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jeudi 17 décembre 2009

Le rêve matérialiste d'un communiste.

" Que se passait-il dans le cerveau du Nº1 ? Il (il s'agit de Roubachof, le personnage principal) se représentait une coupe de ce cerveau, soigneusement peinte en gris à l'aquarelle sur une feuille de papier fixée avec des punaises sur une planche à dessin. Les circonvolutions de la matière grise s'enflaient comme des entrailles, s'enroulaient les unes sur les autres comme des serpents musculeux, s'estompaient comme la spirale des nébuleuses sur des cartes astronomiques...Que se passait-il dans les renflements de ces grises circonvolutions ? On savait tout des lointaines nébuleuses, mais sur elles on ne savait rien. Telle était sans doute la raison pour laquelle l'Histoire était un oracle plutôt qu'une science. Plus tard, peut-être, beaucoup plus tard, on l'enseignerait au moyen de tables statistiques auxquelles s'ajouteraient de pareilles coupes anatomiques. Le professeur dessinerait au tableau une formule algébrique représentant les conditions de vie des masses d'un pays donné à une époque donnée : "Citoyens, voici les facteurs objectifs qui ont conditionné ce processus historique." Et, montrant de sa règle un paysage brumeux et grisâtre entre le second et le troisième lobe du cerveau du Nº1 : "Et maintenant, voici l'image subjective de ces facteurs. C'est elle qui pendant le second quart du XXe siècle a conduit au triomphe du principe totalitaire." Tant qu'on n'en serait pas là, la politique ne serait jamais qu'un dilettantisme sanglant, que pure superstition et magie noire..." (Arthur Koestler Le zéro et l'infini 1945 trad. Jérôme Jenatton)
C'est un rêve réductionniste : l'histoire est réduite à la psychologie qui est réduite à la neurologie, plus exactement à une sorte de neuro-économie (pas au sens où on l'entend aujourd'hui - étude des conditionnements neurologiques de l'économie - mais au sens d'étude des conditionnements économiques de la neurologie).
Le matérialisme expliquera alors les méfaits du communisme réel.
Marx distinguait l'histoire de la préhistoire ("La préhistoire de l'homme s'achève" Contribution à la critique de l'économie politique 1859)
La même opposition est reprise ici mais contre certains de ceux qui ont prétendu l'incarner politiquement.

