Les philosophes antiques à notre secours

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vendredi 31 octobre 2014

La mondialisation des malheurs et le stoïcien.

" Ne sais-tu pas bien que, dans un long intervalle de temps, des accidents nombreux et variés doivent se produire, que tel succombe à la fièvre, tel autre à un brigand, tel autre à un tyran ? Le milieu physique et les êtres qui nous entourent en sont causes : le froid et la chaleur, une nourriture mal choisie, des voyages, une traversée causent la perte de l'un et l'exil de l'autre, envoient l'un en ambassade, l'autre à l'armée. Reste donc assis dans l'effroi de tous ces accidents, plein de chagrin, infortuné, malheureux, dépendant d'autres choses, non pas d'une ou de deux, mais de milliers de milliers." (Entretiens, III, XXIV, 28-30, La Pléiade, p.1023)

jeudi 30 octobre 2014

Que gagne- t-on à connaître un stoïcien ?

"Monsieur, n' insultez pas au malheur d' Épictète" Ubu Cocu Alfred Jarry

Kant a défendu qu' il est immoral de considérer un être humain seulement comme un outil. Or un passage des Entretiens d'Épictète permet de soutenir la thèse suivante : le sage est un outil possible pour autrui. Le philosophe vient de s ' adresser à un homme qui ne peut rien faire sans ses esclaves : toute une équipe s ' occupe de lui ("ton masseur s ' approche (de tes serviteurs) et leur dit : " Change-le de place, donne- moi son dos, tiens- lui la tête, présente- moi son épaule"." Certes ce richard est bien immoral mais s ' il rectifiant sa conduite, il aurait une fonction auprès des autres :

" Pourquoi t ' es- tu rendu tellement inutile et vain que personne ne veut te recevoir chez lui ni s ' occuper de toi ? Quand on trouve un outil en bon état qui a été jeté dehors, on le ramasse et l ' on y voit un profit ; mais pour toi personne ne croira y gagner et l ' on croira même y perdre. Ainsi tu ne peux même pas rendre le service que rendent un chien ou un coq. "

Pas de mystère en fait : dans cette philosophie finaliste, l'homme, comme l'animal, a une fonction naturelle qu'il exerce s'il a développé au mieux sa nature. Si le maître est immoral, c'est moins parce qu'il utilise les autres que parce qu'il ne s'en sert pas comme il devrait s'en servir. Ce n'est pas incompatible avec le stoïcisme de se faire masser par une foule d'esclaves mais ca l'est d'y voir un bien, alors que le seul bien est de parvenir à jouer son rôle d'homme (ce qui est compatible avec la fonction sociale la plus modeste mais n'est pas impliqué par la fonction la plus prestigieuse).

lundi 27 octobre 2014

Épictète anti-nationaliste ou la racine, la sauce et la jolie femme.

Entre le stoïcisme et le nationalisme, il faut choisir :

" Crois-tu pouvoir être toujours attaché à tout ce qui te plaît, lieux, hommes, manières de vivre ? Et maintenant te voilà assis à pleurer parce que tu ne vois pas les mêmes gens et que tu ne vis pas dans les mêmes lieux. Tu mérites d'être plus malheureux que les corbeaux et les corneilles qui peuvent voler où ils veulent , changer leurs nids de place et traverser la mer sans gémir ni regretter le passé.- Sans doute ; mais ils sentent ainsi parce que ce sont des êtres sans raison. - La raison nous a donc été donnée par les dieux pour notre malheur, pour que nous fussions toujours dans le chagrin et les regrets ? Ou bien alors alors soyons tous comme des immortels ; n'émigrons jamais ; ne quittons pas notre pays ; restons y enracinés comme des plantes ; si un de nos familiers quitte le pays, restons assis à pleurer et, s'il revient, dansons et applaudissons comme des enfants.(...) L'homme, outre sa grandeur naturelle et son mépris pour tout ce qui ne dépend pas de sa volonté, possède ce caractère de ne pas être attaché à la terre par des racines, mais de se transporter en des lieux différents, tantôt sous la pression des besoins, tantôt pour voir du nouveau.(...) Veux-tu donc te fixer au même endroit comme une plante et y prendre racine ? " C'est bien agréable !" Qui le nie ? La sauce également est agréable et aussi une jolie femme. Que disent d'autre ceux qui font du plaisir leur fin ? " (Épictète, Entretiens, III, XVI, 5-8, 36-37, La Pléiade, p.1020-1021, p.1024)

