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jeudi 22 janvier 2026

Cours de philosophie élémentaire (13) : le langage (3)

Je vous laisse chercher pourquoi on dit que les signes composent un système doublement articulé. Ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est de vous faire réfléchir à la relation qui existe entre ces signes et nous-même.

À première vue, la langue et ses signes, nous l'associons à quelque chose de beaucoup moins intime, de beaucoup moins intérieur que notre conscience : nous la rattachons en effet aux autres, et plus largement à la société particulière où on est né et tout cela nous paraît tout à fait extérieur à nous. D' ailleurs, notre langue, elle ne tire pas son nom de nous : ce n'est pas la langue personnelle, c'est la langue maternelle (notre mère a beau être très proche de nous, elle n'est pas nous !). C'est dans cette  langue que le plus souvent, notre mère, et plus largement nos parents, nous ont parlé dès, et même quelquefois, avant notre naissance. 

Mais nous ne nous rappelons plus de l'avoir apprise et, quand on a l'âge d'en prendre conscience, de se dire par exemple " je parle telle langue ", notre langue maternelle est tellement en nous que nous ne pourrons jamais plus nous en défaire : en effet, même si nous ne parlons pas à haute voix (avec autrui ou tout seul), des mots, des phrases, des dialogues peuplent presque toujours notre tête et quand nous avons la tête vide, comme on dit, on ne peut en prendre conscience que parce qu'on utilise par exemple les signes suivants : " j'ai la tête vide ". Bien sûr nous disons plutôt que ce sont des idées que nous dans la tête, à l'esprit, mais pouvons-nous avoir conscience de nos idées si nous ne pouvons pas les dire ou les écrire, peut-être pas pour les autres (car on a des idées qu'on tient secrètes) mais au moins pour nous-même ? Il semble que ces idées sont en fait des sortes de phrases et si on ne peut pas formuler notre idée sous forme d'une phrase ou au moins d'un signe (qu'on pourrait écrire ou dire à haute voix), eh bien cette idée, nous ne pouvons pas la connaître ou elle devient si vague, si floue, si confuse, qu'elle nous échappe, qu'on la perd...
Essayez donc de penser à vous-même, à vos désirs, à vos opinions, sans vous mettre à parler sur vous-même, au moins dans votre tête ! 
Même quand nous nous sentons seul, complètement seul, nous nous sommes tellement incorporé notre langue maternelle et ses signes que nous ne pouvons pas ne pas nous dire quelque chose comme : " je me sens terriblement seul ! ". Le pronom personnel qui nous désigne le plus précisément ("moi"), nos noms et prénoms sont des signes que nous avons, sans nous en rendre compte, hérités d'une société particulière pour que précisément on puisse être désigné, nommé par les autres et par soi-même.
Cette réflexion vous met sur la voie d'un problème que nous découvrons ici grâce au langage, tellement il fait corps avec nous : qu'est-ce qui est propre à moi, vraiment moi ? 

C'est vrai qu'on pense souvent en opposant l'individu et la société. On dit que l'individu peut renoncer à la société, s'en séparer (par exemple, il se retire dans un lieu solitaire). Alors on dit que l'individu se retrouve seul. Oui, mais il a emporté sa langue maternelle car cette langue est au coeur de sa conscience ! Par cet exemple, on voit que la distinction entre l'individu et la société n'est pas comme la distinction entre l'individu et la mer : on peut vraiment être en dehors de toute mer. Mais avec le langage en nous-même (bien sûr, il n'est pas en nous-même comme notre coeur ou notre estomac sont en nous-même), comment distinguer nettement l'individu de la société ou, dit autrement, l'individuel du social ?
Et y a-t-il d'autres choses qui viennent de notre société et qui sont en nous sans qu'on en ait conscience ?

