Statcounter

dimanche 27 décembre 2015

Philosopher sous l' Occupation (1)

En Juin 1943, les candidats au bac de Philosophie-Lettres dans l ' académie de Grenoble pouvaient philosopher sur le sujet suivant :
" Vous commenterez, en l'appliquant soit à la liberté soit à la justice, cette maxime du Maréchal Pétain : "La liberté et la justice sont des conquêtes. Elles ne se maintiennent que par les vertus qui les ont engendrées : le travail, le courage, la discipline et l ' obéissance aux lois. " (Paris, librairie Vuibert, 1944, p.8)
Dans le cadre de l ' état d ' urgence, ne serait-il pas légitime de donner comme sujet au bac 2016 une maxime du Président Hollande sur la sécurité et la liberté ?

Commentaires

1. Le mardi 26 janvier 2016, 04:37 par lang lescap
Je rétablis le commentaire qui avait sauté .
En 1943, le président du jury du bac à Grenoble ( il était sauf erreur doyen de la faculté) devait être Jacques Chevalier, philosophe catholique connu pour avoir été à la fois un disciple de Bergson, ami de Franco, et le premier ministre de l'éducation du gouvernement de Vichy. Les deux, apparemment, ne sont pas incompatibles.

Chevalier devait être revenu à Grenoble à cette époque, quand Carcopino prit sa place dans le gouvernement Darlan ( là aussi la latin n'était pas incompatible). Chevalier imposa l'enseignement catholique dans Vichy. La loi sur le statut des juifs en 1940 ne lui posa pas de problème. Mais quand Bergson mourut il présenta les condoléances de la France, au grand dam des collaborationnistes de Vichy.
Sa notice Wikipedia écrit qu'il sauva quelques juifs à Grenoble
"Pitié mon Dieu, sauvez la France au nom du Sacré Coeur"
Il fut déchu de la nationalité française en 1945, condamné à vingt ans de travaux forcés,puis grâcié.
2. Le mardi 26 janvier 2016, 11:49 par Philalethe
Ces précisions éclairent en effet ce sujet surprenant. Merci beaucoup !
3. Le mardi 26 janvier 2016, 13:35 par Lange Lescap
Il serait intéressant de voir si d'autres sujets de ce genre ont été donné dans d'autres académies à la même époque.
Ce ne serait pas étonnant, c'était une époque de propagande.
Mais sommes nous sûrs nous mêmes, 70 ans plus tard, d'être vraiment à l'abri de la propagande dans les sujets de philo du bac?
Cela dit, je vous avoue que , regardant de temps en temps ces sujet
en 2015 la série S a eu quelque part un beau sujet :
La politique échappe-t-elle à l'exigence de vérité ?
tout n'est pas perdu !
4. Le mardi 26 janvier 2016, 19:02 par Philalethe
Session de sept-oct 1943
"En quoi consistent d'après vous la valeur morale et l'importance sociale de la famille ?" (Aix-Marseille)
" Le rôle de la famille, de la profession, de la patrie, dans le développement de l'agent moral." (Clermont).
En revanche, à Grenoble, Pétain a été remplacé par Pascal et plus aucun sujet tendancieux.
À Nancy, c'est sur la famille encore mais problématisé :
" Quels sont les problèmes moraux que pose l'existence de la famille ? Quelle solution convient-il d'apporter à ces problèmes ?"
Quant aux sujets d'aujourd'hui, je ne crois pas qu'on puisse jamais y voir de la propagande, juste quelquefois des présupposés facilement discutables.
Aujourd'hui les sujets étant nationaux, c'est donc tous les lycéens de S qui devaient travailler sur politique et vérité.

dimanche 20 décembre 2015

Socrate et l'esclave dans le Criton : l'élévation morale illustrée a contrario par la bassesse sociale.

