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jeudi 2 juillet 2015

Le patient stoïcien.

" Parlant de sa mère à qui il adresse à travers moi des reproches véhéments, un patient, rompu à l'exercice de l'analyse, ajoute : " Bien sûr, c'est la représentation que je m'en fais." Quel meilleur moyen d'atténuer les choses, de se protéger du désir et de la haine dirigés vers un être de chair : "Ce n'est qu'une représentation, toute subjective, n'allez pas croire que j'en sois dupe au point de la confondre avec la réalité." (Jean-Bertrand Pontalis, En marge des jours, 2002)

lundi 29 juin 2015

L'allégorie de la caverne et la révision à la hausse de l'ombre : lecture de Platon par Jean-Bertrand Pontalis.

Dans Traversée des ombres (2003), Jean-Bertrand Pontalis porte le jugement suivant sur l'allégorie de la caverne, présentée par Platon dans La République :
" Et comme elle m'a d'emblée séduit, dès ma classe de philosophie, l'allégorie de la caverne souterraine où les hommes qui y demeurent depuis l'enfance ne voient sur un mur que des ombres d'objets qui sont pour eux la réalité. Je devais être trop platonicien à l'époque ; je n'avais su qu'accompagner, admiratif, la délivrance des prisonniers, leur lente progression de la caverne vers la lumière, de l'ombre vers le soleil, du reflet, de l'image, vers l'idée. J'avais passé outre la souffrance des prisonniers prétendument libérés. Or c'est bien d'un arrachement d'une extrême violence qu'il est question, comme le fut peut-être notre arrachement de la caverne maternelle, comme l'est pour beaucoup l'arrachement brutal de nos rêves au profit, si l'on peut dire, de la seule réalité. Je lis : " Qu'on détache un de ces prisonniers, qu'on le force à se dresser soudain, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière, tous ces mouvements le feront souffrir et l'éblouissement l'empêchera de regarder les objets dont il voyait les ombres tout à l'heure.(...) Si on le forçait à regarder la lumière même, ne crois-tu pas que les yeux lui feraient mal et qu'il se déroberait aux choses qu'il peut regarder ? Et si on le tirait de là par la force, qu'on lui fît gravir la montée rude et escarpée et qu'on ne le lâchât pas avant de l'avoir traîné dehors à la lumière du soleil, ne penses-tu pas qu'il souffrirait et se révolterait d'être ainsi traité ?"
Douleur, révolte face à trop de lumière, à la lumière implacable. Un soleil qui éblouit, un soleil qui tue. Confrontés par force à l'idée pure, sans ombre, des philosophes, ne choisirions-nous pas plutôt de rester, comme les prisonniers, au plus près des ombres ?
Pourquoi instituer en principe absolu la séparation de la lumière et de l'ombre ? Sommes-nous voués à répéter la division originelle : "Dieu sépare la lumière et le noir, Dieu appelle la lumière le jour et nuit le noir" ? Je me refuse à séparer le jour et la nuit. La nuit n'est pas ténèbres et nos jours ne sont pas lumineux. J'ai toujours présent en moi ce titre de Sylvie Germain Le Livre des Nuits. Les plus beaux poèmes, les plus grands romans sont des enfants de la nuit, des enfants du silence aussi. C'est qu'ils transforment nos visions nocturnes en des mots qui ne le leur sont pas infidèles."
Certes, mais de tels mots ne parviennent à ce but que parce qu'ils font la lumière sur les phénomènes obscurs ! Peu importe l'objet de la connaissance, s'il y a connaissance, c'est parce que précisément on voit clairement et précisément la réalité en jeu...
Et puis le soleil platonicien non seulement ne tue pas mais ne brûle même pas. Il éclaire et engendre...
Par ailleurs la psychanalyse existerait-elle si Freud n'avait pas abordé en homme des Lumières des phénomènes mal connus ?
Quant au philosophe, il n'est pas celui qui ignore les ombres ! L'allégorie le met en évidence : il vise à faire voir l'ombre comme ombre, précisément à en acquérir et à en donner une connaissance vraie, lumineuse si possible.
Pour terminer, un seul prisonnier est libéré, ce qui n'est pas sans importance au sens où l'allégorie laisse penser ainsi qu'une personne libérée peut en libérer une autre mais échoue à en libérer plusieurs, et encore plus un grand nombre, comme le prouve la fin du texte où la masse emprisonnée se débarrasse de l'homme seul qui prétend les libérer tous.
En somme est-on jamais trop platonicien ?

dimanche 28 juin 2015

Le stoïcien, le déprimé et le poète.