Commentaires

1. Le vendredi 18 décembre 2009, 12:37 par Pik
C'est intéressant.
Sur le sujet des implications philosophiques d'une position particlulière qui sera confirmée ou infirmée par la science, mais dans un autre registre, il y a un minuscule passage dans T. Honderich, "Etes vous libre? Le problème du déterminisme", àla fin du chapitre 11, et qui renvoit à un autre de ses livres (Conservatism), qui dit la chose suivante :
Le déterminisme philosophique intransigeant laisse entrevoir certaines conséquences sur les directions politiques classiques. Si la droite met en avant le mérite des personnes et la gauche le besoin des personnes, il faut clairement revoir sa position vers la gauche de ce point de vue là, étant donné que mérite et culpabilité n'ont plus de base dans cette philosophie.
Pour le coup le philosophe est loin d'être antique, mais j'ai trouvé l'analogie intéressante...
2. Le samedi 19 décembre 2009, 16:51 par LEMOINE
Une société totalitaire ne croit pas au déterminisme. Elle pratique l’inquisition des consciences ; elle recherche des ennemis cachés ; elle soupçonne et elle espionne, parce qu’elle est incapable d’expliquer ce qui motive les individus. Elle sait très bien que si elle ne les contraint pas, ils lui échapperont car ils sont irréductiblement libres.
Si l’on pense, comme le rapporte le film « l’aveu », qu’un militant communiste de longue date, qu’un ancien volontaire de la guerre d’Espagne et un résistant, peut être un traitre, c’est qu’on est bien incapable d’expliquer les choix et qu’on imagine l’individu libre jusqu’à pouvoir contredire tout ce qui a constitué sa vie.
Le déterministe croit l’individu prévisible. Il lui suffit donc de prévenir le danger ; il n’a pas besoin de soupçonner car il est persuadé de savoir d’où vient le danger. Il aura une politique de prévention et de médicalisation.
Parce qu’il est certain que l’enfant agité fera nécessairement un délinquant, le déterministe le met en fiche et lui prescrit des doses de calmants.
3. Le samedi 19 décembre 2009, 18:59 par philalèthe
Merci de votre visite !
Quatre remarques : d'abord il n'y a pas que les sociétés totalitaires qui recherchent des ennemis cachés et espionnent, non ? On est peut-être bien aussi en plein dedans.
Ensuite je crois qu'on peut être déterministe et juger les hommes largement imprévisibles. L'imprévisibilité est causée non par l'indétermination alors mais par l'impuissance de la connaissance à connaître le déterminisme (en ce sens le temps est largement imprévisible à moyen terme).
J'ajoute que les régimes communistes s'appuyaient sur une philosophie de l'histoire tout à fait déterministe et que c'est cette référence qui justifiait l'existence d'un sens de l'histoire en mesure de cautionner n'importe quelle décision politique.
Pour terminer on peut être indéterministe et juger les hommes prévisibles (cf Sartre, quand il cherche à rendre compte en termes indéterministes des comportements de classe ou de masse ou grégaires).
4. Le samedi 2 janvier 2010, 08:37 par François
Une certaine forme de réductionnisme, comme celle illustrée par le passage d'A. Koestler apparaît comme un programme absurde. Certaines relations que l’on peut qualifier de niveau supérieur n’ont aucune lecture possible en physique fondamentale. Comment une explication purement neurophysiologique pourrait-elle nous aider à comprendre la position des personnes dans le monde, expliquer leurs actions ?
Pour un réductionnisme pur et dur, parler du comportement des personnes reviendrait donc à parler du comportement des neurones de ces personnes. Pourtant les personnes existent. Ce qui rend vrai (truthmaker) un prédicat mental comme « est un désir » ou « est une croyance » pour une personne par exemple, comprend une variété de conditions neurologiques. Nous avons tel désir ou tel croyance, du fait que nous sommes dans tel ou tel état neurophysiologique. S’il est vrai que votre désir ou votre croyance est la cause d’une intention, c’est en vertu de certains de ces états de votre cerveau.
Mais accepter que les vérifacteurs (truthmakers) de nos énoncés faisant usage de certains prédicats comme « est un désir » ou « est une croyance » soient certaines conditions neurophysiologiques doit-il forcément nous entraîner à ne pas être réaliste envers les personnes, leurs désirs, leurs croyances ?
5. Le dimanche 10 janvier 2010, 11:22 par philalèthe
Merci pour la visite !
Comment ne pas vous donner raison ? S'il fallait cesser de tenir pour réelles les personnes et leurs intentions, non seulement les rapports humains deviendraient incompréhensibles et difficiles à vivre mais il faudrait renoncer à prendre au sérieux l'histoire, ses explications et plus généralement toutes les sciences humaines (socio-ethnologie, psychologie etc). Je crois donc que s'il existe des réductionnistes du type de ceux évoqués par ce passage de Koestler, ils ne peuvent pas vivre en accord avec ce qu'ils disent croire. Ils sont poussés à prendre au sérieux les personnes, les désirs et leurs croyances, ne serait-ce que pour publier les livres où ils défendraient un tel réductionnisme !
6. Le samedi 23 janvier 2010, 20:53 par Chaos
Bonjour, je me permets de déposer un commentaire qui ne porte pas sur le texte lui même mais sur une remarque de philalèthe.
"Reconnaître le déterminisme n'implique pas nécessairement nier la liberté (c'est la solution compatibiliste : tout est déterminé et l'homme est libre). La liberté repose alors sur le fait du choix et pas sur le libre-arbitre entendu comme volonté auto-causée. Dans ces conditions, on conserve les idées de mérite et de culpabilité. Pour être clair (et faire vite), un acte réflexe n'est pas un acte libre, un acte précédé d'une délibération l'est."
Ne peut-on pas envisager le déterminisme avec plus de profondeur encore, en invoquant le concept de Dieu ? Si le choix lui-même est pétrie dans ce qui est déterminé, l'acte de délibération devient secondaire et se comprend comme le déploiement du Principe (comme l'extension de la volonté de l'Un, une espèce de détachement perpétuel de la Cause première, une évolution créatrice).
Compris ainsi, la liberté fait parti des effets de la transcendance, Dieu étant compris comme "nécessairement actif". L'homme peut se croire libre ou non (la conscience), agir ou non (le politique) il est "nécessairement soumis" à la volonté du Principe (concept de Dieu).
Si bien que croire en lui (en Dieu, le Principe, la Cause, la Transcendance, comme on voudra...) ou non ne change rien. La réalité du divin ne se comprenant que dans son acception a priori, l'exercice de la liberté, donc de son expérience, est pure contemplation (de l'être, du sublime, du simple...etc)
J'espère ne pas avoir été trop obscur.
7. Le samedi 23 janvier 2010, 21:13 par philalèthe
Non, vous n'êtes pas obscur.
En effet on peut englober le déterminisme dans un cadre métaphysique où le concept de Dieu est central. Ça peut se faire philosophiquement (dans la pensée de Spinoza par exemple) ou religieusement.
Ceci dit, je ne comprends pas bien votre dernier paragraphe. Croire en Dieu en effet ne change rien dans le sens où la pratique de la délibération et du choix s'impose encore (je crois que c'est ce que veut dire Sartre quand il écrit à la fin de la conférence de 1945 "L'existentialisme est un humanisme" que "même si Dieu existait, ça ne changerait rien"). Mais dans ces conditions la contemplation de Dieu ne se confond pas avec l'exercice de la liberté; certes on peut choisir de contempler Dieu mais au moment même où on le contemple, on ne choisit pas (on a choisi). J'imagine que c'est votre pensée.
J'ajoute quand même que passer du déterminisme à Dieu ne peut tout de même être pensé comme une déduction, au sens où le déterminisme, avec laquelle toute pratique scientifique est familière, n'implique pas Dieu (c'est une autre question de savoir si Dieu implique le déterminisme).
8. Le samedi 23 janvier 2010, 21:39 par Chaos
"J'ajoute quand même que passer du déterminisme à Dieu ne peut tout de même être pensé comme une déduction, au sens où le déterminisme, avec laquelle toute pratique scientifique est familière, n'implique pas Dieu (c'est une autre question de savoir si Dieu implique le déterminisme)."
Oui j'en conviens, c'est d'ailleurs une inspiration saisie qui m'a poussé à faire ce lien entre deux concepts vraisemblablement inconciliables.
"Croire en Dieu en effet ne change rien dans le sens où la pratique de la délibération et du choix s'impose encore (je crois que c'est ce que veut dire Sartre quand il écrit à la fin de la conférence de 1945 "L'existentialisme est un humanisme" que "même si Dieu existait, ça ne changerait rien"). Mais dans ces conditions la contemplation de Dieu ne se confond pas avec l'exercice de la liberté; certes on peut choisir de contempler Dieu mais au moment même où on le contemple, on ne choisit pas (on a choisi). J'imagine que c'est votre pensée."
Je ne suis pas sur de bien suivre la pensée de Sartre, ici brièvement exposée. Puisque selon moi, "si Dieu existe", il n'a certes pas d'impact sur la liberté supposé de l'homme mais il va l'accompagner à chacun de ses pas (si je puis dire) si bien que la philosophie (présupposant le fait de la transcendance) reposera la question du vrai et donc, inévitablement, la question morale (quel est le comportement approprié, réintroduction des thèmes du bien et du mal...) ce que Sartre refuse, si je ne m'abuse.
9. Le dimanche 24 janvier 2010, 10:39 par philalèthe
1) ce n'est pas inconcevable de penser Dieu comme fondement d'un monde déterministe et ce n'est pas une idée nouvelle (j'ai mentionné Spinoza, mais j'aurais pu signalé Descartes ou Leibniz - même si le concept de Dieu est défini spécifiquement dans chacune de ces philosophies). Il va de soi que se pose alors le problème de la liberté humaine dans un monde déterminé par Dieu. Descartes par exemple invoque la finitude de l'entendement pour défendre à la fois la réalité du libre-arbitre humain et l'omnipotence et l'omniscience divines.
2) Quant à Sartre, par le passage cité, il n'envisage pas la possibilité de l'existence de Dieu dans le cadre de sa philosophie. Il veut dire qu'il peut concevoir un existentialisme chrétien (il pense par exemple à Gabriel Marcel). Notez cependant que Sartre ne refuse pas la question morale et la question du comportement éthiquement approprié est au coeur de sa pensée. Il a seulement refusé de résoudre la question morale de manière réaliste, je veux dire en se référant à des vérités morales objectives portant sur des valeurs indépendantes de l'esprit humain. Il n'y a donc pas dans sa philosophie un Bien qui dicterait aux hommes quoi faire. Pour dire vite, les valeurs morales sont pensées comme des créations de la liberté et si on cherche une valeur fondamentale dans la pensée sartrienne, c'est la cohérence entre ces valeurs et la réalité de la liberté (ainsi on ne peut pas concevoir un engagement de type sartrien pro-nazi par exemple parce que la liberté n'est pas compatible avec le thème du sang, du guide etc.)
10. Le dimanche 24 janvier 2010, 15:28 par Chaos
Bien, je vous remercie pour ces éclaircissements Philalèthe.

