Les philosophes antiques à notre secours

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mercredi 7 décembre 2016

Marc-Aurèle revisited. Pierre Vesperini, impeccable restaurateur ?

Pierre Vesperini a publié en 2016 chez Verdier Droiture et mélancolie, sur les écrits de Marc-Aurèle, court ouvrage, passionnant et formidablement ambitieux. L'auteur veut en effet retirer l'empereur de la liste des philosophes stoïciens pour la raison qu'il ne serait ni philosophe ni stoïcien.
Pierre Hadot nous avait assuré que la théorie stoïcienne avait essentiellement une finalité pratique. Pierre Vesperini garde l'idée de finalité pratique des textes mais en révise le contenu : il ne s'agirait pas du tout d' accéder à une sagesse pratique; foin de l'intériorité, de la spiritualité, du perfectionnement de soi ! Ce qu'aurait eu en tête Marc-Aurèle, c'est de se servir des formules stoïciennes pour parvenir à accomplir son rôle d' Empereur. On peut donc lire ainsi le tItre de l'ouvrage : comment à coup de remèdes verbaux d'origine stoïcienne soigner sa mélancolie et se composer la belle extériorité droite à exhiber en public pour parvenir à ses fins politiques ? Marc-Aurèle ne se serait jamais intéressé à la vérité, pas plus qu'au système, il aurait cherché les représentations efficaces pour bien faire son job.
Je pensais que Marc-Aurèle se souciait de sa fonction sociale par stoïcisme, mais, à lire Vesperini, je devrais me faire à l'idée que l'empereur s'intéresse au stoïcisme à des fins strictement professionnelles.

Pierre Vesperini n'est pas un platonicien, il se méfie des Essences, des Formes et de leur Éternité; il ne croit pas qu' existe un objet qu'on pourrait convenablement désigner du nom de philosophie. "Philosophie antique" n'est donc qu'une expression vague. Nominaliste et empiriste, Pierre Vespirini, impeccable érudit iconoclaste, se plaît à contextualiser savamment. Il déteste qu'on croie en un Marc-Aurèle réfléchissant pour trouver la vérité relativement à des problèmes philosophiques pouvant passer d'une culture à l'autre et avoir une certaine intemporalité. En effet, dès qu'on est porté à lever les yeux vers le Ciel des Idées, Pierre Vesperini se presse de nous les faire baisser sur le hic et nunc qu' en essentialiste naïf on laissait de côté. On devinera que l'auteur se méfie du rationalisme en tant que confiance dans une raison passablement anhistorique.
Reste que Pierre Vesperini prétend nous faire connaître le vrai Marc-Aurèle, son savoir infini se plaisant à dégager l'empereur réel des interprétations qui l'ont humanisé, divinisé, modernisé, Pierre Hadot l'ayant, lui, christianisé (comme exemple de parfaite révision à la baisse, on peut lire les pages cruelles de l'épilogue, discret livre noir de Marc-Aurèle). En effet, même s'il aime bien Kühn et Foucault, Pierre Vesperini ne va pas jusqu'à scier la branche sur laquelle il est assis en présentant son portrait de l'empereur comme une interprétation idiosyncrasique. Tel un consciencieux restaurateur de peinture, il fait de son savoir le moyen de décaper la toile jusqu'à en retrouver les couleurs d'origine.

Bien sûr le livre fait peur. On sent bien le danger de cette inspiration nietzchéenne qui jouit de débusquer les propriétés accidentelles de Marc-Aurèle cachées par les multiples masques de Philosophe qu'on lui aurait fait porter. Qu'est-ce qui nous assure en effet que Pierre Vesperini ne va pas tous les casser, nos statues de philosophes antiques ? Et s'il contextualisait aussi Épictète au point de nous faire voir toutes ces sorties abruptes comme répondant à des fins circonstancielles ? Pire, s'il sortait de l'Antiquité ? En effet cet homme manifestement fort doué a aussi traduit Brecht, il pourrait donc nous contextualiser l'impératif kantien, l'esprit hégelien, le Dasein heideggerien etc.
On n'en est pas là certes, Pierre Vesperini prenant bien soin de préciser que Marc-Aurèle ne doit pas être confondu avec les philosophes stoïciens, ce qui veut dire que pour l'instant il en reconnaît l'existence.