Dans le Criton, les Lois, s'adressant à Socrate, lui parlent comme s'il voulait s'évader et éviter le châtiment légalement requis contre lui :
" (...) sans montrer aucune considération pour nous, les Lois, tu projettes de nous détruire en entreprenant de faire ce que précisément ferait l'esclave le plus vil, puisque tu projettes de t'enfuir en violant les contrats et les engagements que tu as pris envers nous comme citoyen ?" (52c)
C'est bien sûr au niveau extérieur de la seule conduite de la fuite que Socrate ressemblerait à l'esclave; la vilénie de ce dernier ne peut pas rompre un contrat, jamais passé, mais ne pas faire ce que la société athénienne exige de lui. En revanche, quelques lignes plus loin, ces mêmes Lois mettent on ne peut plus clairement en évidence la liberté du citoyen Socrate :
" Dans ces conditions, tu transgresses les contrats et les engagements que tu as pris avec nous, des accords et des engagements que tu as conclus sans y avoir été contraint, sans avoir été trompé par une ruse ni avoir été forcé de prendre une décision précipitée (...)" (52e)
Les Lois reprennent ensuite la comparaison entre Socrate et l'esclave : elles ont envisagé deux possibilités d'exil pour Socrate, ou dans un cité réglée, ou dans une cité déréglée, qu'exemplifie la Thessalie. Elles imaginent alors l'accueil, nécessairement déréglé, qu'on lui y ferait :
" Peut-être y prendrait-on plaisir à t'entendre raconter de quelle façon bouffonne tu t'es évadé de prison, revêtu d'un déguisement, d'une peau de bête ou d'un autre travestissement habituellement utilisé par les esclaves qui s'enfuient, bref en ayant modifié l'aspect qui est le tien."
Fuyard, l'esclave se dissimule au point d'imiter la bête, comme devrait le faire Socrate pour passer inaperçu. Fuyant Athènes, le philosophe non seulement imiterait ainsi la fuite de l'esclave, mais encore en imiterait la feinte en jouant à la bête.
Une dernière fois, les Lois vont comparer Socrate à un esclave, mais sous un nouvel aspect : en effet, pour que personne ne lui fasse honte de la préférence qu'il a donnée à la vie sur la vertu, Socrate devrait sur sa terre d'exil faire profil bas :
" Ce sera donc en flattant tout le monde et en te conduisant comme un esclave que tu vivras dès lors." (53e)
Manifestement, dans ce dialogue, l'esclave, sous la triple figure du fuyard, du travesti et du flatteur, a une valeur éthique en harmonie avec sa position sociale : au plus bas de la hiérarchie morale comme de la hiérarchie statutaire, homme qui se déguise au sens figuré avant de le faire dès qu'il le peut au sens propre, il est celui que Socrate ne doit surtout pas être.
Certes, plus tard, les premiers cyniques, disciples de Socrate, imiteront l'animal mais pour montrer, eux, leur excellence humaine au-delà des artifices vains et trompeurs des rôles sociaux.

samedi 19 décembre 2015

Sándor Márai, lecteur attentif du Criton.

