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lundi 25 septembre 2023

Ça commence mal (19)

MOI : - C'est notre 19ème dialogue, et à vrai dire, je ne comprends pas pourquoi vous y participez, vu votre scepticisme.
ELLE : - C'est que je suis profondément divisée ! D'un côté je sais que, chaque fois que je commence à discuter avec vous, les premiers mots que j'énonce sont discutables...
MOI : - Vous voulez dire que vous pourriez en choisir d'autres ?
ELLE : - Non, je ne pourrais pas en choisir d'autres, enfin je pourrais choisir bien sûr des synonymes, mais en fait je reconnais que je tiens à certaines formulations, à certains arguments, à certaines conclusions...
MOI : - Pourquoi ?
ELLE : - Parce que je les juge fondés et qu'ils me paraissent être le produit de mes réflexions, de mes lectures, etc.
MOI : - Mais quoi de mieux !
ELLE : - Oui, bien sûr, je reconnais que beaucoup aspirent à ce qui peut passer pour de la maturité intellectuelle mais j'ai conscience de deux choses...
MOI : - Lesquelles ?
ELLE : - La première est liée au souvenir que j'ai de ma formation philosophique : je sais qu'elle tient beaucoup du hasard...
MOI : - Je me permets vous couper car vous m'avez parue tout à fait spinoziste et déterministe, et donc, sauf à mal vous comprendre, il n'y a pas de hasard.
ELLE : - En effet, pas de hasard objectif, cependant même une déterministe convaincue doit faire la différence entre, par exemple, lire un livre dont on a programmé l'étude et découvrir, en flânant dans une librairie, un livre dont on ignorait tout et qui nous donne envie de le lire. Voilà, rien de plus, par hasard, je veux dire ici, rencontres imprévues de personnes, de livres etc.
MOI : - D'accord.
ELLE : - J'ai donc beau croire que ma vie ne pouvait pas être autre qu'elle ne fut, je réalise tout de même que mes idées philosophiques sont nées en partie de rencontres imprévues. J'en conclus donc que si les circonstances avaient été autres, les convictions philosophiques seraient différentes. Une formation philosophique, c'est comme une formation littéraire ou artistique, en somme, avec cependant un hic, c'est que les artistes et les écrivains assument le côté personnel de leur oeuvre, alors que les philosophes sont blessés si on identifie leur oeuvre à un parcours personnel. Ils veulent plus, ils visent la connaissance de la réalité.
MOI : - N'est-ce pas un but on ne peut plus défendable ?
ELLE : - Si, bien sûr, mais leur formation au hasard (je pousse un peu, c'est vrai) leur en donne-t-elle les moyens ?
MOI : - Mais vous avez dit vous-même dans notre premier entretien qu'il n'y a pas d'autre formation possible, vu que la philosophie n'est pas une science et encore moins une science des sciences.
ELLE : - C'est un fait, mais l'avoir à l'esprit m'enlève quelquefois le désir de commencer à parler philosophiquement.
MOI : - Et quelle est la deuxième chose à laquelle vous faisiez allusion au début ?
ELLE : - C'est une conséquence de la première ! Comme aucune formation commune et obligatoire ne précède l'entrée dans la philosophie, dès que j'ouvre la bouche, je peux être arrêté pour de bonnes raisons par soit un sceptique soit  quelqu'un qui ne prend pas position de la même manière que moi.
