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jeudi 26 septembre 2013

Le stoïcien, un renonçant qui ne bouge pas de chez lui.

Vincent Descombes dans les Exercices d'humanité (2013) aborde brièvement le stoïcisme, voici ce qu'il en dit (il raisonne dans le cadre des travaux de Louis Dumont) :
" Le renonçant de l'Inde et certains philosophes antiques sont les figures auxquelles il faut penser si l'on veut se donner l'individu tel qu'il est concevable dans un monde où les êtres humains sont intégralement sociaux. Cela veut dire que pour être un individu, il faut d'une certaine façon accepter d'être inhumain. Inhumain veut dire ici qu'il faut, comme le stoïcien, considérer les affections humaines comme des faiblesses - je perds ma famille, mais c'est indifférent, c'est extérieur au véritable bien. Il faut développer en soi cette inhumanité si l'on veut sa liberté d'individu. (...) L'idée du philosophe stoïcien est justement qu'il peut être un renonçant comme l'avaient été les philosophes cyniques, mais sans bouger de chez lui, sans quitter sa famille, sans se décharger de ses devoirs d' État. Les stoïciens ont découvert qu'on pouvait être renonçant par la voie d'une ascèse intérieure, d'une liberté définie comme intérieure. Apparaît avec eux cette intériorité spirituelle qui consiste à créer une distance entre la fonction qu'on exerce, qui nous est donnée par le destin, et ce à quoi on est véritablement attaché, la liberté de soi-même, la maîtrise de son existence par le détachement. Cette distance intérieure que les philosophes hellénistiques ont inventée, c'est exactement le portrait de l'individu hors-du-monde tel qu'il peut exister dans le monde holiste" (p 153-155)
Plus loin, laissant de côté les philosophes antiques, Vincent Descombes souligne que l'émancipation de l'individu ne passe pas nécessairement par son engagement civique. Après avoir évoqué l'anarchisme, il écrit :
" L'autre façon d'avoir un projet d'émancipation individuelle qui soit étranger au politique, c'est celle de ces penseurs allemands qu'a commentés Dumont et qu'il a qualifiés de "singularistes". Cette grande tradition de pensée (dont l'inspiration remonte à Luther) veut que l'émancipation qui importe ne soit pas politique, mais personnelle. Il faut être libre dans sa pensée, il faut être créateur dans ses formes de vie spirituelle, artistique, érotique...Quant à la vie politique, elle n'a pas suffisamment de sens pour que ce soit là qu'on cherche l'émancipation de soi. Plus grave, dès qu'on met le doigt dans la politique, on accepte de se socialiser. Personne ne peut faire de la politique tout seul. Le citoyen ne peut pas être solipsiste, il doit être citoyen avec d'autres, et donc, il lui faut entrer dans des liens de société, c'est-à-dire dans des liens de dépendance. Qu'on le veuille ou non, l'ordre politique résiste à l'individualisme parce que cet ordre impose de tenir compte des nécessités sociales." (p.161)
Or, lisant ces lignes, je me dis qu', excepté le passage sur la nécessité d'être créateur, elles éclairent assez bien l'apolitisme épicurien. À noter cependant que le sage épicurien substitue au lien politique le lien amical et que l'idée d'un salut solitaire lui est étrangère.

lundi 23 septembre 2013

Jouir des petitesses des Grands.

On connaît ces lignes de Hegel tirées de l'Introduction aux Leçons sur la philosophie de l'histoire :
" Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre, selon un proverbe connu ; j'ai ajouté - et Goethe l'a redit dix ans plus tard - non parce que l'homme n'est pas un héros, mais parce que l'autre est le valet de chambre. Celui-ci ôte les bottes du héros, l'aide à se coucher, sait qu'il boit plutôt du champagne, etc... Les personnages historiques qui sont servis dans les livres d'histoire par de tels valets psychologiques s'en tirent mal ; ils sont nivelés par ces valets et placés sur la même ligne ou plutôt quelques degrés au-dessous de la moralité de ces fins connaisseurs d'hommes" (éd. Vrin, p.36).
Or, je lis dans Protée et autres essais (2001) de Simon Leys un passage du même ton, tiré d'une lettre de Pouchkine :
" Si la foule lit des confessions, notes privées, etc, avec tant d'avidité, c'est que, dans sa bassesse, elle se réjouit de contempler les humiliations des grands et les faiblesses des puissants ; en découvrant toute espèce de vilenies, elle est enchantée : il est petit comme nous ! - Vous mentez, canailles ; oui, il est petit et vil, mais différemment : pas comme vous !" (p. 83)

Commentaires

1. Le mardi 24 septembre 2013, 10:55 par veracognitas
D' où la popularité d'un Poulidor, par exemple?

dimanche 22 septembre 2013

Nietzsche comme argument d'autorité au bas de l'échelle de l'administration nazie.

