificialities of any language. The signal would have to carry a message unmistakably about God, if about anything ; its meaning should shine forth. So the signal itself would have to be analogous to God ; it would have to exhibit analogues of at least some of God's properties or relationships to people. Having some of the properties it speaks of and itself instancing part of its message, the signal would be a symbol of God. As an object symbolizing God, it would have to command respect - no people traipsing all over it, cutting and analysing it in their laboratories, or coming to dominate it ; best might be for it to be unapproachable. For people who don't yet have the concept of God, it would help if the symbol also gave people the idea, so they then could know what that symbol was a symbol of. A perfect signal should be spectacularly present, impossible to miss. It should capture the attention and be available by various sense modalities ; no one should have to take another's word for it. It should endure permanently or at least as long as people do, yet not constantly be before them, so that they will notice it freshly. No one should have to be an historian to know the message had come. The signal should be a powerful object, playing a central role in people's lives. To match God's being the source of creation or standing in some crucially important relation to it, all life on earth should depend (mediately) on the signal and center about it. It there were some object which was the energy source of all life on earth, one which dominated the sky with his brilliance, whose existence people could not doubt, which couldn't be poked at or treated condescendingly, an object about which people's existence revolved, which poured out a tremendous quantity of energy, only a small fraction of which reached people, an object which people constantly walked under and whose enormous power they sensed, one they even were unable to look at directly yet which did not oppress them but showed how they could coexist with an immensely dazzling power, an object overwhelmingly powerful, warning them and lighting their way, one their daily bodily rhythms depended upon, if this object supplied energy for all life processes upon earth and for the beginning of life as well, if it were dazzingly spectacular and beautiful, if it served to give the very idea of God to some cultures that lacked the concept, if it were immense and also similar to billions of others scattered throughout the universe so that it couldn't have been created by more advanced beings from another galaxy or by any being lesser than the creator of the universe, then that would be a suitable message announcing God's existence.
Of course, I am being somewhat playful here. The Sun does exist, it is about as good a permanent annoucement as one could imagine or devise, yet it has not served to prove God's existence, even though viewing it as a signal does provide a unified explanation of why all of these properties listed happen to be conjoined in one object." (p.49 à 51)

On peut lire ces lignes comme un encouragement à actualiser l'allégorie platonicienne en fonction de nos connaissances en astrophysique (même si l'intention de Nozick est juste de mettre l'hypothèse à l'abri d'une réfutation par aliens interposés) : le prisonnier libéré découvrirait non plus un soleil mais une infinité d'autres (reste que cela pose un nouveau problème : comment l'Un peut-il être symbolisé par le Multiple ?).
On notera aussi que Platon n'a pas lui considéré le soleil comme la meilleure preuve possible de l'existence du Bien. Le soleil n'est pas un indice du Bien comme la fumée l'est du feu ; il n'en est pas plus une icône, comme le portrait d'une personne par rapport à cette personne. Le soleil est juste un élément d'une analogie : par rapport au choses sensibles, il a la même fonction que le Bien par rapport aux Idées. Les choses sensibles n'étant pas de même nature que les choses intelligibles, aucune d'entre elles ne peut mettre sur la piste de Dieu comme la trace matérielle met le détective sur la piste du criminel. Dit autrement, et en termes kantiens, ce qui est dans le temps et dans l'espace ne peut pas montrer, même de manière infiniment allusive, ce qui est pensé comme étant en dehors du temps et de l'espace.
Terminons : ce texte de Nozick, loin d'amener à conclure que Platon a échoué à trouver ce qui dans le sensible serait indubitablement un signe de la réalité de Dieu, engage plutôt à penser que Platon a bel et bien découvert avec le soleil la meilleure manière de symboliser le Bien.

lundi 18 août 2014

Qu'est-ce qui dépend de nous ? Cicéron à notre secours !

Dans Le Monde du 4 Août 2014, on peut lire un appel à François Hollande signé par Rony Brauman, Régis Debray, Christiane Hessel et Edgar Morin et intitulé M.Hollande, vous êtes comptable d'une certaine idée de la France qui se joue à Gaza. Dans les dernières lignes, les auteurs s'y réfèrent au stoïcisme pour engager le Président de la République à agir fortement contre l'intervention de l'armée israélienne dans le territoire palestinien. Voici le passage :

" L'école stoïcienne recommandait de distinguer, parmi les événements du monde, entre les choses qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent pas de nous. On ne peut guère agir sur les accidents d'avion et les séismes - et pourtant vous avez personnellement pris en main le sort et le deuil des familles des victimes d'une catastrophe aérienne au Mali. C'est tout à votre honneur. A fortiori, un homme politique se doit de monter en première ligne quand les catastrophes humanitaires sont le fait de décisions politiques sur lesquelles il peut intervenir, surtout quand les responsables sont de ses amis ou alliés et qu'ils font partie des Nations Unies, sujets aux mêmes devoirs et obligations que les autres États."