J'ajouterai aujourd'hui une petite dose de Nietzsche, là où il analyse l'histoire du point de vue antiquaire, dans les Considérations inactuelles (II, 1874). Elle permettra, moins sévèrement qu'Épictète, de dégager deux types d'attachement à l'endroit où on est né et où on vit, le premier (1) reste sensible à ce que le présent apporte de nouveau, quant au second (2), qu'on pourrait associer alors à un nationalisme passéiste, c'est un repli sur le passé qui va avec un aveuglement et une indifférence par rapport au présent :

(1) " Ce qui est petit, restreint, vieilli, prêt à tomber en poussière, tient son caractère de dignité, d'intangibilité du fait que l'âme conservatrice et vénératrice de l'homme antiquaire s'y transporte et y élit domicile. L'histoire de sa ville devient pour lui l'histoire de lui-même. Le mur d'enceinte, la porte avec sa vieille tour, les ordonnances musicales, les fêtes populaires, tout cela est pour lui une sorte de chronique illustrée de sa propre jeunesse, et c'est dans tout cela qu'il se retrouve lui-même, qu'il retrouve sa force, son activité, sa joie, son jugement, sa folie et son inconduite. C'est là qu'il faisait bon vivre, se dit-il, car il fait bon vivre ; ici nous pourrons vivre car on ne nous brisera pas en une nuit. Avec ce "nous", il regarde par-delà la vie individuelle, périssable et singulière, il se sent lui-même l'âme du foyer, de l'espèce et de la cité. Il lui arrive aussi parfois de saluer, par-dessus les siècles obscurcis et confus, l'esprit de son peuple, comme s'il était son propre esprit." (Oeuvres, volume 1, Bouquins, p. 231-232)

(2) " Tout ce qui est ancien, tout ce qui appartient au passé et que l'horizon peut embrasser, finit par être considéré comme vénérable ; en revanche tout ce qui ne reconnaît pas le caractère vénérable de toutes ces choses d'autrefois, donc tout ce qui est nouveau, tout ce qui est en devenir, est rejeté et combattu. (...) On assiste alors au spectacle répugnant d'une aveugle collection, d'une accumulation infatigable de tous les vestiges d'autrefois. L'homme s'enveloppe d'une atmosphère de pourriture ; il parvient même à avilir ses dons supérieurs, de nobles aspirations, par la manie de l'antiquaille, jusqu'à une insatiable curiosité, une curiosité universelle pour la vieillerie. Parfois, il tombe si bas qu'il finit par être satisfait de n'importe quelle cuisine et qu'il se nourrit même avec joie de la poussière de vétilles bibliographiques." (ibidem, p.234)

Si le goût pour le seul passé est répugnant, combien est alors plus répugnant le goût pour le seul passé de son minuscule terroir ?
Qu'on ne prenne pas pour autant ce billet comme un éloge du présent !

dimanche 26 octobre 2014

Apprentis philosophes, attention ! ne vous exposez pas au soleil !

On connaît la fonction du soleil dans l'allégorie platonicienne de la caverne : il représente le Bien. Or, dans les Entretiens d'Épictète , on lit quelques lignes où le soleil représente l'Opinion, plus précisément les croyances et des valeurs ordinaires dont on doit se défaire pour devenir sage (dans le texte qui suit, les profanes désignent les non-philosophes) :

" Pourquoi sont-ils plus forts que nous ? Parce que leur immonde bavardage vient des opinions qu'ils ont ; vous, vous dites de jolies choses, mais du bout des lèvres ; ce sont des paroles sans vigueur, des paroles mortes, et, en vous écoutant, on peut prendre en dégoût vos exhortations, et cette misérable vertu dont vous parlez à satiété. Voilà pourquoi les profanes sont vos vainqueurs. Car toujours l'opinion a une force invincible. Donc jusqu'à ce que vos belles pensées se fortifient en nous, jusqu'à ce que vous acquériez assez de pouvoir pour être sûrs de vous, je vous conseille de prendre des précautions dans vos relations avec les profanes. Sinon, toutes les pensées que vous notez à l'école fondront de jour en jour comme cire au soleil. Retirez-vous loin du soleil, tant que vous aurez des pensées en cire." (III, XVI, 7-10, La Pléiade, trad. Bréhier et Aubenque, p.994)