La caisse d'aide sociale de Stettin lance une enquête le 26 Octobre 1934 afin de savoir comment classer selon nouveau le droit allemand un enfant illégitime de père juif et de mère aryenne. Les réponses des départements d'aide sociale diffèrent selon les villes. Le directeur du département de Nuremberg répond ainsi :
" Une mère qui se conduit de la sorte est tellement influencée par les idées juives que tous les efforts pour l'éclairer se révéleront probablement inutiles et que les tentatives pour éduquer son enfant juif conformément aux principes du leadership national-socialiste sont vouées à l'échec. En effet, la philosophie (Weltansschauung) national-socialiste, fondée sur le sang, ne peut être enseignée qu'aux seuls individus ayant du sang allemand dans les veines. Dans ce cas précis, il convient d'appliquer la maxime de Nietzsche : il faut porter le coup fatal à ce qui menace ruine." (Saul Friedländer, Les années de persécution, p.204-205)
Quand un bureaucrate nazi veut élever le débat, Nietzsche, lui, descend très bas...

samedi 21 septembre 2013

Peut-on compter les colonnes du Panthéon quand on le voit dans sa tête ?

Simon Leys écrit dans Le bonheur des petits poissons (2008) :
" Le philosophe Alain (suivi sur ce point par Sartre dans L'imaginaire), croyant qu'il y avait une différence essentielle entre le perçu et l'imaginé, se moquait de ces gens qui prétendent voir le Panthéon sans être en face de lui ; "Combien lui voyez-vous de colonnes ?" Mais en fait, un peintre Song, ou un Vinci, ou un Daumier n'auraient probablement pas trouvé saugrenu de compter les colonnes de leur Panthéon mental" (Le Livre de Poche, p.22)
Si compter n'exclut pas savoir déjà le résultat final, en effet on peut bien compter les colonnes du Panthéon imaginé. Mais si tout calcul est défini comme une opération permettant de découvrir ce qu'on ne sait pas, alors Alain et Sartre ont raison : on ne peut pas apprendre, en les comptant, combien notre Panthéon mental a de colonnes.
C'est pourquoi on doit être sceptique par rapport à l'hypothèse sceptique selon laquelle les perceptions pourraient n'être que des produits de notre imagination.

Commentaires

1. Le mardi 29 octobre 2013, 21:59 par branche de roses
merci
qui est l'auteur de la définition du calcul comme une opération permettant de découvrir ce que l'on se sait pas ?
merci de votre réponse
2. Le mardi 29 octobre 2013, 22:10 par Philalethe
Eh bien, c'est l'auteur de ce blog !
Je pensais au calcul appliqué, précisément à l'énumération, mais on peut aussi voir la phrase comme une paraphrase de la thèse kantienne (les connaissances mathématiques sont a priori mais synthétiques)

mercredi 18 septembre 2013

L'anti-matérialisme de Platon : les dieux et le juste ne sont pas les produits de la technique.