Sándor Márai, terminant ses Mémoires de Hongrie, explique pourquoi en 1948 il a décidé de s'exiler :
" (...) il ne suffit plus de se taire, il faut dire "non" par ses paroles et par ses actes et quitter cette zone contaminée. Ce "non", lourd de conséquences, demande un sacrifice que l'on n'a le droit de demander à personne, sinon à soi-même. Dans le Criton (ce petit volume ayant survécu au siège, je le pris un jour dans ma bibliothèque pour y rechercher le passage en question), Socrate affirme que tout citoyen a le droit de quitter son pays s'il ne veut pas participer à des actions qu'il juge contraires aux intérêts de celui-ci. Dans sa Civil disobedience, Thoreau, cet ermite hérétique des forêts nord-américaines (vivant sans le moindre livre, se nourrissant de racines et de miel sauvage, celui-là n'avait guère eu la possibilité de méditer sur le Criton), déclare ceci : pour protester contre un crime dont on refuse d'être le complice, il faut, en dernier recours, quitter son foyer. Babits, lui, n'était ni le premier ni le dernier à rappeler que "parmi les criminels, on est complice quand on reste muet". Élever la voix dans de telles circonstances n'est pas seulement un droit, c'est aussi un devoir." (p.403)
Dans le Criton, Socrate pose centralement le problème de savoir s'il est juste de quitter Athènes alors qu'une condamnation à mort illégitime mais légale a été prononcée contre lui. Or, partant du principe qu'il ne faut jamais commettre l'injustice, c'est-à-dire faire du tort à quelqu'un, même quand on en a été victime, Socrate en tire la conclusion qu' accepter de quitter le territoire athénien illégalement, comme le lui propose Criton, nuirait à l'État et aux Lois et serait donc une injustice. Dans ces conditions, "il faut, au combat, au tribunal, partout ou bien faire ce qu'ordonne la cité, c'est-à-dire la patrie, ou bien l'amener à changer d'idée en lui montrant en quoi consiste la justice." (51c).
C'est la leçon bien connue du Criton : il est légitime de subir une condamnation illégitime quand elle est formulée légalement dans le cadre des Lois de la Cité. Cependant Márai a raison d'en tirer aussi une autre leçon, plus discrète mais tout autant contenue dans le dialogue, qui, elle, justifie indéniablement son projet d'exil légal. En effet les Lois reconnaissent au citoyen le droit de quitter la Cité :
" Nous proclamons pourtant qu'il est possible à tout Athénien qui le souhaite, après qu'il a été mis en possession de ses droits civiques et qu'il a fait l'expérience de la vie publique et pris connaissance de nous, les Lois, de quitter la cité, à supposer que nous ne lui plaisions pas (Márai ici comprend "nous ne lui plaisions plus"), en emportant ce qui est à lui, et aller là où il le souhaite. Aucune de nous, les Lois, n'y fait obstacle, aucune non plus n'interdit à qui de vous le souhaite de se rendre dans une colonie, si nous, les Lois et la cité, ne lui plaisons pas, ou même de partir pour s'établir à l'étranger, là où il le souhaite, en emportant ce qu'il possède." (51-d)
Donc ne pas quitter le territoire que les Lois régissent est identifié comme une preuve de reconnaissance de leur valeur. Sándor Márai est ainsi autorisé par Platon à quitter la Hongrie dès qu'il réalise que les lois hongroises ne font qu'institutionnaliser l'invasion soviétique, consécutive à la libération du territoire de l'emprise de l'Allemagne nazie.
Certes Sándor Márai est tout de même partiellement infidèle à la leçon platonicienne en paraissant transformer en devoir de s'exiler en protestant ce que les Lois se contentent de présenter comme un droit au départ. Mais il faut dire aussi que la loi russe différait des Lois auxquelles Platon donnait la parole, en privant le citoyen hongrois du pouvoir de partir avec ses biens, pour la raison simple qu'elle l'en avait antérieurement dépossédé.

vendredi 11 décembre 2015

Aller-retour Caverne-Soleil, une variante de l'allégorie platonicienne.

Dans ses remarquables Mémoires de Hongrie, Sándor Márai écrit à propos d'un voyage fait en hiver 1946 :
" Je me rendis d'abord à Rome, puis à Naples. Le soleil brillait sur le Pausilippe - son éclat devait m'accompagner pendant tout mon voyage et même plus tard, après mon retour en Hongrie. Ce fut le seul souvenir positif de mon expédition en Europe de l'Ouest, le seul qui m'incitât à y revenir. Plus tard, en quittant mon pays pour ne plus y retourner, ce fut à cet appel que j'obéis. J'allai directement au Pausilippe, pour plonger, tête la première, dans sa lumière, tel le suicidé qui, après une longue hésitation, se débarrasse de sa bouée et se jette dans le Niagara.
Dans la Lumière, la pure Lumière, oui - après cette obscurité démente, je retournai enfin à la Lumière, là ou il est impossible de tricher, où il est inutile de mentir, où tout, le vrai comme le faux, se manifeste dans une clarté aveuglante. Oui, j'affrontais la Lumière, qui avait jailli d'ici avant de se répandre à travers toute l'Europe obscure et sauvage. Et, fùt-ce une dizaine d'années plus tard, alors que je grelottais , sous les néons de la nuit new-yorkaise, j'évoquais toujours avec le même bonheur la lumière du Pausilippe.
Pourtant, si l'on peut se baigner dans la lumière, si l'on peut s'y plonger comme dans l'Océan, il est impossible d'y vivre, tant elle vous éblouit. Vivre - réfléchir, agir - n'est possible que dans la pénombre. Aussi, fermant les yeux, m'étirai-je une dernière fois au sommet de ces hauteurs du sud avant de prendre le train pour Paris.
À la frontière française, je faillis être arrêté. Le douaniers examina à la loupe chacun de mes pauvres effets : il me soupçonnait de vouloir introduire en contrebande...quoi, au juste ? Je l'ignore. Sans doute ce que rapportent, d'ordinaire, les contrebandiers qui viennent de la Lumière pour regagner l'Obscurité." (Le livre de poche, p.286-287)

vendredi 4 décembre 2015

Mutadis mutandis, le prolo sadique, un des universaux humains ?

