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vendredi 31 octobre 2014

La mondialisation des malheurs et le stoïcien.

" Ne sais-tu pas bien que, dans un long intervalle de temps, des accidents nombreux et variés doivent se produire, que tel succombe à la fièvre, tel autre à un brigand, tel autre à un tyran ? Le milieu physique et les êtres qui nous entourent en sont causes : le froid et la chaleur, une nourriture mal choisie, des voyages, une traversée causent la perte de l'un et l'exil de l'autre, envoient l'un en ambassade, l'autre à l'armée. Reste donc assis dans l'effroi de tous ces accidents, plein de chagrin, infortuné, malheureux, dépendant d'autres choses, non pas d'une ou de deux, mais de milliers de milliers." (Entretiens, III, XXIV, 28-30, La Pléiade, p.1023)

jeudi 30 octobre 2014

Que gagne- t-on à connaître un stoïcien ?

"Monsieur, n' insultez pas au malheur d' Épictète" Ubu Cocu Alfred Jarry
Kant a défendu qu' il est immoral de considérer un être humain seulement comme un outil. Or un passage des Entretiens d'Épictète permet de soutenir la thèse suivante : le sage est un outil possible pour autrui. Le philosophe vient de s ' adresser à un homme qui ne peut rien faire sans ses esclaves : toute une équipe s ' occupe de lui ("ton masseur s ' approche (de tes serviteurs) et leur dit : " Change-le de place, donne- moi son dos, tiens- lui la tête, présente- moi son épaule"." Certes ce richard est bien immoral mais s ' il rectifiant sa conduite, il aurait une fonction auprès des autres :
" Pourquoi t ' es- tu rendu tellement inutile et vain que personne ne veut te recevoir chez lui ni s ' occuper de toi ? Quand on trouve un outil en bon état qui a été jeté dehors, on le ramasse et l ' on y voit un profit ; mais pour toi personne ne croira y gagner et l ' on croira même y perdre. Ainsi tu ne peux même pas rendre le service que rendent un chien ou un coq. "
Pas de mystère en fait : dans cette philosophie finaliste, l'homme, comme l'animal, a une fonction naturelle qu'il exerce s'il a développé au mieux sa nature. Si le maître est immoral, c'est moins parce qu'il utilise les autres que parce qu'il ne s'en sert pas comme il devrait s'en servir. Ce n'est pas incompatible avec le stoïcisme de se faire masser par une foule d'esclaves mais ca l'est d'y voir un bien, alors que le seul bien est de parvenir à jouer son rôle d'homme (ce qui est compatible avec la fonction sociale la plus modeste mais n'est pas impliqué par la fonction la plus prestigieuse).

Commentaires

1. Le dimanche 9 novembre 2014, 18:31 par Elias
"Kant a défendu qu' il est immoral de considérer un être humain seulement comme un outil."
Certes, mais Kant reconnait par ailleurs un devoir d'être utile, ce qui ne le rend pas si étranger au propos que vous citez.
"c’est un devoir de l’homme envers lui-même d’être un membre utile dans le monde, puisque cela fait partie de la valeur de l’humanité qui réside en sa propre personne, et à laquelle il ne doit pas déroger."
Métaphysique des mœurs, doctrine de la vertu, §.20 (section consacrée au devoir de cultiver ses facultés)
2. Le lundi 17 novembre 2014, 18:21 par Philalèthe
Merci pour ce rapprochement très pertinent. Mais la valeur de l'humanité est intrinsèque à l'homme dans le kantisme alors que si le stoïcien la place aussi dans l'usage (pratique et théorique) de la raison, il se réfère néanmoins à une raison théo-centrée et non anthropo-centrée. Si l'homme a du prix dans le stoïcisme, c'est en tant que tout homme participe à la Raison (a en lui une étincelle du feu divin, de la Raison du monde). Dit autrement, le stoïcisme n'est pas un humanisme au sens où un humanisme explique le meilleur de l'homme par ... le meilleur de l'homme et non par le meilleur d'un principe supérieur.

lundi 27 octobre 2014

Épictète anti-nationaliste ou la racine, la sauce et la jolie femme.