Néanmoins le penchant de Vesperini à ausculter avec une infinie patience , avec un admirable amour de l'exactitude et de la précision, ce qu'on pourrait appeler le contexte de découverte des thèses de Marc-Aurèle, inquiète celui qui prend au sérieux tout autant le contexte de justification. Ne peut-on pas discuter philosophiquement de la vérité des thèses de Marc-Aurèle, même si l'on reconnaissait avec l'auteur qu'elles ont été formulées à des fins pratiques et très intéressées ? Si l'on prend assez la vérité au sérieux pour croire possible la connaissance d'un vrai Marc-Aurèle, pourquoi ne pas aussi poser la question de la vérité de ce qu'il a soutenu ?
Au fond, oui ou non, Marc-Aurèle avait-il raison ?

Signé : le Béotien.

mercredi 9 novembre 2016

À propos d'un locataire non chimérique.

" Après eux vinrent les femmes enceintes peinturlurées de rose, les vieillards chevauchant d'autres vieillards à quatre pattes, les petites filles obscènes et les chiens gros comme des veaux.
Treslkovsky s'accrochait à la raison comme à une corde. Il se récitait mentalement la table de multiplication et les fables de La Fontaine. Avec ses mains, il réalisait des mouvements compliqués indiquant une bonne coordination des réflexes. Il se brossa même, à voix haute, un tableau complet de la situation politique en Europe au début du XIXème siècle." (Roland Topor, Le locataire chimérique, Buchet/Chastel, 1964)

lundi 7 novembre 2016

Aux contempteurs de la raison.

Il n'est pas rare de lire qu'il faut se méfier de la raison : elle serait par exemple trop limitée par ses principes rigides pour pouvoir accéder à la réalité dans sa souplesse et diversité, ou du moins à ce que la réalité a de plus riche ou de plus intéressant ou de plus fondamental ou de plus singulier, etc. On accuse alors ses défenseurs d' imposer la dictature de la raison et contre eux et elle, on fait appel à la liberté de l'esprit, à l'intuition, à l'imagination, à l'empathie, à la sensibilité, etc.
On tient souvent le même discours à l'égard de la vérité : elle nous enfermerait, nous ferait perdre le contact avec la réalité, nous rendrait aveugle à la complexité, etc.
La vérité est en fait qu'on peut accuser à juste titre non la raison et la vérité mais ce qui se fait passer à tort pour elles et une telle accusation ne peut être fondée sur de bonnes raisons, donc intelligible et universalisable, que si elle est conforme à la vérité et à la raison.
Épictète le disait déjà avec fermeté et clarté :

" Un de ceux qui assistaient à la leçon lui dit : "Persuade-moi que la logique est utile." Il lui répondit : "Tu veux que je te le démontre ?" - Oui - Il faut donc que je te propose un argument démonstratif ?" L'autre acquiesça et Épictète poursuivit : "Et comment sauras-tu que je ne te trompe pas par un sophisme ?" L'homme garda le silence. " Tu vois, reprit Épictète, comment tu reconnais toi-même que la logique est nécessaire, si sans elle tu n'es même pas capable de savoir si elle est nécessaire ou si elle ne l'est pas." (Entretiens, II, 25, Vrin, 2015, p.260)

dimanche 30 octobre 2016

Les balivernes antiques à notre secours ?

Dans un entretien en mai 2007 pour Philomag, Paul Veyne a dit :

"Un stoïcien à qui l’on fait mal souffre comme tout le monde. Tout ce qu’il peut faire, c’est mettre inutilement son point d’honneur à ne pas pousser des cris. Sénèque l’avoue lui-même : on n’y arrive jamais. Le stoïcisme est une énorme baliverne. Une faribole qui feint de croire que les pulsions, le corps n’existent pas. Même les saints craignent la mort ; on n’échappe pas à la condition humaine."

jeudi 27 octobre 2016

On ne peut pas demander aux capacités théoriques plus que la connaissance de la vérité.