mardi 15 décembre 2009

Traquons la frime !

Quand je cite la traduction française d'un texte latin, il m'arrive de mettre entre parenthèses l'expression latine. C'est en général parce que la traduction en français prête à discussion. Sûr alors de l'utilité du procédé, j'ai bonne conscience. Reste qu'une note de Frédéric Nef à propos d'un texte de Derrida tiré de Glas me fait baisser les yeux. La voici :
" L'usage entre parenthèses d'un terme allemand qui est l'exact équivalent du terme français (dans le cas du texte derridien, c' était Gefühl, qu'il est usuel de traduire par sentiment) a une fonction purement rhétorique. C'est un reste (ou plus qu'un reste) de Heidegger : l'allemand est avec le grec la langue de la philosophie et il faut parsemer les textes de termes allemands, pour signifier : "c'est de la vraie philosophie". C'est un usage particulier du principe d'autorité, l'autorité venant ici non d'un auteur, ou d'un commentateur, ou d'un Livre, mais d'une langue tout entière, à laquelle on prête la vertu de philosopher naturellement." (Qu'est-ce que la métaphysique ? 2004 p.925)
Mes yeux se relèvent un peu, à réaliser que le latin n'a pas la dignité philosophique du grec ou de l'allemand. Reste que Nef, souvent amusamment iconoclaste, rappelle que la philosophie doit se délester, sinon de toute rhétorique, du moins des tics rhétoriques, sujets aux modes mais immuablement nocifs du point de la valeur de la pensée.
Précision : ce modeste billet à usage personnel, si on peut dire, n'est en rien une indirecte visant Heidegger !
Pas plus qu'il ne cautionne la thèse que toutes les langues sont identiquement capables de servir la réflexion philosophique.
05/07/10 : je découvre ces lignes dans le Journal de Jules Renard à la date du 24 Janvier 1889 :
" Dans l'ancien style on éprouvait parfois le besoin de reproduire quelques mots français en latin. L'imprimerie les rendait en lettres italiques. De nos jours nous nous demandons pourquoi. C'était en effet une pauvre manière de prouver son érudition. Les mots latins n'ajoutaient rien aux mots français. Ce n'était qu'une simple redondance parfaitement vaine. C'est ainsi qu'on lit dans le Génie du Christianisme : " On ne revient point impie des royaumes de la solitude. Regna solitudinis." Pourquoi " Regna Solitudinis " ?