De Platon, le lecteur philosophe lit plus, je suppose, La République que Les Lois. En effet ce dialogue contient une multiplicité de précisions que, dans notre vocabulaire contemporain, on qualifie de juridiques. Mais, l'intérêt réel de ces pages-là mis à part, cet ouvrage contient une foule de passages philosophiques d'une grande fraîcheur (en partie sans doute parce que ces textes-là sont moins diffusés pour se trouver précisément dans un ensemble dont on dit à tort qu'il est un peu ennuyeux).
De ces passages extrêmement intéressants, je retiens ceux du livre X où l'Étranger d'Athènes, réalisant que la législation qu'il est en train d'élaborer, est essentiellement liée à une référence aux dieux, il lui faut donc réfuter ceux qui soutiennent que les dieux n'existent pas. C'est alors que Platon expose avec une grande clarté des thèses qu'on peut qualifier anachroniquement de matérialistes. On verra que Platon associe à une ontologie matérialiste une éthique relativiste qui en dérive ici nécessairement :
" Il y a des gens qui prétendent que toutes les choses naissent, sont nées ou naîtront en vertu soit de la nature, soit de la technique, soit du hasard. (...) Il semble, disent-ils, que les choses les plus importantes et les plus belles sont l'oeuvre de la nature et du hasard, alors que les moins importantes sont l'oeuvre de la technique, laquelle, recevant les oeuvres importantes et primordiales produites par la nature, façonne et fabrique l'ensemble des choses qui sont moins importantes et que nous qualifions d'objets techniques. (...) Le feu, l'eau, la terre et l'air, tout cela, disent-ils, est dû à la nature et au hasard, nullement à la technique. Pour ce qui est des corps qui sont apparus ensuite, la terre, le soleil, la lune et les astres, ils sont nés grâce à ces éléments, même si ces derniers sont totalement dépourvus d'âme. C'est emportés au hasard de leur puissance respective que ceux-ci, à mesure qu'ils en rencontraient d'autres et s'y accordaient de façon plus ou moins appropriée, (...) engendrèrent vraiment de cette manière et selon ce procédé le ciel dans son ensemble et tout ce qu'il contient, ainsi que la totalité des vivants et des plantes à leur tour, une fois que ces combinaisons eurent donné naissance à toutes les saisons ; et cela, prétendent-ils, sans aucune intervention de l'intellect, ni de quelque dieu que ce soit, ni de la technique, mais, comme nous le disons, sous l'action de la nature et du hasard (...) Ces gens-là prétendent que les dieux existent en vertu de la technique, non point par nature, mais sous l'effet de certaines lois ; que de plus ces dieux sont autres ici, autres là-bas, et qu'ils sont tels que chaque être humain a décrété qu'ils doivent être dans leurs lois, par un consentement commun. Le juste lui non plus ne l'est absolument par nature ; au contraire les hommes passent leur vie à en disputer entre eux et ne cessent de le changer. Et quelle que soit la teneur du changement intervenu, quel que soit encore le moment où il intervient, ce qui est alors déclaré "juste" est de ce jour investi d'une autorité souveraine, étant donné que le juste vient de la technique et des lois, mais certainement pas de la nature. (...) Celui qui soutient ces doctrines regarde le feu, l'eau, la terre et l'air comme les premières de toutes les réalités et (...) il leur réserve le nom de "nature" dans la pensée que l'âme en provient ultérieurement. (...) La cause première de la génération et de la corruption de toutes les choses, ce n'est pas comme ce qui est né en premier, mais comme ce qui est né en dernier que l'ont représentée les doctrines qui ont façonné l'âme de ces impies ; et ce qui est né en dernier, elles l'ont mis en premier. C'est de là que provient leur erreur concernant la réalité véritable des dieux." (888 et passim, ed. Brisson)
On dit souvent que les philosophes ne rendent pas toujours justice à leurs adversaires mais ce n'est pas le cas ici : non seulement le matérialisme est exposé avec justesse mais rien d'essentiel n'a changé aujourd'hui en lui : l'esprit par exemple vient toujours en second (après le cerveau). Certes défendre une conception matérialiste de la réalité n'implique plus adopter une position relativiste en philosophie morale, conduisant à conclure, dangereusement selon Platon, que "ce qu'il y a de plus juste, c'est d'obtenir la victoire, y compris par la force" ( 890 a). On notera cependant que "parmi ceux qui estiment que les dieux n'existent absolument pas, il peut s'en trouver certains qui aient par ailleurs un caractère naturellement juste." (908 b).
Ceci dit, lire ces lignes platoniciennes n'incline-t-il pas à ratifier l'avis souvent cité de Whitehead ?
"The safest general characterization of the European philosophical tradition is that it consists of a series of footnotes to Plato" (Process and Reality, p. 39, Free Press, 1979)

Commentaires

1. Le jeudi 19 septembre 2013, 19:12 par gene lasclap
Mais, non Platon , grosse erreur. Si le matérialisme est vrai tout n'est pas perdu.
Si dieu n'existe pas tout n'est pas permis.
le matérialisme n'a jamais empêché la morale. Ce n'est pas parce que nous ne sommes que des bouts de matière que les valeurs , les idéaux , n'existent pas!
2. Le samedi 21 septembre 2013, 18:31 par Philalethe
je dirais même plus : c'est parce que nous sommes les bouts de matière que nous sommes que les valeurs et les idéaux existent !

mercredi 4 septembre 2013

Parler en termes propres de la saleté.


