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dimanche 25 novembre 2012

Une définition modeste de la philosophie.

" La philosophie est - ou devrait être -, pour une part essentielle, un art de traiter correctement ce qu'on ignore." (Les lumières des positivistes, 2011, p.52)

mardi 20 novembre 2012

L'empirisme en image.

Dans Les moralistes, une apologie (2008), Louis Van Delft - se demandant si un peintre peut être qualifié de moraliste - évoque une toile de Ghirlandaio, peinte vers 1490 :
Van Delft commente alors la toile en lui faisant correspondre un texte de John Earle tiré de Micro-cosmography, or a Piece of the World discovered in Essays and Characters (1628) :
" Le visage du garçonnet correspond en tout à ceux dont John Earle dit magnifiquement que la vie n'y a pas encore écrit (" A child is a man in a small letter, (...) He is nature's fresh picture newly drawn in oil, which time ad much handling dims and defaces. His soul is yet a white paper...") " (p. 71, Folio-essais)
En note, l'auteur donne la traduction suivante :
" Un enfant est un homme en petit caractère.(...) C'est la fraîche image de la nature, nouvellement peinte à l'huile, que le temps et beaucoup de manipulation obscurcissent et défigurent ."
Je remarque avec étonnement que la dernière phrase n'est pas traduite : " son âme est encore une feuille de papier blanche ". Donc ce n'est pas le visage du garçonnet mais son esprit qui est vierge de tout texte écrit par la vie. Certes le visage peut être vu comme l'image métaphorique de l' esprit mais alors je ne peux m'empêcher d'imaginer ce qui est écrit sur l'âme par la vie comme la déformation laide et maladive du nez du vieil homme.
Petite remarque historique : quand Locke écrit dans l'Essai philosophique concernant l'entendement humain (1690) :
" Supposons qu'au commencement l'âme est ce qu'on nomme une table rase (white paper) vide de tous caractères, sans aucune idée quelle qu'elle soit," (II, 1, Vrin)
il emploie donc une métaphore qui, venant d' Aristote (De l'âme, III, 4), a donc transité au moins par Earle avant d'être utilisée (entre autres sans doute) par Descartes.
On notera aujourd'hui que la traduction de white paper par table rase est égarante mais Littré est comme d'habitude éclairant : " table rase, planche sur laquelle il n'y a rien de peint, ainsi dite parce que les anciens peintres peignaient non sur une toile, mais sur une table de bois". Tout se passe comme si la traduction, recourant à l'image aristotélicienne de tablette, ne voulait pas enregistrer la nouveauté métaphorique de la référence au papier.

samedi 17 novembre 2012

Sainte-Beuve, discrètement nietzschéen ou lâche libertin ?

Sainte-Beuve cite dans Port-Royal le passage suivant du janséniste Saint-Cyran :
" Dieu ne possédant nul bien temporel, et en étant, pour le dire ainsi, dépouillé, les possède tous d'une manière suréminente, comme la mer possède les eaux des fleuves et des fontaines, c'est-à-dire dans sa sainteté et dans ses biens de Grâce et de Gloire, qui sont une même chose avec son essence. L'homme juste, après s'être dépouillé de tous les désirs et de tous les biens temporels de la terre, les possède plus excellemment dans ceux de la Grâce que Dieu lui a donnés.
Aussi on ne sauroit mieux définir la Grâce en abrégé que de dire que c'est un empire et une souveraineté sur toutes les choses du monde."
C'est alors que Sainte-Beuve écrit cette remarque assassine :
" N'y a-t-il pas de quoi contempler dans cette pensée toute la fierté et la gloire permise de l'humble pauvreté chrétienne, sa secrète revanche ?" (Livre II, p.374, La Pléiade)
On pense à l'interprétation que Nietzsche donne d'un passage de Tertullien dans La généalogie de la morale (I, 15). Certes Sainte-Beuve n'est pas NIetzsche !
Qui, peut-être, le perce à jour assez bien quand il le décrit dans Par-delà le bien et le mal(48) comme "cet aimable et sagace (lebenswürdige und kluge) cicerone de Port-Royal". Ces deux qualificatifs sont explicités par un long fragment ultérieur consacré à Sainte-Beuve dans Le crépuscule des idoles, dont je retiendrais les passages suivants :
" (...) En tant que psychologue, un génie de la médisance (en français dans le texte), inépuisable dans les moyens de placer cette médisance ; personne ne s'entend aussi bien à mêler du poison à l'éloge (...) avec souvent la langue du libertin (en français dans le texte) cosmopolite, mais sans même avoir le courage d'avouer son libertinage (en français dans le texte) (...)" (éd. Lacoste et Le Rider, p.992)

L'humilité, un effet essentiellement secondaire ?