Mais revenons à notre langue : avant de pouvoir la parler, à quoi ressemblait notre vie ? Un peu plus précisément, quelle conscience avions-nous des choses ? 
Tournez la tête et regardez le ciel par exemple : vous y voyez des nuages ou un avion passer dans le ciel, mais au moment même où vous les percevez, ces nuages et cet avion, vous êtes en même temps capable de les désigner par les signes " nuage ", " avion ". Reconnaître quelque chose que l'on voit, sent, touche, écoute, goûte, c'est pouvoir la désigner par le signe qui lui correspond. Bien sûr il peut nous arriver de voir des choses que nous ne savons pas désigner par le mot correct mais nous avons alors des signes comme " chose ", " truc ", " machin ", pour désigner ces réalités inconnues de nous. 
Or, le bébé que nous étions a aussi regardé le ciel, mais lui, ne disposait d'aucun signe pour désigner ce qu'il percevait ; bizarrement, cette expérience que nous avons tous eue nécessairement au début de notre vie, non seulement nous ne pouvons même plus la faire car les signes " nous collent à l'esprit ", si on peut dire, mais, en plus, nous ne pouvons même plus nous en rappeler. À ce stade de son existence, le petit enfant est en relation directe avec le monde extérieur : le soleil le chauffe, l'éblouit peut-être mais il ne peut ni le dire ni aux autres, ni à lui-même. Puis petit à petit, il va s'approprier, en les entendant de la bouche de ceux qui lui parlent, les noms propres, par exemple les prénoms de ses frères et soeurs, cousins, etc. et les noms communs correspondant aux choses qu'on lui apprend à désigner (" ça, c'est une cuillère ! "). Ce bébé devient un petit français, un petit turc, un petit chinois, etc.

À partir de la réflexion sur le bébé qui perçoit le monde extérieur longtemps avant de pouvoir en parler, on prend  conscience de ce qu'est l'animal. 
Ici une petite précision : c'est ordinaire de distinguer les êtres humains des animaux, mais d'un point de vue scientifique, l'espèce humaine est une espèce animale ; aussi serait-il plus correct de parler non des animaux, mais des animaux non-humains, domestiqués ou sauvages, et donc aussi des animaux humains.
À ce stade, vous vient sans doute à l'esprit une certitude : les animaux (non-humains, donc) ont aussi un langage, comme les hommes. Si vous avez à la maison un chien ou un chat, vous dites qu'il vous comprend quand vous lui dites que vous allez lui donner à manger ou que vous le comprenez quand il veut jouer avec vous ou sortir, etc.
Ces animaux que nous pouvons aimer beaucoup et à qui nous donnons une grande valeur, il semble qu'ils ne peuvent pas être dépourvus de tout ce qui nous caractérise, nous leurs maîtres. On dira qu'ils parlent à leur manière ; mais, en fait, aucun animal, au sens strict, ne parle !

Pour le comprendre, il faut faire une distinction entre désigner et exprimer. Prenons un être humain qui a très peur ou qui est très en colère : cette peur, cette colère, il l'exprime, il la manifeste, il la montre : par exemple, il est blanc de peur ou rouge de colère, il tremble, etc. Oui, mais en plus de ces expressions de peur, de colère, etc, cet être humain peut désigner sa peur, sa colère : alors il utilise les mots d'une langue particulière pour dire en français " j'ai peur ", en espagnol " tengo miedo ", en anglais " I'm afraid ", etc. S'il ment, il peut même désigner des émotions qu'il ne ressent pas.
Or, les animaux expriment bien sûr ce qu'ils ressentent mais ils ne peuvent pas le désigner : mon chien me montre qu'il a faim, mais est incapable de dire sa faim, par manque de langue, par manque de signes.
En exprimant ce qu'ils ressentent, les animaux produisent des effets sur leurs congénères, par exemple la peur de l'un peut se communiquer aux autres ou l'agressivité de l'un peut faire fuir les autres ou déclencher leur propre agressivité. Mais il s'agit d'une communication entre les animaux qui n'est pas une communication linguistique, c'est-à-dire causée par la langue, par les signes.
En fait, " les animaux parlent-ils ? " n'est pas un problème. Car on sait qu'ils ne parlent pas au sens où l'espèce humaine parlent des milliers de langues : eux, ils communiquent entre eux sans langage composé des signes dont nous avons parlé dans le dernier cours.
On se demandera la prochaine fois ce que ça apporte aux animaux humains de pouvoir désigner par des signes eux-mêmes et tout le reste du monde.

jeudi 15 janvier 2026

Cours de philosophie élémentaire (12) : le langage (2)

La définition du langage, promise dans le dernier cours et donnée ici, n'est pas aussi indiscutée que celle de l'eau ou du carré car, même si la linguistique s'efforce de devenir une science incontestable, les linguistes continuent de discuter entre eux pour améliorer les définitions de base. Reste que cette définition va tout de même nous être utile pour dominer par notre intelligence la multitude des langues passées, présentes et à venir. La voici : 

Le langage, soit, ici,  ce qui est commun à toutes les langues, est un système de signes doublement articulés.