" En passant, un après-midi du printemps de 1946, par l'avenue qui, autrefois, portait le nom d' Andrássy, je vis, sur le balcon de l'immeuble sis au numéro 60, quelques gaillards en uniformes rutilants, appartenant à ce détachement spécial que l'on nommait Sûreté de l'État. Après une journée de travail bien remplie - mais peut-être s'accordaient-ils seulement une pause -, hilares, les mains sur les hanches, ils regardaient les passants qui, las et soucieux, avançaient sur le trottoir. Pleins de morgue, ils savaient qu'ils pouvaient, par un simple coup de sifflet, convoquer n'importe lequel de ces piétons dans cet immeuble de sinistre réputation, le traîner dans la chambre des tortures et lui faire subir les pires supplices, sans rendre de comptes à personne. À ma grande consternation, leurs visages me semblaient familiers : oui, c'étaient les mêmes qui, un an auparavant, sous le règne des nazis, occupaient ce même balcon. Ils avaient simplement changé de nom.
Dans les caves et dans les bureaux aux fenêtres grillagées où se déroulaient des interrogatoire musclés, avec tous les moyens imaginés par la férocité humaine, les agents de l'AVO, de la Sûreté de l'État, venaient relayer les assassins nazis pour organiser la Terreur, qui seule était capable d'imposer à la population cette immense escroquerie appelée communisme.
Monstre échappé d'un cauchemar, la Terreur réapparut donc dans la ville. Un gaz mortel, d'une insupportable fétidité, se répandit dans l'air. Que pouvait-on faire contre ces individus plastronnant sur le balcon de la Maison de la Torture ? Jamais pyromane ne deviendra pompier, jamais l'assassin ne se convertira en boucher ou en chirurgien... L'expérience montre assez que toute pédagogie se révèle impuissante contre les penchants naturels de l'être humain - par exemple, contre sa barbarie. L'homme qui porte le désir de meurtre dans ses gènes restera un assassin, fût-ce sous les dehors d'un politicien. Les hommes qui, emplis d'eux-mêmes, regardaient les passants du haut de cette fourrière sise au 60 de l'avenue Andrássy, avaient obtenu la plus grande satisfaction dont un individu de cette espèce puisse rêver : le droit d'être cruel et la certitude de l'impunité. N'agissaient-ils pas, après tout, "dans l'intérêt du peuple" ? N'étaient-ils pas les piliers les plus solides du Régime, de cette Réalité ? (Il s'est même trouvé un poète hongrois pour les exhorter, dans des vers joliment tournés, à "accomplir leur devoir". Était-ce à cette espèce d'homme que songeait De Quincey en évoquant la compassion que l'on ne peut s'empêcher d'éprouver envers ceux qui acceptent de jouer un tel rôle ?)
Mais à quelle espèce appartenaient ces hommes qui venaient de revêtir l'uniforme ? À celle du "prolo sadique" (lequel n'a rien de commun avec le "prolétaire" humilié et pressuré de toutes parts). Ce marginal armé d'une matraque constitue à la fois une figure romanesque et une redoutable réalité : il exerce son métier en toutes circonstances, sans jamais réfléchir, sans éprouver le moindre scrupule, tel le bourreau qui noue avec une précision toute professionnelle la corde autour du cou d'un condamné à mort. Un prolo sadique en uniforme - telle était la définition sociologique exact de l'agent de la Sûreté sur le balcon de cette fourrière.
Au fond, ce genre de prolo est le pire adversaire qu'on puisse rencontrer sur son chemin. Pire que le bandit, car ce dernier est -au moins- personnellement engagé dans les crimes qu'il commet. Le prolo, jamais. Il se présente au-devant de la scène de l'histoire sur le seul ordre de ses supérieurs, et donc dégagé de toute responsabilité. Il endosse alors son uniforme flambant neuf, se pourlèche les babines, retrousse ses manches et se met au travail, avec zèle et satisfaction. Ainsi s'était-il déjà présenté sur ce même balcon un an auparavant, sûr et fier de lui, en considérant la foule d'un air supérieur. Cet expert avait enfin trouvé un travail épanouissant, à la mesure de ses vraies capacités. " Que Dieu bénisse notre sain labeur !" semblait-il dire." (Mémoires de Hongrie 1971, Le livre de poche, p.232-234)

mercredi 2 décembre 2015

L'expertise est bonne pour les esclaves ! Aux hommes libres de décider !