Dans L'irrationalité, Traité critique de l'homme économique (II) (2010), Jon Elster fait un inventaire des états (ou effets) essentiellement secondaires. Je rappelle que ce sont des états "qui ont la propriété de se dérober devant la main qui les cherche" (p.93). Voici en abrégé la liste des états qu'il retient :
- faire impression sur quelqu'un.
- croire une chose.
- être heureux.
- obtenir la gloire.
- oublier une chose.
- ne pas penser à une chose.
- ne pas faire attention à quelqu'un.
- être spontané.
- réussir.
- être naturel.
- s'offenser.
- avoir une mine grave.
Elster explique que chaque fois qu'on veut directement un de ces états, on ne l'obtient pas, pour la seule et bonne raison qu'on le vise directement.
À cette liste, j'ajouterai "être humble", comme m'en convainc un passage de Sainte-Beuve consacré à un des fondateurs du jansénisme, Saint-Cyran :
" Il considérait l'humilité (ce sont ses propres termes) comme l'ombre que ceux qui courent plus fort n'attrapent point pour cela, et il ne croyait pas qu'il y eût un meilleur moyen de la posséder, que d'arrêter son activité naturelle pour s'anéantir en soi-même, et que de se tourner tellement vers le soleil divin, et si en plein dans le juste sens de son rayon, que tout ombre autour de nous disparût." (Port-Royal, Livre II, p.373, La Pléiade).
En visant directement Dieu, on obtient indirectement l'humilité désirée.

