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lundi 14 mai 2018

Stoïcisme et superstitions.

L´épicurien Démétrios Lacon écrit dans ''La forme du dieu" :
" De fait, étant donné que nous ne découvrons pas la faculté de raisonner dans une forme autre que celle de l'homme, il faut manifestement admettre au bout du compte que le dieu lui aussi possède la forme humaine, pour qu'à la faculté de raisonner il joigne précisément l'existence effective." (Les Épicuriens, La Pléiade, 2010, p.258)
Certes l'anthropomorphisme de l'argument prête à sourire (on sourit encore plus en lisant sous la plume ethnocentrique d'un autre épicurien, Philodème, que les dieux doivent parler grec puisqu'étant parfaits ils sont rationnels et que le grec est la langue de tous les êtres rationnels).
Cela dit, l'argument de Démétrios Lacon est améliorable : si, en matérialiste éclairé par les neurosciences, on tient pour vrai que pour raisonner, il faut penser et que pour penser il faut disposer d'une cerveau d'une certaine taille, on peut en conclure que l'omniscience de Dieu a comme condition de possibilité un cerveau proportionnel à ses performances cognitives.
Bien sûr, si on associe par définition au concept de Dieu l'immatérialité, alors on peut en déduire que Dieu n'existe pas. Mais ça ne va pas de soi d'associer essentiellement le concept de Dieu à l'immatérialité (voir Spinoza qui donne à la substance divine une infinité d'attributs dont la matérialité).

dimanche 13 mai 2018

Qui ferait mieux aujourd'hui que le précepteur d'Épicure ?

Dans L'histoire naturelle de la religion, David Hume raconte l'anecdote suivante :
" Sextus Empiricus rapporte que dans son enfance Épicure lut avec son précepteur les vers suivants d' Hésiode :
" D'abord naquit le chaos, le plus ancien des êtres,
Puis la terre aux vastes étendues, siège de toute chose."
Le jeune étudiant manifesta pour la premiière fois son génie inquisiteur en demandant : et d'où naquit le chaos ? Mais son précepteur lui répondit qu'il devait s'adresser aux philosophes, pour obtenir une réponse à de telles questions." (traduction de Michel Malherbe, Vrin, 2016, p.105)
Certes les hypothèses de l'astrophysique ont remplacé le texte d'Hésiode, mais d'abord le rapport que beaucoup de nos contemporains ont avec elles ressemble à celui que maints Grecs ont eu avec le texte de la Cosmogonie, et puis la question d' Épicure réitérée par les moins scientistes des esprits scientifiques est renvoyée toujours aux philosophes, qui malgré le colossal héritage que leur offre leur discipline continuent de n'en pouvoir mais.

Commentaires

1. Le mardi 15 mai 2018, 15:45 par gerardgrig
Il faudrait remarquer d'abord qu'à l'époque d'Epicure, même un précepteur ne parlerait pas de philosophie à la place des philosophes. Si chacun a peu ou prou une philosophie, plus ou moins clairement énoncée, tout le monde n'est pas philosophe. À l'époque moderne, on franchit impunément cette limite, mais le précepteur d'Epicure ne cherchait pas non plus à se défausser facilement sur les philosophes.
À ce type de questions métaphysiques de l'élève, si les philosophes seraient seuls à pouvoir répondre, c'est précisément parce qu'ils apprennent au moins à questionner les questions.
Pour le mystère de l'origine du monde, qui ne peut aboutir qu'à une forme paresseuse de déisme rudimentaire, les philosophes nous invitent à nous questionner sur notre point de vue. L'insecte sur le ballon de cuir, que les Anciens pratiquaient déjà, que pense-t-il de la naissance du chaos ? La méditation indienne de base apprend à se concentrer sur une goutte d'eau de l'océan, ou bien sur une fève. Est-il insensé de se concentrer sur l'insecte posé sur le gros ballon ?
La science moderne a formulé la théorie du Big Bang, qui n'a ni début, ni fin, ce qui pose un problème insurmontable au novice. Les philosophes lui diront que ce n'est qu'une hypothèse très riche, qui a permis de faire avancer les sciences, et qu'il importe de rester critique en permanence.
Si l'on se posait la question de savoir comment Stephen Hawking avait réussi à rester athée jusqu'à la fin, les philosophes répondraient qu'il y a une hiérarchie ou une urgence des questions. À la question "Comment peut-il y avoir un Big Bang sans Dieu ?", le génial physicien préférait sans doute se demander : "S'il y a un Dieu, pourquoi m'a-t-il infligé cette vie transhumaine ?".