Commentaires

1. Le mercredi 16 décembre 2009, 21:44 par VS
> C'est en général parce que la traduction en français prête à discussion.
J'aime ce procédé. Il ne me sert à rien puisque je ne connais pas le latin, mais je trouve cela honnête.
2. Le jeudi 17 décembre 2009, 11:48 par JohnDoe
Je vous rejoins sur ce point.
Votre remarque semble quand même bien viser Heidegger et avec lui Derrida qui emboîte le pas à l'idée d'une "langue pure", une langue purement philosophique.
Comme cette quête semble liée au tout premier romantisme allemand et à l'idée d'un devenir commun de la poésie et de la philosophie, j'ai trois questions pour lesquelles je n'ai pas de réponses toutes faites mais que je commence à peine à entrevoir :
1) Est-ce qu'on peut passer outre cette héritage?
2) N'aurait-il pas été mal compris ?
3) Etant donné le poids de Heidegger et de Derrida en philosophie (l'un en allemand, l'autre en français), est-ce qu'on peut faire encore de la philosophie en rejetant ce qui est effectivement un principe d'autorité (qui je trouve pèse en effet trop lourd au regard du véritable enjeu de la philosophie qui est quand même d'éclairer notre existence) ? Quelle autre philosophie pourrait nous en immuniser?
J'ai bien quelques pistes comme vous vous en doutez. Il faudrait rétrocéder à des moments de la philosophie où la question de la langue n'avait pas encore cette tournure qu'elle a prise et où la question du langage, de notre langage "ordinaire" et commun avait encore un sens.
Je pense comme Stanley Cavell l'a montré que Nietzsche et d'Emerson comme ce moment privilégié auquel il faut revenir. Tous deux interrogent le langage de la même manière (donc à peu près à la même époque). On pourrait me répliquer que je joue encore sur la langue et avec une insistance trop évidente sur la distinction dans la langue anglaise justement entre "language", "speech", "tongue".
Je prétends que non, qu'il n'ait pas besoin de recourir au grec ou à l'allemand et que l'entreprise philosophique d'auteurs comme Nietzsche et Emerson n'a rien à voir avec l'idiome de la philosophie instituée trop repliée sur sa propre autorité par défaut, je pense, de réel interlocuteur .
Merci à votre blog d'offrir, cette plage de réflexions.
3. Le jeudi 17 décembre 2009, 17:52 par philalèthe
Sur la question de l'héritage en philosophie, je serais tenté de répondre que pour philosopher, il faut nécessairement ne pas assumer tous les héritages. Le faire conduirait à l'incohérence : pour dire vite, on ne peut pas reprendre à son compte et l'héritage réaliste et l'héritage idéaliste, sans entrer dans le détail des types de réalisme et d'idéalisme. C'est ce qui distingue une formation philosophique d'une formation scientifique ; dans la première, on privilégie un héritage plutôt qu'un autre ; dans la seconde, la question "vers quel héritage se tourner ?" est déplacée.
Concernant donc les héritages dont vous parlez (Heidegger, Derrida), il va de soi qu'ils ne doivent être des références obligées que si vous approuvez encore en fonction du contexte (2009) leurs raisons. Je vais être brutal : ils doivent être des références incontournables s'ils disent vrai. Si vous voulez vous immuniser contre Derrida, lisez Nef (2004) : Qu'est-ce que la métaphysique ? Je vous conseille aussi Pouivet (2008) : Philosophie contemporaine. Descombes est un bon antidote aussi.
Mais cela revient sans doute moins à s'immuniser contre une oeuvre (celle de Heidegger, celle de Derrida etc) que contre certains textes dans cette oeuvre et certains usages de certains textes. Je ne veux absolument pas encourager l'idée qu'il ne faut lire ni Heidegger, ni Derrida ; mais il doit falloir les lire avec une liberté d'esprit. C'est une banalité mais ce sont certains épigones qui par leur mimétisme ont dégoûté des maîtres qu'ils croyaient servir. En art c'est l'académisme, mais ça existe aussi en philo et il faut résister des quatre fers pour ne pas adorer un nouveau maître sur le bûcher du précédent. Bien sûr il faut adorer assez longtemps pour se donner la possibilité de comprendre bien un auteur. La difficulté , c'est qu'on ne voit pas bien la limite entre séjourner suffisamment quelque part et rester trop longtemps. C'est comme quand on visite une très grande ville. Visiblement vous vous installez dans Cavell et vous nous rendez en tout cas un grand service car il n'est pas toujours bien clair.
Un dernier mot sur les héritages philosophiques : je crains qu'ils ne soient fort contingents et dépendent des traductions, des professeurs, plus généralement des hasards de la vie. Du moins dans les premières années. Ensuite quelque chose se construit de manière plus volontariste sur cette base sans grand fondement ( "sans grand fondement" est une bien mauvaise expression car elle suggère qu'il y a de bonnes fondations ; c'est rétrospectivement que se retournant on se dit que c'était de bonnes ou de mauvaises fondations). Excusez-moi si vous me trouvez confus ou allusif.

lundi 14 décembre 2009

Freud, spinoziste.

