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jeudi 29 août 2019

Rapprochement spatial , rapprochement mental.

Dans une réflexion sur un voyage de Laval aux États-Unis, Georges Canguilhem écrit dans les Libres Propos en novembre 1931 :
" Jamais les hommes n'ont été spatialement si proches par les avions, les chemins de fer, les transatlantiques, la télégraphie, jamais peut-être ils n'ont été si extérieurs les uns aux autres par les tarifs et les traités, les intérêts et les prestiges. La capacité d'information n'a d'égale que l'incapacité d'objectivité. On se réjouit de pouvoir contrôler incessamment qu'est bien vrai ce qui se dit. Mais à quoi bon, s'il n'est pas dit que ce soit vrai ?" (Écrits philosophiques et politiques 1926-1939, Vrin, 2011, p. 375)
Le rapprochement qui fait défaut selon ce texte est certes politique, social, économique, mais le manque d'un tel rapprochement paraît fondé sur le manque de partage des mêmes vérités objectives, et non bien sûr des mêmes croyances, le partage des mêmes croyances étant ordinaire. Les esprits alors ne se rapprochent que s'ils ont connaissance des mêmes vérités. Mais quand est-ce possible ? À travers le partage des connaissances scientifiques et à travers celui des croyances basiques sur lesquelles Wittgenstein réfléchit dans De la certitude. Ainsi croyons-nous tous que la Terre n'est pas apparue le jour où nous sommes nés. À travers la philosophie, il n'y a pas de tel rapprochement, le scepticisme venant ajouter de la division aux divisions doctrinales et conceptuelles. Et, bien sûr, il ne faut surtout pas poser philosophiquement le problème de la science pour pouvoir écrire en toute naïveté que les sciences fournissent des connaissances objectives...

mardi 27 août 2019

D'où tu parles, camarade?

Dans une recension, pour la revue Europe, d'un livre de Maxime Leroy sur Descartes, le philosophe au masque, Georges Canguilhem écrit le 15 septembre 1929 :
" M. Leroy ne veut à aucun prix qu'il y ait en Descartes du gentilhomme. Il me paraît humblement que ce n'est point si sûr. Et j'ajoute aussitôt : " Qu'est-ce que cela peut nous faire ? ". Il y a des pensées de gentilhomme qui nous sont plus précieuses que bien des discours de politiques républicains. Ce qui est une pensée vraie, où que ce soit, est toujours révolutionnaire." (Écrits philosophiques et politiques 1926-1939, p. 254)
Ne pas juger de la valeur d'une croyance seulement par l'identité de celui qui l'a, c'est une bonne règle. Mais toute pensée vraie est-elle révolutionnaire ? Il y a une multitude de pensées vraies banales. Ou alors il ne faut pas comprendre pensée vraie comme voulant dire croyance vraie. Est-ce alors une croyance vraie qui a demandé un effort de réflexion ? Dans ces conditions, la révolution est épistémique et consiste à vaincre l'erreur dominante, les préjugés, etc. La question est alors de savoir si les seules vraies révolutions sont épistémiques. N'était-ce pas la pensée d' Alain ? Le citoyen est contre les pouvoirs injustes non pas quand il cesse d'y obéir mais quand il a des idées vraies sur eux. Il y a quelque chose de cette idée dans l'opuscule kantien sur les Lumières : les tuteurs peuvent bien être remplacés par d'autres aussi mineurs qu'eux du point de vue de la pensée. Mais une source plus lointaine est stoïcienne, chez Épictète par exemple : le tyran me coupera la tête mais ne pourra pas me séparer de l'idée vraie que je me fais de lui, idée qui a plus de prix que la tête qui la contient.