Commentaires

1. Le dimanche 18 novembre 2012, 21:43 par Ruy Blas
Elster reprend, comme vous l'avez noté , son idée plus ancienne dans Ulysse et les sirènes.
Mais la définition de ces états comme ceux "qui ont la propriété de se dérober devant la main qui les cherche" est un peu égarante car elle laisse entendre que l'on a un but et que l'on a un effet secondaire *de ce même but* . C'est vrai de certains des états décrits par Elster, comme vouloir être naturel ou spontané, qui ne s'obtient pas en voulant paraître naturel , mais en l'étant. Mais c'est plus problématique pour la gloire ou la croyance. Je peux chercher à croire que p , mais ne n'obtiendrai pas pour autant par effet secondaire la croyance que p, de même pour la gloire. La route causale
reste encore indéterminée.
Ce qui reste obscur, pour moi c'est le lien entre le but primaire recherché t l'effet secondaire.
2. Le dimanche 25 novembre 2012, 19:41 par Philalethe
Excusez-moi, Ruy Blas, de vous répondre si tard !
Acceptez que je n'écris pas pour vous instruire (!) mais pour clarifier mes idées.
Il me semble que l'idée est la suivante : si on a par exemple comme but de s'endormir, on n'obtient pas le résultat qu'on vise précisément parce qu'on le vise. L'effet "s'endormir" est secondaire par rapport à un autre but que celui de s'endormir. Par exemple, s'endormir peut être l'effet secondaire obtenu quand on a comme but de ne pas s'endormir. Mais est-ce que ça marche si on a comme but premier de ne pas s'endormir en vue du but de s'endormir ? J'en doute.
Pour "vouloir obtenir la gloire", Elster cite Sénèque : "On est poursuivi par les bienfaits lorsqu'on n'en réclame pas le prix" (Les Bienfaits). Ici l'effet secondaire est en fait l'effet inverse de celui qui est visé. La route causale est simple : c'est en faisant tout ce qu'il faut pour ne pas l'avoir qu'on a l'effet, on l'obtient : "la gloire s'attache de préférence à ceux qui la fuient".
Concernant la croyance, c'est plus compliqué car ce n'est pas en faisant tout ce qu'il faut pour ne pas croire que p qu'on croira que p. En revanche on peut peut-être croire que p en cherchant à croire que p, Pascal dit qu'en cherchant à faire comme si on croyait en Dieu, on finira par croire en Dieu. Autre possibilité : si on cherche de bonnes raisons de croire que p, on arrivera peut-être à croire que p mais alors on peut peut-être dire que la croyance est un effet secondaire de la découverte des bonnes raisons qu'on se fixait comme but de découvrir.
Il semble en tout cas que sous le concept d'effet secondaire se cachent pas mal de mécanismes distincts.
3. Le dimanche 25 novembre 2012, 21:33 par Philalethe
D'après Russell, on peut penser le bien (dans la pensée) et le bonheur comme des effets essentiellement secondaires :
" Si la philosophie ne doit pas demeurer un ensemble de rêves agréables, cette croyance [ que le bien peut être voulu et réalisé directement ] doit être évacuée. C'est un lieu commun de dire que le meilleur moyen d'atteindre le bonheur n'est pas celui des gens qui le cherchent directement ; et il semblerait que la même chose soit vraie du bien. Dans la pensée, en tout cas, ceux qui oublient le bien et le mal et cherchent uniquement à connaître les faits ont plus de chances d'atteindre le bien que ceux qui voient le monde à travers le miroir déformant de leurs propres désirs." (La méthode scientifique en philosophie)
4. Le samedi 9 février 2013, 11:18 par Ruy Blas
Cher Philathète
Je viens de trouver une équivalent esthétique de la notion d'effet essentiellement secondaire d'Elster , chez l'admirable Taine
“La perfection du style, c’est la disparition du style.”
Vérifiez avec les classiques , d'Homère à Chateaubriand ( je ne justifie pas cette date mais j'ai tendance à penser que le classicisme finit à peu près là) : chez eux le style n'est jamais le résultat d'une recherche, mais vient naturellement sans *effet * de style .
Un classique moderne peut exister. Il faudra que le style ne paraisse pas, s'efface en douce. Quelques uns seulement y parviennent. Chez les autres , tout effet de style tourne au manièrisme. C'est pourquoi les retours au classicisme semblent forcés comme quand on s'efforce d'être naturel , rationnel, moral .
Cela définit aussi l'aristocratie,qui sans effort, quand elle est vraie, est capable de parler au peuple. Le drame du bourgeois,puis du petit bourgeois, puis du mini bourgeois d'aujourd'hui, est qu'il se force.
5. Le dimanche 10 février 2013, 12:26 par philalèthe
Merci, intéressant. Je crois que Taine est en effet largement caricaturé et qu'il faudra aussi qu'on lui rende justice.
Ne faut-il pas une éducation longue et approfondie pour que par un tel training le style se manifeste ainsi sans effort de style ?
Vu que notre éducation -au niveau de l'apprentissage de la langue au moins- est le contraire de cela et que plus aucun canon esthétique n' a le monopole en s'imposant comme soit-disant naturel, les classicismes seront condamnés à être des formes aussitôt contestées et hantées par la nostalgie.
Ceci dit, pour avoir un style classique, il fallait l'avoir voulu, c'est juste la naturalité de ce style qui est un effet secondaire.
Quant aux rapports sociaux, on ne va tout de même pas regretter qu'ils aient cessé de passer pour naturels !
6. Le dimanche 10 février 2013, 22:14 par R.B
Querido Don Salluste

Je ne suis pas sûr de m'être fait comprendre. De même que chercher à
paraître naturel, ou chercher à croire , ne peut pas produire le naturel, ni la
croyance, chercher à avoir du beau style ne peut pas produire le style. C'est
un effet essentiellement secondaire.
A cela j'ajoutais que le style classique est celui qui , par définition,
cherche le moins ces effets, et est le "naturel" ; cela ne veut pas qu'il en
soit totalement dépourvu

Vôtre

R.B.
7. Le lundi 18 février 2013, 18:37 par Philalèthe
Cher Ruy Blas,
Je pense vous avoir compris du premier coup mais en revanche je ne comprends pas pourquoi vous croyez que je ne vous ai pas compris.
Merci tout de même d'avoir pris la peine de la reformulation !
Bien cordialement.
D.S.

vendredi 16 novembre 2012

Comment enseigner la philosophie ?