A F., qui connaît déjà bien les fins de vie.
Arthur Koestler a rendu visite à Freud à Londres pendant l'automne 1938. Rendant compte de cet entretien, il rapporte le passage suivant:
" J'avais prononcé je ne sais quel lieu commun sur les nazis. Freud regardait d'un air lointain la fenêtre et les arbres, et avec un peu d'hésitation dit :
- Vous savez, ils n'ont fait que déclencher la force d'agression refoulée dans notre civilisation. Un phénomène de ce genre devait se produire, tôt ou tard. Je ne sais pas si, de mon point de vue, je peux les blâmer."
Koestler ajoute :
" Il employa probablement des mots tout différents, mais il ne pouvait y avoir méprise sur le sens. Il n'avait fait que donner une expression normale à la neutralité éthique inhérente au système freudien - et à toute science strictement déterministe. Pas même "tout comprendre, c'est tout pardonner" - car le pardon implique un jugement éthique, mais simplement : "Tout comprendre, c'est tout comprendre."" (Hiéroglyphes 1955 p.495)
Bien sûr on pense à :
" Je veux revenir à ceux qui préfèrent maudire les Affects et actions des hommes, ou en rire, plutôt que de les comprendre (intelligere). Ceux-là, sans aucun doute, trouveront étonnant que j'entreprenne de traiter les vices et inepties des hommes à la façon géométrique, et que je veuille démontrer de façon certaine (certa ratione demonstrare) ce qu'ils ne cessent de proclamer contraire à la raison (rationi repugnare), vain, absurde et horrible." (Spinoza Éthique III Préface trad. Bernard Pautrat)
Mais cette attitude est à mettre en perspective avec la suivante, relative à son cancer et rapportée aussi par Koestler:
" Je demandai à Freud s'il voyait à Londres beaucoup d'amis et de confrères. Il dit que "les docteurs" ne lui permettaient pas de voir beaucoup de monde, à cause de "cette chose sur ma lèvre". Il continua en disant qu'on le traitait aux rayons X et au radium. Puis le regard absent et lointain reparut dans ses yeux. il reprit : "Les docteurs disent qu'ils peuvent guérir cela. Mais sait-on s'il faut les croire ?"
Freud savait que la "chose" sur sa lèvre était un cancer. Mais le mot ne fut jamais mentionné par lui ni dans ses discours ni sans ses lettres à des amis; et personne ne le prononça jamais en sa présence. Il savait qu'il n'y avait pas d'espoir et que "les docteurs" le savaient. L'homme qui, plus qu'aucun autre mortel, connaissait les tours de la tromperie de soi-même, avait choisi d'entrer dans la nuit un voile transparent sur les yeux." (ibid. p.496)
Est-ce pesant de rapporter encore deux autres fins, bien différentes malgré un commun silence ?
Roger Vailland (1965):
" "J'ai eu (c'est Claude Roy qui parle) une seule et franche conversation sur le sujet de la "vérité" avec Élisabeth (la compagne de Vailland). Je lui ai dit : "Tout ce qu'était, voulait et disait Roger avant de tomber malade penche vers le choix de dire la vérité. C'est à lui (d'une certaine manière) et à toi (en définitive) qu'incombe la responsabilité de choisir l'illusion ou la vérité. Je t'approuverai dans l'un ou l'autre cas, mais il faut tout bien peser." Nous décidâmes que je consulterais le docteur Mario Bianchi. Celui-ci me dit : "Même si un malade, avant ou après être tombé malade, a professé et professe la volonté de savoir, il ne faut pas se fier à ce qu'il dit, mais à ce qu'il veut inconsciemment. Si Roger a accepté en quelques instants une explication "illusoire" de sa maladie, si le professeur Jean Bernard a décidé en quelques instants de lui donner cette version, c'est que tout en Roger, malgré ses dires, malgré sa volonté de "vivre et mourir en fauve de la Renaissance", montrait le refus de dévisager la réalité. Il faut donc respecter son choix vital. Il a besoin pour vivre sa mort de ne pas la nommer. Aidons-le dans cette voie." Et jamais plus je n'ai parlé du problème avec Élisabeth, encore moins présenté d'éternelles suppliques."
Jamais Claude Roy n'oublia cette rencontre avec Roger Vailland au célèbre Bar Vert de la rue Jacob, une heure avant que son ami rencontrât le professeur Jean Bernard. - Si c'est un cancer, lui dit-il, je choisirai ma mort. Sortant de chez l'illustre cancérologue, Vailland téléphona aussitôt à son vieux copain : - J'ai une veine inouïe... C'est bien un virus." (Roger Vailland ou un libertin au regard froid Yves Courrière 1991 p.939)
Michel Foucault (1984):
" Il n'avait pas peur de la mort, il le disait à ses amis lorsque la conversation en revenait au suicide (en bon samouraï, il portait les deux sabres dont le plus court sert à se donner la mort), et les faits ont prouvé qu'il ne se vantait pas. Les tout derniers mois de sa vie, il travaillait à écrire et récrire ses deux livres sur l'amour antique, à liquider cette dette envers lui-même. Il me faisait quelquefois vérifier une de ses traductions et il se plaignait d'une toux tenace et d'une légère fièvre incessante ; par courtoisie, il me faisait demander des conseils à ma femme qui est médecin et qui n'en pouvait mais. "Tes médecins vont sûrement croire que tu as le sida", lui dis-je par plaisanterie (les taquineries mutuelles sur la différence de nos goûts amoureux étaient un des rituels de l'amitié)."C'est précisément ce qu'ils pensent, me répondit-il en souriant, et je l'ai bien compris aux questions qu'ils m'ont posées." Mon lecteur aura peine à croire qu'en ce mois de février 1984 une fièvre et une toux ne donnaient de soupçons à personne ; le sida était encore un fléau si lointain et ignoré qu'il en devenait légendaire et peut-être imaginaire (à cet endroit, on lit la note suivante: "aucun de ses familiers ne s'est douté de quelque chose ; nous n'avons su qu'au lendemain de sa mort. Au témoignage de Daniel Defert, lui-même avait noté dans son calepin : "Je sais que j'ai le sida, mais, avec mon hystérie, je l'oublie.") "Au fait, lui demandais-je par simple curiosité, ça existe réellement, le sida, ou c'est une légende moralisatrice ?" -"Eh bien, écoute, me répondit-il après une seconde de réflexion, j'ai étudié la question, j'ai lu pas mal de choses là-dessus : oui, ça existe, ce n'est pas une légende. Les médecins américains ont étudié cela de près." Et il me donna des détails techniques en deux ou trois phrases. "Après tout, me dis-je, il est historien de la médecine." Des entrefilets d'origine américaine sur le "cancer des homosexuels" paraissaient alors dans les journaux, où la réalité de ce fléau était mise en doute.
Rétrospectivement, son sang-froid lors de ma sotte question me coupe le souffle ; lui-même à dû prévoir qu'il en serait ainsi un jour, méditer la réponse qu'il m'avait faite et compter sur ma mémoire." (Foucault, sa pensée, sa personne Paul Veyne 2008 p.210-211)
De ces trois illustres personnages, y a-t-il un candidat au titre d'exemplum ?
Paul Veyne, qui reprend dans ce livre un article paru dans le numéro spécial de Critique, août-septembre 1986, n'avait pas hésité alors à ajouter immédiatement après le passage que je viens de citer:
" Donner de vivants exempla était une autre tradition de la philosophie antique."
22 ans après, il n'a pas jugé bon de reprendre la phrase. Visiblement il préfère la figure du samouraï (le titre du dernier chapitre est en effet "Portrait d'un samouraï"). À cause de la référence à l'hystérie ?