Entre le stoïcisme et le nationalisme, il faut choisir :
" Crois-tu pouvoir être toujours attaché à tout ce qui te plaît, lieux, hommes, manières de vivre ? Et maintenant te voilà assis à pleurer parce que tu ne vois pas les mêmes gens et que tu ne vis pas dans les mêmes lieux. Tu mérites d'être plus malheureux que les corbeaux et les corneilles qui peuvent voler où ils veulent , changer leurs nids de place et traverser la mer sans gémir ni regretter le passé.- Sans doute ; mais ils sentent ainsi parce que ce sont des êtres sans raison. - La raison nous a donc été donnée par les dieux pour notre malheur, pour que nous fussions toujours dans le chagrin et les regrets ? Ou bien alors alors soyons tous comme des immortels ; n'émigrons jamais ; ne quittons pas notre pays ; restons y enracinés comme des plantes ; si un de nos familiers quitte le pays, restons assis à pleurer et, s'il revient, dansons et applaudissons comme des enfants.(...) L'homme, outre sa grandeur naturelle et son mépris pour tout ce qui ne dépend pas de sa volonté, possède ce caractère de ne pas être attaché à la terre par des racines, mais de se transporter en des lieux différents, tantôt sous la pression des besoins, tantôt pour voir du nouveau.(...) Veux-tu donc te fixer au même endroit comme une plante et y prendre racine ? " C'est bien agréable !" Qui le nie ? La sauce également est agréable et aussi une jolie femme. Que disent d'autre ceux qui font du plaisir leur fin ? " (Épictète, Entretiens, III, XVI, 5-8, 36-37, La Pléiade, p.1020-1021, p.1024)
J'ajouterai aujourd'hui une petite dose de Nietzsche, là où il analyse l'histoire du point de vue antiquaire, dans les Considérations inactuelles (II, 1874). Elle permettra, moins sévèrement qu'Épictète, de dégager deux types d'attachement à l'endroit où on est né et où on vit, le premier (1) reste sensible à ce que le présent apporte de nouveau, quant au second (2), qu'on pourrait associer alors à un nationalisme passéiste, c'est un repli sur le passé qui va avec un aveuglement et une indifférence par rapport au présent :
(1) " Ce qui est petit, restreint, vieilli, prêt à tomber en poussière, tient son caractère de dignité, d'intangibilité du fait que l'âme conservatrice et vénératrice de l'homme antiquaire s'y transporte et y élit domicile. L'histoire de sa ville devient pour lui l'histoire de lui-même. Le mur d'enceinte, la porte avec sa vieille tour, les ordonnances musicales, les fêtes populaires, tout cela est pour lui une sorte de chronique illustrée de sa propre jeunesse, et c'est dans tout cela qu'il se retrouve lui-même, qu'il retrouve sa force, son activité, sa joie, son jugement, sa folie et son inconduite. C'est là qu'il faisait bon vivre, se dit-il, car il fait bon vivre ; ici nous pourrons vivre car on ne nous brisera pas en une nuit. Avec ce "nous", il regarde par-delà la vie individuelle, périssable et singulière, il se sent lui-même l'âme du foyer, de l'espèce et de la cité. Il lui arrive aussi parfois de saluer, par-dessus les siècles obscurcis et confus, l'esprit de son peuple, comme s'il était son propre esprit." (Oeuvres, volume 1, Bouquins, p. 231-232)
(2) " Tout ce qui est ancien, tout ce qui appartient au passé et que l'horizon peut embrasser, finit par être considéré comme vénérable ; en revanche tout ce qui ne reconnaît pas le caractère vénérable de toutes ces choses d'autrefois, donc tout ce qui est nouveau, tout ce qui est en devenir, est rejeté et combattu. (...) On assiste alors au spectacle répugnant d'une aveugle collection, d'une accumulation infatigable de tous les vestiges d'autrefois. L'homme s'enveloppe d'une atmosphère de pourriture ; il parvient même à avilir ses dons supérieurs, de nobles aspirations, par la manie de l'antiquaille, jusqu'à une insatiable curiosité, une curiosité universelle pour la vieillerie. Parfois, il tombe si bas qu'il finit par être satisfait de n'importe quelle cuisine et qu'il se nourrit même avec joie de la poussière de vétilles bibliographiques." (ibidem, p.234)
Si le goût pour le seul passé est répugnant, combien est alors plus répugnant le goût pour le seul passé de son minuscule terroir ?
Qu'on ne prenne pas pour autant ce billet comme un éloge du présent !

dimanche 26 octobre 2014

Apprentis philosophes, attention ! ne vous exposez pas au soleil !