Toute langue est donc faite de signes. 
Prenons-on un, par exemple, eau : ce signe renvoie à l'eau réelle, par exemple, celle qui est maintenant dans mon verre mais aussi bien celle qui constitue l'Océan Atlantique  ou tel ou tel fleuve ou remplit telle ou telle piscine, etc.
On appelle référent la chose à laquelle renvoie le signe : si ce signe est un nom commun comme eau, il y a une multiplicité indéfinie de référents (on vient de le voir avec l'exemple du signe eau) ; si c'est un nom propre, il peut n'y avoir qu'un seul référent (par exemple vos nom et prénom peuvent ne désigner que vous sur Terre).
Le signe a toujours une double réalité : ici, eau a une réalité visuelle, parce que vous pouvez lire le français, qui est une langue qu'on peut écrire. Mais, avant que vous ne sachiez lire et écrire ce signe eau, vous ne le perceviez que par un son, le son o. Si vous lisiez comme un non-voyant le signe eau, ce seraient vos doigts, votre tact donc et non plus votre vue ou votre ouïe qui auraient accès à cette réalité du signe eau. Cette réalité perceptible du signe, on la désigne sous le nom de signifiant : c'est le côté matériel du signe, son côté physique, en somme.
Mais le signe eau a une autre dimension, immatérielle celle-ci : c'est ce qu'il veut dire, son sens, sa signification. C'est la définition de l'eau, plus largement tout ce que vous trouvez dans le dictionnaire au mot eau (attention ! N'en concluez pas que mot et signe sont des synonymes et qu'on dit signe pour impressionner et faire savant ! On verra ça plus tard). Cette réalité du signe qui n'est accessible qu'à votre esprit, c'est le signifié du signe. Vous n'avez accès aux signifiés des signes que si vous avez appris la langue ; sinon, vous en restez aux signifiants que vous voyez (langue écrite) et/ou que vous entendez (langue parlée). D'ailleurs, ces signifiants, quand vous ne connaissez pas une langue et que vous l'entendez seulement, vous ne les identifiez pas bien, ils font, tous mélangés, comme une musique bien confuse.

Faisons maintenant une pause et réfléchissons un peu.
L' exemple de  référent que j'ai choisi est bien rassurant, j'aurais rassuré pareillement si j'avais pris les signes pain, vin, voiture, etc. En effet personne ne doute qu'il n'y ait quelque chose de réel  correspondant aux signes eau, pain, vin, voiture. Mais, si je prends le signe Dieu
Si vous ne croyez pas en Dieu (vous êtes alors athée), vous découvrez un signe sans référent réel, avec un référent imaginaire, comme les deux signes Père Noël, par exemple ou Madame Bovary.
Cette possibilité qu'ont les signes d'exister avec leur signifiant et leur signifié mais sans avoir en fait de référent réel est la source de doutes et de discussions parmi nous : nous savons ce que veulent dire les deux signes extra-terrestres mais on ne sait pas s'ils ont un référent ou pas. 
Le langage peut donc  aussi bien désigner des choses réelles que tourner à vide, si on peut dire. Sauf que, si c'est facile de s'entendre entre adultes sur tout ce qu'on peut dire des actions pour Noël du Père Noël, ça ne l'est plus du tout quand on parle de Dieu et de ses actions !