MOI : - Mais pourquoi en être embarrassé ? Vous saurez lui répondre.
ELLE : - C'est possible que, si je suis plus armée que lui, je lui cloue le bec, mais j'en sais pas moins que ma position philosophique n'est pas universalisable...
MOI : - D'accord, mais pourquoi alors ne vous taisez-vous pas ? Vous pensiez que votre vêtement était absolument comme il faut, vous réalisez qu'il n'est qu'un vêtement d'une certaine mode, alors n'en portez plus !
ELLE : - Mais cette nudité est précisément très inconfortable. 
MOI : - Vous voulez dire que garder le silence vous gêne par rapport aux autres ? C'est la pudeur qui vous conduirait à vous recouvrir d'un voile philosophique, dont vous connaissez pourtant toute la fragilité ?
ELLE : - Non, c'est que d'abord je sais que le scepticisme est une philosophie parmi d'autres,  et que donc la priorité, que je lui donnerais, serait tout aussi discutable que celle que je donnerais à une autre philosophie et d'autre part je me sens bien appauvri quand je mets en doute toutes mes positions. C'est comme si je perdais une partie de ma mémoire, ou mon identité intellectuelle.
MOI : - Vous avez donc dialogué avec moi par attachement à une identité intellectuelle dont vous savez pourtant toute la contingence.
ELLE : - Eh oui, ça ressemble peut-être à l'amour qu'on a pour une personne : on la voit comme irremplaçable, elle l'est peut-être, mais en même temps on se dit que si le monde avait été autre, on aurait pu en connaître une autre, ou aucune !
MOI : - À bien vous comprendre, j'en conclus que, si vous ne jouiez pas mon jeu, vous ne seriez  pas plus sceptique que non-sceptique, vous seriez plutôt hors-jeu philosophiquement parlant.
ELLE : - Oui, et donc sans aucune raison avouable et philosophique d'y être.
MOI : - Si je résume, il y aurait plusieurs possibilités : la pire que vous évoquiez dans le premier entretien serait de défendre une opinion par conformisme ; viendrait ensuite la situation de qui est perdu au milieu des opinions ouvertement philosophiques (c'est peut-être celle de qui commence à enseigner la philosophie, ce qui est paradoxal) ; puis la maîtrise d'une position sans conscience de l'histoire personnelle conduisant à cette position, peu importe que cette position soit propre à soi ou reprise d'une autre philosophie, vu qu'elle est le produit d'une réflexion personnelle ; enfin, comble de la lucidité pour vous, il y aurait la sortie du champ philosophique, sortie qui ne peut pas se justifier sans contradiction, sans retomber dans une position définie, jugée supérieure à la précédente.
ELLE : - Oui, mais la dernière position est instable, pas simplement parce que je suis divisée mais aussi parce que face aux conformismes, je ne peux pas me taire, vu que c'est, au fond même si je n'ose pas le dire, par amour de la vérité que j'essaie de me situer hors-jeu. Donc pratiquement je ne philosophe plus guère avec les philosophes mais je monte au créneau quand les non-philosophes pérorent !
MOI : - Les mauvaises langues vont dire que c'est parce que vous avez le dessous dans les échanges avec vos pairs.
ELLR : - C'est bien possible !