On connaît la fonction du soleil dans l'allégorie platonicienne de la caverne : il représente le Bien. Or, dans les Entretiens d'Épictète , on lit quelques lignes où le soleil représente l'Opinion, plus précisément les croyances et des valeurs ordinaires dont on doit se défaire pour devenir sage (dans le texte qui suit, les profanes désignent les non-philosophes) :
" Pourquoi sont-ils plus forts que nous ? Parce que leur immonde bavardage vient des opinions qu'ils ont ; vous, vous dites de jolies choses, mais du bout des lèvres ; ce sont des paroles sans vigueur, des paroles mortes, et, en vous écoutant, on peut prendre en dégoût vos exhortations, et cette misérable vertu dont vous parlez à satiété. Voilà pourquoi les profanes sont vos vainqueurs. Car toujours l'opinion a une force invincible. Donc jusqu'à ce que vos belles pensées se fortifient en nous, jusqu'à ce que vous acquériez assez de pouvoir pour être sûrs de vous, je vous conseille de prendre des précautions dans vos relations avec les profanes. Sinon, toutes les pensées que vous notez à l'école fondront de jour en jour comme cire au soleil. Retirez-vous loin du soleil, tant que vous aurez des pensées en cire." (III, XVI, 7-10, La Pléiade, trad. Bréhier et Aubenque, p.994)
Un cartésien, voulant faire de l'esprit (sic) ajouterait :" tant que vous n'avez pas pensé à la cire..".

Commentaires

1. Le mardi 28 octobre 2014, 21:16 par gelas palenc
Ni le soleil ni la mort .....
La Roche Posay
2. Le vendredi 31 octobre 2014, 16:37 par Philalèthe
Ah si vous maquillez vos sources maintenant, je vais en faire un monde...

jeudi 23 octobre 2014

Les liens du sang ou Épictète ne vit pas au royaume des Bisounours.


" N'as-tu jamais vu des chiens se caresser et jouer ensemble, si bien qu'on dise : " Il n'y a pas plus amis " ? Pour voir ce qu'est l'amitié, jette entre eux un morceau de viande, et tu verras. Entre toi et ton fils mets un petit champ ; et tu verras que ton fils voudrait vite t'enterrer, et que tu souhaiterais, toi, de le voir mourir. Puis tu dis encore : " Quel fils ai-je élevé ! Depuis longtemps il veut se débarrasser de moi ". Mets entre vous une jolie jeune fille, aimée à la fois par le vieux et par le jeune ; de même s'il s'agit de votre réputation. Et s'il faut s'exposer au danger, tu répéteras les paroles du père d'Admète : " Tu es content de voir la lumière ; crois-tu que ton père n'en veut pas jouir, lui aussi ? Tu veux voir la lumière ; crois-tu que ton père ne veuille pas aussi la voir ?" Penses-tu que ce père n'aimait pas son fils, lorsqu'il était petit, qu'il n'était pas inquiet quand celui-ci avait la fièvre, qu'il ne répétait pas tout le temps : " Ah ! si c'était plutôt moi qui l'avais " ? Puis, l'affaire arrivant et le moment approchant, vois quel langage il a tenu. Étéocle et Polynice n'étaient-ils pas du même père et de la même mère ? N'avaient-ils pas été élevés ensemble, vécu ensemble ? ne mangeaient-ils pas, ne dormaient-ils pas ensemble ? Ne s'embrassaient-ils pas souvent ? (...) Mais voilà la tyrannie qui tombe entre eux, comme le morceau de viande entre les chiens ; vois ce qu'ils se disent : " À quel endroit te tiendras-tu devant les tours ? - Pourquoi me poser cette question ? - Je me posterai en face de toi, pour te tuer.- Moi aussi, j'ai le désir de te tuer." Voilà les souhaits qu'ils forment." (Entretiens, II, 22)

