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vendredi 20 février 2026

Cours élémentaire de philosophie (14) : le langage (4)

Pensez aux deux idées suivantes : 1) il y a dans l'univers des milliards de galaxies, chacune contenant des milliards d'étoiles et 2) mieux vaut vivre dans une démocratie que sous une dictature.
Bien sûr, ces deux idées n'ont, en un sens, rien à voir, l'une concerne l'astrophysique et l'autre la politique ; la première est justifiée scientifiquement, la seconde est une opinion politique (que vous partagez peut-être avec moi, mais pas nécessairement).
Elles ont tout de même un point commun. Pour le découvrir, essayez de penser à chacune de ces deux idées mais sans les mots. Je ne veux pas dire par là : sans les mots que j'ai employés, je veux dire : sans aucun mot du tout.
Vous réalisez qu'il ne suffit pas d'imaginer un ciel nocturne étoilé pour disposer de l'idée 1, pas plus qu' avoir à l'esprit les images de telle manifestation durement réprimée par tel régime dictatorial n'équivaut à penser l'idée 2.
Revenons en effet à l'idée 1 : l'univers n'est un objet de pensée pour vous que parce que vous disposez d'un signe le désignant, précisément univers en français, signe dont vous connaissez la signification (le signifié) parce que d'autres signes vous en donnent la définition, par exemple les signes suivants : ensemble des galaxies considérées dans leur évolution dans l'espace et dans le temps. Si vous ne disposiez d'aucun signe dans aucune des langues existantes, vous n'auriez tout simplement pas accès à l'objet univers, pas plus que vous n'auriez accès aux objets suivants : galaxie, milliard, étoile. 
Vous comprenez immédiatement que vous pouvez répéter l'analyse que je fais à propos de l'idée 2. Comment penser à la supériorité de la démocratie sur la dictature, si vous ne disposez d'aucun signe linguistique, comme démocratie et dictature ?
Vous pourriez vous dire que ce sont seulement les objets abstraits qui ne sont accessibles pour notre pensée que si on dispose de signes linguistiques les désignant et les définissant. Resteraient alors tous  les objets concrets. Voyons cela de plus près.
Vous vous trouvez au bord de la mer, sur une plage de sable, avec des vagues devant vous, des rochers à droite et à gauche. Imaginons que vous ne disposez d'aucun langage, parce que, par exemple, vous êtes né sourd et que vous vivez dans une culture où les sourds de naissance ne sont pas pris en charge médicalement : donc les autres ont parlé autour de vous dès votre naissance mais, comme vous n'avez jamais entendu un seul son sortir de leur bouche, vous n'avez jamais pu répéter quelque son que ce soit et donc vous êtes devenu un sourd-muet. 
Vous voyez donc devant vous ce que nous, nous appelons la mer, par exemple l' Océan Atlantique, mais pour nous qui parlons, l'Océan Atlantique est inséparable d'une connaissance géographique rendue possible par le langage et précisément les signes le définissant. Cette connaissance vous permet, entre autres, de savoir que la mer en question s'étend bien au-delà de la ligne d'horizon que vous voyez. Or, si vous ne disposez pas d'une langue permettant d'avoir à l'esprit une telle connaissance, alors ce que nous appelons, nous la mer, n'est rien de plus pour vous que ce que vous voyez.