vendredi 28 avril 2023

Ça commence mal (7)

ELLE : - Vous me provoquez ! Comment savoir ce qu'on voit ? On sait ce qu'on voit quand on peut le désigner par le mot approprié !
MOI : - Vous vous disiez sceptique et il vous suffit de disposer du nom commun ordinaire pour croire connaître ce que vous désignez par lui !
ELLE : - En effet, si je peux désigner par le mot " coquelicot " ce coquelicot que je vois dans ce pré, j'en ai une connaissance.
MOI : - Non, vous pouvez parfaitement savoir désigner correctement le coquelicot sans avoir une seule connaissance sur lui !
ELLE : - Que voulez-vous dire ?
MOI : - Que vous savez seulement comment la chose s'appelle en français sans pour autant connaître ses caractéristiques ! Et si vous connaissez, parce que vous avez fait de la botanique, les caractériques de l'espèce de fleur appelée " coquelicot " en français, c'est très probable que vous n'ayez pas de connaissances sur ce coquelicot-là, sur ce qu'il a d'unique.
ELLE : - Je dirais plutôt que c'est plus probable d'avoir des connaissances sur ce que tel coquelicot a de particulier que sur l'espèce à laquelle il appartient. On voit par exemple qu'il est un peu flétri, qu'un des  pétales est sur le point d'être emporté par le vent, etc.
MOI : - Et donc je dois m'en tenir à ces connaissances-là ?  Peut-être mais elles ne sont pas intéressantes... 
ELLE : - En effet, mais ce qui est plus intéressant, c'est l'idée que, dans beaucoup de situations, le mieux qu'on peut faire, c'est de décrire exactement et mieux encore, précisément, ce qui se passe, qui est le plus souvent assez ordinaire.
MOI : - Mais, quand on a des êtres humains sous les yeux, on peut faire quand même beaucoup mieux que s'en tenir à ce qu'ils montrent, non ?
ELLE : - Non, au plus, vous pouvez mieux voir que d'autres ce qu'ils montrent. 
MOI : - Mais on peut savoir sur eux des choses qu'ils ne montrent pas, par exemple leurs sentiments profonds, leurs convictions intimes, ce qu'ils sont vraiment, au-delà de ce qu'ils font voir d'eux-mêmes.
ELLE : - Si vous ne pouvez justifier ce que vous croyez qu'ils sont vraiment, par rien de ce qu'ils montrent, ma foi, le risque est grand que vous imaginiez ce qu'ils sont, soit parce que vous le désirez, soit parce que vous le craignez, comme l'hypocondriaque qui pense que ses résultats d'analyse vont être à coup sûr catastrophiques.
MOI : - Mais si la personne en question me donne raison quand je lui dis ce qu'elle est au plus profond d'elle-même, c'est bien la preuve que je vois juste !
ELLE : - Pas du tout, vos désirs peuvent coïncider, comme vos craintes.
MOI : - Mais alors on ne peut rien dire de vrai sur quiconque !
ELLE : - Disons que c'est difficile. D'autant plus que, si par exemple on identifie une conduite comme une preuve de jalousie, on a tendance à faire de la conduite jalouse un révélateur de ce qu'est la personne essentiellement et pour toujours. Sartre a raison sur ce point de dire que chacun garde pour soi la possibilité de changer et condamne les autres à un caractère défini une fois pour toutes. La Rochefoucauld aurait sans doute vu dans ce trait une manifestation de plus de notre amour-propre.
MOI : - Vous voulez dire que le changement dans la manière d'être est toujours possible ?
ELLE : - Je n'irai pas si loin car je suis porté à appeler possible seulement ce qui s'est réalisé.
MOI : - Je ne comprends pas.
ELLE : - Par exemple, si cette personne qui est depuis des années terriblement jalouse me montre un jour qu'elle ne l'est plus, je dirai rétrospectivement que la disparition de sa jalousie était possible. Mais avant qu'elle ne réalise cette possibilité, ce que j'appelais des possibilités la concernant n'étaient que des créations de mon imagination. Par exemple, je disais qu'il était possible qu'elle aille par jalousie jusqu'au meurtre, non parce que je le savais, mais parce que des gens jaloux  en arrivent à tuer. Si j'avais été rigoureux, j'aurais dû me contenter de dire : " quelques personnes jalouses comme elle ont dans le passé tué par jalousie ". À supposer que le fait soit vrai, c'est une connaissance de probabilités, comme celle du médecin qui annonce à son patient qu'il a 40% de chances de guérir. Il ignore complètement les possibilités de son patient, qu'il ne connaîtra qu' à partir du moment où elles se seront réalisées.
MOI : - Mais il y a des possibilités qui ne se réalisent pas ! Par exemple je suis célibataire mais j'aurais pu me marier, j'ai d'ailleurs failli !
ELLE : - Je soutiens qu'il n'y avait aucune possibilité de vous marier jusqu'à présent ! Quant au futur, je ne peux que vous parler de probabilités concernant des groupes dans le passé. 
MOI : - Je ne connais donc même pas mes propres possibilités.
ELLE : - Vous les connaissez une fois réalisées, sinon vous les espérez, ou vous les craignez. Dit autrement, le meilleur moyen de savoir qui vous êtes, c'est d'entreprendre, de faire, d'agir. 
MOI : - Mais pour agir, il faut connaître ses possiblités !
ELLE : - Plus exactement, il faut vous rappeler de ce que vous avez su faire et raisonner en termes probabilistes. Par exemple, vu votre niveau en ski, il est probable que vous n'ayez pas la possibilité de descendre sans tomber la piste noire.
MOI : - Des possibilités comme ça, ce n'est pas intéressant, ce qui est chouette, c'est des possibilités extraordinaires, comme celle de vivre une vie tout autre que celle qu'on a menée jusqu'à présent ! Par exemple partir faire un grand voyage en solitaire alors qu' on mené une vie sédentaire entouré d'amis et de sa famille...
ELLE : - Tant que vous ne l'avez pas fait, penser que vous pouvez le faire, c'est ce qu'on appelle prendre ses désirs pour des réalités, dit autrement une illusion.
MOI : - Mais comment se défaire de ses illusions ?


dimanche 16 avril 2023

Ça commence mal (5)