Un cartésien, voulant faire de l'esprit (sic) ajouterait :" tant que vous n'avez pas pensé à la cire..".

jeudi 23 octobre 2014

Les liens du sang ou Épictète ne vit pas au royaume des Bisounours.

" N'as-tu jamais vu des chiens se caresser et jouer ensemble, si bien qu'on dise : " Il n'y a pas plus amis " ? Pour voir ce qu'est l'amitié, jette entre eux un morceau de viande, et tu verras. Entre toi et ton fils mets un petit champ ; et tu verras que ton fils voudrait vite t'enterrer, et que tu souhaiterais, toi, de le voir mourir. Puis tu dis encore : " Quel fils ai-je élevé ! Depuis longtemps il veut se débarrasser de moi ". Mets entre vous une jolie jeune fille, aimée à la fois par le vieux et par le jeune ; de même s'il s'agit de votre réputation. Et s'il faut s'exposer au danger, tu répéteras les paroles du père d'Admète : " Tu es content de voir la lumière ; crois-tu que ton père n'en veut pas jouir, lui aussi ? Tu veux voir la lumière ; crois-tu que ton père ne veuille pas aussi la voir ?" Penses-tu que ce père n'aimait pas son fils, lorsqu'il était petit, qu'il n'était pas inquiet quand celui-ci avait la fièvre, qu'il ne répétait pas tout le temps : " Ah ! si c'était plutôt moi qui l'avais " ? Puis, l'affaire arrivant et le moment approchant, vois quel langage il a tenu. Étéocle et Polynice n'étaient-ils pas du même père et de la même mère ? N'avaient-ils pas été élevés ensemble, vécu ensemble ? ne mangeaient-ils pas, ne dormaient-ils pas ensemble ? Ne s'embrassaient-ils pas souvent ? (...) Mais voilà la tyrannie qui tombe entre eux, comme le morceau de viande entre les chiens ; vois ce qu'ils se disent : " À quel endroit te tiendras-tu devant les tours ? - Pourquoi me poser cette question ? - Je me posterai en face de toi, pour te tuer.- Moi aussi, j'ai le désir de te tuer." Voilà les souhaits qu'ils forment." (Entretiens, II, 22)

mercredi 22 octobre 2014

Le Dominateur, la tentatrice (la dominatrice ?) et le dominant ou le sophisme en acte.

" Aujourd'hui, j'ai rencontré un beau garçon ou une belle femme, et je ne me suis pas dit : " Quel dommage de n'avoir pas couché avec elle " ou encore : " Heureux son mari !" ; car celui qui parle du bonheur du mari dit la même chose de l'adultère; je n'imagine pas tout ce qui suit : elle est là, elle se dévêt, elle se couche à côté de moi." En entendant cela, je prends ma tête entre mes mains, et je me dis : " Fort bien, Épictète ; c'est un joli sophisme que tu as résolu, bien plus joli que le Dominateur". Et si cette femme consentait, me faisait signe et me faisait chercher, si elle me touchait et venait près de moi, et si pourtant je m'abstenais et triomphais d'elle, ce sophisme serait bien supérieur au Menteur et au Reposant. Voilà ce dont il faut être fier et non pas de poser le Dominateur." (Épictète, Entretiens II, 18, La Pléiade, 1962, p.930)

jeudi 9 octobre 2014

La vieille domestique et le concierge.