mercredi 2 mai 2018

L'envers de l'ami épicurien.

On sait que l'épicurien voit dans l'ami une condition nécessaire de la sagesse.
En effet chaque ami aide l'autre à s'approprier la vérité, c'est-à-dire à la comprendre à fond et à l'appliquer dans les conduites. Garde-fou, modèle, pédagogue, moi idéal fait homme, l'ami montre en clair ce que lui-même et son alter ego doivent penser et faire.
Épicure oppose cet ami à la foule, qui fait honte de ce qui n'est pas honteux et félicite à propos de ce qui n'est pas matière à éloges. Quand celle-ci perd de son flou et prend une identité individuelle, c'est le personnage du flatteur qui la représente, avatar dangereusement proche de la plèbe maléfique.
Mais je n'ai pas trouvé dans les textes épicuriens l'envers strict de l'ami, c'est-à-dire celui qui donnerait chair au mauvais moi, au pire du moi, sans doute parce que par définition, dans le sage réussi, le pire est absent. Cet être indésirable serait donc le compagnon néfaste de l'apprenant, de qui, sans être encore épicurien, tend à l'être. De cet autre qui actualise les plus mauvaises des potentialités de l'apprenti-sage, Ernst Jünger donne une approximation dans un texte du 4 Juin 1943 :
" Dans notre vie, certains hommes jouent le rôle de verres grossissants, ou plutôt de verres épaississants ; en quoi ils ils nous font tort. Ces natures incarnent nos tendances, nos passions, peut-être aussi nos vices secrets, qui se manifestent en leur compagnie. En revanche, nos vertus leur manquent. Certains s'accrochent à leurs héros, comme un mauvais miroir, un miroir déformant. Aussi, les écrivains donnent-ils volontiers à de tels personnages le rôle de serviteurs, par exemple : les personnages principaux en sont mieux éclairés. Falstaff, entre autres, est entouré de compagnons de beuverie de basse classe, de parents sensuels et sans dons spirituels. En conséquence, ils vivent à ses crochets.
Une telle compagnie nous est donnée comme épreuve, comme moyen de nous connaître. Elle vante tout ce qu'il y a de criard, de "toc" dans notre équipement d'intelligence et de sens, et elle nous encourage à persévérer dans cette voie. La plupart du temps, ce n'est pas la conscience que nous en avons qui nous délivre, mais quelque aventure peu glorieuse à laquelle notre association nous expose immanquablement. Nous nous séparons alors de notre mauvais génie." (La Pléiade, p. 529)
Ernst Jünger pensait-il alors aux Lémures ? Les voyait-il comme la mise en relief bien trop réelle de ses propres platitudes ?