MOI : - Et vous ne trouvez pas que la philosophie, c'est indispensable politiquement ?
ELLE : - En quel sens ?
MOI : - Dans le sens où philosophie rime avec démocratie et liberté !
ELLE : - Mais démocratie et liberté, au sens où vous l'entendez, je crois, c'est une affaire de politique.
MOI : - Justement, la politique est éclairée par la philosophie, non ?
ELLE : - Oui, mais pas spécialement la politique ! La philosophie cherche à connaître la réalité en général, donc en effet la réalité politique.
MOI : - Et elle la connaît ?
ELLE : - Ça va vous faire plaisir, je vais cesser un moment de faire le sceptique.
MOI : - Ah, la philosophie a réussi à savoir quelque chose,  en politique donc  ?
ELLE : - Ce n'est pas tant qu'elle a réussi à savoir quelque chose en politique qu'elle a réussi à comprendre qu'il ne faut pas confondre la politique avec la morale. C'est à Machiavel qu'on le doit.
MOI : - Si c'est ça la découverte de la philosophie, c'est plutôt décevant. Je suis fermement convaincu en effet que la politique devrait être morale, au lieu d'être immorale, comme elle l'est.
ELLE : - Mais Machiavel n'a pas dit qu'elle doit être immorale ! Elle doit choisir les meilleurs moyens en vue du bien commun.
MOI : - Le bien commun de qui ?
ELLE : - En premier lieu de ceux qui vivent à l'intérieur d'un même État.
MOI : - Et les étrangers ? Les réfugiés, par exemple ?
ELLE : - Le bien commun des États auxquels ils appartiennent englobe aussi le bien des citoyens qui les quittent. 
MOI : - Et les apatrides ? 
ELLE : - On peut alors envisager non seulement un bien commun national, mais un bien commun humain, pour le distinguer d'un bien commun international, qui renverrait au bien commun aux citoyens de toutes les nations. Mais le bien commun national est la fin première de l'État !
MOI : - Et comment alors la morale ne doit-elle pas guider la politique, si celle-ci vise le bien commun de tous les citoyens ?
ELLE : - Parce que le bien commun n'est pas nécessairement atteint par des moyens que la morale approuve !
MOI : - ?
ELLE : - Pensez par exemple aux services secrets qui ont pour fonction de protéger la sécurité nationale : leurs membres doivent mentir, voir commettre des actes pires.
MOI : - Mais ça ne veut pas dire que tous les moyens moraux sont inefficaces et tous les moyens immoraux efficaces ?
ELLE : - En effet et Machiavel n'a pas dit le contraire.
MOI : - Vous êtes bizarre ! Sceptique comme vous êtes, je m'attendais à vous voir enclin à l'anarchisme !
ELLE : - Vous voulez dire, enclin à organiser une vie commune sans un État qui contrôle tout et souvent diffuse des mensonges et commet des erreurs en vue de ce contrôle ?
MOI : - Exactement !
ELLE : - Vous oubliez que l'anarchisme est une philosophie politique particulière et que donc elle ne dispose pas d'un savoir affirmant que tout État est essentiellement mauvais.
MOI : - D'accord, mais pourquoi alors mettre au premier plan une autre philosophie, celle de Machiavel ?
ELLE : - Disons que je ne trouve pas d'objections sérieuses à l'idée qu'au niveau politique il peut être dangereux pour le bien commun de respecter la morale. L'exemple classique est celui des pacifistes qui, avant la deuxième guerre mondiale, par refus systématique de la violence, ont favorisé la montée du nazisme en Allemagne. 
MOI : - Et quelles objections sérieuses avez-vous donc contre l'anarchisme ?
ELLE : - Il me semble faire porter excessivement à l'État la responsabilité des maux et des malheurs qui ruinent la vie des citoyens, sans assez prendre en compte la nature humaine.
MOI : - Je n'en crois pas mes oreilles ! Vous croyez à la nature humaine ? Mais c'est complètement ringard !

samedi 8 avril 2023

Ça commence mal (4)