Qu'est-ce que l'abnégation ?
C'est le 29 Mai 1902 que les membres de la Société Française de Philosophie discutent de la définition à donner à ce terme. Le dictionnaire de la philosophie, bien connu sous le nom de Lalande, du nom du maître d'oeuvre, rapporte quatre contributions à cette discussion, un des problèmes étant de déterminer le rôle de l'intelligence dans l'abnégation. La thèse de L. Boisse - qu'on peut appeler intellectualiste - est que l'abnégation trouve son origine dans un jugement dépréciatif :

" (...) C'est un sacrifice qui implique, au préalable, une sorte de renoncement intellectuel (...) Le sacrifice est une abnégation qui commence par le coeur ; l'abnégation est un sacrifice que l'intelligence inaugure, consomme et épuise. L'abnégation est la forme intellectuelle du sacrifice."

Lalande est sceptique :

" Il nous parait douteux que le mot ait réellement cet import intellectualiste (...)"

G. Belot renforce la position de Lalande en s'appuyant sur l'usage du mot :

"(...) on dira très bien que telle vieille domestique a soigné ses maîtres avec une parfaite abnégation ; en quoi serait-ce l'intelligence qui "inaugurerait" ce sacrifice ?"

Le raisonnement semble être le suivant :
On attribue l'abnégation à une vieille domestique
Or une vieille domestique est essentiellement dépourvue d'intelligence
Donc on attribue l'abnégation à un être essentiellement dépourvu d'intelligence.

Est-ce un préjugé de classe qui perce à travers un échange académique ?
Il se pourrait mais "les petites gens" sont-ils réhabilités par cette réflexion de Cioran en janvier 1960 ?

" L'historien de la philosophie n'est pas un philosophe. Un concierge qui se pose des questions l'est davantage."

On devine que pour Cioran être philosophe revient à se poser des questions "existentielles", comme on dit, par exemple sur le sens de la vie, le bonheur, l'au-delà etc. Mais alors, qui n'est pas philosophe à ce compte ? Certains enfants le sont et pour le grand adolescent c'est sans doute flatteur de découvrir qu'il a été et est philosophe sans le savoir, comme Monsieur Jourdain était un prosateur inconscient de l'être.
Mais qu'a-t-on à faire des professeurs de philosophie ? Pourquoi doit-on étudier la philosophie ? À quoi bon être corrigé, conseillé, évalué, si chacun est immédiatement philosophe ? Pourquoi confronter ses idées à celles des autres s'il suffit de méditer sur la vie, l'amour et la mort pour avoir le titre de philosophe ?
Certes déjà les philosophes antiques, Épictète par exemple, opposaient ceux qui connaissent seulement la théorie aux philosophes authentiques qui vivent la meilleure vie possible en appliquant la théorie. C'était selon lui beaucoup plus difficile d'allier la connaissance théorique à l'action que de se livrer seulement aux efforts de la recherche de la vérité. Mais l'opposition que mobilise Cioran ne ressemble que vaguement à cette opposition car le concierge en question n'est ni un théoricien ni un sage éclairé. Il se contente de penser à certains sujets, sans doute avec une certaine inquiétude, mais la spéculation inéduquée et le souci qui s'y mêle ne suffisent pas à faire de soi un philosophe. D'abord parce que l'angoisse ou simplement l'effet émouvant que ça fait de méditer sur des sujets existentiels n'apportent rien à la valeur de l'enquête menée ; ensuite parce que si le philosophe peut faire des hypothèses spéculatives, elles ont d'autant plus de valeur qu'elles sont informées par un héritage de textes et réglées par l'emploi d'une raison conforme aux règles de la logique.
Concluons : s'il est hors de question de priver d'intelligence les vielles domestiques, il ne s'agit pas non plus de transformer en philosophe n'importe quel quidam méditatif.

mercredi 8 octobre 2014

Qu'est-ce qui fait le bonheur posthume d'un philosophe ?