Dans La logique des noms propres (1972), Saul Kripke critique la théorie du faisceau (c'est la vue selon laquelle "le référent d'un nom est déterminé non par une description unique mais par un faisceau ou une famille de descriptions (p.20)). Il ajoute dans une parenthèse :
" C'est vraiment une bonne théorie. Le seul défaut que je lui trouve est probablement commun à toutes les théories philosophiques : elle est fausse. Vous pourriez me soupçonner de vous proposer une autre théorie à la place ; mais j'espère que non, parce que je suis sûr, qu'elle serait fausse aussi, en tant que théorie " (p. 51)
L'impression de nihilisme que donne ce passage est trompeur car Kripke distingue la théorie de la thèse. Ainsi dans la suite du texte il explique que la théorie qu'il réfute est constituée de 6 thèses dont toutes sont fausses, sauf une.
Reste qu'on peut se demander pourquoi Kripke qualifie de bonne une théorie dont les 5/6èmes sont faux. Mais ce n'est pas le point important aujourd'hui.
Ce qui compte est cette distinction thèse/théorie du point de vue de l'enseignement de la philosophie en Terminale : mise à part la question du temps, l'enseignement de la philosophie comme pluralité de théories (avec opposition, dépassée ou non, des théories les unes aux autres) ne me paraît guère marcher car il implique qu'on enseigne des thèses ou fausses (l'animal-machine de Descartes) ou assez invraisemblables (l'idéalisme berkeleyen). Or, bien que novices, les meilleurs des élèves supputent vite la faiblesse des positions en question, faiblesse qui les conduit à rejeter par association la philosophie. En revanche enseigner la philosophie en extrayant des théories les meilleurs arguments produit des effets tout à fait distincts. Certes le professeur par prudence et honnêteté peut ne pas aller jusqu'à identifier ces arguments à des arguments vrais, mais il n'en est pas moins sûr que les élèves respectent alors des thèses sur lesquels on se casse les dents, une fois qu'on les a débarrassées des thèses douteuses qui historiquement leur étaient liées dans la théorie du philosophe.
Certains professeurs pensent bien sûr qu'en philosophie on ne doit pas trier car une thèse n'est selon eux intelligible vraiment qu'avec l'arrière-plan théorique qui l'accompagne. Il en irait d'une thèse comme d'un organe : prélevé de l'organisme vivant qui le nourrit et qu'il fait vivre, il est détruit (c'est entre autres la conception de Guéroult et de Vuillemin, Jacques Bouveresse l'a bien expliqué dans ses cours au Collège de France).
Mais on peut aussi penser que, sinon toutes, du moins certaines thèses gardent leur intelligibilité hors contexte et que leur force ne vient pas de leur environnement d'origine mais de la capacité qu'elles ont de résister aux réfutations qui les visent ou d'être réparables malgré les dégâts heureusement non mortels causés par des réfutations (par exemple l'argument ontologique me semble être une thèse de ce type : comme Castro aux multiples attentats de la CIA, elle a survécu à une batterie de réfutations ; certes il n'est pas en pleine forme mais il est vivant, bel et bien - cette dernière phrase vaut autant pour Fidel que pour la preuve de Saint-Anselme).

jeudi 15 novembre 2012

À bon entendeur, salut !


" Il coûte moins à certains hommes de s'enrichir de mille vertus, que de se corriger d'un seul défaut. Ils sont même si malheureux, que ce vice est souvent celui qui convenait le moins à leur état, et qui pouvait leur donner dans le monde plus de ridicule. Il affaiblit l'éclat de leurs grandes qualités,empêche qu'ils ne soient des hommes parfaits et que leur réputation ne soit entière. On ne leur demande point qu'ils soient plus éclairés et plus incorruptibles, qu'ils soient plus amis de l'ordre et de la discipline, plus fidèles à leurs devoirs, plus zélés pour le bien public, plus graves : on veut seulement qu'ils ne soient point amoureux." (Les Caractères,De l'homme, 98)

dimanche 11 novembre 2012

Althusser, plus bizarre qu ' Héraclite ?