MOI : - Croyez-vous qu'on a raison de faire de la philosophie une condition du bonheur ?
ELLE : - C'est vrai que philosopher rend heureux, comme faire du vélo ou cuisiner, pour qui aime ces activités. Mais de là à faire de la philosophie une condition nécessaire du bonheur, il y a un pas...
MOI : - Cependant, en rendant  plus lucide, moins victime des idées fausses, la philosophie ne permet-elle pas de distinguer le vrai bonheur des bonheurs imaginaires ?
ELLE : - Si vous n'avez pas oublié nos précédentes conversations, vous devinez que les philosophes ne savent pas ce qu'est le bonheur ; en revanche c'est apparemment une occupation qu'ils aiment de se disputer en prétendant savoir mieux que leurs rivaux, passés ou contemporains, ce qu'est le bonheur... C'est d'ailleurs parce qu'on ne dispose pas d'un savoir sur le bonheur que j'ai les plus grandes méfiances à propos de l'utilitarisme qui fait du bonheur du plus grand nombre un élément-clé de sa morale !
MOI : - Quand j'étais en Terminale, mon professeur nous avait fait étudier la Lettre à Ménécée d'Épicure et je croyais bien alors devenir pour toujours un épicurien éclairé !
ELLE : - Votre professeur vous a enthousiasmé parce qu'il s'est bien gardé de présenter les critiques que les stoïciens ou les sceptiques ou les chrétiens faisaient des épicuriens. S'il l'avait fait, le ver du doute aurait corrompu votre beau petit fruit...
MOI : - Mais il faut bien un jour cesser de douter pour arriver à quelques chose !
ELLE : - Il faut cesser de douter si on arrive à quelque chose, en fait, si on arrive à quelque chose, on ne peut plus douter, sauf verbalement.
MOI : - Vous voulez dire ?
ELLE : - Que par exemple vous ne doutez pas du fait qu'on discute en ce moment ! Même si, dans une conversation philosophique, vous pouvez dire que vous en doutez, en réalité vous ne croyez pas à votre doute. Cela dit,  c'est un petit jeu qui plaît aux élèves : ils ont l'impression de décoller vers les hauteurs philosophiques.
MOI : - Donc la philosophie n'apporte rien concernant la question du bonheur ?
ELLE : - Si, elle apporte le doute, et peut-être que ce doute est bénéfique au moins pour les autres, car on ne risque pas de les contraindre à mener une vie dont ils ne veulent pas.
MOI : - Mais alors vous êtes un relativiste ?
ELLE : - Sur la question du bonheur, ça serait un peu fort de café de soutenir que son règlement n'est pas relatif à la philosophie particulière qu'on défend !
MOI : - Mais le bonheur n' a-t-il pas comme condition universelle le développement harmonieux de soi-même ?
ELLE : - Ce n'est qu'une des conceptions particulières de la vie heureuse et elle se heurte à l'impossible solution de la question suivante : qu'est-ce que ça veut dire " se développer harmonieusement " pour un homme ?  On peut peut-être y répondre s'agissant d'un pommier mais vous voyez que nous manque dans notre cas la définition vraie de l'homme réalisé, mûr, parfait !
MOI : - Et ce qu'on appelle le développement personnel ?
ELLE : - C'est une expérience ordinaire pour chacun de penser qu'il se développe bien ou mal ou médiocrement, entrent dans les causes de cette conception personnelle de ce que je dois être ma vie passée, mon histoire, mes croyances. Mais de là à croire que bien se développer pour moi, c'est suivre un chemin valable pour tout homme...
MOI : - Et vous êtes relativiste aussi en morale ?
ELLE : - C'est un peu pareil : j'ai honte quand je pense me comporter immoralement et je suis fier de moi si je parviens à agir selon la morale. Mais c'est au moment de définir ce qu'est la morale que ça se corse car on retombe sur la dispute...
MOI : - Mais c'est tout de même bien, la morale, non ?
ELLE : - Oui, mais c'est une tautologie.
MOI : - ?
ELLE : - Par définition, parler de la morale, c'est parler de quelque chose qui a de la valeur, qui est bien. Il en va de même avec la beauté. Si vous dites d'un tableau qu'il est beau mais qu'il n'a aucune valeur esthétique, on ne vous comprendra pas. Le problème surgit quand on se demande pourquoi la morale a de la valeur : est-ce quelque chose que les hommes inventent ou bien quelque chose qu'ils découvrent ? Et s'ils l' inventent, y a-t-il plusieurs inventions différentes possibles et d'égale importance ?
MOI : - Et quelle est votre position ?
ELLE : - Je reste sceptique bien sûr !
MOI : - Mais on ne peut pas se passer de la morale ?
ELLE : - À en juger par les dégâts que peuvent faire les hommes immoraux, c'est difficile de dire que la morale n'est pas quelquefois bonne pour la vie en société.
MOI : - Pourquoi quelquefois seulement ?
ELLE : - Pensez à la morale nazie !
MOI : - Mais il n'y a pas de morale nazie !
ELLE : - Comment le savoir si on ne dispose pas d'une définition vraie de la morale ? On peut dire qu'il n'y a pas de mathématiques nazies parce qu'on sait au moins vaguement ce que sont les mathématiques. Mais pour la morale...
MOI : - Alors la philosophie n'est pas un élément de l'éducation morale ?
ELLE : - Je ne vais pas jusque là ! La formation philosophique, en apprenant à clarifier, distinguer, préciser, en donnant aussi une connaissance critique des diverses morales philosophique, etc. aide à mettre un peu de lumière dans le brouillard des discussions morales, mais en effet, elle ne fait pas voir le soleil du Bien...
MOI : - Vous le regrettez ?
ELLE : - Si un télescope ne permet pas de voir un astre qui n'existe pas et n'a jamais existé, pense-t-on que c'est un mauvais télescope ? 

