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dimanche 21 octobre 2018

Du risque de trop admirer et faire admirer.

Dans la tradition ouverte par Aristote au début du premier livre de la Métaphysique, Descartes donne à la surprise, qu'il appelle admiration, une fonction essentielle dans l'apprentissage ; qui est apte à ressentir ce que Descartes juge être une des six passions basiques, est sensible au rare, au nouveau, à l'extraordinaire et a donc l'attention portée sur ce qu'il ne connaît pas encore de la réalité. Ainsi la surprise favorise-t-elle la connaissance ; dans l'article 75 des Passions de l'âme, intitulé À quoi sert particulièrement l'admiration, le philosophe écrit :
" Et on peut dire en particulier de l'admiration qu'elle est utile en ce qu'elle fait que nous apprenons et retenons en notre mémoire les choses que nous avons auparavant ignorées (...) Aussi voyons-nous que ceux qui n'ont aucune inclination naturelle à cette passion sont ordinairement fort ignorants." (La Pléiade, p.730)
Tout enseignant sait que l'auditoire est d'autant plus réceptif à sa leçon qu'il est en mesure d'être surpris.
Mais, encore fort aristotélicien sur ce point, Descartes souligne que l'excès d'admiration est aussi bien défavorable au développement de la connaissance. Si l'aptitude à la surprise n'est pas mise au service de la connaissance des phénomènes normaux, le risque est que l'esprit cherche sans fin et comme une fin en soi la répétition de la surprise :
" Et bien que que cette passion semble se diminuer par l'usage, à cause que plus on rencontre de choses rares qu'on admire, plus on s'accoutume à cesser de les admirer et à penser que toutes celles qui se peuvent présenter par après sont vulgaires, toutefois, lorsqu'elle est excessive et qu'elle fait qu'on arrête seulement son attention sur la première image des objets qui se sont présentés, sans en acquérir d'autre connaissance, elle laisse après soi une habitude qui dispose l'âme à s'arrêter en même façon sur tous les autres objets qui se présentent, pourvu qu'ils lui paraissent tant soit peu nouveaux. Et c'est ce qui fait durer la maladie de ceux qui sont aveuglement curieux, c'est-à-dire qui recherchent les raretés seulement pour les admirer et non point pour les connaître : car ils deviennent peu à peu si admiratifs, que des choses de nulle importance ne sont pas moins capables de les arrêter que celles dont la recherche est plus utile." (art.78)
Puisqu'on juge aujourd'hui généralement que l'école doit ressembler à la vie et que la vie ne paraît plaisante que par ses côtés extraordinaires, sans surprise les pédagogues cherchent fébrilement, voire anxieusement de quoi toujours surprendre leur auditoire. Mais, tel un goujon habile à ne savourer que le vermisseau et délaissant l'hameçon, l' élève souvent se plaît à aller de rare en rare, ignorant le savoir final.
Mais nous-mêmes, leurs professeurs, comme nous devons nous méfier de toutes les entreprises visant à nous surprendre... La passion de l'admiration est devenu un fonds de commerce.
Et quel blog ne se nourrit pas d'elle ?

Commentaires

1. Le dimanche 28 octobre 2018, 15:28 par gerardgrig
C' est le philonéisme qui fait que l'on admire toujours trop. Mais comment ne pas admirer aujourd'hui les undergrounds littéraires, qui continuent de produire, alors qu' en principe le XXème siècle avait tout enterré ? On peut encore être acharniste (sic), pré-apocalyptique, post-industriel, collapsnik, ou performeur mainstreaming.
C'est vrai aussi pour la peinture ou la philosophie. Avec les paradoxes, il y aurait à faire une philosophie de l'effondrement, qui provoquerait l'admiration.
2. Le mercredi 31 octobre 2018, 18:53 par Philalethe
Le philonéisme est à défendre si le néo qu'on aime est vraiment nouveau. Mais les traditions et les généalogies étant mal connues, ce qui est aimé est souvent ce qui est pris pour du nouveau... Comme l'a bien vu Nietzsche dans les Considérations inactuelles, une des fonctions de l'histoire est de démystifier en faisant disparaître les bonnes impressions, ici celle de nouveauté, par la connaissance vraie des genèses.
J'imagine que la philosophie de l'effondrement à laquelle vous pensez est paradoxalement vitale du fait d'annoncer sa mort prochaine. Il lasse celui qui crie au loup pour rien, mais il peut tout de même un jour être mangé. Je vois moins une fin par manque de matière que par la destruction ou du moins la dégradation des conditions institutionnelles qui rendent l'activité philosophique rémunérée possible. Petitement mais sûrement la fin de la classe de philosophie ne va pas arranger les choses...

dimanche 7 octobre 2018

De Baudelaire à Céline, de fil en fil.