Dans Frère du précédent (2006), Jean-Bertrand Pontalis mentionne un trait de son adolescence, sa capacité à "métaphoriser", plus clairement à voir dans quelque chose ce qu'en toute rigueur elle n'est pas. Il en décrit quelques manifestations :
" (...) soudain, ce pavé recouvert d'une fine couche de pluie se muait en un visage lumineux de jeune femme ; ce passant anonyme qui pressait le pas pour aller où ? se transformait, sans que je sois pour rien dans cette métamorphose instantanée, en un oiseau prenant son envol ; ces platanes alignés le long du boulevard étaient les colonnes d'un temple, j'étais transporté à Olympie."
Comme on s'y attend, il associe ce regard sur les choses à celui du poète :
" Au fond, ce que je découvrais en identifiant, par exemple un pavé et un visage, un passant et un roseau, c'était le pouvoir de la poésie, c'était la métaphore présente dans la perception que nous avons des choses. Pas seulement dans la perception, pas seulement dans notre regard ; dans les choses elles-mêmes."
L'auteur présente alors deux types de perception opposés à la sienne : celle de "tous ceux qui ont les pieds sur terre" et qu'il associe à son entourage, précisément à sa mère, et celle dont on fait l'expérience dans la dépression. C'est cette dernière qui me retient :
" Beaucoup plus tard, cette incapacité à "métaphoriser", si je puis dire, la réalité, je l'ai retrouvée à l'oeuvre, sur son versant négatif, destructeur, chez les déprimés : une table est une table, elle l'est à jamais, un mur est un mur qui bouche tout l'horizon, un cendrier est un cendrier, sa fonction est de recueillir les cendres."
En somme, pour le déprimé, les choses ne disent plus rien.
Je pense alors à une manière de décrire les choses que les stoïciens ont préconisée, pour en finir avec la séduction qu'elles exercent quand elles disent trop, beaucoup trop. Dans Évaluation et contre-pouvoir, portée éthique du jugement de valeur dans le stoïcisme romain (Millon, 2014), Sandrine Alexandre s'y réfère comme à "un procédé de redescription dégradante" (p.160). Le texte, bien connu, qui exemplifie au mieux ce procédé, est de Marc-Aurèle (je le cite dans la traduction qu'en donne Sandrine Alexandre) :
" On peut se faire une représentation de ce que sont les mets et les autres aliments de ce genre, en se disant : ceci est le cadavre d'un poisson ; cela le cadavre d'un oiseau ou d'un porc ; et encore en disant du Falerne, qu'il est le jus d'un grapillon ; de la robe prétexte qu'elle est du poil de brebis ; de l'accouplement, qu'il est le frottement d'un boyau, avec un certain spasme, l'éjaculation d'un peu de morve." (Pensées, VI, 13)
Qu'est-ce qui distingue ici le stoïcien du déprimé vu par Jean-Bertrand Pontalis ? D'abord, mais entre autres, le philosophe désenchante volontairement la chose car il veut la désarmer et s'en protéger ; ensuite, ne se contentant pas de la tautologie (" ce n'est qu'un poisson, qu'un rapport sexuel etc."), il met en relief le dessous peut-être dégoûtant mais réel des choses.
Ils ont cependant un point commun : à eux on ne la leur fait pas, croient-ils.
Peut-on alors dire qu'un des exercices stoïciens revient à jouer au déprimé, voire à surjouer le rôle, en mettant en relief l'envers moche du désirable ? Le stoïcien en attend la neutralisation des choses, celle-ci devant exclure deux émotions incompatibles avec la sagesse: la jubilation délirante et le désabusement triste.
Quant au poète, s'il refuse de prendre les choses pour ce qu'elles sont, ce n'est pas qu'il est victime d'un délire l'éloignant du réel ; bien plutôt, il sait que, quelquefois, le meilleur moyen de connaître ce qu'elles sont est de faire voir ce qu'elles ont en commun avec d'autres choses qui, pour l'esprit prosaïque et réaliste, pour l'esprit scientifique, et pour le déprimé, chacun des trois ayant ses raisons, ne sont pas elles du tout.
Reste qu' en fin de compte le poète a un point commun avec le stoïcien : les deux savent en effet ce que, quelquefois, on gagne à faire des détours.

