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vendredi 31 juillet 2020

Déracinez-vous ! Contre les particularités.

Dans la revue L'Occident, en juillet 1902, André Gide a écrit des lignes qui valent contre tous les barrésiens d'hier et d'aujourd'hui :

" Pour que se forme et s'affermisse le sentiment d'unité d'un pays, il faut que les divers éléments qui le composent se mêlent, se croisent et fusionnent. La doctrine de l'enracinement, trop rigoureusement appliquée, risquerait, en protégeant et en accentuant l'hétérogénéité des divers éléments français, de les faire à jamais se mésentendre, de former des Bretons, des Normands, des Lorrains, des Basques, plus bretons, normands, lorrains et basques... que français. Rien de plus particulier que l'esprit de province ; de moins particulier que le génie français. Il est bon qu'il naisse des Français comme Hugo

 ... d'un sang breton et lorrain à la fois,  (Souvenirs et voyages, Gallimard, La Pléiade, 2001, p.5-6)

mardi 28 juillet 2020

Sarah est désormais introuvable !

Dans les Stromates (le mot grec peut se traduire par " mélanges ", voire, avec quelque anachronisme, par " patchwork "), Clément d'Alexandrie interprète allégoriquement le passage de la Genèse où Sarah, ne pouvant avoir un enfant d'Abraham, lui demande de féconder sa servante égyptienne, Agar. Cette dernière, enceinte du maître,  ne respectant plus alors sa maîtresse, Abraham la rend à Sarah pour qu'elle en fasse ce qu'elle veut.
Voici le texte de Clément dans la traduction donnée par Étienne Gilson dans son extraordinaire Histoire de la philosophie médiévale, publiée en 1922 mais citée ici dans l'édition de 1944 (Payot, 1986, p. 50) :

" La Sagesse (Sarah), qui cohabitait avec le fidèle - car il est entendu qu'Abraham est le fidèle et le juste - était encore stérile et sans enfants dans cette première génération, puisqu'elle n'en avait pas encore donné à Abraham ; et elle voulait à bon droit que le juste, qui avait encore à progresser, s'unît d'abord à la science du monde - car c'est le monde qui signifie allégoriquement l'Égypte - pour engendrer d'elle Isaac par la volonté de la divine providence. Celui qui s'est d'abord instruit dans les sciences peut donc s'élever de là jusqu'à la Sagesse, qui les domine, et d'où naît la race d'Israël. On voit d'abord par là que la sagesse peut s'acquérir par l'étude, puisque Abraham l'a fait, en passant des vérités les plus hautes à la foi et à la justice, qui sont de Dieu... Mais on voit en outre pourquoi Abraham (le juste) dit à Sarah (la Sagesse) : " Voici ta servante, elle est entre tes mains, fais-en ce que tu veux." C'est qu'il ne retient de la philosophie du monde que ce qu'elle a d'utile. En d'autres termes, Abraham veut dire : assurément, je prends la science du monde parce qu'elle est jeune, et je la garderai : mais ta science à toi, je l'honore et je la respecte comme la maîtresse absolue."

Aujourd'hui, il ne reste plus qu' Agar à aimer... 
Agar a certes de multiples visages, elle en change même quelquefois, elle n'est donc jamais lassante et il est même impossible de prévoir comment demain elle saura nous surprendre... 
Certes il existe encore dans la philosophie quelque chose qui s'appelle la métaphysique, mais son avatar le plus rigoureux ne cherche qu'à connaître le mobilier basique du monde, pour ainsi dire le squelette d' Agar... Cette métaphysique largement révisée à la baisse par rapport à ses ambitions ancestrales s'interrogera par exemple sur ce qu'est une propriété, au sens où l'on dit que telle telle chose a telle propriété. Éclairée par les sciences, elle vise en effet à en clarifier les fondements non scientifiques.
Elle ne nous donne malheureusement  aucune possibilité de trouver Sarah. Bien sûr abondent celles qui se font passer pour Sarah, mais qui se laisse désormais prendre à leurs pìèges ? 
Il arrive alors que, pour mieux vivre, on se fabrique de bric et de broc une poupée qu'on appelle Sarah...

vendredi 17 juillet 2020

Quand le corps accuse l'âme.

Fréquemment aujourd'hui on parle de nos devoirs par rapport à notre corps. Il n'est plus le tombeau de l'âme, c'est elle qui l'emprisonne. On reste certes dualiste (on a un esprit et un corps, radicalement différents) mais on a renversé la hiérarchie : c'est le corps qui commande et on doit lui obéir. On ne dit donc plus à la mode platonicienne : " Quel malheur d'avoir un corps ! " mais " Quel malheur d'avoir une âme ! ".
On pourrait croire cette pensée bien moderne, mais Plutarque dans Sur le désir et le chagrin attribue à Démocrite une manière de voir qui entretient avec ladite pensée une certaine ressemblance :

" Le procès du corps contre l' âme à propos des passions semble être ancien. Démocrite, rapportant la cause du malheur à l' âme, dit que si le corps obtenait de lui intenter un procès à propos de ce qu'il a souffert et du mauvais traitement dont il a été l'objet tout au long de la vie, et qu' il (i.e. apparemment : l' homme en question) devienne lui-même juge de l'accusation, il aurait plaisir à condamner l'âme, pour avoir détruit telle partie du corps par ses néglicences et l'avoir affaibli par les beuveries, pour avoir corrompu et déchiré telle autre partie par sa recherche des plaisirs, de la même façon que si un instrument ou un outil était en mauvais état, il accusait celui qui le manie sans ménagement." (Les débuts de la philosophie. Des premiers penseurs grecs à  Socrate, André Laks et Glenn W. Most, Fayard, 2016, p. 1041)

À noter trois différences (au moins) entre ce texte et l'antienne mentionnée : d'abord Démocrite est matérialiste et conçoit la psyché comme composée d'atomes, alors que bien souvent les adeptes des droits du corps reprennent, certainement sans  le savoir, le vieux dualisme cartésien ; ensuite, si l'on en croit un autre texte de Plutarque, Préceptes de santé, Démocrite en ayant cette pensée aurait eu en vue les individus nuisibles à la société, l'âme étant accusée de mal se conduire avec son corps et donc in fine avec autrui. Il semble donc que le procès que le corps fait à l'âme est justifié par des raisons morales. C'est en revanche par hédonisme ou eudémonisme qu'ordinairement on reproche à quelqu'un de ne pas donner à son corps ce à  quoi il a droit. Enfin, on doit aussi noter que si Démocrite utilise un vocabulaire juridique, il n'attribue au corps et à l'âme ni droit ni devoir.

Pour terminer, relevons qu'à la différence de Platon, dans le Phédon par exemple, Démocrite dans ces lignes juge que le vice de l'âme n'est pas un effet du corps, mais une cause du vice corporel.