La démocratie contre les experts (2015) est certes en premier lieu un livre d'histoire : Paulin Ismard s'y consacre à l'étude des esclaves publics en Grèce Ancienne. Ceux-ci, jouant le rôle de fonctionnaires au service de la polis, sont utilisés par les cités grecques pour leur savoir d'expert. Cependant, loin d'y gagner des droits civiques, ces esclaves assurent par leur existence séparée que la cité est gouvernée seulement par des hommes non sélectionnés pour leur compétence mais obligés par leur statut d'hommes libres à délibérer sur les affaires communes.
Pour le dire vite, les hommes libres prennent ensemble les décisions politiques et les esclaves mettent leur expertise au service de la réalisation de ces choix. Le lieu du savoir "politique" est servile et ne se confond pas avec celui du pouvoir, libre.
Loin d'être soumis aux directives des experts, les assemblées démocratiques les instrumentalisent en vue de réaliser la politique décidée par elles. Rien d'étonnant à ce que dans les dernières pages de l'ouvrage, l'auteur se laisse aller à rêver :
" Imaginons un instant que le dirigeant de la Banque Centrale européenne, le directeur des Compagnies républicaines de sécurité comme celui des Archives nationales, les inspecteurs du Trésor public tout comme les greffiers des tribunaux soient des esclaves, propriétés à titre collectif du peuple français ou, plus improbable encore, d'un peuple européen. Transportons-nous, en somme, au sein d'une République dans laquelle certains des plus grands "serviteurs" de l'État seraient ses esclaves. Quelle serait l'allure de la place de la Nation au soir des grandes manifestations parisiennes, si des cohortes d'esclaves devaient en déloger les derniers occupants ? Supposons que l'une de ces manifestations ait pour objet l'austérité budgétaire imposée par les traités européens : la politique monétaire de l'Union serait-elle différente si le directeur de la Banque centrale était un esclave que le Parlement pouvait revendre, ou fouetter, s'il s'acquittait mal de sa tâche ? Poursuivons : dans ce même Parlement, quelle forme emprunterait la délibération entre députés si les esclaves étaient le seul personnel attaché de façon permanente à l'institution, alors que les parlementaires seraient renouvelés tous les ans ? Le tableau laisse songeur..." (p.206)
Ceci dit, si cet ouvrage retient particulièrement mon attention, c'est parce qu'il interprète de manière intéressante trois passages de Platon.
Les deux premiers sont des passages très connus.
D'abord, dans le Protagoras, le mythe de Prométhée :
" Le mythe de Protagoras frappe ainsi par trois éléments qui renvoient au contexte de son élaboration, celui du régime démocratique athénien. La capacité politique procède tout d'abord d'une rupture radicale avec l'ordre des dêmiourgikai technai, ces savoirs spécialisés placés au service de la communauté, dont les dêmosioi (les esclaves publics) ont en partie hérité. Sous la double dimension de l'aidôs et de la dikê, le politique est ensuite pensé comme une capacité offerte au genre humain par les dieux ; en ce sens, elle ne constitue en rien un savoir spécialisé mais bien plutôt une capacité qui mérite d'être régulièrement entretenue : " Cette excellence politique n'est pas naturelle ni ne survient au petit bonheur, mais elle s'enseigne et n'advient à un homme que par l'exercice." Sa spécificité tient enfin à ce qu'elle est également répartie entre tous les hommes ; le récit de Protagoras offre ainsi une assise légendaire à une valeur cardinale de l'idéologie démocratique athénienne, l'isonomia (le "partage égal" des charges politiques) (...) Tandis que l'acquisition des dêmiourgikai technai procède de la transmission verticale d'un savoir établi une fois pour toutes, l'apprentissage de la vertu résulte au contraire d'une circulation horizontale, entre égaux, se déployant tout au long de l'existence." (p.149-150)
On comprend donc que la décision politique se constitue dans le cadre d'une délibération collective, les esclaves étant chargés de régler les détails techniques.