Que peut-on attendre de la théorie ?
Dans les Entretiens (II, 24), Épictète traite du talent oratoire, "ce talent de bien dire et d'embellir le langage (...) et de l'arranger, comme fait le coiffeur pour la chevelure." (trad. Muller). Un tel talent, on le voit, a une fonction : produire "des discours en termes à la fois élégants et appropriés" grâce à "un certain style, avec une certaine variété et une certaine subtilité dans les termes." Le style est un moyen, certes indispensable, car "c'est par la parole et par une transmission verbale qu'il faut aller vers la perfection, purifier sa faculté de choix et rendre droite sa faculté d'user des représentations". Mais le style n'est qu'un moyen : dit autrement, on doit passer par lui, et non s'y arrêter ; Épictète s'adresse ainsi à qui cultive le style pour lui-même :

" Homme, tu as oublié ta destination ; tu ne devais pas te rendre à cette hôtellerie, seulement y passer. "Mais elle est bien jolie, cette hôtellerie." Il y en a tant d'autres qui le sont, tant de jolies prairies aussi - comme lieux de passage, sans plus."

La destination consiste à faire un usage pratique de la faculté de choix (proairesis) de manière à mener la meilleure des vies : la destination de la vie est pratique. Le talent oratoire ne peut pas faire plus que fournir un instrument au service de la pratique.
Or, Épictète établit discrètement et dans les dernières lignes du chapitre un parallèle entre le talent oratoire et ce que j'appellerai le talent théorique; ce parallèle est justifié d'abord parce que l'accès à la perfection passe nécessairement aussi par des principes théoriques et ensuite parce que certains s'installent dans la théorie, comme on cultive le style pour lui-même. La théorie est à leur goût, ils parviennent par exemple à " analyser les syllogismes aussi bien que Chrysippe". Mais par un tel raisonnement Épictète n'enlève pas de la valeur à la théorie, il veut juste rappeler que le talent théorique ne sert qu'à produire une connaissance théorique, tel le talent oratoire qui ne sert qu'à bien utiliser la langue. L'erreur théorique qu'il dénonce est que cultiver la théorie puisse apporter autre chose qu'une perfection cognitive : la théorie n'est pas faite pour la pratique, non la finalité de la théorie est de produire des vérités théoriques, comme la fonction des yeux est de voir. Ce que dénonce Épictète est la croyance qu'il suffit de faire de la théorie pour avoir une vie excellente. Il rappelle que la capacité pratique découle non de la théorie mais de l'effort de mise en pratique de la théorie :

" Qu'est-ce qui empêche celui qui parle comme Démosthène de subir un échec ? Qu'est-ce qui empêche un homme capable d'analyser les syllogismes aussi bien que Chrysippe d'être malheureux, de pleurer, d'éprouver de l'envie, en un mot d'être dans le trouble et la misère ? Absolument rien. Tu vois bien que c'étaient là des hôtelleries sans valeur, que le but était ailleurs. Quand je m'adresse ainsi à certains, ils croient que je dénigre l'étude de la parole ou celle des principes théoriques. Mais ce n'est pas le cas ; ce que je dénigre, c'est de ne jamais cesser de s'y adonner et d'y mettre toutes ses espérances."

La fonction de la théorie n'est pas de rendre heureux, elle est d'apporter la vérité. Mais celui qui veut être heureux devra s'appuyer sur la vérité mais sans compter sur elle seulement. Il devra plutôt compter sur le développement de ses capacités pratiques. La mise en pratique de la théorie ne veut dire ni que la théorie naît de la pratique ni qu'elle a comme finalité la pratique. Elle signifie qu'il ne faut pas compter sur la seule connaissance de la vérité pour parvenir à la meilleure des vies possibles.
De même qu'on peut diriger sa vue parfaite vers des objets qu'il serait sage de ne pas regarder, de même on peut faire un mauvais usage d'une théorie parfaite, mais elle n'en devient pas pour autant une théorie imparfaite.

samedi 22 octobre 2016

Comme il n'est pas sage de vivre sa philosophie !

