Les philosophes antiques à notre secours

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mercredi 25 mars 2015

Lecture dadaïste d'un précepte delphique.

" "Connais-toi toi-même." Comme si c'était simple ! Comme s'il suffisait de bonne volonté et d'introspection. Un individu peut se comparer, se voir et corriger chaque fois qu'un idéal éternel est fermement ancré dans des formes bien soudées d'éducation et de culture, de littérature et de politique. Mais qu'en est-il si toutes les normes sont branlantes et sens dessus dessous ? Qu'en est-il si les illusions dominent non seulement le temps présent mais également toutes les générations ; si la race et la tradition, le sang et l'esprit, si toutes les possessions fiables du passé sont profanées, violées et défigurées ? Qu'en est-il si toutes les voix de la symphonie sont en désaccord les unes avec les autres ? Qui se connaîtra, alors ? Qui se trouvera, alors ?" Hugo Ball (1886-1927)

dimanche 22 mars 2015

Pierre Hadot et Gabriel Germain, deux variantes d'une même misologie ?

Le livre déjà ancien, que Gabriel Germain a consacré au stoïcisme, Épictète et la spiritualité stoïcienne (1964), est ouvertement un livre écrit par un chrétien. Rien de surprenant donc si l'auteur reproche au stoïcisme un rationalisme excessif :

" (...) les Stoïciens croyaient trop à la raison. Entendez : ils voulaient s'en servir là où elle ne réussit plus ; à sa place, la raison est bonne, juste et sainte. Contre eux, contre bien d'autres,il faut revendiquer les droits du rêve et de l'insolite, de l'intuition contemplative, de la vision poétique, de la vision en samâdhi (en enstase) et en extase, autrement dit le droit qu'a notre nature totale d'être respectée. Si notre condition est telle que, pour avancer dans la connaissance, il faille tenter un jour le "saut de la mort" par-dessus notre esprit, qu'à partir d'un certain point la connaissance soit soumise à la nécessité de la nuit, qu'elle doive passer par l'inconnaissance, eh bien ! ce jour là, risquons tout ! Les courageux, en tout temps, partout se sont lancés. Et, de grâce, laissons à Dieu le droit de passer par dessus l'ordre (notre ordre, après tout) et la raison (notre raison, mes amis).
Le Stoïcisme veut bien scandaliser les hommes, mais non pas l'intelligence. Il n'a pas compris les droits et la nécessité de la Folie. Je ne parle même point de la mania des Corybantes, des inspirés, à laquelle Platon reconnaissait une valeur sacrée. Elle ne fait pas encore éclater l'esprit humain. Je parle de cette Folie qui porte un défi total à la pensée. Or il n'y a jamais eu pour l'homme d'enseignement libérateur qui ne fasse craquer par quelque endroit la coquille logique que nous avons secrétée autour de nous-mêmes et de notre monde. Les enseignements qui ne la mettent pas en question ne font qu'épaissir les murs de ce cachot." (Points-Sagesse, 2006, p.157-158)

Gabriel Germain réécrit discrètement ici l'allégorie de la caverne : les chaînes qui contraignent les captifs seraient donc celles de la logique. Mais si les prisonniers ne connaissent pas la réalité première, ce n'est pas parce qu'ils raisonnent - et les meilleurs d'entre eux avec succès - sur les ombres perçues mais parce que ce sont seulement sur des ombres qu' ils raisonnent. Ils seront libérés par l'expérience d'une autre réalité et non par le renoncement au raisonnement logique.
Reste que Gabriel Germain n'a pas tort de soutenir qu'un fossé divise la philosophie en fonction de la valeur accordée à la misologie :

" Je n'en finirais pas de dessiner cette crevasse qui serpente entre deux familles humaines, également éprises de pureté, assurées de leur liberté intérieure, et par là, tout au fond plus fraternelles qu'elles ne l'ont cru jadis. Mais l'une refuse l'aventure, tandis que l'autre ne trouve que sûreté sur les abîmes. Les logiciens : les voyants. - Car "il faut être voyant".
Tant de logiciens pourtant du côté de la grâce, pour la ficeler !" (p.161)