vendredi 7 avril 2023

Ça commence mal (3)

MOI : - Malgré ce que vous dites, vous avez consacré votre vie à enseigner la philosophie ! Ce n'est pas logique.
ELLE : - Oui, je me faisais sans doute de multiples illusions et je me demande aujourd'hui si faire de la philosophie n'est pas toujours chargé d'illusions, dont celle de croire qu'en réfléchissant on va pouvoir arriver, sur un problème donné au moins, à une connaissance désillusionnée. Je me dis quelquefois que choisir la philosophie, c'est mettre la barre trop haut. 
MOI : - Vous voulez dire que vous regrettez de ne pas avoir choisi plutôt la science ?
ELLE : C'est qu'une fois mordu par la philo, le travail scientifique est plat. Mais d'un autre côté, quand on essaie de prendre de la hauteur avec les sciences, en posant des problèmes du genre : qu'est-ce que la science ?, on retombe dans les disputes. Regardez pourtant comment certains scientifiques voient dans la philosophie un couronnement de leur carrière, comme s'ils montaient dans la hiérarchie des savoirs !
MOI : - Et les philosophes, ils aiment la science ?
ELLE : - D'un côté, s'ils sont lucides sur l'histoire de la philosophie, ils se rendent compte que les progrès des sciences appellent souvent aux contestations des philosophies établies ; de l'autre, par leur formation, ils ont en général peu de connaissances scientifiques de première main. Ils répètent ce qu'ils ont lu dans des livres de philosophie des sciences. Là encore, la crédulité, ou si vous préferez un terme moins cruel, la confiance, est une condition de la culture philosophique. Bien sûr certains, bien rares, cumulent la culture philosophique et une culture scientifique déterminée (physique, mathématique, etc), mais qui les comprend ? Qui peut les juger ? Le résultat, c'est que souvent les profs de philo, surtout dans l'enseignement secondaire, répètent ce qu'on leur a dit tout en commandant à leurs élèves de toujours juger par eux-mêmes !
MOI : - Vous êtes bien amer ! Mais, au fait, j'ai entendu dire que certains philosophes, qu'on appelle les analytiques, sont meilleurs que les autres. C'est vrai ?
ELLE : - Oh, ça, c'est une rumeur. C'est vrai que si on reçoit une formation analytique, en général on sera nourri de logique et encouragé à developper des qualités comme la rigueur, la précision, la clarté, la sobriété, on se méfiera donc des enthousiasmes et des délires, mais toutes les divisions qu'on trouve dans la philosophie qu'on appelle continentale, on les retrouvera dans la philosophie analytique : il y aura des dualistes et des monistes, des partisans et des adversaires du libre-arbitre, des croyants, des athées et des agnostiques, etc. 
MOI : - D'accord, mais peut-on tout de même faire une différence entre un vrai philosophe et un charlatan ?
ELLE : - Sans formation philosophique approfondie, je veux dire qui dure plus que l'année de Terminale ! Non ! D'ailleurs ceux que le grand public appelle philosophes sont généralement jugés des charlatans par la profession. 
MOI : - Mais qu'est-ce qu'un charlatan en philosophie ?
ELLE : - C'est forcément quelqu'un qui a une formation philosophique initiale minimale (sans quoi il n'aurait pas les moyens de faire semblant) mais qui base ses écrits ou ses paroles sur des affirmations qu'il présente comme incontestables à son public mais qui sont, du point de vue de la profession, on ne peut plus fragiles. Par exemple il partira d'une définition péremptoire du temps alors que les professionnels savent qu'on n'a pas de savoir philosophique sur le temps (la dispute entre ceux qui pensent que le temps existe en dehors de l'esprit et ceux qui pensent que non, n'est pas réglée ! Est-elle réglable ?). 
MOI : - Il y a des charlatans parmi les professeurs de philo en lycée ?
ELLE : - J'espère que non ! Plus sérieusement, il faut beaucoup de vertus pour enseigner aux lycéens car ils font d'autant plus confiance qu'ils aiment leur professeur. On peut donc former à volonté des brigades de petits kantiens ou de petits nietzschéens, etc., selon son goût personnel.
MOI : - Vous ne méprisez pas les élèves en vous exprimant ainsi ?
ELLE : - Pas du tout ! Les élèves jouent souvent formidablement bien le jeu de la réflexion philosophique mais, sans qu'ils puissent s'en rendre compte, ils réfléchissent librement et spontanément  dans le cadre du jeu particulier que vous introduisez dès les premières heures et sur l'arbitraire duquel vous n'avez pas intérêt à insister, si vous voulez faire bien marcher la classe et mobiliser les intelligences.
MOI : - Mais alors il faudrait plusieurs années de philosophie au lycée ?
ELLE : - Oui, ainsi les élèves, dynamisés par l'amour de leurs professeurs successifs, en viendraient à réaliser mieux ce qu'est la philosophie ! Mais ça serait dur d'enseigner en deuxième ou troisième année ! 