Commentaires

1. Le vendredi 24 octobre 2014, 15:46 par Elias
Comment ce texte s'articule-t-il avec le reste de la philosophie stoïcienne, en particulier en ce qui concerne la notion de nature?
Les phénomènes ici décrits doivent-ils être appréhendés comme des expressions normales de la nature de l'homme (ou plus généralement de l'être vivant) ?
Si oui cela ne revient-il pas à intégrer un "travail du négatif" à la constitution de l'ordre naturel? Mais comment concilier cela avec le rôle de norme de la conduite du sage que joue la notion de nature?
2. Le vendredi 24 octobre 2014, 16:21 par Philalèthe
Épictète dit en II 22, 15 :
" Il est naturel de ne rien aimer que son propre intérêt "
en 18 :
" L'être vivant penche nécessairement du côté où se trouvent le moi et le mien"
C'est donc le cas du sage aussi sauf que le sage place le moi là où se trouve la volonté ; les non-sages le placent dans le corps ou/et dans les choses extérieures.
Donc, comme vous le dites bien, les phénomènes décrits dans ce texte sont des expressions normales de la nature de l'homme, mais aussi ceux auxquels ils s'opposent car s'il y a opposition au niveau de l'identification de son propre intérêt, il y a identité par le fait qu'ils expriment tous le penchant naturel à ne rien aimer autant que son propre intérêt.
Ceci dit, il n'y a de négatif nulle part du moins du point de vue ontologique.
Certes comme le dit Marc-Aurèle (II, 15) l'âme peut devenir "une sorte d'abcès ou une tumeur du monde" ; mais c'est une nécessité naturelle qui les produit : " de tels êtres viennent naturellement telles choses, c'est une nécessité ; vouloir qu'il n'en soit pas ainsi, c'est vouloir la figue sans le suc" (ibid.IV 6).
Si normal veut dire conforme à l'ordre du monde, tout est normal, y compris les vices les pires ; si normal veut dire conforme à la connaissance vraie de l'ordre du monde, il va de soi que les hommes méchants sont anormaux.
Il y a donc du négatif d'un point de vue éthique mais ce qui est négatif éthiquement est positif ontologiquement (comme le positif ou le neutre éthiques).
3. Le vendredi 24 octobre 2014, 16:56 par Elias
"Il y a donc du négatif d'un point de vue éthique mais ce qui est négatif éthiquement est positif ontologiquement (comme le positif ou le neutre éthiques)."
Mais cette distinction entre le point de vue éthique et le point de vue ontologique est elle tenable dans une philosophie qui fait place à la notion de finalité naturelle comme elle peut l'être dans une philosophie qui exclut la finalité?
La distinction que vous proposez me paraît claire dans un philosophie nécessitariste sans finalité comme celle de Spinoza, (il me semble d'ailleurs, révélateur que votre citation de Marc-Aurèle se réfère à la nécessité naturelle) mais dans des philosophies qui prétendent articuler nécessité et finalité, les choses me paraissent moins claires.
4. Le vendredi 24 octobre 2014, 18:05 par Philalèthe
Dans la philosophie spinoziste, chacun étant nécessité à être celui qu'il est, le sage comme le non-sage font et pensent de manière nécessaire, ce qui distingue le premier du second est la rationalité de sa pensée et de sa conduite, mais l'un n'a pas plus de valeur cosmologique que l'autre, pour la raison que la Nature est neutre axiologiquement.
Dans la philosophie stoïcienne, vu qu'il y a une providence, le sage non seulement est rationnel mais occupe à chaque fois la meilleure place cosmologique si je puis dire, la raison de l'acteur sage comprenant la raison d'être du rôle et de la pièce tout entière ; le non-sage, irrationnel, n'occupe pas la meilleure place cosmologique car il ne comprend pas la pièce ni son rôle.
Le problème vient de ce que, ne comprenant pas la pièce, il la joue quand même comme elle doit être jouée : il semble donc que la providence a organisé la résistance à la providence. Ainsi, si on le voit du point de vue de Sirius, le non-sage est aussi providentiel (rationnel) que le sage ; mais si on le voit du point de vue éthique, il est moins rationnel que le sage. Son irrationalité psychologique est rationnelle théologiquement, cosmologiquement, métaphysiquement ("la nature entraîne l'homme, malgré lui et gémissant vers ce qu'elle veut" II, 20, 15) ce qui pose le problème de la liberté : si le non-sage agit librement, la Providence est impuissante ; si la Providence est omnipotente, le non-sage n'est pas libre et on l'accuse aussi ridiculement que si on accusait une marionnette de mal jouer (il va de soi que si le non-sage n'est pas libre , le sage ne l'est pas plus).
Si par absence de clarté vous évoquez la question de la liberté dans le cadre d'un providentialisme qui soutient 1) que le Bien est nécessairement réalisé et 2) qu'il faut s'efforcer de le réaliser, ce qui contredit 1, vous avez raison.
5. Le vendredi 24 octobre 2014, 18:17 par Philalèthe
J'ajoute que si le stoïcien ne vit pas au pays des Bisounours, c'est parce qu'il est sensible au mal, en tant que souffrance et faute, même si ce mal est une manifestation nécessaire du Bien (le travail du négatif me paraît supposer que le mal est une condition nécessaire d'un Bien qui s'actualise ; or dans le stoïcisme, le Bien est en acte et la durée de la Grande Année n'est pas une actualisation mais une actualité qui ne cesse pas)

mercredi 22 octobre 2014

Le Dominateur, la tentatrice (la dominatrice ?) et le dominant ou le sophisme en acte.