Essayons maintenant de distinguer ce qui unit et sépare Gabriel Germain et Pierre Hadot.
Abordant tous deux le stoïcisme à partir d'un engagement chrétien, n'ont-il pas comme point commun de faire l'éloge de l'inconnaissance , joli mot synonyme d'ignorance?
Germain l'a identifiée à l' au-delà irrationnel délivrant des limites de la philosophie et assurant le salut.
Hadot la placerait dans le choix existentiel, premier par rapport à une batterie d'arguments, seconde et impuissante à justifier logiquement le choix, seulement indispensable pour le rendre communicable, intelligible, diffusable et partageable.
Au fond, deux Folies dont la plus ravageuse pour la raison serait la seconde : Gabriel Germain ne met en doute que la suffisance de la philosophie et non sa rationalité. En revanche Pierre Hadot n'aurait-il pas réduit la philosophie à n'être que l'accompagnement argumentatif et conceptuel d'un choix de vie essentiellement irrationnel ?
Une autre différence enfin : la lecture de Gabriel Germain préserve le rationalisme du système stoïcien, alors que celle de Pierre Hadot nie la rationalité de cette philosophie dans ce qu'elle a de profond et de fondamental.

Mais que vaut donc l'effort de philosopher s'il n'est rien de plus que la découverte de thèses ayant comme seule fonction de rendre au fond simplement vraisemblable un choix existentiel, duquel la raison devrait, par lucidité sur sa propre petitesse, renoncer à juger le bien-fondé ?
Faut-il s'attacher à une philosophie qui ne serait pas fondamentalement rationnelle ?

samedi 21 mars 2015

La troncature des philosophies antiques.

" Vigny illustre un stoïcisme tronqué, c'est-à-dire coupé de sa physique, par où l'éthique même du stoïcisme authentique se trouve altérée." (Victor Goldschmidt, Le système stoïcien et l'idée de temps, Vrin, 1985, p.182)

Non amputée, l'éthique stoïcienne est justifiée par ce qui la complète, une connaissance prétendument vraie de la réalité naturelle, physique. Ainsi fondée sur la science, cette morale gagne en intelligibilité (elle n'est pas choisie librement, gratuitement) mais aussi en vulnérabilité (car toute réfutation de la physique la met nécessairement en question).
Certes on peut faire valoir avec raison qu'aucune connaissance scientifique n'est en mesure d' affaiblir une norme stricto sensu, il reste que dans le système stoïcien les normes dérivaient de ce qui était pensé comme une science de la nature.
Bien sûr, que cette science de l'Univers soit fausse ou douteuse n'empêche pas de maintenir comme correctes toutes les normes précédentes, sauf qu' il serait plus clair alors de ne plus les appeler stoïciennes.

vendredi 20 mars 2015

Stoïcisme d'esclave, stoïcisme d'empereur.

" Ramener les grands et les grandeurs de ce monde à leur juste valeur, même sans méchanceté, pour un simple particulier, c'est une satisfaction. Pour un chef d'état, être l'empereur d'un théâtre d'ombres et le savoir, que lui reste-t-il pour tenir debout en dehors du devoir ?" (Gabriel Germain, Épictète et la spiritualité stoïcienne)

jeudi 12 mars 2015

Rendre justice à Pierre Hadot.