Cioran, début 1960, écrit dans ses Cahiers:

"Héraclite, Pascal, le premier encore plus heureux que le second, parce que de son oeuvre n'est resté que des débris, - quelle chance pour eux de n'avoir pas organisé en système leurs interrogations ! Le commentateur s'en donne à coeur joie, lui qui aime à combler les lacunes, les intervalles entre les "pensées" ou maximes ; et à divaguer impunément ; il peut sans grand risque construire une figure à sa guise. Car ce qu'il aime lui, c'est l'arbitraire, qui lui donne l'illusion de la liberté et de l'invention : c'est de la rigueur à bon marché." (Gallimard, 1997, p.46)

À ce compte, Wittgenstein est plus heureux que Russell car le premier n'a pas écrit un ouvrage comme La connaissance, sa portée et ses limites (1948), "dernier livre important de Russell" selon Julien Dutant dans Qu'est-ce que la connaissance ? (Vrin, 2010, p.81). Certes Wittgenstein doit être beaucoup moins heureux que n'importe quel présocratique, car rien de son oeuvre n'est perdu. Mais il laisse à cause de son non-systématisme beaucoup de travail aux interprètes. Maurizio Ferraris a écrit en 2004 Goodbye Kant ! Ce qu'il reste aujourd'hui de la Critique de la raison pure (L'éclat, 2009). Mais on n'est pas mûr, je crois, pour écrire un Goodbye Wittgenstein ! Ce qu'il reste des Recherches philosophiques. D'un autre côté, pourquoi pas ?, l'iconoclasme en philosophie est vendeur. On pourrait même imaginer une collection sur le modèle des Que sais-je ? soit en 128 pages, Goodbye Abélard ! Goodbye Anselme ! Goodbye Aristote ! etc.
Ceci dit, Cioran a la dent trop dure avec les commentateurs. Sur ce point, on peut évoquer Georges Duby dans ses Dialogues(1980) avec Guy Lardreau. Ce médiéviste qui nous a beaucoup éclairé sur le 11ème et le 12ème siècles européen, est sensible à la maigreur des sources concernant ces époques et sait qu'un certain rôle est laissé à l'imagination de l'historien :

" (dans) l'histoire d'un passé très ancien où la documentation est lacunaire, (...) la part faite à la liberté du rêve est immense, si déployée que (l'historien) risque de s'en aller à la dérive." (Flammarion, p.45)

Mais il va jusqu'à parler de dégoût pour traduire l'émotion ressentie face à "un roman revêtu des attributs de l'histoire" (p.46) (il s'agit d'un livre de Jean d'Ormesson, À la gloire de l'Empire). Ce qui le dégoûte est que ce livre singe le travail de l'historien et ne se présente pas pour ce qu'il est, un roman (devant donc être jugé en fonction de critères littéraires) :

" Devant ce bel ouvrage, ce livre parfaitement bâti, j'ai ressenti un étrange malaise : je voyais le produit du métier que je fais et que j'aime, qui est de rêver, mais de rêver sur des choses "vraies", dénaturé avec une extraordinaire habileté, parce que cette "histoire" parfaitement imaginaire était présentée bordée de tout l'appareil critique que l'historien professionnel se croit tenu de fournir pour attester la véracité de son information, pour que l'on sache bien qu'il s'appuie sur des "faits vrais". Tout y était : les artifices de la rhétorique historienne, les clins d'oeil aux confrères, une bibliographie, des notes au bas des pages, faisant référence à des ouvrages dont certains étaient inventés, dont d'autres ne l'étaient pas ; j'ai eu l'impression vraiment de la profanation, de la transgression de l'impur, éprouvant un sentiment de répulsion." (ibid.)

Je doute qu'aujourd'hui les auteurs singeant les philosophes s'embarrassent de tant d'appeaux pour semer la confusion dans les esprits, la facilité dans certains domaines n'étant plus dorénavant une faiblesse mais une norme. Reste qu'on doit bien pouvoir avec un peu d'attention faire le départ entre les délires sur Héraclite, Pascal, Wittgenstein (enfin tous les vraiment énigmatiques) et les commentaires, interprétations qui sont réellement de l'histoire de la philosophie. Je terminerai sur ces lignes de Duby encore :

" Si nous avons perdu la prétention d'élever l' histoire au rang des sciences exactes, gardons la volonté d'affûter nos outils." (p.54)

En remplaçant "histoire" par "philosophie", on a une règle tout à fait rationnelle.

mardi 7 octobre 2014

Avoir une position sur tout, c'est bon pour les jeunes !