Ça sera donc un problème constant tout au long de notre vie de nous assurer que notre langage ou, dit autrement, les signes que nous utilisons pour parler ou pour écrire collent bien aux choses, s'ajustent à elles correctement. Ça sera aussi une difficulté permanente de s'assurer que ce que les autres nous disent ne tourne pas à vide, pour reprendre la même expression, mais a bien prise sur la réalité. 
Certes, il peut y avoir des situations extrêmes d'une grande clarté : j'en vois deux.
La personne qui me parle est connue pour être ou toujours menteuse ou toujours mal informée : dans un tel cas, ce qu'elle dit sonne creux à mes yeux. 
Ou bien cette personne est connue pour être ou toujours sincère et toujours bien informée : aucune raison de ne pas adhérer à ses paroles (petite remarque : j'ai ajouté à " toujours sincère " " toujours bien informé " car une personne sincère ne cache rien aux autres mais peut ne pas savoir que ce qu'elle dit tourne à vide !).
Vous voyez bien que ces deux extrêmes, faciles à concevoir, sont durs à trouver dans la réalité : car qu'est-ce qui m'assure que ce que dit tel menteur bien connu n'est pas aujourd'hui conforme à la réalité ? Ou bien qu'est-ce qui m'assure que cette personne sincère et bien informée n'est pas aujourd'hui une personne trompée, dupée, qui ne sait pas que ce qu'elle ne dit ne colle pas à la réalité ?

Le problème du rapport des signes et de la réalité (se réfèrent-ils à quelque chose de réel ou non ?) se pose constamment avec la littérature et le cinéma : dans la poésie, au théâtre, dans les romans, dans les films, les signes s'enchaînent, on parle. Mais la littérature, le cinéma tournent-ils à vide ou ont-ils prise sur la réalité, sur les choses ?
Mis à part les films documentaires et les romans autobiographiques, les êtres qui peuplent la littérature sont imaginés, fictifs : Madame Bovary en est l'exemple. Elle n'a pas de référent réel, elle n'est qu'imaginable, grâce aux signes écrits par Gustave Flaubert. Ses amants, comme Rodolphe, par exemple, sont aussi des êtres de papier, des produits de la langue française en somme. 
Et pourtant ce que Flaubert dit d'elle et de ses amants et de leurs relations peut nous intéresser, peut-être nous éclairer sur notre propre vie, nous aider à comprendre nos amours ou nos haines personnelles. Est-ce parce que des personnages fictifs, joués au cinéma par des comédiens, des acteurs, inventés sur le papier par le romancier, etc. peuvent incarner des sentiments réels ? 
Vous voyez que nous nous trouvons dans une sorte de zone intermédiaire entre les signes qui ont prise sur la réalité et ceux qui tournent franchement à vide. En tout cas, ça nous suffit pour dire que des signes qui n'ont pas de référent, comme les signes qui sont les noms propres de personnages tout à fait fictifs (pas des personnages historiques donc), peuvent se mêler à d'autres signes qui ont un référent, eux, comme par exemple le signe visage  dans l'expression le visage de Madame Bovary, pour nous faire penser à quelque chose qui nous intéresse au plus haut point, qui peut-être même nous passionne et, pourquoi pas ? nous ouvre les yeux sur la réalité de la vie, de notre vie ou de celle de quelqu'un d'autre que nous connaissons.



dimanche 4 janvier 2026

Cours élémentaire de philosophie (11) : le langage (1)

Il est bien possible que vous n'ayez jamais pensé au langage. 
En effet, il se peut que ce qui vous intéresse au premier plan, c'est ce que vos amis, ou plus généralement, les autres disent et écrivent, vous-même prêtant attention à ce que vous leur dites ou leur écrivez. Vous vous interrogez peut-être aussi sur ce qu'ils ne disent pas ou sur les manières qu'ils ont de dire telle ou telle chose. Vous aimez aussi peut-être lire des livres ou des BD. Vous aimez peut-être écrire aussi.
À l'école, on n'a pas spécialement attiré  votre attention sur le langage : à coup sûr, on vous a appris à parler et à écrire correctement une ou plusieurs langues, à commencer par votre langue maternelle ; on vous a entraîné à manier cette langue  en vue de plusieurs buts (être clair pour les autres, les faire rire, faire un résumé, écrire une poésie, mobiliser l'attention du lecteur, etc.). Vous connaissez donc une langue ou plusieurs langues, mais on ne vous a jamais fait réfléchir sur le langage. 