Commentaires

1. Le samedi 19 décembre 2009, 09:54 par philalèthe
Merci beaucoup d'avoir attiré mon attention sur ce texte très intéressant.
2. Le dimanche 18 novembre 2012, 07:33 par frans tassigny
Avec votre accord j'ai insérer vos info sur mon micro dossier : http://fr.calameo.com/books/001343388afcee51c3943
Cordial
ft
3. Le dimanche 25 novembre 2012, 20:23 par Philalethe
Pas de problème mais comment avez-vous eu mon accord avant que je ne vous le donne ?!
Cordialement

mercredi 9 décembre 2009

Wittgenstein, Nef / Nietzsche

Wittgenstein écrit :
" 126. La philosophie se contente de placer toute chose devant nous, sans rien expliquer ni déduire - Comme tout est là, offert à la vue, il n'y a rien à expliquer. Car ce qui est en quelque façon caché ne nous intéresse pas.
On pourrait aussi appeler "philosophie" ce qui est possible avant toute nouvelle découverte et invention." (Recherches philosophiques p.88 Gallimard)
Je n'ai pas l'intention d'identifier Frédéric Nef à un philosophe wittgenstein ("je suis un platoniste particulariste et possibiliste" dit-il de lui dans son dernier livre p.206). Cependant, encore une fois, je trouve dans cette oeuvre un passage qui fait écho aux lignes de Wittgenstein:
" Il n'y a rien de mystérieux dans les tropes; sans doute parce qu'il n'y a rien de mystérieux dans le monde et qu'en tout cas rien n'est caché; il n'y a pas de cachette pour un sens profond, pas de placard à double fond pour le Grand Secret. Dieu est subtil, mais il n'est pas retors - il s'est retiré de la table de jeu, mais il n'a pas pipé les dés. La difficulté n'est pas dans un prétendu secret de l'essence des choses, mais dans son caractère manifeste et dans la nature même du manifeste (cf Mark Johnston, The Manifest)." ( Traité d'ontologie p.224 2009)
Dire que l'affaire du philosophe n'est pas de dévoiler le caché ne revient pas à dire que c'est une entreprise facile ni à dire qu'il n'y a pas de choses cachées à faire apparaître (mais c'est le travail de la science).
On comparera avec:
Pour cela, attention ! - Il n'y a rien que nous aimions autant faire connaître aux autres que le sceau du secret - sans oublier ce qu'il y a dessous." (Nietzsche Le gai savoir III 197)

Commentaires

1. Le jeudi 10 décembre 2009, 10:53 par JohnDoe
Je trouve ce rapprochement entre Wittgenstein et Nietzsche très éclairant.
Wittgenstein avait lu Nietzsche et Emerson.
Ne peut-on dire que l'idée d'une philosophie qui laisse tout en l'état, qui nous demanderait de regarder pour ainsi dire avec les yeux de l'innocence et du manifesté est le motif d'une critique de la culture, d'une certaine idée de l'éducation qui est au centre de la culture (je pense à Nietzsche et à "Schopenhauer éducateur")?
C'est pourquoi tous ces auteurs insistent en fait sur la conversion du regard (en un sens autre que platonicien ou tel que nous l'avons hérité de Platon) et sur une certaine présentation du manifeste (Nietzsche dirait de nos conditions de vie et de nos possibilités philosophiques, Wittgenstein parle de "formes de vie").
Je ne crois vraiment pas que la différence soit (simplement) épistémologique pour autant qu'on se situe à l'intérieur toujours d'une même culture (disons platonicienne) mais qu'il s'agit d'une critique tout à fait originale de la culture qui a effectivement des conséquences épistémologiques ou disons sur la manière de comprendre, formuler un problème que l'on pense être philosophique.
Le style de Wittgenstein nous fait penser qu'il opère avec des limites du langage ou de la rationalité mais pensons à lui comme à un sage zen et sa posture apparaîtra plutôt comme un masque.
En fait, avec ces philosophes nous sommes au centre de nos apprentissages, de notre appropriation et de notre autorisation. C'est pourquoi, aussi, l'idée de "tout laisser en l'état" est trompeuse et risque de nous donner à penser que nous n'accomplissons aucun changement...
2. Le vendredi 11 décembre 2009, 18:51 par patrick ducray
Votre lecture de Nietzsche est inattendue car vous lui faites tenir une position exactement opposée à celle que je lui attribuais ! En effet cette citation est à mes yeux typique d'un Nietzsche généalogiste, qui va chercher ce qui se cache sous les premières apparences. Mais je ne veux pas dire que cette citation permette de rendre compte de toute sa doctrine.
3. Le mardi 15 décembre 2009, 21:34 par philalèthe
Excusez-moi ! Je découvre votre commentaire relégué dans les indésirables. Dès que possible, j'essaye de vous répondre en tenant compte un peu attentivement de la préface du Gai savoir.

mardi 8 décembre 2009

Les nombres et l'histoire naturelle des hommes.