Dans un entretien de 2009, Clément Rosset s'exprime ainsi :
" Althusser se faisait volontiers passer pour ce qu’il n’était pas du tout… Le seul philosophe de l’histoire de la philosophie qui ait tué sa femme… Même dans Diogène Laërce, on ne trouverait pas un tel philosophe, alors qu’il y en a des bizarres (Héraclite s’est fait ensevelir dans de la merde séchée, Empédocle s’est jeté dans l’Etna…)."
Rien à dire concernant Empédocle, même si, comme à d'autres philosophes de l'Antiquité, on doit lui attribuer plusieurs morts.
En revanche, comme Clément Rosset, pourtant à
 l'école du réel
a été ici un peu rosse avec Héraclite, voici le texte de Diogène Laërce rapportant les morts du philosophe avec ses différentes versions :
" Pour finir, il prit les hommes en haine, et vécut à l'écart dans les montagnes, se nourrissant d'herbes et de plantes.
Pourtant, ayant contracté une hydropisie à ce régime, il redescendit en ville, et demanda aux médecins, de manière énigmatique, s'ils pourraient produire une sécheresse à partir d'une pluie diluvienne ; ceux-ci n'ayant rien compris, il s'enterra lui-même dans une étable à vaches, espérant que la chaleur de la bouse provoquerait une évaporation. N'ayant obtenu aucun résultat, même par ce moyen, il mourut, après avoir vécu soixante ans.
Il y a sur lui une pièce de nous qui se présente comme suit :
Souvent je me suis demandé avec stupeur comment Héraclite a bien pu mourir
D'une infortune qu'il avait supportée pendant toute sa vie :
En effet, une vilaine maladie arrosant d'eau son corps,
Éteignit la lumière en ses yeux, et y amena l'obscurité.
Mais Hermippe dit qu'il demanda aux médecins si l'un d'eux pourrait chasser l'humidité en vidant ses entrailles ; ceux-ci s'étant récusés, il se mit au soleil et ordonna à ses serviteurs de l'enduire de bouse ; ainsi étendu, il mourut le lendemain, et fut enseveli sur la grand'place. Néanthe de Cyzique, de son côté, dit que, ne pouvant s'arracher la bouse, il resta ainsi, et que, devenu méconnaissable sous l'effet de cette transformation, il devint la proie des chiens." ( Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre IX, éd. Goulet-Cazé, p. 1048-104)
Une note de Jacques Brunschwig met utilement en relief le côté fabriqué de ces morts :
" Cette version de la maladie, de la médication et de la mort d' Héraclite, comme celles qui suivent, a probablement été élaborée, avec des intentions polémiques, au moins en partie, sur la base de certains de ses fragments et de ses théories sur l'âme, l'humidité, la sécheresse, la chaleur, etc " (ibidem, p. 1049).
Quant aux morts bien réelles d' Althusser et de son épouse, tant a été écrit sur elles que vouloir imiter Diogène Laërce, précisément en écrire quatre lignes de mon cru, serait au mieux ridicule, au pire indécent.

Commentaires

1. Le jeudi 15 novembre 2012, 22:00 par Alastair McNeil
Here is glory for you
2. Le dimanche 25 novembre 2012, 19:58 par Philalethe
Merci Alastair !
En effet ces morts qui sont ingénieusement inventées à partir des doctrines sont imitées des morts des Anciens qui semblent avoir été produites à des fins pédagogiques, elles, (et non ironiques) par les disciples. Cette transformation des morts des philosophes qui reflètent humour et dérision - et non plus endoctrinement et prosélytisme - peut pourquoi pas ? être vue comme le pendant de la révision à la baisse de la fonction de la philosophie et de sa valeur dans l'ensemble des connaissances.
À petit philosophe, petite mort !

samedi 10 novembre 2012

D'un saint à l'autre : les cercles de la conscience ou les craintes de second degré.