Diogène Laërce à propos de Pyrrhon :

" Il était conséquent (avec ces principes) jusque par sa vie, ne se détournant de rien, ne se gardant de rien, affrontant toutes choses, voitures, à l'occasion, précipices, chiens, et toutes choses de ce genre, ne s'en remettant en rien à ses sensations. Il se tirait cependant d'affaire, à ce que dit Antigone de Caryste, grâce à ses familiers qui l'accompagnaient." (IX, 62)

Épictète dans les Entretiens se référant aux Académiciens :

" Si j'étais l'esclave de l'un de ceux-là, quand bien même il me faudrait chaque jour être fouetté jusqu'au sang, je m'emploierais à le torturer. "Esclave, verse de l'huile dans le bain." Je prendrais de la saumure, et j'irais lui en verser sur la tête." Qu'est-ce que ça veut dire ? - J'ai eu une représentation indiscernable de celle de l'huile, tout à fait semblable à elle, je te le jure par ta Fortune ! - Apporte-moi ma tisane." Je remplirais un bol de vinaigre et le lui apporterais. "Ne t'ai-je pas demandé de la tisane ? - Si, maître ; c'est de la tisane. - N'est-ce pas du vinaigre ? - Pourquoi serait-ce du vinaigre plutôt que de la tisane ? - Prends-en et sens ; prends-en et goûte. - Comment donc le sais-tu si les sens nous trompent ?" Si parmi les esclaves j'avais eu trois ou quatre camarades du même sentiment que moi, je l'aurais fait crever de rage et forcé à se pendre ou à changer d'opinion." (II, 20)

Les familiers de Pyrrhon tiennent le scepticisme pour une théorie seulement et protègent, pour cela, le philosophe ; l'esclave cynique, lui, applique impeccablement la théorie et donc met en danger et son maître et la théorie.

jeudi 20 octobre 2016

Dans la famille des Stoïciens, vous faites partie de l'aristocratie ou du petit peuple ?

Il y a peu, je citais un texte d´Épictète mentionnant la chaise percée.
Aujourd'hui il s'agit de vase de nuit : est-ce raisonnable de présenter le vase de nuit à un autre ? Ce qui est en jeu n'est pas de savoir si c'est raisonnable de satisfaire les fantaisies de tel ou tel, mais, plus précisément, si c'est raisonnable de jouer un rôle social caractérisé essentiellement par la soumission aux désirs d'un dominant.
Un premier raisonnement est envisagé, qui justifie une réponse positive à la question posée : si on refuse d'apporter le vase, alors on souffrira d'un mauvais traitement ; en revanche, si on accepte, on sera nourri. Mais un deuxième raisonnement est présenté : c'est tellement indigne d'apporter le pot de chambre, qu'on juge que non seulement on ne doit pas soi-même le faire mais qu'on ne doit pas non plus laisser autrui le faire.
Manifestement le premier raisonnement est tenu par l'esclave, le second par quelqu'un dégagé de l'obligation et adoptant une position de surplomb. Certes il est tentant de l'identifier à la position du stoïcien, soit d'Épictète. Mais les choses sont en fait un peu plus compliquées.
Épictète défend d'abord la valeur du premier raisonnement :

" Si tu me demandes : "Vais-je ou non présenter le vase ?", je te dirai qu'il vaut mieux recevoir de la nourriture que de n'en pas recevoir, que c'est une plus grande indignité d'être brutalisé que de ne pas l'être ; par suite, si c'est cela que tu prends comme mesure des choses qui te concernent, va et présente le vase." (Entretiens, I,2, traduction Robert Muller)