Second passage : quand Socrate fait trouver au petit esclave du Ménon une démonstration géométrique :
" En faisant comparaître un homme dépourvu d'identité propre, interdit de parole dans la cité et qui, pourtant, peut accéder à la connaissance dont procède la réminiscence, il s'agirait pour Socrate d'opposer à l'épistémologie sophistique un savoir qui ne doit rien à l'ordre civique et à son dialogisme - autre manière de démontrer que le savoir authentique n'a pas sa place dans la cité démocratique (...) la scène offre une chambre d'écho au régime des savoirs propre à la cité démocratique, dissociant un savoir public, issu de la délibération entre égaux, d'un savoir qui ne doit rien à l'univers de la cité, au point qu'un être dépourvu de toute identité civique puisse s'en faire le porte-parole - et la lecture platonicienne suggère que l'esclave est la figure par excellence à travers laquelle se manifeste l'écart entre ces deux conceptions du savoir." (p. 160-161)
Pour terminer, à la fin du Phédon , le dialogue entre l'esclave et Socrate :
" Le dêmosios (l' esclave public) trouve ainsi sa place au centre de ''La mort de Socrate'' peinte par David en 1787. Le tableau est en effet composé autour de l'étrange duo formé par l'esclave public et le philosophe : alors que l'esclave, de dos, tourne son regard vers sa gauche en retenant ses larmes, le philosophe, de face, s'adresse à ses disciples disposés vers la droite, tandis que la coupe de ciguë passe de l'un à l'autre. Le jeune esclave de dos, le vieux sage de face, la clarté de la pensée socratique qui s'offre à la pleine lumière, l'esclave dont le visage reste plongé dans les ténèbres, comme si les deux personnages étaient l'envers et l'avers d'une même figure : qu'a donc vu David dans cette scène que l' exégèse platonicienne persiste à ignorer ?
(...) Le dêmosios n'est en rien l'un des disciples de Socrate et, s'il a participé à de nombreuses conversations avec lui, comme le philosophe l'affirme, les logoi sokratikoi se sont bien gardés d'en rapporter le contenu. Célébré par Socrate, le comportement de l'esclave est en réalité construit par contraste avec l'attitude des disciples, tétanisés à l'idée de la mort du maître. Face aux disciples abattus, l'esclave donne l'exemple du noble comportement à adopter devant la mort du maître.
Alors que les disciples pleurent sur leur propre sort, comme le reconnaîtra Phédon, c'est par générosité et noblesse d'âme (hôs gennaiôs) que l'esclave pleure Socrate. Mieux que tous les disciples réunis, le dêmosios comprend le comportement de Socrate. Sa compassion le projette aux côtés du philosophe quand les disciples observent impuissants la disparition de leur maître. Aucun d'entre eux ne sera d'ailleurs gratifié de l'adieu (chairê) que Socrate lance à l'esclave et si Phédon clôt son récit par la célébration en Socrate du meilleur (aristos), du plus sage (phrônimotatos) et du plus juste (dikaiotatos) de tous les hommes, c'est en écho au discours de l'esclave qui avait prononcé l'éloge, selon une même structure ternaire, de l'homme le plus noble (gennaiotatos), le plus doux (praotatos) et le meilleur (aristos)." (p.189-190)
Concluons : Paulin Ismard ne s'est pas contenté en historien de mettre en relief la fonction paradoxale de l'esclave public, à la fois expert et exclu ; il a pointé dans le texte platonicien comment le philosophe à deux reprises a identifié l'esclave public à un dépositaire de savoir, mais, dans le texte philosophique, à la différence de ce qui a lieu réellement dans la cité, l'esclave public possède non un savoir spécialisé mais un savoir universel, autant mathématique qu'éthique.

Commentaires

1. Le dimanche 6 décembre 2015, 18:25 par sang capelle
Finalement, le sort le plus enviable est celui des clercs aux temps médiévaux. Sans pouvoir, sans argent, mais experts quand même, en universalité, et quand même respectés un peu plus que les esclaves anciens.