Je me suis déjà référé aux descriptions "réductrices" que le stoïcien Marc-Aurèle juge indispensables en vue de détourner l'esprit de son attachement spontané à la valeur imaginaire des choses.
Mais une telle perspective convient autant pour lutter contre l'attrait injustifié que pour se défaire d'une répulsion déplacée. C'est ainsi que les lignes suivantes, lues dans Confiance et violence de J.P. Reemstma, pourraient aider les mysophobes :
" Comme il est dit dans les Dialogues d'exilés de Brecht, la saleté n'est jamais que de la matière qui se trouve au mauvais endroit " (p.292)

Commentaires

1. Le jeudi 5 septembre 2013, 05:13 par agen capells
La saleté est un terme relatif " sale pour X selon le standard" Y
En Suisse on dit de la France : "Même le savon y est sale". Les Français disent des Suisses : "Même la poussière y est propre"
2. Le vendredi 6 septembre 2013, 10:02 par veracognitas
Il existe une expression qui pour toute relative qu'elle soit, dit bien sur le mode existentiel ce qu' affirme Brecht pour ce qui concerne le matériel : "sale gosse".
Se trouve t-il lui aussi au mauvais endroit, ce cher bambin, alors que nous lui portons tout notre attachement?

mardi 3 septembre 2013

Qualifier de moderne et d'industrielle la violence utilisée contre les Juifs entre 1933 et 1945, est-ce encore parler comme les nazis ?

Dans Confiance et violence (Gallimard, 2011), le directeur de la Hamburger Institut für Sozialforschung, Jan Philipp Reemtsma (1952) écrit :
" À propos des camps d'extermination nazis également (l'auteur vient de commenter l'idée de "torture moderne"), l'idée a longtemps persisté que les meurtres de masse avaient ceci de "moderne" qu'ils auraient été perpétrés "industriellement" - métaphore qui connote l'adaptation aux modern times, et donc la propreté, la rationalité, l'efficacité, l'impassibilité, etc., et qui correspond donc plutôt à quelque autoportrait complaisant des assassins qu'à la réalité, faite de brutalité, de saleté, de chaos et d'arbitraire " ( p. 236 )
Autant le savoir avant que ne commence peut-être, ici ou là, une nouvelle guerre moderne...

dimanche 1 septembre 2013

Deux expressions de l'antihumanisme : voir l'homme comme une mouche / voir la mouche comme un homme.

C'est encore une histoire de mouche, on la lit dans le Titus Andronicus (Acte III, scène 2) de Shakespeare :
" TITUS ANDRONICUS : What dost thou strike at, Marcus, with thy knife?
MARCUS ANDRONICUS : At that that I have kill'd, my lord; a fly.
TITUS ANDRONICUS : Out on thee, murderer! thou kill'st my heart;
Mine eyes are cloy'd with view of tyranny:
A deed of death done on the innocent
Becomes not Titus' brother: get thee gone:
I see thou art not for my company.
MARCUS ANDRONICUS : Alas, my lord, I have but kill'd a fly.
TITUS ANDRONICUS : But how, if that fly had a father and mother?
How would he hang his slender gilded wings,
And buzz lamenting doings in the air!
Poor harmless fly,
That, with his pretty buzzing melody,
Came here to make us merry! and thou hast
kill'd him.
MARCUS ANDRONICUS : Pardon me, sir; it was a black ill-favor'd fly,
Like to the empress' Moor; therefore I kill'd him.
TITUS ANDRONICUS : O, O, O,
Then pardon me for reprehending thee,
For thou hast done a charitable deed ".
Voici la traduction qu'on trouve dans Confiance et violence (2008) de Jan Philipp Reemtsma :
" Titus : Que frappes-tu, Marcus, avec ton couteau ?
Marcus : Un être que j'ai tué, monseigneur, une mouche.
Titus : Malheur à toi, meurtrier ! Tu assassines mon coeur ! Mes yeux sont fatigués de la tyrannie ! Un acte de mort, commis sur un innocent, ne sied pas au frère de Titus... Va-t'en ; je vois que tu n'es pas à ta place en ma compagnie.
Marcus : Hélas, Monseigneur, je n'ai fait que tuer une mouche.
Titus : Mais si cette mouche avait son père et sa mère ! Comme ils iraient partout étendant leurs délicates ailes d'or et bourdonnant dans l'air leurs lamentations ! Pauvre mouche inoffensive, qui était venue ici pour nous égayer avec son joli et mélodieux murmure, et tu l'as tuée !...
Marcus : pardonnez-moi, seigneur ; c'était un vilain moucheron noir qui ressemblait au More de l'impératrice ; voilà pourquoi je l'ai tué.
Titus : Oh ! Oh ! Oh ! Alors pardonne-moi de t'avoir blâmé, car tu as fait un acte charitable "
Texte commenté ainsi par Reemtsma :
" Certes, Titus est passagèrement égaré, et il faut cet égarement pour que se libère en lui quelque chose que nous appellerions de l'humanité, si le mot n'était aussi grotesquement déplacé. L'apitoiement sur une mouche lui ouvre les yeux sur les atrocités qui n'avaient auparavant droit, de sa part, qu'à un regard aveugle. Et ces yeux tout d'un coup capables de voir la mort non pas seulement comme quelque chose qui ne doit pas m'arriver, ni à moi ni à mes proches, et qu'en revanche je suis sans cesse prêt à donner alentour, mais comme une chose qui, quelle que soit sa victime, détruit un morceau du monde, ces yeux, peuvent aussi s'ouvrir aux -éphémères- beautés du monde : à la délicatesse et au coloris d'une aile d'insecte, au son de son vol " (p. 212-213)
Comme chez Nietzsche, une mouche n'est pas qu'une mouche. Dans le texte du philosophe allemand, elle est une image de l'homme et s'il faut parvenir à voir l'homme comme aussi insignifiant qu'une mouche, c'est en vue de plus de lucidité.
Curieusement Titus voit la mouche comme il aurait dû voir les hommes, au lieu de les écraser comme des mouches. Dans les deux textes, la référence à la mouche est anti-humaniste. Mais, si Nietzsche révise à la baisse la valeur de l'homme en l'identifiant à une mouche, le personnage shakespearien le fait de manière plus détournée, en révisant à la hausse de manière quasi délirante la valeur de la mouche. L'un prête à la mouche les traits de l'homme et il y gagne en lucidité sur l'homme, l'autre devrait prêter à l'homme les traits qu'il attribue à la mouche. Il y gagnerait en humanité. Cependant il n'y parvient pas : dès qu'il voit la mouche comme un homme, alors sa volonté de détruire est sans limites.
Titus me fait penser à ceux qui ne peuvent aimer les animaux qu'à la condition de mettre les hommes au plus bas. On peut douter qu'il ait, comme le dit Reemtsma un éclair d'humanité, c'est sur fond d'inhumanité que se développe son amour de la mouche...