Commentaires

1. Le jeudi 29 août 2019, 13:27 par gerardgrig
Si le socialisme de Descartes semble improbable, le marxisme pascalien a toujours de l'audience dans le monde universitaire. À en croire Lucien Goldmann ou Bourdieu, Pascal était un marxiste sans le savoir. Bourgeois savant et progressiste, proche de la noblesse de robe, mais pourtant conservateur et traditionaliste, il vivait ses contradictions sur un mode tragique et pré-marxiste, qui aurait influencé sa pensée.
2. Le lundi 16 septembre 2019, 19:50 par Philalèthe
Pascal a en effet bien compris comment socialement les rapports de force sont à la fois originaires et masqués par les justifications de droit.

samedi 24 août 2019

" La coutume n'est rien parce qu"on prend d'autres coutumes."

Spinoza avait clairement opposé dans le Traité de l'autorité politique la paix apparente à la paix réelle :
" Lorsque les sujets d'une nation donnée sont trop terrorisés pour se soulever en armes, on ne devrait pas dire que la paix règne dans ce pays, mais seulement qu'il n'est point en guerre. La paix, en vérité, n'est pas une simple absence d'hostilités, mais une situation positive dont certaine force de caractère est la condition." (Oeuvres complètes, La Pléiade, p. 950)
Georges Canguilhem s'inscrivait dans cette tradition quand, dans les Libres Propos du 20 mars 1929, il écrivait dans le cadre d'une " esquisse de politique de paix " :
" La paix que nous cherchons n'est pas la paix par la peur de la guerre, mais la paix pour l'amour de la paix. C'est donc la paix en tant que telle (laquelle existe déjà depuis qu'il y a des métiers, un commerce, une culture) que nous voulons asseoir définitivement, et non la paix qui n'est qu' horreur du sang, des canons et des armées)." (Écrits philosophiques et politiques 1926-1939, Vrin, 2011, p. 215)
Ce qui m'intéresse précisément ici, c'est l'article 9 d'un " projet de budget de la paix " que Canguilhem élabore dans cet esprit :
" Art. 9. - Chaque année, dans chacune des provinces d'ancien régime, 1 volontaire (homme de lettres, ingénieur, professeur, instituteur, prêtre, etc.) sera pris pour aller parler dans les provinces autres que la sienne les jours de manifestations régionalistes, félibréennes, autonomistes, etc., etc. Le conférencier devra célébrer l'excellence des moeurs et traditions dans la province d'où il est originaire. Salaire assuré égal soit au traitement, soit au revenu de la profession que le conférencier devra interrompre. Déplacements payés. Assurance en cas d'accidents et assurance sur la vie." (ibid. pp. 214-215)
Dans le texte suivant immédiatement les premières lignes citées, Canguilhem écrit :
" Ce qui fait la paix c'est la reconnaissance et l'acceptation des différences, et, par la conciliation de ces différences, leur négation. Nous voulons que les hommes se connaissent comme le pays et la coutume les font. Mais nous voulons leur apprendre aussi que la coutume n'est rien parce qu'on prend très bien d'autres coutumes. Nous voulons qu'un fondeur de Grenoble sache comment des hommes différents fondent à Vierzon ; qu'un mineur de Carmaux sache comment on descend dans les mines de Lens ; et qu'un instituteur de Lorient sache comment on apprend à lire dans les Cévennes. Afin qu'ils sachent tous que si les actions ou le vocabulaire changent, la façon d'ordonner des moyens en vu d'une fin et de donner sens à un mot par le contexte est universelle.
Nous voulons apprendre aux gens le désaccord et la discorde, afin qu'ils s'en réjouissent. Si le conférencier venu parler des moeurs flamandes et des combats de coqs aux Martigues, pays des cigales et des taureaux, s'en retournait avec l'oeil droit poché et le chapeau emporté comme une cocarde, nous le regretterions ; mais ayant payé le pharmacien et le chapelier, nous enverrions l'année suivante, aux Martigues, un Breton authentique ou M. Henri Pourrat. Ce que nous voulons atteindre, par le dépaysement obligatoire, mais qu'on le remarque, dans les limites de la profession, c'est un genre d'universalité qui tue l'égoîsme sans faire renier aux hommes rien de leur position sur terre. Nous voulons apprendre aux gens le point de vue des autres en leur demandant de garder le leur, puisqu'il n'y a jamais pour chacun qu'un point de vue qui est le bon." (ibid. pp. 215-216)
Il me semble que ce projet, exprimé dans un ton qui a quelque chose de hégélien et qui consiste à relativiser les cultures et à mettre en valeur ce qu'il y a d'universellement humain dans toutes, gagnerait aujourd'hui à être repris à l'échelle non d'un État donné (même si les catalanistes, entre autres, devraient méditer ces lignes !) mais à celle de l'Europe. En effet ce qui semble bien se porter aujourd'hui est plutôt une forme de régionalisme, voire de nationalisme, qui n'est en fin de compte qu'un ethnocentrisme déguisé sous les voiles du politiquement correct. Bien sûr, la volonté de Canguilhem de partir des différences culturelles dans les métiers devrait, sauf à rester dans les dimensions étroites de l'artisanat, s'ajuster aujourd'hui à la mondialisation des précédures professionnelles. Mais l'idée de donner un prix relatif aux contingences culturelles (et non un prix absolu en vue de fonder sur elles une politique) n'a rien perdu de sa valeur.
Pour finir, on pourrait faire un rapprochement avec la distinction que Jacques Bouveresse a faite entre " le croyant éclairé " et " le croyant naïf ". Ce dernier identifie sa religion à LA religion et à La morale. Le premier, bien qu'attaché à la religion qu'il pratique, sait que dans ce que Bouveresse appelle l'espace de la spiritualité, il y a non seulement les fidèles de son Église mais aussi des athées et des fidèles d'autres Églises. Bien sûr dans les deux cas, le risque est que culture et religion auparavant chéries soient réduites à rien de plus qu'à des héritages historiques contingents et faussement importants donc.
Mais ce risque est à prendre et même avec enthousiasme car il ne faudrait pas en effet que les cultures, qui devraient au fond mettre en évidence ce que notre identité personnelle doit aux hasards, soient la justification erronnée de l'attribution aux hommes de propriétés vues à tort par eux comme essentielles et donc légitimant potentiellement les frontières et les séparations.
En un mot, que les guerres de cultures ne viennent pas soit aggraver, soit remplacer les guerres de religions !