Commentaires

1. Le lundi 29 juin 2015, 22:23 par dual
On peut remarquer que cet extrait de Pontalis sur la dépression en dit trop peu sur elle, surtout chez un clinicien qui a une expérience qu'on peut supposer approfondie de cette pathologie. La raison en est sans doute qu'il n'a pas, du moins dans ce contexte, l'ambition d'en faire une description exhaustive. Réglerait-il à cette occasion des comptes avec sa mère ? Laissons à ses confrères le soin
d'en décider ! Il faut en effet ignorer ou oublier la gravité des formes les plus aiguës de cet effondrement mental pour se contenter de dire que, pour le déprimé, « les choses ne disent plus rien » ou, plus exactement, sont réduites à n'être que ce qu'elles sont, dans une sorte de platitude fonctionnelle bornée, sans aucune échappée métaphorique possible qui délivre la perception d'une routine anesthésiante. A moins d'utiliser la locution courante « ça ne me dit rien » comme expression du taedium vitae, pour décliner toute occupation proposée comme diversion, ce qui est aussi métaphorique et loin de la dépression mélancolique sévère.
Par ailleurs, si les choses étaient ainsi laissées à leur neutralité, on ne comprendrait pas comment le déprimé pourrait ressentir la moindre expérience de perception comme un écrasement, une oppression, voire un anéantissement de soi. Comment le ciel pourrait-il « peser comme un couvercle », s'il n'était que le ciel ? On objectera peut-être que c'est là l'image poétique de quelqu'un qui (re)trouve les mots adéquats pour décrire une expérience dont il est sorti et parce qu'il en est sorti. Mais en prononçant ou en écrivant les mots que la dépression lui a auparavant ôtés, il n'a aucunement l'impression de trahir l'expérience qu'ils tentent de décrire après-coup. D'autre part, si l'on se réfère à la description incroyablement précise et poignante que William Styron propose de sa descente aux enfers dans Face aux ténèbres, on jugera éloignée de la réalité la description de la dépression comme « incapacité à métaphoriser ». Il observait sur lui-même que l'intensité de l'angoisse et de la souffrance psychique était telle qu'elle le détournait de la perception même du monde. Le monde se tait parce seule la souffrance parle.
2. Le mercredi 1 juillet 2015, 22:15 par Philalèthe
Merci de vos remarques enrichissantes.
À vrai dire je ne voulais pas explorer ce qu'est la dépression à travers ce billet mais encore une fois me centrer sur ce " retour aux choses mêmes " que pratique le stoïcisme. J'étais porté à le voir comme identification de l'essence des choses mais Sandrine Alexandre me détourne de cette idée avec sa référence à la redescription dégradante. Aussi, sans chercher à savoir si la définition du déprimé est bonne ou non, je l'ai reprise car cet homme que Pontalis appelle le déprimé aurait si on suit Alexandre un point commun avec le stoïcien : un penchant négativiste. Chez lui ce serait maladie alors que le stoïcien en ferait un remède en vue de la santé de l'esprit.
3. Le jeudi 2 juillet 2015, 15:14 par Philalèthe
Dans En marge des jours (2002). Jean-Bertrand Pontalis écrit :