Wittgenstein écrit dans les Recherches philosophiques:
" 415. Ce que nous proposons, ce sont à proprement parler des remarques sur l'histoire naturelle des hommes. Ce ne sont cependant pas des contributions singulières, mais plutôt des constatations dont personne n'a douté, et qui n'échappent à notre attention que parce que nous les avons constamment sous les yeux." (p.182 Gallimard)
Le passage qui suit de Frédéric Nef me paraît éclairer les lignes précédentes:
" Les entiers naturels ne sont certes pas coupés du monde naturel, mais il ne faut pas confondre le nombre et sa réalisation linguistique dans des bases, cinq, dix ou vingt en général, qui correspondent à des réalités anatomiques. En français hexagonal par exemple, coexistent deux bases, ce qui explique l'incohérence de l'usage : d'une part "soixante-dix" (base dix) et d'autre part "quatre-vingts" (base vingt). Même si nous ne comptons plus sur nos doigts d'enfants, nous le faisons comme des créatures qui ont dix ou vingt doigts (et orteils) et pas comme des ordinateurs, qui ne pensent que par présence ou absence, ou des dieux qui ont dix mille bras." (Traité d'ontologie pour les non-philosophes - et les philosophes - 2009 p.178)

Commentaires

1. Le jeudi 10 décembre 2009, 11:23 par JohnDoe
J'ai présenté un peu une question similaire (pourquoi comptons-nous ainsi? pourquoi y-a-t-il une opération d'addition?) à mon fils (13 ans) et j'ai obtenu la réponse du type :
"Il s'agit d'une convention" et il ne pensait pas ainsi à ce qu'on appelle à proprement parler une convention (je me suis aperçu d'ailleurs à l'occasion de ma discussion avec lui que j'étais très mal à l'aise pour en donner un bon exemple ) mais bien à ce que Wittgenstein et visiblement Nef (que je n'ai pas lu) en appellent lorsqu'ils parlent de "naturel" ou de remarques en marge d'une histoire naturelle de l'homme.
C'est-à-dire qu'en fait nous n'avons pas réellement de définition de ce qu'est le conventionnel et le naturel. Cela me semble pour relayer cet aspect de la philosophie comme critique de la culture et de l'éducation (en réponse à un message précédent où vous rapprochiez Nietzsche et Wittgenstein) décisif, décapant, et déroutant pour toute pratique philosophique. Je parle des situations d'enseignement, d'ateliers de réflexions, de critique ce qu'on appelle des pratiques philosophiques et j'aimerais vous demander si vous rencontrer dans votre propre pratique de professeur de philosophie de tels sites de pensée?

dimanche 6 décembre 2009

Arthur Koestler a-t-il lu Jean-Paul Sartre ? ou Arthur Koestler en lâche (au sens sartrien)

" Ainsi, au nom de cette volonté de liberté, impliquée par la liberté elle-même, je puis former des jugements sur ceux qui visent à se cacher la totale gratuité de leur existence, et sa totale liberté. Les uns qui se cacheront, par l'esprit de sérieux ou par des excuses déterministes, leur liberté totale, je les appellerai lâches." (L'existentialisme est un humanisme Sartre 1945)
" Ce jour-là, la querelle devint particulièrement aigre (il s'agit de sa relation avec une amie). Le déterminisme était déjà une position perdue dans mon univers croulant. la physique moderne avait, quelques années auparavant (la scène se passe en 1935-1936), abandonné le concept d'un univers exactement déterminé et réglé par la loi de causalité. Mais abandonner le déterminisme, au sens qu'il avait eu pour la science classique, ne signifiait pas nécessairement que l'on dût accepter le postulat du libre arbitre. Il y avait d'autres solutions, telles que le remplacement des lois de causalité par les lois de probabilité, et l'interprétation de ces dernières de façon étroitement rationaliste. Car, admettre le concept du libre arbitre, c'était accepter l'ultime responsabilité de toutes nos actions passées et présentes, conscientes ou non. C'était accepter un fardeau insupportable de culpabilité et de honte - sans la consolation d'une science éthiquement neutre qui permît de se considérer soi-même comme un mécanisme chimique sans liberté ni responsabilité, obéissant aveuglement aux poussées du milieu interne et externe. Je n'étais pas prêt à assumer les charges de la liberté." ( Hiéroglyphes p.355-56 1955)
" Évidemment, cette pensée peut paraître dure à quelqu'un qui n'a pas réussi sa vie." (Sartre ibid.)

Deux manières de juger les anomalies: Quine et Reichenbach (vu par Koestler) ou y a-t-il des phénomènes absolument inexplicables dans le cadre du matérialisme ?