Commentaires

1. Le lundi 26 août 2019, 11:27 par gerardgrig
Le projet de Canguilhem rappelle le "Tour de la France par deux enfants" d'Augustine Fouillée, dite G. Bruno. Il s'agit de l'appliquer aux adultes. En pleine Guerre de 14, Augustine Fouillée osa même écrire un
"Tour de l'Europe pendant la guerre". Le "Tour de la France" a inspiré la Pédagogie Freinet. Au cinéma, le livre inspirera même Jean-Luc Godard. Le projet de Canguilhem donne la nostalgie de la IIIème République, qui croyait ferme en l'école et la pédagogie pour faire vivre ensemble les Français, en bons républicains.
2. Le mardi 27 août 2019, 20:23 par Philalèthe
En effet quoi d'autre que l'éducation pour unir les hommes au-delà des différences culturelles ? Le pire est quand l'éducation se met au service d'une culture, comme souvent en Catalogne par exemple. Mais cela n'implique pas une nostalgie pour la Troisième République. Car l'éducation en question doit être vraiment rationnelle pour universaliser sans mystifier. Une telle éducation est plutôt un idéal régulateur.

mardi 20 mars 2012

Georges Canguilhem, recensant un ouvrage d’ Emmanuel Berl (Mort de la morale bourgeoise), fait penser (sans le vouloir) à Pierre Bourdieu