Suite à quelques réactions au précédent billet, je juge bon d'apporter les clarifications suivantes.
Mon intention était alors moins de rendre justice à Pierre Hadot, si célèbre déjà, que de faire connaître Gabriel Germain, oublié injustement peut-être.
J' ai découvert cet auteur grâce à une note de Victor Goldschmidt dans Le système stoïcien et l'idée de temps. P. 241, Victor Goldschmidt mentionne " cette belle étude, aussi compréhensive que personnelle que G.Germain a consacrée à Épictète et la spiritualité stoïcienne."
La lisant, je confirme sa valeur, pénétrante et originale, pionnière peut-être.
Au départ, je voulais intituler mon billet d'hier "Élément de généalogie d'une pensée" et j'ai changé d'avis, tant j'avais conscience de la modestie de l' apport !
Ce qui est surprenant en tout cas, est de ne trouver mention de Gabriel Germain dans aucun des index de noms propres des ouvrages suivants de Pierre Hadot : Qu'est-ce que la philosophie antique ? , Introduction aux "Pensées" de Marc-Aurèle et Études de philosophie antique. Pas plus de mention de son ouvrage dans la bibliographie des Exercices spirituels et philosophie antique. Plus étonnant encore : aucune mention de Gabriel Germain dans la bibliographie accompagnant l'édition de sa traduction du Manuel (2000) (en revanche Pierre Hadot y mentionne l'oeuvre de Th. Collardeau Étude sur Épictète (1903) que Germain mentionnait aussi en 1964). C'est moins étonnant de ne trouver le nom de G.Germain ni dans Le voile d'Isis, ni dans N'oublie pas de vivre.
Certes cela ne veut pas dire que Pierre Hadot ne s'y est jamais référé (je ne connais pas assez bien ses oeuvres pour l'assurer) mais je pense qu'on peut en conclure a minima que ce n'est pas une référence centrale pour lui.

Concernant la relation entre théorie et pratique dans le stoïcisme, d'après les textes dont nous disposons, deux positions me semblent bien défendables (on m'excusera de ne pas mobiliser dans ce bref billet les textes venant à l'appui) :
1) le stoïcisme est un système dont la théorie (physique, logique, morale) justifie une mise en pratique d'elle-même. 2) sont condamnables dans le cadre du système stoïcien autant une théorie sans mise en pratique qu'une pratique aveugle. La vie éthique est fondée sur une connaissance vraie du réel et une connaissance vraie du réel engage à une vie éthique.
À ma connaissance, ce que j'ai lu de Pierre Hadot est fidèle à ces deux positions (et il m'a sans doute aidé à les formuler !) : c'est parce que le stoïcisme est vrai qu'il mérite d'être vécu (et non pas pragmatiquement "c'est parce qu'il rend service pratiquement qu'on va le tenir pour vrai").
Cette solidarité entre la théorie et la pratique fait bien sûr courir un risque à la pratique s'il se trouve que la théorie est théoriquement affaiblie, pire réfutée.
Reste que, par son insistance sur la pratique (le retour à la pratique !), Pierre Hadot a popularisé, vulgarisé, contre son gré peut-être, l'idée de la valeur essentiellement pratique de la philosophique (ce que des philosophes comme Pascal Engel ont contesté de manière justifiée).

Si maintenant je me centre sur la personne de Pierre Hadot , telle que je l'ai découverte dans ses entretiens avec Carlier et Davidson - et non plus sur ses oeuvres savantes -, je dois avouer avoir eu l'impression que l'importance donnée par Pierre Hadot à la vie stoïcienne (et pas seulement à la pensée stoïcienne) était dans la continuité de sa vie religieuse passée (à noter aussi que dans ce texte autobiographique. aucune mention n'est faite non plus de Gabriel Germain. D'où cette question : Pierre Hadot avait-il lu l'Épictète de Gabriel Germain ? Si c'est le cas, l'a-t-il considéré comme quantité négligeable ? Ce serait à mes yeux injuste).

Ceci dit, il va de soi qu'éclairer le contexte de découverte (c'est dans le cadre d'une pratique catholique que Pierre Hadot découvre le stoïcisme) n'éclaire pas le contexte de justification, pour reprendre la distinction de Hans Reichenbach. En effet les conditions de justification d'une thèse, ses raisons, ne sont pas identiques aux causes de sa découverte.

mardi 10 mars 2015

Être un fidèle du stoïcisme, est-ce être fidèle au stoïcisme ?