On a peut-être à l'esprit ces quelques vers tirés du poème ouvrant Les Fleurs du malAu lecteur :
" Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégite
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste
C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !"
80 ans après, dans d'autres textes, le Diable a perdu son omniprésence impersonnelle (et si vraie ?). Mais il continue de dominer la scène. Je le retrouve dans ce texte d' Annick Duraffour et de Pierre-André Taguieff, tous deux soucieux de reconstituer la " passion idéologique que fut l'antisémitisme célinien " :
" Vision conspirationniste de l'histoire, où le Juif seul " tire les ficelles "- expression chère à Céline et fréquente dans la propagande antisémite. Ainsi Hitler déclare combattre non la classe ouvrière marxiste, mais les " judéo-marxistes qui tirent les ficelles ". Les auteurs citent alors un extrait du livre de Jean-Marie Domenach La propagande politique (1950) . Pendant l'Occupation, une affiche de la Propagandastaffel représentant un gros Juif fumant un cigare et tenant par des ficelles un groupe de marionnettes composé de banquiers de la City, de bolcheviks, d'hommes d'affaires américains." L'histoire est conçue comme un théâtre avec ses figurants, ses pantins, ses fantoches : une mise en scène trompeuse (...) " Le juif n'est pas tout mais il est le diable et c'est suffisant. Le Diable ne crée pas tous les vices mais il est capable d'engendrer un monde entièrement , totalement vicieux." (Céline, la race, le Juif, Fayard, 2017, p.294)
Les dernières lignes sont tirées d'une lettre de Céline à Lucien Combelle.
Peut-on aujourd'hui se passer de mentionner le diable tirant les ficelles ? Bien sûr l'expression ne pourra être que métaphorique. Et pas en politique, à coup sûr. Où alors ? Dans la folk psychology ? Mais athées ou non, ils nous presseront de voir le divin en nous, ou du moins le cher, le trop cher humain...
" Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,
N'ont pas encore brodé de leurs plaisant dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C'est que notre âme, hélas, n'est pas assez hardie."

Commentaires

1. Le dimanche 7 octobre 2018, 23:34 par gerardgrig
Il y a les satanistes modernes, assumés, et leur bible à télécharger, qui est fort intéressante.
Par contre, il est certain que Satan n' est qu' une métaphore pour l' islam. Ce sont le polythéisme et l'idolâtrie, qu' il tente de conjurer et d'intégrer en les désamorçant, par le culte d' une pierre noire qui appartient aux divinités solaires de l'Antiquité. C' est le sens du titre du roman de Salman Rushdie, qui lui a valu une condamnation à mort.
Pour un penseur chrétien comme René Girard, Satan est au fondement de sa théorie du désir mimétique et du bouc émissaire. Jésus lui-même disait que Satan expulse Satan, et qu' il est le Prince de notre monde. René Girard appelait Satan la violence comme ultime principe caché, à l'origine de toute société humaine.
2. Le lundi 8 octobre 2018, 11:32 par Philalethe
Ah, j'ai beau aimer Satan comme allégorie du pire, je ne me sens pas encore prêt à lire la bible sataniste, malgré l'intérêt que vous lui trouvez...
Islam à part, qui ne doit pas conjurer l'avatar satanique qui menace de le désintégrer ?
Si j'avais à choisir entre la croyance des théodicées que le Mal n'est qu'un effet de perspective pour qui ignore la réalité du Bien et celle selon laquelle Satan est le Prince de notre monde, je choisirais cette dernière et, en janséniste, je penserais qu'il a presque toujours le dernier mot.
3. Le lundi 8 octobre 2018, 14:49 par gerardgrig
L'intérêt de l'œuvre de Salman Rushdie est qu'elle montre que Mahomet a produit des versets qui disent la multiplicité de Dieu, à côté de versets qui affirment l'unicité de Dieu, ce qui constitue une critique du fondamentalisme monothéiste. Nous autres chrétiens, nous avons essayé de traiter ce problème avec la Sainte Trinité, même si elle a entraîné des hérésies. Selon que l'on disait 3=1, ou 1=3, on était brûlé ou non ! La pierre noire de l'islam, c'est la neutralisation et l'assimilation de l'idolâtrie, mais cette pierre est aussi la météorite du Dieu solaire d'Héliogabale en Syrie, ce qui fait une autre concession au polythéisme. De son côté, je crois que la religion juive a toujours tenté d'intégrer la magie, dans un discours rabbinique parallèle, pour la détourner du satanisme.
4. Le mercredi 31 octobre 2018, 19:05 par Philalethe
Concernant la Trinité, je crois qu'on était autant brûlé si on disait que c'était trois personnes vues comme une ou une personne vue comme trois. Il faut croire qu'elles sont réellement trois et qu'il n'y en a réellement qu'une. Descartes parlant de la foi reconnaissait l'essentielle obscurité des croyances, sans elle on saurait que Dieu est un et trois en même temps.