" Les mots du déprimé sont pauvres - il le sait, il en souffre. Ils ne parviennent même pas à dire sa misère, ils ne traduisent pas : ils la reflètent. Rien ne lui dit rien, telle est sa plainte. Plus douloureuse encore que l'impuissance à parler, que son inappétence généralisée, le constat que le monde est tombé comme lui dans le silence, est désespérément muet. Donner la parole aux arbres et aux oiseaux (c'est le plus facile), au vent comme aux pierres (plus difficile), rendre cette parole aérienne au lieu qu'elle reste rivée au sol, c'est à quoi parvient Supervielle-merveille, c'est ce qui me donne confiance dans les pouvoirs fragiles de l'analyse. Le psychanalyste n'est pas un poète, tant s'en faut, mais il arrive que par sa médiation ce que nous appelons à tort  "les choses" ou le "monde extérieur" soient, plus intensément que nous, une parole vivante."
Certes fait défaut ici le stoïcien, le troisième homme étant cette fois le psychanalyste. 
Je me demande cependant si on ne peut pas dire de lui qu'il veut enlever la parole aux choses, elles qui sont si parlantes qu'on tombe sous leur charme. 
Elles deviennent alors les éléments muets d'un décor dans lequel il joue son rôle, en se voyant en même temps au-delà de tout décor, de toute scène. 
C'est lui qui est devenu aérien après avoir rivé tout le reste au sol.
4. Le jeudi 2 juillet 2015, 15:38 par dual
En effet, mes remarques ne reviennent pas à oublier que c'était la question du stoïcisme, à travers l'étude de Sandrine Alexandre déjà évoquée dans des échanges précédents, qui était au centre de votre réflexion. Je voudrais simplement dire au lecteur avisé et enthousiaste de William Styron que vous êtes, si j'en juge par le billet du lundi 19 septembre 2011 (je réagis avec retard, mais nous ne sommes pas dans l'éphémère de l'actualité!), que votre jugement sur Face aux ténèbres était un peu expéditif et injuste en parlant à son propos d’ « œuvre mineure », (vous ajoutiez « parfois un peu pauvre »!). Vous n'en reteniez d'ailleurs que le passage sarcastique sur la thérapie infantilisante par l'art et le portrait en effet fort drôle de la psychologue qui en était chargée pendant l'hospitalisation de Styron. Il se trouve que ce passage se termine tout de même par un mouvement de sympathie à son égard !..
Maintenant quand on tombe sur le passage suivant (que je n'ai pas eu de mal à retrouver après l'allusion à Baudelaire et à son ciel-couvercle) on se dit qu'on n'a pas affaire à une œuvre mineure :
« Par une journée radieuse, alors que je me promenais dans les bois en compagnie de mon chien, un vol d'oies du Canada passa très haut en cacardant au-dessus des arbres qu'embrasaient leur frondaison, un spectacle et une musique qui d'ordinaire m'eussent mis la joie au cœur, le passage des oiseaux me fit m'arrêter net, cloué par la peur et je restais là figé et impuissant, frissonnant, conscient pour la première fois d'avoir été frappé non par de simples angoisses dues au manque, mais par une maladie grave dont j'étais capable, et ce également pour la première fois, de m'avouer le nom et la réalité. En regagnant la maison, je ne parvins pas à chasser de mon esprit la phrase de Baudelaire, exhumée d'un lointain passé, qui depuis plusieurs jours rodait à la lisière de ma conscience : « J'ai senti passé sur moi le vent de l'aile de l'imbécillité ». (Gallimard, 1990, pp.71-72)
Ce qui est aérien, ici, devient un fardeau insoutenable...
Quant au psychanalyste, il se rêve poète, tout en niant l'être, pour donner corps au fantasme de son efficacité supposée. Avec cependant la modestie nécessaire :" ... il arrive que par sa médiation..." Ce "il arrive" en dit long sur la prudence qu'il convient d'observer lorsqu'on évoque ce que l'analyse est capable de faire ou de ne pas faire, notamment dans le cas de pathologies sévères. Mais c'est une autre question...

jeudi 14 mai 2015

Épicure jugé par un psychanalyste.

