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samedi 15 décembre 2018

Pour se consoler du déclin possible de l'école, écoutons Eudoxe, avatar approximatif de Descartes.

" Jamais je ne me suis mis ni ne me mettrai en tête de blâmer la méthode d'enseignement qu'on emploie dans les écoles : car c'est à elle que je dois le peu que je sais, et c'est de son secours que je me suis servi pour reconnaître l'incertitude de tout ce que j'y ai appris. Aussi, quoique mes précepteurs ne m'aient jamais rien enseigné de certain, néanmoins je leur dois des actions de grâce pour avoir appris d'eux à le reconnaître, et je leur ai plus d'obligation de ce que toutes les choses qu'ils m'ont apprises sont douteuses que si elles eussent été plus conformes à la raison, car, dans ce cas, je me serais peut-être contenté du peu de raison que j'y eusse découvert, et cela m'aurait rendu moins ardent à rechercher avec plus de soin la vérité." (La recherche de la vérité in Oeuvres philosophiques, tome 2, édition de F. Alquié, p.1125)
Certes y croire suppose avoir confiance dans l'autonomie et dans le pouvoir de la raison.

Commentaires

1. Le lundi 17 décembre 2018, 19:00 par Arnaud
Exquise ironie ?
Si Descartes a appris de ses précepteurs les vertus du doute et par suite l'exigence de certitude, c'est sans doute bien malgré eux !
C'est comme remercier ses maîtres d'avoir été à ce point médiocres qu'on s'est trouvé contraint de se mettre résolument soi-même à l'étude...
2. Le jeudi 20 décembre 2018, 16:09 par Philalethe
Oui, mais le début du passage dit aussi que ce qu'on sait (et non pas croit savoir) grâce à l'école permet de critiquer l'école :
" C'est à elle que je dois le peu que je sais, et c'est de son secours que je me suis servi pour reconnaître l'incertitude de tout ce que j'y ai appris."
Entre ironie et lucidité, en somme.
3. Le vendredi 21 décembre 2018, 17:41 par gerardgrig
On dira que ce n'est pas directement le propos de Descartes, mais il juge aussi le savoir et le personnel universitaires de son temps, d'un point de vue institutionnel. Après les grands maîtres médiévaux et les humanistes du Collège de France de la Renaissance, on cherche péniblement au XVIIème siècle un professeur qui enseigne un savoir vivant et qui attire à lui la foule des étudiants européens. On parlera de la politique des pouvoirs royaux et religieux. Néanmoins, en ce qui concerne la religion, il ne faudrait pas oublier que les savants de l'époque sont en majorité des religieux.
4. Le lundi 11 février 2019, 18:04 par gerardgrig
Descartes se souvint tout de même de l'enseignement scolastique de ses maîtres, dans sa Sixième Méditation Métaphysique, pour penser l'union de l'âme et du corps. Il trouva chez Averroès, le Commentateur d'Aristote, des lueurs sur la question de l'intellect matériel, que Descartes appelait l'esprit. Descartes constatait que l'âme était davantage que le pilote du corps, car il lui est intimement lié. Le corps est mon corps, et mon corps, c'est moi. Des contradicteurs de Descartes, dans ses controverses, lu avaient déjà objecté, que le "je pense" serait plutôt un "ça pense". Averroès allait bien plus loin. Traduit en langage moderne, son Cogito serait un "je fantasme, donc je suis" ! Voir le livre de Jean-Baptiste Brenet, "Je fantasme. Averroès et l'espace potentiel". En réalité, Descartes avait bien raison de rejeter la scolastique, qui était sans certitudes sur les thèses d'Averroès, particulièrement en ce qui concernait l'averroïsme latin. A cet égard, il faudrait lire l'étude célèbre de Renan sur l'averroïsme, même si elle ne fait plus l'unanimité. Descartes s'attira les foudres de l'Université, en Hollande, à cause de l'imprudence de son disciple Regius qui faisait du cartésianisme un matérialisme. Pour s'être compromis avec l'intellect matériel du penseur musulman de la double vérité (Raison et Foi) , Descartes fut menacé de subir le bûcher à l'instar de Vanini, par le sinistre Gisbertus Voetius.
En Hollande, il y eut néanmoins des universitaires de talent, comme les expatriés français Scaliger et Saumaise. Il faudrait également citer le cartésien flamand Arnold Geulincx.
Dans l'Université française déclinante et sclérosée, il y avait tout de même un personnage sympathique. C'était Armand-Jean de Mauvillain, l'ami de Molière, qui venait jouer les Diafoirus dans ses Dîners de cons. Molière disait au Roi qu'il demandait des remèdes à Mauvillain, pour savoir ce qu'il ne devait surtout pas prendre, s'il voulait guérir !
5. Le jeudi 14 février 2019, 20:38 par Philalethe
Oui, bien sûr, c'est avec l' héritage conceptuel de la scolastique que Descartes rompt avec elle.
Je doute qu'en cartésien, on puisse s'écrier "mon corps, c'est moi !". Cette pensée même apprend à un cartésien qu'elle est fausse (auto-réfutante). Mais "mon esprit, ce n'est pas plus moi !" Pour vous donner raison, "moi, c'est mon âme et mon corps unis !". Mais c'est une union où l'un des deux paye toujours les frais de l'action de l'autre... Certes je peux aller de l'avant mais généralement alors le corps est dans un tel cas le patient...