" Aujourd'hui, j'ai rencontré un beau garçon ou une belle femme, et je ne me suis pas dit : " Quel dommage de n'avoir pas couché avec elle " ou encore : " Heureux son mari !" ; car celui qui parle du bonheur du mari dit la même chose de l'adultère; je n'imagine pas tout ce qui suit : elle est là, elle se dévêt, elle se couche à côté de moi." En entendant cela, je prends ma tête entre mes mains, et je me dis : " Fort bien, Épictète ; c'est un joli sophisme que tu as résolu, bien plus joli que le Dominateur". Et si cette femme consentait, me faisait signe et me faisait chercher, si elle me touchait et venait près de moi, et si pourtant je m'abstenais et triomphais d'elle, ce sophisme serait bien supérieur au Menteur et au Reposant. Voilà ce dont il faut être fier et non pas de poser le Dominateur." (Épictète, Entretiens II, 18, La Pléiade, 1962, p.930)

Commentaires

1. Le dimanche 26 octobre 2014, 11:54 par sal canpgelp
Un argument philosophique est comme une femme. Et quand on n'est pas capable de s'y attaquer soi même, il est beau ( vrai) comme la femme d'un autre.
Ceux qui méprisent la capacité des analytiques à tomber amoureux des arguments oublient qu'il y a en eux quelque chose qui dépasse le sophisme et la joute éristique: un VRAI argument, comme le Dominateur est comme une belle femme: ils défient les jeux rhétoriques comme les jeux érotiques.
Il faut être fier du Dominateur. Le monde entier tourne encore autour de lui, comme il tourne encore autour de la beauté et de la vérité. Qu'il y ait des faux semblants fait partie du jeu.
2. Le dimanche 26 octobre 2014, 13:05 par Philalèthe
Ce que dit Épictète, c'est que c'est plus difficile et plus important de maîtriser sa vie amoureuse qu'un argument, aussi beau, aussi vrai qu'il soit. Mais cela ne revient pas à déprécier les arguments ni le travail opéré sur eux. De ce point de vue, III, 2, 13-18 est particulièrement intéressant : Épictète y explique que c'est quand on est sage que l'on peut vraiment travailler intellectuellement. Il vient de parler de quelqu'un qui suit un enseignement théorique sophistiqué et qui s'affole pour un rien dans la vie :
" Malheureux ! ne vas-tu pas laisser cet enseignement à celui qui peut le recevoir sans trouble et à qui il est permis de dire : "Je n'éprouve ni colère, ni peine, ni envie ; je ne ressens ni obstacle ni contrainte. Que reste-t-il ? J'ai du loisir et je suis calme. Voyons donc quelle attitude avoir à l'égard de ces raisonnements qui sont tour à tour vrais et faux ; voyons comment on prend une hypothèse sans aboutir à l'absurde" C'est à ceux-là que conviennent ces questions. C'est à ceux qui sont au port d'allumer le feu, de dîner, de chanter ou de danser ; mais toi, c'est quand le bateau coule que tu hisses les voiles pour t'approcher de moi."
Ce qui laisse penser que si la sagesse a des fondements théoriques vrais, ils ne sont pas si sophistiqués qu'on ne pourrait les comprendre qu'une fois sage.
Ceci dit, j'apprécie bien votre pensée réaliste sur les arguments et les femmes : leur beauté est réelle. Ce n'est ni la rhétorique ni le désir qui leur donne la beauté. C'est leur beauté qui éveille et la rhétorique et le désir (et aussi l'intelligence). Ce qui est au fond passablement platonicien. Vous faites part ici d'une expérience de mathématicien, il me semble qu'Alain Connes dans son dialogue avec Changeux décrit dans ce sens la découverte des vérités mathématiques.

jeudi 9 octobre 2014

La vieille domestique et le concierge.