Dans l'introduction de The examined life (1989), Robert Nozick (qui a alors 51 ans) écrit :

" (...) It is not quite positions I wish to present here. I used to think it important, when I was younger, to have an opinion on just about every topic : euthanasia, minimum-wage legislation, who would win the next American Leage pennant, whether Sacco and/or Vanzetti were guilty, whether there were any synthetic necessary truths - you name it. When I met someone who had an opinion on a topic I hadn't yet even heard of, I felt a need to form one too. Now I find it very easy to say I don't have an opinion on something and don't need one either, even when the topic elicits active public controversy, so I am somewhat bemused by my earlier stance. It is not that I was opinionated, exactly ; I was quite open to reasons for changing an opinion, and I did not try to press mine upon others. I just had to have some opinion or other - I was "opinionful". Perhaps opinions are especially useful to the young. Philosophy too is a subject that seems to invite opinions, "positions" on free will, the nature of knowledge, the status of logic, etc. In these meditations, however, it is enough, it might be better even, simply to mull topics through." (Simon and Shuster, 2006, p.17)

Je traduis ainsi :

"Ce ne sont pas tout à fait des positions que je souhaite présenter ici. J’étais habitué à juger important, quand j’étais plus jeune, d’avoir une opinion sur tous les sujets : euthanasie, salaire minimum, qui allait gagner le prochain championnat de la Ligue Américaine, si Sacco et/ou Vanzetti étaient coupables, s’il existait des vérités synthétiques nécessaires - pour n’en nommer que quelques-uns. Quand je rencontrais quelqu’un qui avait une opinion sur un sujet dont je n’avais même pas encore entendu parler, je ressentais le besoin de m’en former une aussi. Maintenant je trouve très facile de dire que je n’ai pas d’opinion sur quelque chose et que je n’en ai pas non plus besoin, même quand le sujet suscite une vive controverse publique. Aussi suis-je quelque peu perplexe par rapport à mon attitude antérieure. Exactement ce n’est pas que j’avais des opinions arrêtées ; j’étais tout à fait ouvert aux raisons susceptibles de faire changer d’opinion et je ne voulais pas imposer les miennes aux autres. Je devais juste avoir telle ou telle opinion – j’étais « opiniophile » (néologisme : opinionful). Peut-être les opinions sont-elles spécialement utiles aux jeunes. La philosophie aussi est un sujet qui invite aux opinions, aux « positions » sur le libre arbitre, la nature de la connaissance, le statut de la logique, etc. Dans ces méditations, c’est suffisant et ça pourrait même être mieux de simplement réfléchir à fond sur des sujets."

D'abord, le livre lu, on peut douter que Nozick n'y formule aucune position. Ainsi prend-il nettement position, entre autres, contre les thèses libertariennes soutenues par lui à l'âge de 36 ans dans Anarchy, State and Utopia(1974). Mais peu importe ! cet éloge de la réflexion ininterrompue a quelque chose de sympathiquement socratique ; on peut cependant voir aussi dans cette modestie théorique, non une feinte bien sûr, mais un luxe : en effet le philosophe américain n'a sans doute plus à défendre une position universitaire, il est bien reconnu institutionnellement, notamment par ce livre ancien que, paradoxalement, lui ne reconnaît pourtant plus tout à fait comme sien. En fait, si c'est utile aux jeunes de prendre position, c'est peut-être aussi parce que, quand ils sont chercheurs, ils n'accèdent à une position universitaire qu'en se construisant une identité philosophique sur un problème déterminé. Ajoutons que c'est aussi un signe de succès institutionnel d'écrire un livre qui traite aussi bien de la sexualité que de l'Holocauste ou de la nature de Dieu (ce qui contribue d'ailleurs à rendre l'ouvrage très instructif sans vouloir dire pour autant que tout auteur qui traite de "tout" philosophiquement a par cela même un solide passé philosophique derrière lui...). À le faire en tout cas, un jeune diluerait son identité au point peut-être de passer inaperçu des institutions philosophiques.

dimanche 5 octobre 2014

Le disciple détesté de tous les bons maîtres.

" C'était l'un de ces disciples de Léon Tolstoï dans la tête desquels les pensées d'un génie qui n'avait jamais connu la paix s'étaient couchées pour goûter un long repos et s'amenuisaient sans espoir." (Boris Pasternak, Le Docteur Jivago, Gallimard, 1958, p.57)

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