Le raisonnement a sa logique car il s'appuie sur deux bonnes raisons qui sont de sens commun mais il vaut du point de vue de qui se pense avant tout comme esclave : dans ce cadre, un esclave est effectivement plus rabaissé quand il est frappé que quand il ne l'est pas. Le raisonneur-esclave s'est donné une valeur limitée et il raisonne correctement sur une telle base. Le raisonneur nº2, lui, se donne une bien plus grande valeur :

" "Mais c'est indigne de moi !" "

À quoi Épictète répond :

" Il t' appartient à toi, non à moi, d'introduire cet élément dans l'examen de la question; car c'est toi qui te connais, qui sais combien tu vaux à tes yeux, à quel prix tu te vends : les uns se vendent à tel prix, les autres à tel autre."

La tournure (faussement) relativiste de la réplique ("je vaux ce que je crois valoir") surprend. Mais on va découvrir qu´Épictète va classer les hommes en fonction de leur aptitude à "atteindre les sommets" et que chacun a les moyens de découvrir son degré d'excellence.
Cette distinction dans la valeur se présente au moyen d'une comparaison entre les parties de la toge sénatoriale, comparaison paradoxale pour une philosophie qui déprécie les uniformes et les réduit à leur stricte matière ou à un vain ornement (qu'on se rappelle l'analyse de Marc-Aurèle : "cette pourpre c'est du poil de brebis mouillé d'un sang de coquillage" ou qu'on ait en tête les paroles qu'Épictète met dans la bouche de Diogène : "la nudité vaut mieux que toute toge prétexte" (I, 24)) :

" Toi tu te sentais obligé de te préoccuper de la manière de ressembler aux autres hommes, comme le simple fil ne veut pas avoir quoi que ce soit qui le distingue des autres. Moi je veux être la bande de pourpre, cette petite pièce brillante qui donne au reste sa distinction et sa beauté. Pourquoi me dire : "Conforme-toi à la majorité des gens" ? Et comment serai-je encore la bande de pourpre ?"

Afin d'illustrer l'excellence purpurine, Épictète donne l'exemple de Helvidius Priscus, qui s'est opposé héroïquement à l'empereur Vespasien. À qui conteste l'utilité d'un tel geste, Épictète répond :

" Et de quelle utilité la pourpre est-elle pour le vêtement ? Que fait-elle d'autre que de se faire remarquer sur lui comme pourpre et d'être proposée comme un beau modèle pour le reste ?"

Priscus avait jugé qu'en tant que sénateur il devait se rendre au Sénat malgré l'interdiction impériale. Tel athlète, lui, préfère mourir plutôt que de se laisser castrer. Tel philosophe, jugeant que sa barbe est une propriété inséparable du rôle de philosophe, préfèrera avoir la tête coupée, plutôt que la barbe. Épictète fait alors parler un disciple dubitatif :

" "À quoi reconnaîtrons-nous, chacun pour notre compte, ce qui est conforme à notre rôle ?"

En effet il ne s'agit pas d'un rôle d'homme, qui serait le même pour tout membre de l'espèce. C'est un rôle lié à une fonction sociale (celle de sénateur, d'athlète, de philosophe, etc.) mais il ne fait pas partie, si l'on me permet l'expression, de "la description du poste". C'est le rôle confronté à une situation d'urgence, à des circonstances dangereuses. "Que faire ?" est alors un problème car le sénateur, l'athlète, le philosophe ne sont dans un tel cas plus face à une tâche de la routine sénatoriale ou sportive ou philosophique. Épictète fournit une réponse se référant autant à l'aptitude naturelle exceptionnelle qu'à l'exercice développant ce caractère d'élite :

" Quand un lion attaque, répondit Épictète, à quoi le taureau (et lui seul) reconnaît-il ses aptitudes, et d'où vient qu'il soit seul à se jeter en avant pour défendre le troupeau entier ? N'est-il pas évident que lorsqu'on possède des aptitudes on en a immédiatement conscience ? Ainsi quiconque parmi nous a des aptitudes de ce genre n'ignorera pas non plus qu'il les possède. Cependant ce n'est pas tout d'un coup qu'on devient taureau ni qu'un homme devient généreux, mais il faut avoir pratiqué les exercices d'hiver, il faut s'y être préparé et ne pas se lancer à la légère dans des activités totalement inappropriées. "