Qu'est-ce que l'abnégation ?
C'est le 29 Mai 1902 que les membres de la Société Française de Philosophie discutent de la définition à donner à ce terme. Le dictionnaire de la philosophie, bien connu sous le nom de Lalande, du nom du maître d'oeuvre, rapporte quatre contributions à cette discussion, un des problèmes étant de déterminer le rôle de l'intelligence dans l'abnégation. La thèse de L. Boisse - qu'on peut appeler intellectualiste - est que l'abnégation trouve son origine dans un jugement dépréciatif :
" (...) C'est un sacrifice qui implique, au préalable, une sorte de renoncement intellectuel (...) Le sacrifice est une abnégation qui commence par le coeur ; l'abnégation est un sacrifice que l'intelligence inaugure, consomme et épuise. L'abnégation est la forme intellectuelle du sacrifice."
Lalande est sceptique :
" Il nous parait douteux que le mot ait réellement cet import intellectualiste (...)"
G. Belot renforce la position de Lalande en s'appuyant sur l'usage du mot :
"(...) on dira très bien que telle vieille domestique a soigné ses maîtres avec une parfaite abnégation ; en quoi serait-ce l'intelligence qui "inaugurerait" ce sacrifice ?"
Le raisonnement semble être le suivant :
On attribue l'abnégation à une vieille domestique
Or une vieille domestique est essentiellement dépourvue d'intelligence
Donc on attribue l'abnégation à un être essentiellement dépourvu d'intelligence.
Est-ce un préjugé de classe qui perce à travers un échange académique ?
Il se pourrait mais "les petites gens" sont-ils réhabilités par cette réflexion de Cioran en janvier 1960 ?
" L'historien de la philosophie n'est pas un philosophe. Un concierge qui se pose des questions l'est davantage."
On devine que pour Cioran être philosophe revient à se poser des questions "existentielles", comme on dit, par exemple sur le sens de la vie, le bonheur, l'au-delà etc. Mais alors, qui n'est pas philosophe à ce compte ? Certains enfants le sont et pour le grand adolescent c'est sans doute flatteur de découvrir qu'il a été et est philosophe sans le savoir, comme Monsieur Jourdain était un prosateur inconscient de l'être.
Mais qu'a-t-on à faire des professeurs de philosophie ? Pourquoi doit-on étudier la philosophie ? À quoi bon être corrigé, conseillé, évalué, si chacun est immédiatement philosophe ? Pourquoi confronter ses idées à celles des autres s'il suffit de méditer sur la vie, l'amour et la mort pour avoir le titre de philosophe ?
Certes déjà les philosophes antiques, Épictète par exemple, opposaient ceux qui connaissent seulement la théorie aux philosophes authentiques qui vivent la meilleure vie possible en appliquant la théorie. C'était selon lui beaucoup plus difficile d'allier la connaissance théorique à l'action que de se livrer seulement aux efforts de la recherche de la vérité. Mais l'opposition que mobilise Cioran ne ressemble que vaguement à cette opposition car le concierge en question n'est ni un théoricien ni un sage éclairé. Il se contente de penser à certains sujets, sans doute avec une certaine inquiétude, mais la spéculation inéduquée et le souci qui s'y mêle ne suffisent pas à faire de soi un philosophe. D'abord parce que l'angoisse ou simplement l'effet émouvant que ça fait de méditer sur des sujets existentiels n'apportent rien à la valeur de l'enquête menée ; ensuite parce que si le philosophe peut faire des hypothèses spéculatives, elles ont d'autant plus de valeur qu'elles sont informées par un héritage de textes et réglées par l'emploi d'une raison conforme aux règles de la logique.
Concluons : s'il est hors de question de priver d'intelligence les vielles domestiques, il ne s'agit pas non plus de transformer en philosophe n'importe quel quidam méditatif.

Commentaires

1. Le vendredi 10 octobre 2014, 10:12 par Versus
Pourtant on ne lit guère plus le Lalande, langue morte...?
2. Le vendredi 10 octobre 2014, 10:17 par Philalèthe
Sans doute mais on a tort, car les discussions y sont très intéressantes et stimulantes. 
3. Le dimanche 12 octobre 2014, 21:25 par Lalange Scelp
"Mais qu'a-t-on à faire des professeurs de philosophie ? Pourquoi doit-on étudier la philosophie ? À quoi bon être corrigé, conseillé, évalué, si chacun est immédiatement philosophe ? Pourquoi confronter ses idées à celles des autres s'il suffit de méditer sur la vie, l'amour et la mort pour avoir le titre de philosophe ?"
Rien n'est plus juste . Je soupçonne que c'est dû au fait que nous n'osons plus admettre que certains savoirs demandent de l'effort et ne sont pas accessibles par principe à ceux pour qui ces efforts seront difficiles : enfants, domestiques, hommes de commerce et d'industrie.
Rien de pire que l'idéologie du "Tout le monde y sait, tout le monde il est capable".
Jadis même les marquises, pourtant privilégiées par le sang, pensaient avoir besoin de leçons. Aujourd'hui on fait croire au premier jeune homme ( jeune fille) qu'il lui suffit de s'asseoir pour être savant(e)
Nous aimons Françoise et Céleste, mais elles n'ont quand même pas écrit la Recherche!
sur les domestiques voir un amusant article dans le dernier TLS

mercredi 8 octobre 2014

Qu'est-ce qui fait le bonheur posthume d'un philosophe ?