samedi 6 octobre 2018

Voir ses propres vers du point de vue de Dieu ?

C'est un passage des Curiosités esthétiques, je l'extrais de la cinquième partie consacrée à l' exposition universelle de 1855. Charles Baudelaire vient d'évaluer la peinture de Jean-Auguste-Dominique Ingres avec quelques réserves, puis, louant en revanche franchement les toiles de Delacroix, il écrit :
" Un poëte a essayé d'exprimer ces sensations subtiles dans des vers dont la sincérité peut faire passer la bizarrerie :
Delacroix, lac de sang, hanté par des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent comme un soupir étouffé de Weber (Oeuvres complètes, La Pléiade, 1954, p.708)
On reconnaît une des strophes des Phares, un des premiers poèmes des Fleurs du mal. Qu'un poète se cite avec humour amuse. Et cette distance est-elle dérision ? Une raison d'en douter : quelques pages plus haut, Baudelaire a écrit en la soulignant la phrase célèbre : " le Beau est toujours bizarre ". Bien sûr comme il n'a pas ajouté plus haut que tout le bizarre est beau, il y a peut-être déjà dans cette mise à distance de soi une ombre de dérision. Mais c'est la suite qui surprend par sa dureté :
Lac de sang : le rouge ; - hanté des mauvais anges : surnaturalisme ; un bois toujours vert : le vert, complémentaire du rouge ; un ciel chagrin : les fonds tumultueux et orageux de ses tableaux ; - les fanfares et Weber : idées de musique romantique que réveillent les harmonies de sa couleur."
Tel un professeur simplifiant à destination d' élèves égarés, le poète devient le pédagogue brutal de son oeuvre, soucieux seulement de faire mieux comprendre par ses mots réducteurs la grandeur de l'oeuvre de Delacroix et devant pour cela massacrer sa propre oeuvre poétique.
Générosité de Baudelaire ? L'hypothèse me plaît. Oui, certains ne verront là que coquetterie d'auteur ; ils ont peut-être raison.