« La bourgeoisie, selon Berl et sans doute selon la vérité, tient en deux mots, droit acquis et héritage. Ainsi s’explique, et sans y voir de machiavélisme, que la culture entendue comme prestige des langues anciennes et par-dessus tout du latin, langue des Codes et des Digestes, soit l’idéal pédagogique de la bourgeoisie. Berl voit dans la culture, en fait sinon en droit, moins une formation de l’esprit qu’un memento de mots de passe. Pouvoir dire à propos Tu quoque, mi fili et Quousque tandem Catilina c’est montrer qu’on est d’une classe ou qu’on a rapport avec elle. Ainsi la culture secondaire est moins un moyen d’universelle communion spirituelle que le Sésame, ouvre-toi ! d’un certain milieu social. On voudrait pouvoir protester, surtout quand on vit de dispenser ladite culture (la pensée d’un homme en place…). Et pourtant qui donc a pu prendre au sérieux pendant une heure le métier d’examinateur au baccalauréat sans avoir le sentiment qu’il donne l’estampille à un incontestable faux-semblant ? » (Libres Propos, décembre 1930 in Œuvres complètes, tome 1, p.327, Vrin, 2011)

dimanche 11 mars 2012

Sur le respect : Pascal, Kant et Canguilhem.

Pascal a fait la distinction entre le respect commandé par les usages et celui motivé par le mérite, comme le montre le fragment 95 (édition Le Guern) :
« Que la noblesse est un grand avantage, qui dès dix-huit ans met un homme en passe (=met un homme dans une position favorable), connu et respecté comme un autre pourrait avoir mérité à cinquante ans. C’est trente ans gagnés sans peine. »
Le respect, qui incommode devant les grands (fragment 30) et qui précisément les distingue (fragment 75), a pour Pascal une double origine : la première, lointaine et historique, est l’établissement d’un rapport de forces favorable au type d’homme désormais respecté ; la seconde, proche et psychologique, est dans l’imagination qui fait voir comme important en soi tel ou tel individu.
La première origine que Pascal associe métaphoriquement à des « cordes de nécessité », est présentée, entre autres, dans ce passage :
« Les cordes qui attachent le respect des uns envers les autres en général sont des cordes de nécessité ; car il faut qu’il y ait différents degrés, tous les hommes voulant dominer et tous ne le pouvant pas, mais quelques-uns le pouvant.
Figurons-nous donc que nous les voyons commencer à se former. Il est sans doute qu’ils se battront jusqu'à ce que la plus forte partie opprime la plus faible, et qu’enfin il y ait un parti dominant. Mais quand cela est une fois déterminé, alors les maîtres, qui ne veulent pas que la guerre continue, ordonnent que la force qui est entre leurs mains succédera comme il leur plaît : les uns le remettent à l’élection des peuples, les autres à la succession des naissances, etc »
Dans la suite de ce même fragment 677, Pascal clarifie la deuxième origine, identifiée, elle, à des « cordes d’imagination » :
« Et c’est là où l’imagination commence à jouer son rôle. Jusque-là la pure force l’a fait. Ici c’est la force qui se tient par l’imagination en un certain parti, en France des gentilshommes, en Suisse des roturiers, etc.
Or ces cordes qui attachent donc le respect à tel et à tel en particulier sont des cordes d’imagination »
Certes, si la force est la cause première de la domination sociale, celle-ci, une fois mise en place, continue d’en faire un certain usage. Il ne s’agit plus alors de casser les résistances des rivaux mais de se perpétuer par la production de la soumission, d’où les « accompagnements » dont parle le texte suivant et sans lesquels l’imagination ne jouerait pas son rôle dans la genèse du respect :
“ La coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours, d’officiers et de toutes les choses qui ploient la machine vers le respect et la terreur font que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ses accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur parce qu’on ne sépare point dans la pensée leurs personnes d’avec leurs suites qu’on y voit d’ordinaire jointes » (fragment 23).
Ce respect d’imagination n’est pourtant pas sans rapport avec l’autre qu’on pourrait désigner du nom de respect de raison. Pascal va jusqu’à dire que c’est le second qui est la raison du premier :