Cioran, début 1960, écrit dans ses Cahiers:
"Héraclite, Pascal, le premier encore plus heureux que le second, parce que de son oeuvre n'est resté que des débris, - quelle chance pour eux de n'avoir pas organisé en système leurs interrogations ! Le commentateur s'en donne à coeur joie, lui qui aime à combler les lacunes, les intervalles entre les "pensées" ou maximes ; et à divaguer impunément ; il peut sans grand risque construire une figure à sa guise. Car ce qu'il aime lui, c'est l'arbitraire, qui lui donne l'illusion de la liberté et de l'invention : c'est de la rigueur à bon marché." (Gallimard, 1997, p.46)
À ce compte, Wittgenstein est plus heureux que Russell car le premier n'a pas écrit un ouvrage comme La connaissance, sa portée et ses limites (1948), "dernier livre important de Russell" selon Julien Dutant dans Qu'est-ce que la connaissance ? (Vrin, 2010, p.81). Certes Wittgenstein doit être beaucoup moins heureux que n'importe quel présocratique, car rien de son oeuvre n'est perdu. Mais il laisse à cause de son non-systématisme beaucoup de travail aux interprètes. Maurizio Ferraris a écrit en 2004 Goodbye Kant ! Ce qu'il reste aujourd'hui de la Critique de la raison pure (L'éclat, 2009). Mais on n'est pas mûr, je crois, pour écrire un Goodbye Wittgenstein ! Ce qu'il reste des Recherches philosophiques. D'un autre côté, pourquoi pas ?, l'iconoclasme en philosophie est vendeur. On pourrait même imaginer une collection sur le modèle des Que sais-je ? soit en 128 pages, Goodbye Abélard ! Goodbye Anselme ! Goodbye Aristote ! etc.
Ceci dit, Cioran a la dent trop dure avec les commentateurs. Sur ce point, on peut évoquer Georges Duby dans ses Dialogues(1980) avec Guy Lardreau. Ce médiéviste qui nous a beaucoup éclairé sur le 11ème et le 12ème siècles européen, est sensible à la maigreur des sources concernant ces époques et sait qu'un certain rôle est laissé à l'imagination de l'historien :
" (dans) l'histoire d'un passé très ancien où la documentation est lacunaire, (...) la part faite à la liberté du rêve est immense, si déployée que (l'historien) risque de s'en aller à la dérive." (Flammarion, p.45)
Mais il va jusqu'à parler de dégoût pour traduire l'émotion ressentie face à "un roman revêtu des attributs de l'histoire" (p.46) (il s'agit d'un livre de Jean d'Ormesson, À la gloire de l'Empire). Ce qui le dégoûte est que ce livre singe le travail de l'historien et ne se présente pas pour ce qu'il est, un roman (devant donc être jugé en fonction de critères littéraires) :
" Devant ce bel ouvrage, ce livre parfaitement bâti, j'ai ressenti un étrange malaise : je voyais le produit du métier que je fais et que j'aime, qui est de rêver, mais de rêver sur des choses "vraies", dénaturé avec une extraordinaire habileté, parce que cette "histoire" parfaitement imaginaire était présentée bordée de tout l'appareil critique que l'historien professionnel se croit tenu de fournir pour attester la véracité de son information, pour que l'on sache bien qu'il s'appuie sur des "faits vrais". Tout y était : les artifices de la rhétorique historienne, les clins d'oeil aux confrères, une bibliographie, des notes au bas des pages, faisant référence à des ouvrages dont certains étaient inventés, dont d'autres ne l'étaient pas ; j'ai eu l'impression vraiment de la profanation, de la transgression de l'impur, éprouvant un sentiment de répulsion." (ibid.)
Je doute qu'aujourd'hui les auteurs singeant les philosophes s'embarrassent de tant d'appeaux pour semer la confusion dans les esprits, la facilité dans certains domaines n'étant plus dorénavant une faiblesse mais une norme. Reste qu'on doit bien pouvoir avec un peu d'attention faire le départ entre les délires sur Héraclite, Pascal, Wittgenstein (enfin tous les vraiment énigmatiques) et les commentaires, interprétations qui sont réellement de l'histoire de la philosophie. Je terminerai sur ces lignes de Duby encore :
" Si nous avons perdu la prétention d'élever l' histoire au rang des sciences exactes, gardons la volonté d'affûter nos outils." (p.54)
En remplaçant "histoire" par "philosophie", on a une règle tout à fait rationnelle.

Commentaires

1. Le jeudi 9 octobre 2014, 05:43 par pagelas nesc
bien sûr que si qu'on est mûr pour écrire un goodbye Witters !
Mais pas un d'Ormesson puisqu' il entre dans la Pléiade
2. Le jeudi 9 octobre 2014, 11:57 par Philalèthe
Certes on voit bien que vous ne faites pas partie de la bande à W. pour laquelle le troisième W. est prometteur et à vraiment découvrir de plus près...
Ceci dit, comme j'aimerais lire un Goodbye W. écrit par vous ! D'autant plus que, si j'ai bien compris, Goodbye n'est pas dans ce cas synonyme de Anti...

mardi 7 octobre 2014

Avoir une position sur tout, c'est bon pour les jeunes !