mercredi 5 avril 2023

Ça commence mal (2)

MOI : - Mais alors à quoi peut servir la philosophie, si toutes les convictions philosophiques sont fragiles ? En quoi est-ce donc utile d'enseigner la philosophie à tous les lycéens par exemple ?
ELLE : - Je dirais que la philosophie est un moindre mal. Si on n'en fait jamais, on traverse l'existence avec des certitudes jamais discutées.
MOI : - À quoi bon mettre en doute nos certitudes de départ si c'est pour les remplacer par d'autres pas plus fondées ?
ELLE : - Les positions philosophiques sont plus solides que les certitudes de départ, car elles se nourrissent des objections qu'on leur fait pour consolider leurs points faibles, mais elles ne forment en effet pas un savoir.
MOI  : - Elles sont personnelles ?
ELLE : - Non, pas plus que les opinions de départ. Comme elles, elles sont héritées mais dans le cas de la philosophie, l'héritage est conscient.
MOI : - Que voulez-vous dire ?
ELLE : - La chose suivante : quand on apprend la philosophie, on sait que ce qu'on apprend, ce n'est pas la réalité mais ce qu'a écrit tel ou tel sur la réalité. Bien sûr, si on prend le temps de lire et de comprendre la philosophie, c'est parce qu'on croit que le philosophe qu'on lit a une lucidité supérieure à la nôtre, voire à tous les autres. C'est pour cette raison que certains lecteurs s'appellent au bout d'un certain temps kantien, wittgensteinien, heideggerien, etc.
MOI : - Mais on ne peut pas lire les philosophes sans prendre parti ?
ELLE : - Si, bien sûr, mais d'abord on entre dans la philosophie guidé par un ou des professeurs qui en font l'éloge et puis le philosophe qu'on lit prétend avoir raison contre les idées toutes faites ou les autres philosophes, et comme on n'est pas armé pour résister à son entreprise de persuasion, on mord à l'hameçon. 
MOI : - Mais j'ai entendu dire que les philosophes raisonnent, avancent des arguments et vous, vous les décrivez comme des rhéteurs !
ELLE : - C'est vrai, ils justifient ce qu'ils disent, c'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles on est séduit quand on les lit, ils s'adressent à notre intelligence. À les entendre, ils prouvent leurs positions. Et pour montrer leur supériorité quelquefois,  ils font même parler leurs adversaires. Mais leurs raisonnements ne sont jamais contraignants au sens où le sont des raisonnements mathématiques, qui conduisent l'auditeur, qu'il le veuille ou non, à une conclusion indiscutable. Leurs références aux faits ne sont pas plus impérieuses : Nietzsche par exemple commence son oeuvre philosophique par une réflexion sur le fait de la tragédie grecque mais il a une manière initiale à lui de la décrire ; aussi, quand  on veut apprendre ce qu'est la tragédie grecque, on ne doit pas lire Nietzsche mais les historiens contemporains qui en ont fait leur spécialité...
MOI : - Mais aucun philosophe n'a jamais voulu vraiment partir du début, je veux dire sans s'appuyer sur des points de départ au fond fragiles ?
ELLE : - Si, bien sûr, parmi eux il y a eu Descartes qui a rêvé de débarrasser son esprit de toutes les certitudes discutables. De son point de vue, il l'a fait mais du point de vue de qui creuse plus que lui, il ne l'a pas fait. Lui aussi avait des présupposés indiscutés, par exemple il était sûr que la vérité s'obtient t par réflexion interne et solitaire de l'esprit, esprit qu'il distingue dès le début du corps.
MOI : - Et les philosophes sceptiques ?
ELLE : - Eux, ils ne peuvent pas faire autrement que détruire les convictions philosophiques, en prenant bien garde de ne pas leur en substituer de nouvelles. Leurs modes d'expression favoris sont le silence et l'interrogation. Et si vous les suivez, c'est comme si vous mangiez maigre tous les jours !


dimanche 2 avril 2023

Ça commence mal (1)