Commentaires

1. Le mardi 3 septembre 2013, 09:49 par cal lespagne
comme vous savez la mouche est aussi un thème pictural très courant
cf par exemple
2. Le mardi 3 septembre 2013, 14:22 par herve
C'est surtout sur un arrière-plan d'anthropomorphisme que s'achève cet extrait. Titus plaide en faveur de la "Pauvre mouche inoffensive, qui était venue ici pour nous égayer avec son joli et mélodieux murmure" aussi longtemps qu'il ne voit pas la ressemblance avec le "More de l'impératrice" (Aron, supposé-je..) que lui suggère Marcus...
Ne retrouve-t-on pas cet anthropomorphisme chez La Fontaine et Nietzsche ?
Le premier soutient que :
"Aussitôt que le char chemine,
Et qu'elle voit les gens marcher,
Elle s'en attribue uniquement la gloire"
Bref, il affuble la mouche d'une prétention humaine, trop humaine dirait le second...
Icelui affirme que « Si nous pouvions comprendre la mouche, nous nous apercevrions qu’elle évolue dans l’air animée de cette même passion et qu’elle sent avec elle voler le centre du monde. » ( Écrits posthumes, 1870-1873, Gallimard, p.277)
Bref, au moment même où il soutient que nous ne pouvons comprendre la mouche, il la conçoit animée de la même passion que l'homme.
Chez ces deux auteurs, certes, le propos est toutefois de réduire à peu de choses les prétentions humaines...
Tout cela laisse ouverte la question de "la mouche du blog". Cette expression concerne-t-elle uniquement l'auteur de blog ou inclut-elle aussi le bourdonnement du commentateur ?
Animé par un sursaut (minimal...) de lucidité, l'auteur de ces lignes pencherait pour le deuxième terme de l'alternative.
3. Le mardi 3 septembre 2013, 15:14 par Philalethe
@ Hervé
J'en conclus que si on est auteur d'un blog où l'on est en plus commentateur, on a alors deux bonnes raisons de se faire moucher...
4. Le mardi 3 septembre 2013, 18:01 par herve
"Être la mouche du blog" est un risque encouru par tous les auteurs et commentateurs.
Il est toutefois des blogs qui favorisent la lucidité, c'est le cas du vôtre, cher Philalèthe. A ce titre, le bourdonnement est bien moindre.
Je n'ai de plus jamais perçu que, comme la mouche de Nietzsche, vous sentissiez avec vous "voler le centre du monde".
5. Le mercredi 4 septembre 2013, 15:23 par Philalethe
Merci ! Minimiser le bourdonnement jusqu'à l'annuler, tel sera désormais ici mon idéal régulateur...
Puisse un jour un lecteur dire :
"Quand il écrit, on n'entend pas voler une seule mouche" !!!