Mais s'agit-il bien de nature ? Chacun ne peut-il pas devenir taureau par l'exercice ? En ces temps démocratiques on l'espère mais non... Épictète exclut bel et bien que l'excellence humaine soit à la portée de tout homme :

" Examine seulement à quel prix tu vends ta faculté de choix. S'il n'y a pas d'autre issue, homme, du moins ne la vends pas à bas prix. Les actes grandioses et exceptionnels conviennent peut-être à d'autres, à Socrate et à ses pareils. " Pourquoi alors, si nous sommes nés pour cela, les hommes ne deviennent-ils pas tous (ou du moins la plupart) semblables à eux ?" Les chevaux deviennent-ils tous rapides,les chiens deviennent-ils tous habiles à suivre une piste ? Quoi ? Parce que je ne suis pas bien doué par nature, devrais-je pour cela renoncer à prendre soin de moi ? Loin de moi cette idée !"

Il y a en effet un "stoïcisme pour les nuls" ; de même que chacun ne peut pas gagner aux Jeux Olympiques mais peut faire du sport, de même que chacun ne peut pas devenir, tel Trump, un milliardaire mais peut bien gérer ses affaires, chacun peut être stoïcien selon ses moyens :

" Je ne serai pas Milon, et cependant je ne néglige pas mon corps ; ni Crésus, et cependant je ne néglige pas les biens qui m'appartiennent. Et en général, il n'est aucune autre chose dont nous renoncions à prendre soin sous prétexte que nous désespérons d'atteindre les sommets."

Il s'agit donc de bien se connaître pour savoir si on est "coq de race ou coq de basse extraction" (II,2)
Le stoïcisme qu'on nous vend aujourd'hui, dépourvu de sa physique, de sa métaphysique, de sa logique et de tous ses beaux attraits, vise si manifestement à conquérir les foules qu' il délaisse à coup sûr les nobles coqs au profit de ceux de la plèbe.

lundi 3 octobre 2016

Boomorphisme.

J'ai déjà cité ces lignes de Xénophane, telles que Clément d'Alexandrie les rapporte dans les Stromates:

« Cependant si les bœufs, les chevaux et les lions
Avaient aussi des mains, et si avec ces mains
Ils savaient dessiner, et savaient modeler
Les œuvres qu’avec art seuls les hommes façonnent,
Les chevaux forgeraient des dieux chevalins,
Et le bœufs donneraient aux dieux forme bovine :
Chacun dessinerait pour son dieu l’apparence
Imitant la démarche et le corps de chacun. » (V, 110)

Louis Guilloux les avait peut-être à l'esprit en écrivant dans Le sang noir :

" Si l'on avait pu rêver que les boeufs aient jamais vécu en société à l'image des hommes, et qu'eût germé dans leur cervelle de boeufs, l'idée de construire une église à leur image, cette bâtisse opaque eût fourni un merveilleux exemple d'architecture bovine, sur quoi la sagacité des petits archéologues bovins eût pu s'exercer." (Le Livre de Poche, 1969, tome II, p.85)

mercredi 21 septembre 2016

La mouche de Wittgenstein, faite homme ?

" "Où en étions-nous ?
- ... un art qui enseigne aux hommes à se conduire dans la vie.
- Bon. Enchaînons. En titre : "Morale individuelle et morale sociale." Écrivez !"
Le dos voûté, les mains au fond des poches, il reprit sa dictée, d'une voix pleine de saccades et d'irritation, d'un ton qui réprouvait chacune de ses paroles. L'oeil mort derrière le lorgnon, cherchant la lumière comme un souvenir, il avait l'air d'une grosse mouche prisonnière, bourdonnant contre une vitre. Dans les silences de sa dictée, sa bouche se crispait, ses lèvres minces semblaient disparaître, avalées, et la pointe du menton remontait. Les plumes grinçaient. Il continuait : " "Une question se pose : celle de savoir si la morale individuelle doit être subordonnée à la morale sociale, ou au contraire la sociale à l'individuelle, ou si les deux morales doivent être juxtaposées et benéficier de droits égaux. Selon certains philosophes..."" (Louis Guilloux, Le sang noir, 1935, éd. Livre de Poche, 1969, p.249)