On doit en effet à Épictète la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas. Mais les auteurs de l'article ne la reprennent qu'en apparence ; voici en effet ce que soutenait Épictète :

" Dépendent de nous : jugement de valeur, impulsion à agir, désir, aversion, en un mot, tout ce qui est notre affaire à nous. Ne dépendent pas de nous, le corps, nos possessions, les opinions que les autres ont de nous, les magistratures, en un mot, tout ce qui n'est pas notre affaire à nous." ( Manuel, I.1, traduction de Pierre Hadot)

Dans la situation qui nous intéresse, dépendent donc de François Hollande le jugement de valeur (et plus généralement tout jugement) qu'il porte sur cette guerre, ses désirs et ses aversions relatifs à elle et sa capacité d'agir ou de ne pas agir dans cette affaire. Vus sous ce jour, la catastrophe humanitaire ne dépend pas plus du Président que le tremblement de terre. Reste qu'il dépend de lui de juger, de désirer et d'agir rationnellement en rapport avec le fait en jeu.

Résumons : la frontière entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas passe entre l'esprit propre et le reste du monde matériel, ce qui englobant mon corps, les autres et leurs esprits, et tous les êtres vivants et inanimés. Contrairement à son usage ordinaire aujourd'hui, l'opposition ne détermine pas les modifications du monde à ma portée par rapport à celles vis-à-vis desquelles je suis impuissant de fait.

Néanmoins cette rectification ne veut pas dire qu'un stoïcien contemporain n'aurait rien à dire sur la politique d'Israël en Palestine mais il devrait mobiliser d'autres distinctions comme celle entre l'utilité apparente et l'honnêteté, telle que par exemple Cicéron la présente dans ce passage du De Officiis :

" Il arrive très souvent que, sous prétexte d'utilité (utilitatis specie) on commette des fautes dans les affaires publiques : ainsi quand on détruisit Corinthe. Les Athéniens se montrèrent plus durs encore, en décidant de couper les pouces aux Eginètes dont la flotte était puissante : cela leur parut utile ; car Egine était menaçante pour le Pirée, dont elle était trop proche. Mais un acte cruel n'est jamais réellement utile (nihil, quod crudele, utile) : rien n'est plus contraire que la cruauté à la nature humaine que nous devons suivre. On a tort aussi d'empêcher les étrangers d'habiter nos villes et de les chasser comme firent Pennus au temps de nos pères et récemment Papius. Il est bon de ne pas permettre à quelqu'un qui n'est pas citoyen d'être pris pour tel ; c'est la loi qu'ont portée très sagement les consuls Crassus et Scévola ; mais c'est une grossièreté d'interdire aux étrangers de vivre dans notre ville. Il y a de fort belles actions où, par honnêteté, on ne tient pas compte d'un intérêt public apparent : notre république est remplie d'exemples de ce genre ; ils sont fréquents mais surtout pendant la seconde guerre punique ; la nouvelle du désastre de Cannes porta les coeurs plus haut que ne l'avaient jamais fait les événements favorables : il n'y eut nul signe de crainte et nul ne songea à la paix ; l'honnêteté a un tel pouvoir qu'elle efface l'apparence d'utilité (tanta vis est honesti, ut speciem utilitatis obscuret). Les Athéniens, absolument incapables de soutenir l'élan des Perses, décidèrent d'abandonner la ville, de laisser femmes et enfants à Trézène et de s'embarquer sur leurs navires pour employer leur flotte à défendre la liberté de la Grèce, et, comme un certain Cyrsilus leur conseillait de rester dans la ville et d'y accueillir Xerxès, ils l'abattirent à coups de pierres ; c'est pourtant Cyrsilus qui, en apparence, suivait leurs intérêts, mais ce n'était plus réellement leur intérêt, puisque l'honneur s'y opposait. Thémistocle, après la victoire dans la guerre contre les Perses, dit à l'assemblée qu'il avait un projet pour sauver la république, mais qu'il serait nuisible de le faire connaître ; il demanda qu'on lui indiquât quelqu'un à qui en faire part ; on lui indiqua Aristide ; Thémistocle lui dit que l'on pourrait mettre le feu en secret à la flotte spartiate qui s'était retirée près de Gytheion ; et que, cela fait, la puissance des Lacédémoniens serait brisée. Aristide l'ayant écouté vint à l'assemblée qui était dans l'attente et il dit que le projet présenté par Thémistocle était fort utile mais fort peu honnête. Les Athéniens estimèrent que ce qui n'est pas honnête n'est pas non plus utile (Athenienses, quod honestum non esset, id ne utile quidem putaverunt) et, à l'instigation d' Aristide, ils repoussèrent le projet sans en avoir même pris connaissance. Ils ont agi mieux que nous qui épargnons les pirates et imposons des tributs à nos alliés." (III 11, traduction de Bréhier).

Clairement la philosophie stoïcienne, hostile à la morale politique, prend position en faveur de la politique morale. Cependant une telle préférence laisse ouverte la question de savoir quelle est la politique morale à défendre vis-à-vis d' Israël en juillet-août 2014 quand on est un Président de la République français...

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