Mais les vagues, mais le sable, mais les rochers, me direz-vous, le sourd-muet les voit autant que les voit celui qui parle. Bien sûr, mais imaginons qu'il prenne un peu de sable dans ses mains, notre sourd-muet, et qu'il le regarde. Quand nous, nous voyons du sable, nous avons conscience de ce que nous voyons et de ce que nous savons sur ce que nous voyons : nous voyons des résidus de l'érosion de rochers, parce qu'on a appris que le sable naît d'une telle érosion. 
Résumons : le sourd-muet dont nous parlons perçoit comme tout sujet parlant les objets concrets de taille moyenne, mais comme il ne dispose d'aucun savoir transmis par les signes linguistiques, sa perception est nécessairement plus pauvre que la nôtre (pour comprendre ce que je veux dire ici par perception pauvre, prenez n'importe quel radio de n'importe quelle partie de votre corps et imaginez ce que vous voyez dans l'image en question par rapport à ce qu'y voit le radiologue : vous voyez certes quelque chose mais, comme vous ne disposez pas du savoir permettant d'interpréter la radio en question, ce quelque chose n'est pas grand chose...).
On comprend mieux désormais pourquoi souvent dans les cultures qui ne sont pas en mesure de donner à un sourd de naissance un langage de substitution, les sourds-muets sont jugés idiots. En effet l'expérience de quelqu'un qui ne dispose pas de signes linguistiques se réduit aux souvenirs de ce qu'il a perçu en personne. Lui fait défaut l'ensemble des connaissances sur le monde concret auquel il a accès, plus l'ensemble des connaissances portant sur tous les objets abstraits auxquels on ne peut penser que si on dispose de signes les désignant et les définissant. 
Ici on réalise donc de manière décisive que le langage n'est pas simplement un moyen de transmettre à autrui ce que nous pensons ou ce que nous ressentons. C'est aussi ce sans quoi notre monde personnel est le monde tout court, autrement dit ce sans quoi nous disposons d'une connaissance pauvre du monde concret et nulle, du monde des choses qui ne sont pensables que parce qu'elles sont dites par des signes linguistiques.
Cette analyse permet aussi bien de comprendre ce qui distingue le monde de l'animal humain des mondes des animaux non-humains. Ne disposant pas de langage, leur monde est le monde des expériences personnelles que chacun fait par l'intermédiaire de ses sens : il y a vraiment un monde de la taupe mais il est bien différent de celui du spéléologue, dans la mesure où la taupe ne peut pas disposer d'une connaissance linguistique du monde souterrain qu'elle traverse.
Cette différence essentielle entre l'animal humain et les animaux non-humains met en relief que le partage d'expériences entre tel homme et tel animal (par exemple l'expérience de tel maître heureux de se baigner dans la mer avec son chien, à qui manifestement le bain de mer plaît aussi) cache un abîme de différences entre les deux vivants en question.
On peut dire les choses autrement : la taupe sent le monde qu'elle traverse et où elle satisfait ses besoins, mais elle ne pourra jamais disposer de vérités sur le monde en question, vérités du genre de celle-ci : " le niveau de cette rivière souterraine monte car il a beaucoup plu hier ".
Nous découvrons donc que le langage donne accès aux vérités, qu'elles portent sur les grains de sable que j'ai dans la main, ou sur les galaxies, les étoiles et les régimes politiques ou sur n'importe quoi d'autre.
Il est donc temps de voir de plus près ce qu'est la vérité.