Vous remarquez bien qu'on dit le langage, au singulier, alors qu'il y a des milliers de langues particulières. Ces milliers de langues, si vous aviez le temps, vous pourriez les voir si elles sont écrites, les entendre, les déchiffrer. Mais, y compris avec un temps sans limite, vous ne pourriez pas voir, entendre, déchiffrer le langage. Le langage est quelque chose que nous concevons, que nous pensons  quand nous prêtons attention à ce qu'ont en commun toutes les langues existantes ou ayant existé.

Pour mieux comprendre le rapport entre le langage et les langues, pensez aux multiples couleurs que vous avez en ce moment sous les yeux : ça vous est sans doute difficile, même dans l'espace restreint où vous vous trouvez maintenant, de toutes les inventorier et, encore plus, de toutes les nommer avec les mots précis qui servent à désigner leurs nuances. Mais peu importe ! Vous savez que ce sont toutes des couleurs. Concentrez-vous maintenant sur ce qu'est la couleur : la couleur n'est pas quelque chose que vous pouvez voir ou faire voir aux autres car vous ne pouvez voir ou faire voir qu'une couleur concrète, particulière, qui occupe en ce moment telle ou telle partie de l'espace. La couleur, comme le langage, vous pouvez seulement la concevoir, la penser.

Mais revenons à ce qui nous occupe ici, revenons au langage !
Que conçoit-on quand on pense à ce qui est commun à toutes les langues particulières, mortes comme le latin ou vivantes, comme notre propre langue maternelle ?
En fait je ne vais pas me centrer sur ce que chacun d'entre nous peut avoir à l'esprit quand il pense au langage, car on n'en finirait pas et surtout je cherche à savoir ce qu'est le langage et donc comment on doit le concevoir pour le connaître, pour savoir ce qu'il est.

Pour mieux vous approprier ce point, pensez à ce qu'est l'eau : on pourrait dire pareillement que ce qu'on boit, ce dans quoi on se baigne, etc., c'est toujours une eau particulière (celle de ce verre, celle de cette baignoire, etc.). Mais si on cherche à savoir ce que toutes ces eaux particulières ont en commun, ce n'est pas très instructif de demander à chacun ce qu'il pense être l'eau. Dans le cas de l'eau, mieux vaut consulter le scientifique qui s'en occupe, je veux dire le chimiste : il nous dira que l'eau, qu'elle soit liquide, gazeuse ou solide, c'est toujours un ensemble de molécules d' H2O (deux molécules d'hydrogène et une molécule d'oxygène).

Il est donc sensé de demander au scientifique qui s'occupe du langage ce que c'est. Ce scientifique qui est le linguiste et qui est donc spécialisé en linguistique ne va pas régler les problèmes philosophiques liés au langage mais au moins il nous permet de nous entendre sur ce qu'est le langage. 
Quand nous réfléchissions sur la conscience, nous ne pouvions pas faire la même chose, car il n'existe pas de science de la conscience, permettant de définir ce que c'est, comme on définit la couleur, l'eau ou le carré. Il n'y a pas non plus de définition scientifique de la philosophie ou de l'inconscient. Mais en revanche nous disposons d'une définition scientifique du langage. Je vous la donnerai bientôt. 
Mais en attendant, prenez conscience de ce que je viens de faire : je ne me suis pas vraiment intéressé aux opinions sur le langage, je vous ai dit qu'on n'en finirait pas si on devait en faire l'inventaire, je suis intéressé par ce qu'est le langage ; or, on vient de le voir, le langage, comme la couleur, l'eau n'est pas quelque chose de concret, de perceptible par les cinq sens. C'est quelque chose que l'on comprend, que l'on conçoit, que l'on pense : on a envie de dire que c'est par l'esprit qu'on a accès à ces choses que sont le langage, l'eau, la couleur, etc. 
Mais par l'esprit, pourrait-on y avoir accès si on ne disposait pas des mots " langage ", " eau ", " couleur " ? Nous touchons ici un problème philosophique difficile : voyons-le plus précisément avec l'exemple de l'eau.
L'eau qui est dans mon verre en ce moment n'est pas l'eau à laquelle je pense, c'est-à-dire ce qui est commun à toutes les eaux passées, présentes et à venir (certains disent que l'eau que je bois en ce moment est concrète alors que l'eau, commune à toutes les eaux, à laquelle je pense, est abstraite). Mais l'eau à laquelle je pense n'est pas non plus le mot " eau " (une preuve de cela est que l' hispanophone pense à la même eau que moi avec le mot " agua " et l'anglophone avec le mot " water ", etc.). 
On a donc en simplifiant trois réalités, si on peut dire : l'eau concrète (qu'on peut sentir : certain diront l'eau sensible), l'eau abstraite (qu'on comprend avec l'intelligence : certains diront l'eau intelligible) et le mot qui la désigne.
Personne ne doute qu'on n'a pas besoin du mot " eau " pour entrer en contact avec l'eau concrète, sensible (comme le montre le bébé qui pleure parce que l'eau est trop chaude, bien qu'il ne connaisse pas encore les mots " eau " et " chaude "), mais n'a-t-on pas besoin du mot " eau " pour pouvoir penser à l'eau intelligible, à l'eau commune à toutes les eaux ? Je reviendrai sur ce problème.