Pierre Hadot a popularisé l'idée que la philosophie antique est essentiellement un mode de vie en particulier à travers son livre Qu'est-ce que la philosophie antique ? (1995) mais, trois décennies avant en 1964, Gabriel Germain écrivait :

" Épictète professeur. Peut-être convient-il de prévenir une confusion, née d'habitudes déraisonnables qui sont les nôtres. On s'étonnera un jour que notre temps se soit abandonné à cette idée absurde et dangereuse que l'enseignement de la philosophie est comparable à n'importe quel autre et qu'il suffit, pour conquérir le droit de s'y livrer, de satisfaire à des épreuves purement intellectuelles. Il est vrai : nous avons dissocié philosophie et sagesse, chassé avec hypocrisie la perennis philosophia au profit d'études spéciales, de telle façon que l'appel à la vérité unitive, exigence ou même tourment des jeunes esprits, ne trouve pour lui répondre que les voix des comparses. Même ainsi trahie et exilée, la philosophie reste une vivante, et l'on ne devrait aspirer à son service qu'après des années consacrées à purifier le corps et l'esprit. Les Anciens, eux aussi, ont connu les marchands de syllogisme, et il s'est toujours trouvé des niais pour les payer très cher ; mais, dans l'ensemble, ils sont restés fidèles à l'idéal du Maître de Sagesse." (Épictète et la spiritualité stoïcienne, Points Sagesse, p. 65-66)

Manifestement Germain, qui publie ce texte dans la collection "Maîtres Spirituels" du Seuil, rapproche le stoïcisme des religions sans pour autant l'identifier à l'une d'elles :

«  (…) À prendre le Stoïcisme comme créateur de la vie spirituelle, c'est sous la lumière de l'étude des religions, plutôt que de l'histoire de la philosophie, que nous avons à l'envisager. Il n'est pas d'histoire des religions anciennes qui ne soit amenée à lui donner son attention. Pour ses vrais fidèles, il a été l'âme de leur vie religieuse, comme l'ont été pour les leurs le néo-pythagorisme (qui est allé jusqu'à se former en confréries, avec leurs sanctuaires) et plus tard le néo-platonisme. Avec Sénèque, avec Épictète encore plus, préparons-nous à vivre en philosophie, avec le sérieux et l'intensité que l'on apporte ailleurs à vivre en religion, sinon avec les mêmes pratiques et les mêmes perspectives. »(ibidem p.37)

Voir le stoïcisme moins comme une théorie philosophique à évaluer en termes de vérité et de validité que comme une religion, incline à accorder une grande importance au réconfort et à la paix qu'il peut apporter aux vies de ceux qui se tournent vers lui.
Ce n'est pas forcément anecdotique ni malveillant de rappeler que Pierre Hadot a d'abord été un prêtre catholique et qu'il n'a quitté l'Eglise qu'à 30 ans. Lisant ses entretiens avec Jeanne Carlier et Arnold I.Davidson (La philosophie comme manière de vivre, Albin Michel, 2001), j'ai alors pensé que la conception que se faisait Hadot du stoïcisme était modelée par cet engagement religieux premier et pensé.

lundi 9 mars 2015

Le sang et la pensée.

Dans son excellent Épictète et la spiritualité stoïcienne (1964), Gabriel Germain écrit :

" Comme tous les être vivants, l'homme est animé par le pneuma divin. Mais il participe à la nature divine de plus près que n'importe lequel d'entre eux, parce que son âme n'est pas seulement un "pneuma" doué de chaleur, suivant une formule de Zénon (S.V.F., I, 135), une "exhalaison" (anathymiasis) (ib.,139,141) sèche et chaude qui s'élève du sang (donc une âme matérielle, mais, elle aussi, d'une matière subtile)." (Points-Sagesse, 2006, p.32-33)

Je retiens "âme matérielle" puis je lis la note correspondant à ces lignes :

" Si cette conception de l'âme a des attaches avec des idées médicales du temps, elle continue également des notions très archaïques : les âmes des morts, dans la nékya odysséenne, reprennent mémoire et conscience en buvant le sang d'une victime. Sang, souffle, chaleur, pensée, vie, sont étroitement liés aux premiers âges de la réflexion humaine." (ibid., p.166-167)

Je me dis alors : à la lumière des neuro-sciences, cet archaïsme-là n'est-il pas plus proche de la vérité que la modernité cartésienne et notre dualisme ordinaire ?

vendredi 27 février 2015

Le philosophe cruche.