jeudi 20 avril 2023

Ça commence mal (6)

MOI : - Mon prof de philo disait que la nature humaine, ça n'existe pas et que tout est politique.
ELLE : - Les deux affirmations n'ont pas plus de sens l'une que l'autre !
MOI : - Pourquoi donc ?
ELLE : - À quoi opposait-il la nature ?
MOI : - À la culture, bien sûr. Tout est culturel, disait-il.
ELLE : - Bonne blague ! Vous allez comprendre pourquoi tout seul. Qu'est-ce que fait l'agriculteur ?
MOI : - Il cultive une terre, un sol.
ELLE : - Bien, et le sol en question, avant que l'agriculteur ne le travaille, il était cultivé, lui ?
MOI : - Non, bien sûr.
ELLE : - Vous pouvez conclure tout seul désormais pourquoi il est impossible que tout soit culturel.
MOI : - Parce que par définition la culture suppose la nature, qui est sa matière première. D'accord, je comprends, mais ça ne veut pas dire que l'idée que tout est politique, elle, n'a pas de sens.
ELLE : - Réfléchissez un peu et vous trouverez que c'est la même chose. C'est quoi la politique ?
MOI : - Mon prof disait que c'est l'organisation artificielle de la vie en commun.
ELLE : - D'accord, et la vie avant d'être organisée, elle est politique ?
MOI : - Ah oui, je comprends. Mais mon prof disait que même les phénomènes biologiques avaient une dimension culturelle et politique. Il prenait l'exemple d'un acte sexuel : on le fait d'une certaine manière, à un certain moment, il est légal ou non, etc.
ELLE : - Oui, il avait raison mais le vivant en tant que tel, lui, il est comme le climat était avant qu'on soit entré dans l' Anthropocène : il est naturel.
MOI : - Mais sait-on ce qu'est un humain vivant antérieur à la culture et à la politique ? Même son code génétique a des causes culturelles, si on envisage le fait que l'union des gamètes, qui lui a donné naissance, s'est faite dans des circonstances sociales déterminées !
ELLE : - Certes, mais ce n'est pas la société qui a décidé des lois biologiques du processus de fécondation.
MOI : - En effet, mais quand vous disiez vous méfier de l'anarchisme, je ne pense pas que vous faisiez référence à ce qui est contenu dans les manuels de biologie humaine.
ELLE : - Vous avez raison : dans ce cas je pensais à la dimension naturelle de l'agressivité humaine, c'est pour cette raison que je crois naïf d'accuser la culture et l'État de causer à eux seuls, cette agressivité. Je crois encore une fois que cette agressivité est une matière première, comme la sexualité, matière première que la culture et l'État modèle, organise, structure, utilise.
MOI : - Mais pourquoi l'homme serait-il agressif par nature ?
ELLE : - Ah, je ne peux pas donner de causes précises, mais si on raisonne dans un cadre évolutionniste, on peut imaginer qu'une espèce humaine sans agressivité aurait perdu un avantage par rapport aux autres espèces concurrentes.
MOI : - Je vois que votre scepticisme s'arrête aussi au darwinisme !
ELLE : - C'est vrai que je ne doute pas des connaissances scientifiques établies.
MOI : - Vous êtes donc scientiste !
ELLE : - Ça dépend du sens donné au mot : si vous appelez scientiste la croyance que la connaissance scientifique est la meilleure connaissance possible, je suis scientiste. Mais si vous voulez dire par là que la seule connaissance qui existe est de type scientifique, non alors je ne me reconnais pas dans le scientisme.
MOI : - Quelle autre connaissance que la connaissance scientifique reconnaissez-vous donc ?
ELLE : - La connaissance ordinaire, celle qui dit qu'en ce moment nous nous parlons, que moi, je m'appelle un tel et vous, un tel, etc.
MOI : - Mais les sceptiques ont douté aussi de cette connaissance ordinaire ?
ELLE : - C'est vrai, mais a-t-on vraiment de bonnes raisons d'en douter ? Je peux douter de l'état de la chaussette de mon pied droit  dans ma chaussure (a-t-elle un trou ou non ?), mais pas du fait que mon pied est dans la chaussure. 
MOI : - Le problème, c'est qu'on a appelé autrefois connaissance ordinaire des préjugés. Pensez donc à la connaissance ordinaire d'un raciste, d'un antisémite, d'un misogyne !
ELLE : - Je reconnais que vous avez raison. Dès qu'on donne de la valeur à quelque chose, le doute doit surgir, sauf si on ne fait que constater une valeur monétaire établie, fixée, comme quand on dit que dans tel restaurant le menu est à 20 euros. C'est pour ça que par connaissance ordinaire, j'entends la connaissance perceptive, je sais par exemple que je suis blonde, que nous sommes assis, etc.
MOI : - Ça ne va pas nous mener loin.
ELLE : - D'abord, ça se discute car la perception, associée à l'attention, peut nous faire découvrir beaucoup de choses qui passent inaperçues à première vue (par exemple la connaissance que vous prenez d'un tableau de Brueghel en le scrutant longuement vous permet de le connaître complètement, du moins en tant que surface peinte) ; ensuite dans certains cas, c'est conseillé, si on veut rester lucide, de ne pas aller loin, de s'en tenir à ce qu'on perçoit et de ne pas y associer ce qu'on imagine.
MOI : - Vous voulez dire que si, par exemple, je perçois un être humain qui fait la manche dans la rue, je dois en rester là, ne pas broder autour avec des jugements douteux.
ELLE : - Exactement, et croyez-moi que souvent c'est difficile de s'en tenir à ce qu'on a sous les yeux et de ne pas prendre ce qu'on perçoit comme prétexte pour déblatérer.
MOI : - Mais comment savoir vraiment ce qu'on a sous les yeux ?