dimanche 14 décembre 2025

Cours élémentaire de philosophie (10) : l'inconscient (4)

Vous avez nécessairement entendu parler de ce qu'on appelle la cure psychanalytique. Combien de films, de séries montrant un.e psychanalyste écoutant parler une personne couchée sur un divan !
Ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est de vous montrer que ce que va dire cette personne au psychanalystique ne ressemble  en rien à ce qu'elle est habituée à dire  partout ailleurs.
En effet, dans toutes les relations que vous avez avec les autres (vos parents, vos amis, des étrangers, etc.), vous ne dites pas certaines choses. 
Même dans une relation intime où vous vous confiez à une personne précise, il y a des idées qui vous passent par la tête que vous ne dites pas parce que vous les trouvez hors-sujet. Il y a aussi beaucoup d'échanges où vous cachez certaines choses parce qu'elles vous gênent par exemple ou sont douloureuses. Dit autrement, vous ne dites jamais complètement ni exactement tout ce qui vous vient à l'esprit, et cela, même avec la personne avec laquelle vous vous sentez le mieux. Une des raisons est qu'en fait n'importe quoi nous vient à l'esprit : vous avez dû remarquer que, même dans les moments où vous cherchez à vous concentrer, des idées complètement étrangères à ce que vous faites, vous viennent à l'esprit, avec plus ou moins d'insistance. C'est pourquoi quand on apprend à faire de la méditation, par exemple, quand on apprend à se concentrer seulement sur son souffle, ce n'est pas du tout facile car on est tout le temps dérangé par des souvenirs, des projets, etc.
Or la règle avec le psychanalyste freudien est que vous lui disiez non seulement tout ce que vous avez caché aux autres et aussi à vous-même (quand, par exemple, vous chassez de votre esprit une idée qui vous est pénible), mais aussi tout ce qui vient à l'esprit.
Vous ne ferez plus alors de distinction entre les pensées importantes, à dire (bien sûr, l'importance varie en fonction du contexte : ce qui est important à dire chez le boulanger n'est pas ce qui est important à dire chez le médecin) et les pensées parasites. Tout ce qui vous passe par la tête est important pour le psychanalyste, même si c'est pour vous incohérent, ridicule, déplacé, insignifiant, etc.
" Et si rien ne me vient à l'esprit ? " demanderez-vous. Eh bien, alors vous vous tairez, ça sera le silence mais votre psychanalyste saura que ce n'est pas le silence de celui qui a honte et qui ne veut pas dire quelque chose ; ça ne sera pas un silence gêné ou coupable, ça sera le silence de celui qui n'a rien à dire car rien ne lui vient à l'esprit. En général, un tel silence ne dure pas longtemps.
La conséquence de tout cela, c'est que vous ne pouvez pas savoir d'avance ce que vous allez dire à votre psychanalyste : vous êtes complètement différent de l'acteur qui a appris son rôle.