Dans une lettre à Hugo Boxel, Spinoza écrit que "la plus belle main, vue au microscope, doit paraître horrible" (Oeuvres complètes, La Pléiade, p.1238). Se rapprocher de la main lui enlève fort heureusement une propriété qui, du point de vue spinoziste, se fait passer à tort pour réelle, intrinsèque à la chose, mais n'est "qu'un effet en celui qui regarde".
Imaginons maintenant que cette belle main appartienne à une jeune fille séduisante en entier et passons du philosophe hollandais à Épictète :

" Un combat entre une jolie fille et un jeune philosophe débutant est un combat inégal. " Cruche et pierre, comme on dit, ne vont pas ensemble."" (Entretiens, III, 12, 12)

C'est dans le cadre d'un exercice que ce proverbe est cité : il s'agit de s'exercer à s'abstenir d'une fille. Seulement, comme dans tout exercice, il faut progresser graduellement et il ne convient pas de se mettre immédiatement à l'épreuve d'une belle fille car le stoïcien ici n'est qu'un apprenti ne maîtrisant pas toutes ses représentations.
À la différence de l'insensé cartésien qui se prend à tort pour une cruche et s'attribue une vulnérabilité imaginaire, le stoïcien en herbe se tromperait à ne pas s'attribuer une vulnérabilité réelle. Loin d'être cruche, la fille est pierre (certes, pierre par hasard dans cette rencontre-ci, elle pourrait être cruche dans une autre). Tel l'homme ordinaire, tantôt pierre, tantôt cruche selon les aléas des circonstances.
En revanche c'est à se pétrifier irréversiblement que doit tendre le jeune philosophe ! La pierre qu'il sera une fois pour toutes aura, elle, une impénétrabilité essentielle parce qu'acquise volontairement par l'exercice et non due accidentellement aux hasards de la vie.
Pour ce faire, Sandrine Alexandre dans son fort instructif Évaluation et contre-pouvoir (Millon, 2014) indique comment on doit résister au choc d'une jeune fille ; c'est la leçon stoïcienne, exposée à plusieurs reprises par Marc-Aurèle dans les Pensées : il s'agit de voir les dessous physiques des choses attirantes, en l'espèce avoir sur la jeune fille affolante ce qu'on pourrait appeler le regard médico-légal. Lisons Sandrine Alexandre :

" La jeune fille apparaît comme le paradigme de l'objet susceptible de ne pas être "réduit" par le débutant qui n'arrivera jamais à déconstruire la belle désirable en chair, os, tendons..." (p.154)

Je suis porté à identifier une telle description matérialiste à une connaissance neutre de l'essence réelle, mais Sandrine Alexandre conseille à ses lecteurs d'y voir plutôt un procédé, analogue à celui de tordre un bâton tordu dans un sens dans l'autre, pour le redresser finalement, dit autrement, insister sur le repoussant, inaperçu au premier abord dans le séduisant, pour rendre l'objet du désir fou à sa neutralité axiologique consubstantielle. Aussi une jolie jeune fille n'est-elle pas plus 90% d'eau qu'une étoile scintillante, dans ce cas la tautologie est finalement la plus éclairante; être un stoïcien parvenu à maturité, c'est être capable de ne voir dans la jolie jeune fille qu'une jolie jeune fille.

samedi 14 février 2015

"Bête comme un peintre" ou "Mieux qu'un artiste, cette bête !" ?