Saint François de Sales était l'ami de Madame de Chantal (aka Sainte Jeanne de Chantal). La jugeant trop sévère avec elle-même, il lui écrit :
" Mon Dieu ! ma fille, ne sçauriez-vous vous prosterner devant Dieu, quand cela vous arrive, et luy dire tout simplement : " Oui, Seigneur, si vous le voulez, je le veux, et si vous ne le voulez pas, je ne le veux pas ;" et puis passer à faire un peu d'exercice et d'action qui vous serve de divertissement ? Mais, ma fille, voicy ce que vous faites : quand cette bagatelle se présente à vostre esprit, vostre esprit s'en fasche et ne voudroit point voir cela ; il craint que cela ne l'arreste : cette crainte retire la force de vostre esprit et laisse ce pauvre esprit tout pasle, triste et tremblant ; cette crainte lui desplaît et engendre une autre crainte que cette première crainte et l'effroy qu'elle donne ne soit cause du mal ; et ainsi vous vous embarrassez. Vous craignez la crainte, puis vous craignez la crainte (de la crainte) ; vous vous faschez de la fascherie, et puis vous vous faschez d' être faschée de la fascherie : c'est comme j'en ai veu plusieurs qui, s'estant mis en colère, sont par après en colère de s'estre mis en colère ; et semble tout cela aux cercles qui se font en l'eau quand on y a jeté une pierre, car il se fait un cercle petit, et cestuy-là en fait un plus grand, et cet autre un autre." (Nouvelles lettres inédites, Turin et Paris, tome I, p.303.)
Je partage sur ce texte le jugement de Charles-Augustin Sainte-Beuve : " Il est impossible de ne pas reconnaître dans ces ricochets les gentillesses d'une plume très amusée." (Port-Royal, Livre I, p.288, La Pléiade).

dimanche 4 novembre 2012

Penser à la Suisse.