Dans En marge des nuits (2010), Jean-Bertrand Pontalis, qui a alors 86 ans, intitule son cinquième chapitre
Désaccord avec Épicure. Je ne crois pas qu'un épicurien serait troublé par cette critique, mais, quand l'épicurien cessera d'argumenter, impeccablement conforme à l'École, je crains pour lui, s'il n'est plus jeune, qu'en homme ordinaire, sans l'avouer peut-être, il ne reconnaisse la part de vérité des lignes suivantes :
" "L'homme et la mort ne se rencontrent jamais car, quand il vit, elle n'est pas là et, quand elle survient, c'est lui qui n'est plus." Mon ami Jean P. me citait souvent ce propos d'Épicure alors que, j'en avais mille preuves, il ne cessait, guettant l'annonce des morts de ses congénères, de penser à sa propre mort et redoutait d'être  quand elle viendrait le saisir.
Fausse évidence d'Épicure. D'abord parce que, tout au long de la vie et depuis l'enfance, chacun a pu rencontrer la mort de ses proches, qui anticipe la sienne. Ensuite parce que la mort est en nous sous différents masques : affaiblissement ou extinction de tout désir, temps morts, pans entiers de notre existence qui s'effacent, perception angoissante du temps qui passe et alors l'éphémère cesse d'être l'instant de bonheur qu'il lui arrive d'être, il inscrit la fin dans le commencement. Enfin, si je ne puis me représenter mort - contradiction dans les termes -, je peux craindre la maladie incurable, je peux être saisi d'effroi devant la perspective d'une agonie, ce combat perdu d'avance. je n'oublierai jamais celle de N.: ses halètements précipités, sa recherche désespérée du souffle, ce regard vide qui ne voyait plus rien ni personne.
Jean P. avait-il lu La mort d'Ivan Illitch ? Le Doulou de Daudet ? Et Épicure, l'apôtre du plaisir, a-t-il pris plaisir à mourir ? A-t-il connu la douleur d'aimer ?
Notre existence : entre la vie et la mort. Ou, mieux - est-ce ce que voulait dire Lacan ? -, "entre deux morts", le néant d'avant, le néant d'après.
Notre naissance : un accident, un minuscule accident, une intempestive apparition dans l'infini défilé des morts.
Il existe un travail interne de la mort comme il existe un travail, interne, lui aussi des rêves. ils sont antinomiques. Car le rêve est mémoire, résurrection, par bribes, du passé, il nie l'effacement, l'irréversibilité du temps, conjure l'oubli des morts. La mort en nous, elle, effectue un travail de sape, insidieusement destructeur, comme un cancer longtemps silencieux. Elle morcelle, fragmente, délie ce qui, tant bien que mal, formait un ensemble."