Dans l'introduction de The examined life (1989), Robert Nozick (qui a alors 51 ans) écrit :
" (...) It is not quite positions I wish to present here. I used to think it important, when I was younger, to have an opinion on just about every topic : euthanasia, minimum-wage legislation, who would win the next American Leage pennant, whether Sacco and/or Vanzetti were guilty, whether there were any synthetic necessary truths - you name it. When I met someone who had an opinion on a topic I hadn't yet even heard of, I felt a need to form one too. Now I find it very easy to say I don't have an opinion on something and don't need one either, even when the topic elicits active public controversy, so I am somewhat bemused by my earlier stance. It is not that I was opinionated, exactly ; I was quite open to reasons for changing an opinion, and I did not try to press mine upon others. I just had to have some opinion or other - I was "opinionful". Perhaps opinions are especially useful to the young. Philosophy too is a subject that seems to invite opinions, "positions" on free will, the nature of knowledge, the status of logic, etc. In these meditations, however, it is enough, it might be better even, simply to mull topics through." (Simon and Shuster, 2006, p.17)
Je traduis ainsi :
"Ce ne sont pas tout à fait des positions que je souhaite présenter ici. J’étais habitué à juger important, quand j’étais plus jeune, d’avoir une opinion sur tous les sujets : euthanasie, salaire minimum, qui allait gagner le prochain championnat de la Ligue Américaine, si Sacco et/ou Vanzetti étaient coupables, s’il existait des vérités synthétiques nécessaires - pour n’en nommer que quelques-uns. Quand je rencontrais quelqu’un qui avait une opinion sur un sujet dont je n’avais même pas encore entendu parler, je ressentais le besoin de m’en former une aussi. Maintenant je trouve très facile de dire que je n’ai pas d’opinion sur quelque chose et que je n’en ai pas non plus besoin, même quand le sujet suscite une vive controverse publique. Aussi suis-je quelque peu perplexe par rapport à mon attitude antérieure. Exactement ce n’est pas que j’avais des opinions arrêtées ; j’étais tout à fait ouvert aux raisons susceptibles de faire changer d’opinion et je ne voulais pas imposer les miennes aux autres. Je devais juste avoir telle ou telle opinion – j’étais « opiniophile » (néologisme : opinionful). Peut-être les opinions sont-elles spécialement utiles aux jeunes. La philosophie aussi est un sujet qui invite aux opinions, aux « positions » sur le libre arbitre, la nature de la connaissance, le statut de la logique, etc. Dans ces méditations, c’est suffisant et ça pourrait même être mieux de simplement réfléchir à fond sur des sujets."
D'abord, le livre lu, on peut douter que Nozick n'y formule aucune position. Ainsi prend-il nettement position, entre autres, contre les thèses libertariennes soutenues par lui à l'âge de 36 ans dans Anarchy, State and Utopia(1974). Mais peu importe ! cet éloge de la réflexion ininterrompue a quelque chose de sympathiquement socratique ; on peut cependant voir aussi dans cette modestie théorique, non une feinte bien sûr, mais un luxe : en effet le philosophe américain n'a sans doute plus à défendre une position universitaire, il est bien reconnu institutionnellement, notamment par ce livre ancien que, paradoxalement, lui ne reconnaît pourtant plus tout à fait comme sien. En fait, si c'est utile aux jeunes de prendre position, c'est peut-être aussi parce que, quand ils sont chercheurs, ils n'accèdent à une position universitaire qu'en se construisant une identité philosophique sur un problème déterminé. Ajoutons que c'est aussi un signe de succès institutionnel d'écrire un livre qui traite aussi bien de la sexualité que de l'Holocauste ou de la nature de Dieu (ce qui contribue d'ailleurs à rendre l'ouvrage très instructif sans vouloir dire pour autant que tout auteur qui traite de "tout" philosophiquement a par cela même un solide passé philosophique derrière lui...). À le faire en tout cas, un jeune diluerait son identité au point peut-être de passer inaperçu des institutions philosophiques.

dimanche 5 octobre 2014

Le disciple détesté de tous les bons maîtres.

" C'était l'un de ces disciples de Léon Tolstoï dans la tête desquels les pensées d'un génie qui n'avait jamais connu la paix s'étaient couchées pour goûter un long repos et s'amenuisaient sans espoir." (Boris Pasternak, Le Docteur Jivago, Gallimard, 1958, p.57)