"La Bruyère tiene un nombre de queso." (Ramón Gomez de la Serna, Greguerías)
Dans les Dialogues sur le quiétisme (1699), ouvrage posthume de La Bruyère, je découvre une expression étrange : " penser à la Suisse ". Elle se trouve à la fin du deuxième dialogue : le directeur (de conscience), porte-parole du quiétisme, s'adresse à la pénitente, qu'il dirige. Cette dernière, par ses objections, représente avec le docteur, son beau-frère, l'orthodoxie catholique, hostile au quiétisme : tous deux, ne craignant pas, semble-t-il, de caricaturer la doctrine attaquée, véhiculent plaisamment la position de l'auteur.
Voici le texte en question :
" Tenez, Madame, j'ai connu une jeune fille de dix-huit ans ( je la dirigeais et la disposais à la contemplation acquise ). Elle m'ouvrit un jour son coeur sur toutes les petites peines qu'elle éprouvait dans les voies de Dieu, et surtout dans l'oraison. C'était un esprit libre, enjoué ; elle me dit brusquement : " Voulez-vous, mon Père, que je vous dise franchement ce qui en est ? je ne saurais penser à la Suisse ( c'est moi qui souligne ) : quand je pense, il faut que ce soit à quelque chose." Je lui repartis qu'elle ne pensât à rien : " C'est, me dit-elle, ce qui est absolument impossible, et n'osant point penser à de bonnes choses, je pense à des sottises : c'est tout ce qui me reste ; car votre vue confuse et indistincte de Dieu, cela est bientôt expédié, et je n'en ai pas pour deux instants." Elle me fit un peu rire. Hélas ! présentement, Madame, je voudrais que vous la connussiez, c'est une souche, c'est une poutre, c'est un corps mort ; elle est si fort vidée de son propre esprit, on l'a si fort accoutumée à ne plus faire aucune opération, qu'on dirait qu'elle l'a perdu. Ses parents et ses amis, qui n'étant point des nôtres, ne peuvent approuver son genre de vie, font malicieusement courir le bruit que les excès qu'elle a faits dans la prière ont altéré sa raison, et l'ont rendue imbécile. Je vous la ferai connaître, c'est une bonne âme." (La Pléiade, éd. 1941, p. 547-548)
Certes la phrase qui suit l'expression en jeu permet de deviner son sens, mais Julien Benda a jugé bon d'ajouter une référence explicitante tirée du Dictionnaire de Trévoux (1740) : " Rêver à la Suisse, c'est ne penser à rien ". Je suis intrigué par l'expression que ce dictionnaire donne comme synonyme : " rêver des genoux ". L'expression latine figurant dans le même article comme autre synonyme de " rêver à la Suisse " : inania mente volvere est, quant à elle, moins mystérieuse ; en effet, traduite littéralement, elle revient à " rouler dans son esprit des choses vaines ". C'est donc moins penser à rien que penser à des riens. Dois-je en conclure que la Suisse et les genoux sont précisément des riens ? Bizarre.
En tout cas, le Dictionnaire de l'Académie Française de 1762 n'enregistre pas l'expression qui pourtant paraissait assez commune à la fin du 17ème pour que La Bruyère la plaçât dans la bouche de sa modeste pénitente. En revanche le même dictionnaire en 1798 écrit : " On dit familièrement rêver à la Suisse, pour dire, avoir l'air de penser à quelque chose et ne penser à rien ". C'est donc un troisième sens qui apparaît, sans que pour autant la référence à la Suisse n'y trouve la moindre raison d'être. En 1835, les académiciens ajouteront à la définition précédente que " cette phrase a vieilli ". Je n'ai malheureusement pas pu découvrir à quelle date l'expression sort du dictionnaire en question.
Autre indice : le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales présente l'expression qui nous intéresse comme synonyme de " rêver à la moutarde ". La Suisse, la moutarde et les genoux ont donc, vus sous un certain jour, un point commun. Mais lequel ? Le mystère demeure pour moi insoluble.
Quoi qu'il en soit de ces indéterminations sémantico-étymologiques, dans la bouche de la pénitente, penser à la Suisse veut dire avoir la tête vide, ne penser à rien. Mais a-t-elle raison de soutenir que, quand on pense, il faut penser à quelque chose ?
Chacun a fait l'expérience de réaliser qu'il vient d'avoir la tête vide, cela veut dire au moins que, si on lui demande alors à quoi il vient de penser, il répondra sincèrement " à rien ". Une telle conscience ne peut être que rétrospective : toute prise de conscience que l'on est en train de penser à rien causerait l'effet de penser au fait qu'on ne pense à rien, ce qui précisément n'est pas penser à rien ( "je pense à rien, donc je suis" est correct en termes cartésiens ). Mais penser à rien est-il un effet essentiellement secondaire, c'est-à-dire un effet que l'on ne peut pas obtenir si on fait l'effort de l'obtenir (comme l'effet d' oublier, d'être naturel, etc.) ? C'est douteux : le bouddhisme, entre autres, a diffusé des techniques de vidage de l'esprit. Cependant le succès de la technique par le sujet lui-même est invérifiable ; quant à autrui, voyant le sujet concerné, il peut bien dire : " il pense à la Suisse " au sens où l'emploie La Bruyère mais il ne saura pas sur le moment s'il a raison. Il sera en revanche tiré de son doute si, un instant plus tard, le prétendu penseur à la Suisse confirme en s'écriant au passé : " Je pensais à la Suisse ! " .
Quelle expression humiliante pour les Suisses, le mot désignant leur pays ne voulant même pas dire " un rien " mais plus radicalement " rien " tout court !
D'où un problème historico-linguistique : les Suisses ont-ils jamais utilisé dans ce sens l' expression " penser à la Suisse " ?

Commentaires

1. Le lundi 5 novembre 2012, 09:52 par Déçu en bien
Il y a aussi une curieuse expression, " boire
en Suisse" , qui signifie "boire seul, sans compagnie".
2. Le lundi 5 novembre 2012, 12:22 par Philalèthe
En effet, et je découvre aussi "boire comme un Suisse" au sens de "boire beaucoup". On trouve aussi "faire suisse"
http://www.cnrtl.fr/definition/suisse
Je suppose que Le livre des métaphores de Marc Fumaroli
http://www.amazon.fr/Le-livre-m%C3%A9taphores-m%C3%A9moire-fran%C3%A7aise/dp/222110739X
contient les solutions de ces énigmes. Malheureusement je ne l'ai pas sous la main.