jeudi 13 décembre 2018

" L'imbécilité est une chose sérieuse " est un livre à prendre au sérieux.

Dans un petit ouvrage caustique, drôle et savant, rationaliste sans être pontifiant, intitulé L'imbecillità è una cosa seria et publié en 2016, Maurizio Ferraris essaye de ne pas faire un éloge imbécile de la raison. De son point de vue, l'auteur ne tente en effet pas plus que l'essai : l'imbécile, il ne sait que trop bien que c'est potentiellement lui , en tant que l'intelligence de chacun est la bêtise de soi surmontée, comme la marche est la chute rattrapée. On devine donc que les meilleurs choix philosophiques peuvent être défendus par des imbéciles ou plus aimablement dit, imbécilement. Mais je ne veux pas ici faire un compte-rendu de l'ouvrage, juste éclairer grâce à ce philosophe italien l'idée qu' Internet ne nous rend pas idiots : la raison en est qu'on ne devient pas idiot, on naît idiot (on ne fera pas ici de distinction entre idiotie et imbécillité) :
" La technique, quelle qu'elle soit, ne nous aliène pas, ni ne nous rend stupides. Simplement elle potentialise vertigineusement les occasions de nous faire connaître pour ce que nous sommes : plus présente est la technique, plus grande est l'imbécillité perçue. Nous ne sommes pas du tout plus imbéciles que nos ancêtres, et il est même hautement probable que nous soyons un peu plus intelligents qu'eux. Moins goinfres (avez-vous prêté attention à ce qu'on mange dans les romans du XIXème siècle ?), moins alcooliques (amusez-vous à compter le nombre de bières que Maigret est capable de boire en une journée), plus libéraux et moins autoritaires ou (...) moins enclins au fanatisme (les bûchers de sorcières ne sont plus une pratique courante), moyennement plus instruits et alphabétisés. Et c'est justement là le problème. Dans le monde d'Internet, nous assistons à un phénomène qui, dans son ensemble, peut être considéré comme le fruit des Lumières, celui de la capacité de penser par lui-même : les gens cherchent, se documentent, discutent. Qu'ensuite le fruit de ces pensées autonomes puisse ne pas plaire, quitte même à paraître arrogant, agressif ou simplement imbécile, c'est un fait.
À cause des caractéristiques intrinsèques du Web, aujourd'hui l'imbécillité est donc beaucoup plus documentée et plus répandue." (PUF, 2017 p.36-37)
Pour préciser les intentions de Maurizio Ferraris, il faut avoir à l'esprit sa définition de l' imbécillité " comme aveuglement, indifférence ou hostilité aux valeurs cognitives " (p.12). On aura compris qu'il ne suffit pas de dire qu'on respecte les valeurs cognitives pour ne pas être un imbécile. Il faut encore les respecter réellement. Le rationalisme fanfaron ne peut être qu'un rationalisme imbécile.
À mes yeux, Maurizio Ferraris est un homme des Lumières, mais les meilleures Lumières, aujourd'hui, sont désespérées. Je prends ici désespoir au sens technique que Sartre lui a donné : c'est la conscience lucide que l'avenir n'est jamais gagné d'avance. Comme les mauvaises herbes dans le jardin, il faut donc ne pas cesser d'arracher en soi les rejetons de l'imbécillité, en évitant de le crier sur les toits et d'accuser les autres de ne pas le faire.
Le rationalisme aujourd'hui n'est pas mort, mais il marche sur des oeufs. Très instruit par les fausses rationalités du passé, il s'entraîne à ne pas les écraser, jamais sûr d'y réussir.

Commentaires

1. Le dimanche 6 janvier 2019, 20:50 par gael clapens
En fait Ferraris ne donne sa définition qu'en passant. Il ne l'argumente pas. Il l'a prise chez quelques bons auteurs. Sa conception de la bêtise est plutôt celle d'une inadaptation au milieu et aux choses. Elle est très peu éthique.