Si la mouche emprisonnée symbolise l'homme pris au piège des problèmes philosophiques, le professeur de philosophie du secondaire est on ne peut plus mouche parce qu'il doit faire connaître des problèmes philosophiques très divers, suggérer une multiplicité de solutions contradictoires et poser en plus comme problème philosophique l'identité du problème philosophique lui-même .
Peut-on dire de la mouche secondaire qu'elle est payée à passer sans fin d'un piège à l'autre alors que la mouche universitaire gagnerait sa vie à explorer un seul piège ?
Mais la mouche peut être comédienne, faisant comme si elle venait buter aux parois alors que, les voyant venir de loin et accoutumée à leur résistance, elle les effleure à peine. Elle se donne seulement en spectacle, jouant à vouloir sortir du labyrinthe mais, s'étant fait une raison, elle se sait condamnée à y rester.
Les spectateurs aiment bien voir les mouches passer leur temps à se débattre. Certains les prennent au sérieux et compatissent, la plupart les gaussent. Néanmoins quelques-uns, rarissimes, en vont jusqu'à se rêver mouches.

dimanche 18 septembre 2016

Se contenter de sa part de sexe.

Épictète adresse des paroles très dures à l'homme adultère :

" Mais qui te fera confiance ? Ne veux-tu pas qu'en conséquence on te jette toi aussi sur un tas d'ordures, comme un ustensile inutile, comme une ordure (Bréhier disait "fumier") ?" (Entretiens, Livre II, 4, traduction R.Muller)

L'accusé se défend, prétendant respecter les normes de l'école stoïcienne :

" Mais quoi ? Les femmes ne sont-elles pas par nature communes ?"

C'est alors qu´Épictète compare la légitime non à un cochon de lait tout entier mais à une portion de cette même viande :

" Le cochon de lait lui aussi est commun aux invités ; mais les parts une fois faites, vas-y, si tu le juges bon, enlève la part de ton voisin de table, vole-la à son insu, ou tends la main et goberge-toi ; et si tu ne peux arracher un morceau de viande, plonge tes doigts dans la graisse et lèche-les. Joli convive, et commensal bien socratique !"

La femme, comme le cochon de lait, a une fonction naturelle, mais telle femme n'est pas par nature faite pour tel homme (on est loin du mythe aristophanesque du Banquet). C'est "l'homme de loi" qui répartit les conjointes. Ne pas séduire la femme d'un autre est donc un devoir social, un officium.
Mais l' homme adultère sermonné par Épictète ne comprend peut-être pas bien ce que veut dire "se conformer à la nature" ; il croit que c'est réduire la chose à sa fonction naturelle (le cochon de lait est fait pour être mangé) alors que, pour le stoïcien, c'est prendre au sérieux tout autant la fonction sociale de la chose (or, on mange le cochon de lait au cours d'un repas pris en commun).
Plus généralement le philosophe stoïcien joue le jeu social selon les règles mais sans aller jusqu'à penser que les règles en question sont autres que sociales précisément. Ainsi le cochon de lait, à la différence du melon de Bernardin de Saint-Pierre, n'est pas fait pour être mangé en parts mais, les parts une fois distribuées, c'est raisonnable de ne pas prendre celle du voisin.
Le stoïcisme d'Épictète a beau être un providentialisme (qui s'exprime ici par un sexisme cru), il ne tombe pas dans l'excès de voir dans tout usage social la réalisation d'une fonction naturelle.

Certes, mais comment pouvons-nous aujourd'hui nous convertir au stoïcisme, nous qui ne croyons pas plus dans les fonctions naturelles que dans l'évidence des fonctions sociales ?

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