On peut alors de demander à quoi peut bien servir ce flux de paroles par forcément centré, pas forcément cohérent, pas forcément intéressant (vous voyez par contraste que le médecin, lui, vous demande de vous centrer sur la raison pour laquelle vous le consultez, d'être cohérent et si possible, de dire des choses significatives).
Mais le psychanalyste n'est pas un médecin !
C'est un interprète : il ne va pas croire à ce que vous dites, il va se demander pour quelles raisons vous dites ce que vous dites au moment où vous le dites. Il va interpréter ce que vous dites pendant la séance comme on interprète un lapsus, en cherchant à identifier quelque chose qui n'est pas dit mais qui explique pourquoi vous dites ce que vous dites au moment où vous le dites. Pour un psychanalyste, sous le sens apparent de ce que vous dites, il y a un sens caché, que vous ne pouvez pas dire.
Plus précisément, il va chercher à identifier ce qui, dans vos paroles, expriment une pulsion qui vous est inconsciente ou une surveillance de votre surmoi, dont vous n'avez pas connaissance.
Au fil des séances (une cure psychanalytique dure des mois, voire des années), le psychanalyste va vous familiariser avec votre inconscient et votre surmoi, pour vous aider à comprendre comment vous " fonctionnez " avec les autres, étant entendu qu'en général vous le consultez parce quelque chose ne marche pas dans les relations avec vous-même et/ou avec les autres.
" Et il me donnera des médicaments ? ". Non, ce sont les psychiatres - qui sont des médecins - qui sont autorisés à donner, si besoin est, des médicaments. Le psychanalyste, en fait, ne vous soigne pas : en vous écoutant et en interprétant ce que vous dites à la lumière de la théorie de la psychanalyse (dont nous n'avons vu que quelques éléments), il fait que vous vous voyez vous-même sous un jour nouveau, ce qui inévitablement vous conduit à ne plus vous conduire comme avant (imaginez le cas suivant : Monsieur X arrive chez le psychanalyste en étant persuadé que tous les autres sont ses ennemis et lui en veulent ; petit à petit, tout au long des séances, le psychanalyste le conduit à penser que c'est lui qui voit tout le monde comme ennemi et en veut à tous : inévitablement, il en ressortira transformé !).

On vient de réaliser à quel point les mots qu'on dit et ceux qu'on nous dit jouent un rôle important dans la conscience qu'on a de soi et des autres. Il est temps de se consacrer désormais à une réflexion sur le langage.


mercredi 31 mai 2023

Ça commence mal (11)