MOI : - Vous  qui dites vous passionner pour la philosophie depuis plus de 50 ans, dites-moi donc ce qu'elle est !
ELLE : - Vous m'embarrassez car je peux bien vous répondre mais je sais que ce n'est pas une réponse vraie.
MOI : - Comment est-ce possible de passer sa vie sur quelque chose qu' on connaît à moitié ?
ELLE : - Pour être honnête, je ne peux même pas dire que je connais la philosophie à moitié ou à peu près, car quand on a une connaissance approximative, on sait indubitablement certaines choses : par exemple, si je connais de vue quelqu'un, je sais qu'il est de tel sexe, jeune ou vieux, etc. Or, de la philosophie, je ne peux rien dire de certain.
MOI : - Pourquoi alors m'avez-vous dit que vous êtes tout de même capable de répondre à ma question ?
ELLE : - Parce que dès qu'on fait de la philosophie, on s'en fait une image, on a des croyances sur elle, et au fil du temps, on pense les améliorer, mais il suffit de vouloir les partager avec une personne ayant comme soi-même une formation philosophique, mais de nature différente, pour réaliser que le premier mot que vous prononcez dans le but de définir la philosophie peut être légitimement contesté. 
MOI : - Pourquoi dites-vous que seule une personne ayant une culture philosophique est en mesure de discuter ce que vous présentez comme la définition de la philosophie ?
ELLE : - Parce que les autres sont portés à la croire vraie !
MOI : - Pourquoi, si elle n'est pas vraie ?
ELLE  : - Parce qu'elle est vraisemblable, qu' elle sonne vrai et puis sans doute parce qu'on reprend une définition dont ils ont déjà entendu parler. Et qu'ils désirent fortement s'approprier quelque chose dont on dit que c'est précieux !
MOI : - Vous ne pouvez pas donner un exemple de définition vraisemblable ?
ELLE : - Si, bien sûr. On dit que la philosophie, c'est la critique des opinions reçues, c'est leur dire non.
MOI : - Oui, j'ai déjà entendu ça quelque part, mais pourquoi cette définition n'est-elle pas vraie ?
ELLE : - Entre autres, parce qu' on ne dispose pas d'une définition vraie de l'opinion ! Certes les dictionnaires font l'inventaire des sens donnés au mot " opinion " mais ce qu'ils ne disent pas, c'est si l'opinion existe et ce qu'elle est en vérité. Et puis on ne sait pas plus s'il est bon de combattre les opinions reçues...
MOI : D'accord, mais quel est le sens philosophique d'opinion ?
ELLE : - Il n'y en a pas un, mais plusieurs, autant que de philosophies particulières.
MOI : - Mais alors on peut bien connaître le sens d' opinion pour tel philosophe ?
ELLE : - Oui, cependant c'est déjà toute une affaire, car généralement les philosophes ont varié dans les sens qu'ils donnaient aux mots qu'ils utilisaient. Et puis surtout ça n'assure en rien que vous connaissez alors grâce au philosophe en question ce qu'est l'opinion. Caricaturons un peu : le fait qu'un auteur donne des sens différents au mot fantôme, que vous  les connaissiez et que vous connaissiez aussi les autres sens que les auteurs ont donnés au même mot (ajoutons aussi le fait que vous sachiez les traductions de tous ces sens dans de multiples autres langues) ne garantit en rien que vous ayez la moindre connaissance vraie sur le fantôme. Si vous êtes athée, mettez Dieu à la place de fantôme !
MOI : - Mais si vous avez raison, comment se fait-il qu'on fasse de la philosophie ?
ELLE : - Sans doute parce que par amour-propre on pense faire mieux que les autres et qu'on est entouré de personnes qui pensent comme nous et  qu'on lit des personnes qui ont pensé comme nous et  qu'on est cru par des personnes qui ne sont pas très exigeantes en termes de preuves !
MOI : - Alors il y a un malentendu  au départ des formations philosophiques ?
ELLE : - Oui, en un sens. Au début d'un enseignement de la philosophie, on devrait tenir le discours que je tiens, mais si on le tient et si on est cru, alors le public se détournera de nous car il a hérité d' une idée bien plus haute de la philosophie et il est donc déçu par ce que, toi, tu juges honnête de transmettre.
MOI : - Alors ou on trompe sur la marchandise ou on ne vend rien ?
ELLE  : - On peut dire les choses comme ça. Mais attention à ce que je viens de vous dire !  Je n'ai fait que développer l'image sceptique de la philosophie...