" "Une difficulté est une lumière, écrivait Paul Valéry. Une difficulté insurmontable est un soleil." Tout phénomène occulte avéré - un cas établi de télépathie, téléportation ou voyance, une soucoupe volante - ravirait l'esprit scientifique. On verrait des meutes de chercheurs se ruer tout joyeux vers leur planche à dessin ou leur accélérateur linéaire. Les mécanismes du phénomène occulte en question mériteraient d'être étudiés, ce serait le début d'une révolution fondamentale en physique." (W.V. Quine in Quiddités p.16 1987 Seuil)
" En 1952, je rencontrai à Princeton un vieil ami, Hans Reichenbach, mort depuis, logicien mathématique de premier ordre et professeur de philosophie à l'université de Californie. Je ne l'avais pas vu depuis vingt ans. Fort âgé (en réalité Reichenbach n'avait que 61 ans) et devenu assez sourd, il se servait, au lieu d'un appareil moderne, d'une vieille trompe acoustique. Il me demanda à quoi je m'intéressais à présent, et je lui parlai des travaux de Rhine sur les perceptions extra-sensorielles. Il traita tout cela de sornettes. Je lui dis que je n'étais pas de cet avis et lui fis remarquer que les évaluations statistiques des phénomènes semblaient prouver des résultats réels (autrement dit: ils semblaient confirmer l'existence de la télépathie et autres phénomènes du même genre ). Reichenbach sourit et demanda : " Qui a contrôlé ces statistiques ? - R.A. Fisher " répondis-je. (Fisher est un des plus grands spécialistes contemporains du calcul des probabilités.) Reichenbach ajusta son appareil : " Qui, dites-vous ? " Je hurlai dans la trompe : " Fisher ! Fisher en personne ! " Reichenbach changea de visage. Il pâlit, laissa tomber sa trompe et dit : " Si c'est vrai, c'est terrible, terrible. Dans ce cas, il faudra effacer tout et recommencer au commencement." En d'autres termes : si la perception extra-sensorielle existe, tout l'édifice de la philosophie matérialiste s'écroule. Et, pour un philosophe matérialiste de profession, cela représente l'écroulement de l'oeuvre de sa vie." ( Arthur Koestler Hiéroglyphes p.354 1955)

samedi 5 décembre 2009

L'allégorie de la caverne interprétée par Arthur Koestler ou de qui donc suis-je l'ombre ?

" Nous avions tous les deux la passion de l'eau. Nageant côte à côte dans la fraîcheur du petit matin, nous étions séparés et unis par quelques centimètres de liquide transparent, sans le contact physique direct que Maria redoutait et que je ne désirais pas. Les courses haletantes avaient elles aussi leur signification, comme les ombres qui s'agitent dans la grotte de Platon : les véritables personnages à l'extérieur de la grotte étaient peut-être une Maria de dix ans plus jeune, moi-même de dix ans plus âgé, et tous deux sains d'esprit. Puis, tandis que nous reposions côte à côte dans l'herbe à un mètre l'un de l'autre, il y avait ces éclairs sur un visage transfiguré, presque terrifiant dans sa beauté non réalisée - éclairs de l'être véritable qui passait vivement devant l'entrée de la grotte." (Hiéroglyphes p.352 Calmann-Lévy 1955)

Commentaires

1. Le lundi 22 février 2010, 19:32 par MPK
Koestler n'aurait-il pas une vision trop optimiste de l'allégorie de la caverne?
Il propose l'existance parallèle, contemporaine, de la personne enchaînée dans la grotte et d'un Alter Ego, libre, qui se promène à l'extérieur.
Il n'y a pas l'effort, la difficulté pour sortir de la caverne, pour assimiler le monde réel qu'était essentielle dans le texte de Platon...
Certes, dans le texte de Platon l'être enchaîné doit être libéré par quelqu'un d'autre, mais non par un "lui-même véritable". L'évolution du prisonnier repose justement sur son assimilation du monde réel qui part de son ignorance.
Si il est déjà dehors, pendant qu'il est dans la caverne, il n'est pas nécessaire de sortir et de subir un changement sur la conception du monde... il n'y a pas de raison ni de sens à le faire.
Dans ce cas précis Koestler défendrait-il que la possibilité d'atteindre la véritable essence pour chaque personne repose sur la contemplation et l'assimilation des maux qui la tiennent attachée dans la caverne?
Je cite: "éclairs de l'être véritable qui passait vivement devant l'entrée de la grotte".
Serait-ce finalement à cet être véritable de faire l'effort de regarder ce qui gît dans la grotte, et non à celui enchaîné de sortir contempler le réel?
2. Le lundi 22 février 2010, 21:22 par philalèthe
Je ne peux que vous donner raison ! L'interprétation de Platon que Koestler donne à travers ce texte n'est pas défendable en effet puisque dans l'allégorie en dehors de la caverne il n'y a strictement personne à l'exception du prisonnier libéré.
Comme vous le savez, c'est à l'intérieur de la caverne que les prisonniers voient leurs ombres en croyant qu'il s'agit d'eux-mêmes.
Comme je comprends ce passage, l'être véritable n'est que l'idée de soi et d'autrui qui est imaginée à partir de l'apparence qu'on perçoit actuellement de soi ou de l'autre. Il ne peut donc faire aucun effort. En revanche on peut se demander si chacun ne doit pas faire l'effort de ne pas imaginer cet être véritable par rapport auquel il se réduit à n'être qu'une ombre.
3. Le lundi 22 février 2010, 21:57 par MPK
C'est une bien intéressante interprétation!
Dans ce cas donc, "Maria" ne sortirait de la caverne qu'en oubliant son "visage transfiguré, presque terrifiant dans sa beauté non réalisée"... je me trompe?
4. Le lundi 22 février 2010, 22:18 par philalèthe
Non, vous ne vous trompez pas. Si sortir de la caverne, c'est avoir accès à la réalité et fuir l'apparence, il faut bien reconnaître que l'apparence est du côté du visage transfiguré, qui n'est que création de la mémoire ou de l'imagination.
5. Le lundi 22 février 2010, 22:28 par MPK
Je comprends mieux à présent. Merci!