« Les vrais chrétiens obéissent aux folies néanmoins, non pas qu’ils respectent les folies, mais l’ordre de Dieu qui pour la punition des hommes les a asservis à ces folies » (fragment 12)
Pascal fait donc en fait deux genèses du respect des grands: la première a des causes qui peuvent passer inaperçues à ceux qui le manifestent (causes historiques et causes psychologiques) ; la seconde, vraie au moins des chrétiens, a des raisons : même s’ils ne sont pas victimes de leur imagination, ils ont une bonne raison d’agir comme tout le monde face aux grands.
Kant, par rapport à Pascal, ne reconnaîtra plus qu’un seul respect, le respect moral (en allemand, die Achtung). On connaît le passage du chapitre trois du livre I de la première partie de la Critique de la raison pratique :
« Un homme peut aussi être un objet d’amour, de crainte, ou d’admiration, et même d’étonnement, sans être pour cela un objet de respect. Son humeur enjouée, son courage et sa force, la puissance qu’il doit au rang qu’il occupe parmi les autres peuvent m’inspirer ces sentiments, sans que j’éprouve encore pour autant de respect intérieur pour sa personne. Je m’incline devant un grand, disait Fontenelle, mais mon esprit ne s’incline pas. Et moi j’ajouterai : devant un homme de condition inférieure, roturière et commune, en qui je vois la droiture de caractère portée à un degré que je ne trouve pas en moi-même, mon esprit s’incline, que je le veuille ou non, si haute que je maintienne la tête pour lui faire remarquer la supériorité de mon rang » (Œuvres philosophiques, Tome 3, La Pléiade, p. 701)
On réalise donc que, si Kant limite l’extension du concept de respect en le spécialisant, si on peut dire, moralement, néanmoins il soutient qu’il est bon socialement de s’incommoder devant les grands et d’incommoder les petits, si on se trouve être un grand.
C’est par rapport à ce contexte que je souhaite faire connaître un texte de jeunesse de Georges Canguilhem. Ce dernier, disciple d’ Alain, était à l’époque pacifiste et antimilitariste. Voici un passage de l’article publié le 20 Février 1928 dans Libres propos, journal d’ Alain :
« Le système militaire classe de sa propre autorité les hommes en inférieurs et supérieurs, et hisse les pavillons (l’article commençait par la phrase suivante : « quand le pavillon couvre la marchandise, on s’attend à de la contrebande »). L’inférieur ne doit pas seulement obéissance et soumission aveugle mais respect. Or, si la valeur d’un homme est un rapport et n’est conclue qu’après épreuve, il suit qu’un sentiment comme le respect ne va pas sans un rapport aussi, et n’est justifiable qu’à proportion de la valeur qui le mérite. Un respect mécanique et sur commande se nie. Par contre si l’on laisse chacun juge du respect qu’il doit, il y aura des juges sévères. Ainsi, le salut militaire obligatoire, marque extérieure du respect, est le fruit d’une expérience séculaire. On conçoit sans peine les saluts et les vivats de mercenaires qui choisissaient leur chef et leur maître, qui pouvaient le déposer, au besoin le tuer, et le remplacer par celui qui leur semblait le plus hardi et le plus équitable. Il y avait au moins un semblant de spontanéité. Maintenant au contraire les mains se préparent dès qu’un képi anonyme paraît à un tournant de rue. Cette politesse forcée est laide. » (Œuvres complètes, volume 1, p.192, Vrin, 2011)
Ce qui justifie la dénonciation par Canguilhem du « respect mécanique » - que Kant et Pascal reconnaissaient comme, bel et bien, aveugle au mérite – est la croyance, dans ces lignes du moins, d’une genèse possiblement morale de la hiérarchie sociale. En effet, à la différence du chef « hardi » et « équitable » des mercenaires, l’adjudant ( que Canguilhem a pris dans d’autres articles de la même année comme cible - et de manière plutôt drôle - ) exige le salut, même s’il est lui-même lâche et injuste. Ce qui se dessine donc dans ce texte est l’appel à un ordre social où les degrés de pouvoir social sont justifiés par des degrés de valeur morale. On peut se demander si, par-delà Kant et Pascal, Canguilhem n’est pas revenu ici à l’ordre platonicien tel qu’il est articulé dans La République. C’est-à-dire à un ordre où il n’y a plus de désaccord entre l’inclination de l’esprit et celle du corps.
On peut toujours rêver.