Bergson opposait la perception de l'artiste à celle, banalisante et conceptualisée, des hommes ordinaires, préoccupés d'abord par le succès de leurs actions :

" Entre la nature et nous, que dis-je ?, entre nous et notre propre conscience, un voile s'interpose, voile épais pour le commun des hommes, voile léger, presque transparent, pour l'artiste et le poète." (Le rire)

Mais Bergson prend soin de souligner deux limites, au moins, de la perception de l'artiste : d'abord il reste en partie homme d'action et donc sa perception demeure partiellement déterminée par le souci de l'efficacité ; ensuite, pour chaque artiste, seul un côté du voile est soulevé.
Or, il semble que cet artiste "comme le monde n'en a point vu encore", c'est-à-dire pour qui tout le voile serait levé, s'incarne désormais pour certains dans l'animal, dans n'importe quel animal.
Serait-ce le signe de temps qui se réjouissent d'ennoblir le vil et d'avilir le noble ? L'animal désormais non seulement endosse une fonction humaine rare, mais la perfectionne au-delà de toute limitation :

" Les animaux possèdent ainsi une remarquable capacité à percevoir des choses que les humains ne peuvent percevoir et une faculté tout aussi incroyable de se souvenir d'informations hautement détaillées dont nous ne pourrions nous souvenir."

C'est Vinciane Despret qui écrit ces lignes dans Que diraient les animaux, si...on leur posait de bonnes questions ? (La Découverte, 2012). Citant Temple Grandin (Animal in translation, 2006), elle poursuit ainsi :

" "Je trouve cela amusant, dit-elle encore, que les gens normaux disent toujours à propos des enfants autistes qu'ils vivent dans leur propre petit monde. Si vous travaillez avec des animaux, vous commencez à réaliser que vous pouvez dire exactement la même chose des gens normaux. Il y a un monde immense, magnifique autour de nous, que la plupart des normaux n'ont pas. " Ainsi, le génie des animaux tient-il à leur formidable capacité à prêter attention aux détails, alors que nous privilégions une vision globale parce que nous tendons à fondre ces détails dans un concept qui nous donne la perception. Les animaux sont des penseurs visuels. Nous sommes des penseurs verbaux." (ibidem, p.71)

Musil était irrité à l'idée qu'un cheval de course puisse être qualifié de génial : alors comment aurait-il réagi à ces lignes attribuant à tout animal le génie de penser visuellement ?
On ne s'étonnera donc pas si l'ouvrage de Vinciane Despret invite de plusieurs manières les éthologues à se distancier des scientifiques de laboratoire (accusés de "faire-science", ce qui veut dire ici produire une image de l'animal qui le mutile et le prive de ses riches capacités) et à prendre comme modèles dans leurs relations avec les animaux les anthropologues .
Quoi qu'on pense de ces lignes qui paraissent réviser ici excessivement à la hausse la conception de l'animal, le texte, dont elles sont extraites, reste fort intéressant à lire.

mercredi 11 février 2015

Autres temps, mêmes moeurs...

" Certains poètes sont sujets, dans le dramatique, à de longues suites de vers pompeux qui semblent forts, élevés et remplis de grands sentiments. Le peuple écoute avidement , les yeux élevés et le bouche ouverte, croit que cela lui plaît, et à mesure qu'il y comprend moins, l'admire davantage ; il n'a pas le temps de respirer, il a à peine celui de se récrier et d'applaudir. J'ai cru autrefois, et dans ma première jeunesse, que ces endroits étaient clairs et intelligibles pour les acteurs, pour le parterre et l'amphithéâtre, que leurs auteurs s'entendaient eux-mêmes, et qu'avec toute l'attention que je donnais à leur écrit, j'avais tort de n'y rien entendre : je suis détrompé." (La Bruyère, Les caractères ou les moeurs de ce siècle, I, 8)

Mutatis mutandis, ce texte vaut aussi pour les penseurs abscons et les jeunesses gaspillées à les déifier en cherchant péniblement à les comprendre.
Ce qui ne veut pas dire éloge sans réserve de la clarté : il y en a des fausses, des plates, des regrettables, des trompeuses, des pauvres, des mensongères etc.,

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