MOI : - J'ai lu qu'on peut douter de l'existence du monde extérieur. Ça doit vous plaire, à vous la sceptique ?
ELLE : - Ah non, ce doute, je ne le partage pas !
MOI : - Pourtant on ne peut pas prouver par un raisonnement que le monde extérieur existe. Qu'est-ce qui nous assure donc que la seule chose qui existe, ce n'est pas mon esprit, ma conscience ?
ELLE : - C'est vrai que, si on suit le chemin de Descartes en doutant de tout sauf du fait que soi-même on pense, alors on ne peut pas se prouver  à soi-même grâce à une perception ou à un argument rationnel que le monde extérieur existe, parce que, d'une part, la perception peut être interprétée comme une image venant de mon esprit et parce que, d'autre part, l'argument, aussi rationnel soit-il, peut toujours être mis en doute, au besoin en invoquant un dieu trompeur qui nous fait croire à tort que l'argument en question est tout à fait rationnel !
MOI : - Vous ne suivez donc pas le chemin de Descartes ?
ELLE : - En effet, je pars de la réalité du monde, donc de celle de moi-même, en tant qu' homme.
MOI : - Pourquoi dites-vous " homme " et pas " esprit " ou " conscience ", comme on le dit ordinairement ? On utilise aussi, je crois, le terme de " subjectivité ", qui semble un synonyme.
ELLE : - Parce que dire de l'homme qu'il est esprit avant tout, c'est le mutiler ! On le prive du corps et de tout le monde physique environnant.
MOI : - Le monde de la nature ? 
ELLE : - Je pense plutôt à tous les objets qui dans l'espace entrent en contact avec notre corps, qu'il s'agisse du soleil ou de vous en train de me parler. Ce n'est donc pas le monde de la nature au sens où on l'oppose au monde de la culture. Les deux s'y mêlent toujours : par exemple, si les rayons du soleil nous touchent comme ils nous touchent en ce moment, c'est bien sûr à cause de la position du soleil dans le ciel, ce que vous appellerez sans doute naturel, mais c'est aussi à cause de l' architecture du bâtiment dans lequel nous nous trouvons, à cause des positions que nous avons prises, l'un et l'autre, dans ce bureau (par politesse, je vous ai laissé le meilleur siège, celui où vous ne risquez pas d'être éblouie par la lumière du soleil), c'est donc par un ensemble de causes que vous appellerez, cette fois, culturelles, n'est-ce pas ?
MOI : - Oui, en effet. Mais n'est-ce pas terriblement réducteur d'envisager notre relation humaine comme une relation entre deux corps, alors que précisément nous parlons de philosophie ?
ELLE : - En effet, nous n'avons par une relation qu'on appelle physique ! Mais, quand nous nous parlons et nous nous comprenons, ce sont des ondes physiques que nous émettons et qui font vibrer nos tympans !
MOI : - Oui, mais le sens de ce que nous disons n'est pas physique, lui !
ELLE : - C'est un fait, mais pouvez-vous concevoir un sens qui serait indépendant d'un support physique, matériel, perceptible par un ou plusieurs sens ?
MOI : - Ça doit bien exister, pour que soit possible l'immortalité de l'esprit, sans présence du corps !
ELLE : - C'est précisément parce que je ne doute pas du fait que tout sens a comme  condition quelque chose de physique qui le véhicule, que je ne crois pas dans l'immortalité de l'esprit. C'est aussi une des raisons pour lesquelles ça me hérisse de voir souvent l'être humain transformé en esprit ou subjectivité, comme vous avez dit.
MOI : - Ça vous plairait plus qu'on dise cerveau au lieu d'esprit ?
ELLE : - Réfléchissez un peu ! Dire des hommes que ce sont des cerveaux serait une autre manière, symétrique, si on peut dire, de les défigurer. Car, en réduisant les hommes à leur corps et précisément à un organe de leur corps, on mettrait au second plan tous les phénomènes mentaux et on cesserait de pouvoir expliquer des foules de choses.
MOI : - Comme par exemple ?
ELLE : - Comme par exemple le fait que nous sommes dans ce bureau.
MOI : - ?
ELLE : - Et oui, nous sommes ici parce que vous avez voulu vous entretenir avec moi, en vue de publier cet entretien dans votre revue, n'est-ce pas ?
MOI : - En effet !
ELLE : - Or, si on ne disposait que de la connaissance de nos deux cerveaux, on serait bien en peine de donner cette explication, qui pourtant est la bonne pour rendre compte de notre présence commune ici, ce matin.
MOI : - Mais vous venez de dire que notre réunion est un contact entre nos corps, c'est donc aussi un contact entre nos cerveaux !
ELLE : - Oui, mais l'explication qui convient pour rendre compte de notre réunion n'est pas neurologique, elle est, disons, sociale et psychologique.
MOI : - Mais à vous entendre, le social et le psychologique ont aussi une dimension physique, puisque nous sommes toujours des corps en relation les uns avec les autres.
ELLE : - Bien sûr, mais de même que je n'explique pas le sens du mot âme en énumérant les sons qui le composent, je n'explique pas le sens de notre rencontre en décrivant le corps ou le cerveau qui nous constituent. Pour en revenir à notre sujet, je ne doute pas de la réalité du monde extérieur, parce que, dès que je me dis intérieurement que seul mon esprit existe, j'ai immédiatement conscience que je le dis grâce à des mots que j'ai en tête parce que d'autres me les ont dits en faisant vibrer mes tympans un certain jour, à un certain endroit, d'une certaine manière. Autrement dit, j'ai toujours conscience de la matérialité de mes outils les plus spirituels !
MOI : - Et aussi de leur dimension sociale !
ELLE : - Vous me comprenez mieux : en effet, cette langue française, qui est, pour nous deux, notre langue maternelle, est certes ancrée au coeur de notre esprit mais elle est d'abord un fait social ! Et donc il y a quelque chose de ridicule quand on pense, dans les mots de cette langue, être le seul au monde !