Commentaires

1. Le dimanche 7 octobre 2018, 19:53 par gerardgrig
La distance de Baudelaire est aussi cérébrale. Il a appris d'Edgar Poe que la poésie se fabrique. C'est la théorie de l'effet unique recherché sur le lecteur, qui doit être le seul but de l'esthétique. D'où la minceur obligatoire de la production poétique, concentrée à l'extrême, que l'on retrouvera chez Mallarmé et son disciple Valéry.
On pourrait dire que dévoiler leurs recettes poétiques était pour eux une sorte de déontologie.
Il reste que les livres de critique d'art font toujours rêver. On attend d'avoir de très longues vacances pour pouvoir enfin lire les "Curiosités esthétiques" de Baudelaire, les "Salons" de Diderot ou l'histoire de la peinture du XVIIIème siècle des Goncourt. Pour l'avant-garde new-yorkaise, on ne voit pas trop qui a remplacé Greenberg et Rosenberg. Peut-être ne fait-elle plus que se répéter. En France, la "Logique de la Sensation" de Deleuze ne semble pas avoir fait école. Il y a aussi un philosophe étonnant, Yves Michaud, très branché sur l' art contemporain, qui s'en fut diriger l' École des Beaux-Arts, à une époque de sa carrière.
2. Le lundi 8 octobre 2018, 12:18 par Philalethe
Éclairage intéressant. Il est vrai que dans les Curiosités esthétiques, Baudelaire se plaît à analyser, quelquefois à louer, souvent à dénoncer les procédés des peintres. Dans le passage en question, il peut donc être vu comme un honnête critique de soi-même. Mais la critique reste un tantinet sauvage, non ?
Oui, dommage que La logique de la sensation n'ait pas fait école !
Baudelaire regrettait déjà qu'il n'y ait plus d'école mais que des individus :
" Et comme aujourd'hui chacun veut régner, personne ne sait se gouverner.
Un maître, aujourd'hui que chacun est abandonné à soi-même, a beaucoup d'élèves inconnus dont il n'est pas responsable, et sa domination, sourde et involontaire, s'étend bien au-delà de son atelier, jusqu'en des régions où sa pensée ne peut être comprise.
Ceux qui sont plus près de la parole et du verbe magistral gardent la pureté de la doctrine, et font, par obéissance et par tradition, ce que le maître fait par la fatalité de son organisation.
Mais, en dehors de ce cercle de famille, il est une vaste population de médiocrités, singes de races diverses et croisées, nation flottante de métis qui passent chaque jour d'un pays dans un autre, emportent de chacun les usages qui leur conviennent, et cherchent à se faire un caractère parun système d'emprunts contradictoires." (Salon de 1846, XVII. Des écoles et des ouvriers)
Cela dit, l'idée de faire école aurait déplu, je pense, à Deleuze. Mais Baudelaire ne confondait pas l'école avec la production des " singes artistiques, ouvriers émancipés, qui haïssent la force et la souveraineté du génie."

Quant à Yves Michaud, je me rappelle qu'il avait scandalisé certains alors qu'il dirigeait, sauf à me tromper, l'École des Beaux-Arts en lançant un appel à ne pas voter Chirac au moment du deuxième tour contre Le Pen... Un de mes collègues avait alors jugé bon d'adresser un courrier au Monde, que le Monde a publié en forme d'article. En réaction et en privé, Michaud avait envoyé deux mots au dit collègue : " Pauvre con ". 
3. Le mercredi 10 octobre 2018, 15:55 par gerardgrig
Pour mieux explorer l'esthétique de Baudelaire, j'attends d'avoir le temps de lire, de Thomas Crow, "L'atelier de David, Émulation et Révolution", et de Sébastien Allard, "Le suicide de Gros : Les peintres de l'Empire et la génération romantique". Il y aurait beaucoup à dire sur Baudelaire, à la fois classique et romantique. Le romantique de seconde génération Baudelaire avait un art poétique, comme Boileau, mais à la manière d'un ingénieur poéticien, tel Edgar Poe, qui lui fit aussi découvrir la beauté bizarre. Plus tard, Valéry célèbrera la méthode des ingénieurs littéraires, par analogie avec celle de Léonard de Vinci, capable par le miracle de l'intelligence d'inventer le char d'assaut et de peindre la Joconde.
Comment un peintre comme Géricault a-t-il pu passer aussi facilement du classicisme au romantisme ? Baudelaire aimait à la fois le "Marat" de David et "Le Radeau de la Méduse" de Géricault. Il y aurait aussi à dire sur la peinture d'histoire, que Baudelaire détestait chez Horace Vernet, mais qu'il admirait chez Delacroix. Et sur la photographie, que tout le monde utilisait, y compris Delacroix à la fin de sa vie, sans le dire. Avec David, ce fut le retour de la peinture d'école, et ses drames humains et artistiques liés aux rapports entre maître et élève. Mais l'école de David produisit aussi l'artiste moderne, confronté au pouvoir de l'État (les commandes) et à celui de l'opinion publique (les Salons).
Pour ma part, j'aurais plutôt un peu le même intérêt que Stendhal pour la peinture, toujours associée à des épisodes de ma vie. Ce doit être le Syndrome de Stendhal. Pendant mon enfance, j'étais fasciné par un tableau du pompier académique Paul Delaroche, "Les Enfants d'Édouard", même s'il était en noir et blanc et reproduit dans un vieux Larousse de 1948. Il y avait aussi un tableau sordide d'un pompier, "Robert le Diable", qui ressemblait de façon sinistre à de la photographie.