Commentaires

1. Le jeudi 25 juin 2015, 12:36 par Maël Goarzin
Cette critique du rapport d’Epicure à la mort est intéressante en ce qu’elle met en évidence deux positions totalement différentes, qui s’éclairent d’autant plus lorsque l’on y confronte la position stoïcienne.
Pour Epicure, dont l’objectif est la tranquillité de l’âme, l’ataraxie ou l’absence de troubles, propose à travers son quadruple remède (tetrapharmakon) de considérer la mort d’un point de vue physique, pour ce qu’elle est, c’est-à-dire cessation de toute sensation, afin de ne plus craindre la mort. Il répond à une crainte en essayant de la supprimer. On voit toute la contradiction avec la démarche psychanalytique, qui, au contraire, fait tous les efforts possibles pour éviter de refouler ce type de craintes. On voit bien dans ce passage, fort intéressant, de Jean-Bertrand Pontalis, qu’il y a une nette volonté de prendre en charge le caractère destructeur et angoissant de la mort.
La position épicurienne et le travail de réflexion sur la sensation et la mort comme privation de sensation pourrait de prime abord ressembler à la réflexion stoïcienne concernant la mort: il faut accepter la mort (la nôtre comme celle des autres) comme quelque chose d’indifférent, qui ne dépend pas de nous, et qui n’est donc ni un bien ni un mal moral. C’est une façon, comme pour Epicure, de mettre la mort à distance pour évacuer la crainte de la mort qui trouble la sérénité de l’âme.
Et pourtant, le stoïcisme ne se contente pas de ce rapport à la mort. La méditation de la mort, qui permet à celui qui pratique cet exercice d’accepter le destin, ou la Providence divine, n’a pas pour but d’évacuer la mort, mais de l’accepter comme un fait, et d’y consentir, peu importe quand et où elle survient.
On a donc trois attitudes très différentes face à la mort, et si ce texte met bien en évidence l’opposition entre épicurisme et psychanalyse, la lecture des textes stoïciens (Epictète et Marc Aurèle par exemple) révèle une troisième attitude possible, qui prend à la fois en compte la crainte de la mort (comme la psychanalyse), mais ne tente pas de l'évacuer (comme l'épicurisme), mais de l'accepter pleinement.
2. Le vendredi 26 juin 2015, 22:00 par Philalethe
Merci beaucoup pour cette intéressante typologie des attitudes possibles face à la mort.
Elle me permet aussi de réaliser qu'un stoïcien n'est pas troublé par la critique de Pontalis mais je crains que, quand le stoïcien cessera d'argumenter, impeccablement conforme à l'École, il ne reconnaisse la vérité des lignes du psychanalyste !
Plaisanterie à part, la croyance selon laquelle la mort n'est pas un mal mais un indifférent est-elle plus et au mieux qu'une croyance tenue pour vraie, voire vraie ? Est-il psychologiquement possible de parvenir à se confronter à la mort dans l'apathie par la médiation de la philosophie et de ses exercices ? Autrement dit, peut-on agir conformément à la croyance en jeu, vraie ou tenue pour vraie ?
Il y a au moins un doute, nourri par exemple par le récit de Montaigne, expliquant que son effort continuel pour devenir indifférent face à sa mort s'avère sans efficacité à l'occasion d'un accident dangereux dont il est victime (une chute de cheval,je crois) ; ce qui le conduit à ne plus méditer sur la mort à venir, jugeant vain un tel effort.
On peut néanmoins éclairer cette situation de manière un peu plus généreuse par la maxime de La Rochefoucauld selon laquelle la philosophie peut quelque chose contre les maux passés et à venir mais rien contre les maux présents. Ce qui reviendrait dans ce cas à reconnaître que le stoïcien pourrait supporter mieux qu'un autre la mort passée des gens auxquels il tenait ou la mort quand elle n'est que lointaine. Mais il échouerait alors face à la situation par rapport à laquelle précisément la croyance dans l'indífférence est jugée indispensable, l'expérience de la mort proche, la sienne ou celle d'autrui.
3. Le samedi 27 juin 2015, 15:11 par Philalèthe
Vous apprécierez peut-être ces lignes de Jean- Bertrand Pontalis tirées de Elles (2007) :
" Il y a quelque temps, j'assistai à une représentation de Phèdre à la Comédie-Française. Un vers de Racine m'est resté en mémoire : " Est-ce un si grand malheur que de cesser de vivre ?".
Ces mots-là, j'aimerais les prononcer à mon tour le jour où... Ce serait ma manière de décevoir la mort, d'amoindrir sa victoire, son triomphe : tu te crois la plus forte, tu crois que tu m'infliges une défaite qui me rend fou de douleur, tu te réjouis d'avance de plonger dans le chagrin ceux que j'aime et qui m'aimaient, et, moi, je te déclare : tu te trompes, tu n'es rien, et, même si je n'y crois qu'à demi et, à dire vrai, pas du tout, je te murmure ces mots, et tu les entends, je le sais : "Est-ce un si grand malheur que de cesser de vivre ?".
Mais tant qu'on vit, ne veut-on pas lui résister ? 
En revanche, résistance ou pas, est-on jamais un seul instant,  quand il s'agit de notre mort, face à son triomphe ? N'est-ce pas aussi le sens de la leçon épicurienne : personne n'est jamais en face de sa mort. 
Vouloir regarder la mort sans baisser les yeux est vain. 
La mort, contrairement à la leçon de  la maxime de La Rochefoucauld, n'est pas le soleil.