Commentaires

1. Le vendredi 11 mai 2018, 16:19 par gerardgrig
Le passage du Journal de Jünger du 4 juin 1943 tente une projection dans l'après-guerre, selon l'optique de la très probable défaite allemande, avec l'excuse d'un Hitler mauvais génie de l'Allemagne. Tel sera l'enjeu des débats, après 1945. Néanmoins, avec Hitler, Jünger ne se fait pas l'avocat du diable, à l'inverse de l'école psychanalytique française. À l'aube de son ascension, Hitler se définissait comme le Tambour (die Trommel) de l'Allemagne, et Jünger ne lui concèdera que cela, en choisissant plutôt le symbolisme de l'optique et du verre grossissant qui fait voir les défauts d'un objet. Pour Jünger, le peuple allemand aura été dévoyé par un homme de troupe qu'il avait porté au pouvoir. En cela, il ressemble à Falstaff, mais Jünger oublie que Falstaff est aussi lui-même le mauvais génie du Prince de Galles, et que celui-ci bannit ce père imaginaire de débauche lors de son couronnement.
L'école psychanalytique française, qui se fera renvoyer à ses chères études, tentera de sublimer l'échec psychosocial d'Hitler, en faisant de lui un avatar de Bonaparte, tant est séduisante la comparaison entre l'empire napoléonien et l'empire nazi. Mais le destin de Napoléon fut unique. À Sainte-Hélène, Napoléon n'oubliera pas la leçon de Hegel et il se déclinera de toutes les manières comme une ruse de l'Histoire, devant son mémorialiste Las Cases. Il évoluera même vers une dimension christique, en endossant les péchés du peuple français, pour assurer la rédemption de celui-ci, en même temps que la sienne propre.
2. Le dimanche 13 mai 2018, 17:51 par gerardgrig
Quelle aura été l'utilité d’Hitler, à part supprimer l’alphabet gothique ? En offrant charitablement une utilité à Hitler, Jünger pose indirectement la question du posthégélianisme. Faut-il à tout prix trouver un emploi pour une négativité qui n' en a pas ? À la fin de la Guerre, André Malraux proposera, malgré tout, une sorte de casting, avec Hitler dans le rôle du Colonel Lawrence. Il est vrai que comme Lawrence d’Arabie, il avait affaibli un grand empire conquérant aux frontières de l’Europe, et permis à l’Empire britannique de survivre assez longtemps pour décider lui-même de sa propre fin, et dans les meilleures conditions.
En analysant Laclos, Malraux, expert en collage, comparera même le couple psychopathe des « Liaisons dangereuses » à Hitler et Staline, qui finissent par s'entredéchirer et par se neutraliser réciproquement.
3. Le lundi 14 mai 2018, 14:23 par Philalèthe
Je suis réticent à l'idée de poser la question de l'utilité de Hitler... Plus neutrement parlons des effets intentionnels ou non de ses actions, alors dans ce cadre il a eu plus d'effet que la suppression de l'écriture gothique. Ainsi les pires "négativités" n'ont aucun emploi mais des effets. Ce qui dissocie complètement la réflexion sur les effets de toute logique hegélienne. Certes on comprend que les agents de l'histoire, comme Napoléon, préfèrent se penser en termes hegéliens. Mais que leurs raisons ne soient plus vues comme des manifestations de la

mardi 1 mai 2018

Sartre et Jünger sur le temps.

Surprise de réaliser qu' en 1943, Jean-Paul Sartre et Ernst Jünger, tous deux à Paris, ont défendu des thèses assez proches sur l'impact du présent sur le passé :
" (...) Je perds de plus en plus la conviction que dès l'instant où ils entrent dans le passé, les hommes, les faits et les événements reçoivent irrévocablement leur forme et demeurent ainsi pour l'éternité. Ils sont, au contraire, continuellement changés par ce temps qui jadis, pour eux, était l'avenir. À cet égard, le temps est une totalité, et de même que tout le passé agit sur le futur, le présent agit sur le futur qu'il transforme. Il y a ainsi des choses qui, autrefois, n'étaient pas encore vraies ; et c'est nous qui les rendons vraies. De même, le contenu des livres change, pareil aux fruits et aux vins qui mûrissent dans les caves. Tandis que d'autres choses, au contraire, se fanent vite, retournent au néant, n'ont jamais existé, deviennent incolores, insipides.
C'est l'une des multiples raisons secrètes qui justifient le culte des ancêtres. Pour autant que nous vivons avec droiture, nous magnifions nos pères, comme le fruit magnifie l'arbre. On voit bien cela avec les pères des grands hommes : ils surgissent de l'anonymat, du passé, comme dans un cercle de lumière." (5 mai 1943)
Que la grandeur de l'ancêtre soit donnée par l'excellence de ses descendants, voilà de quoi bien différencier la pensée de Jünger de l' idéologie nazie, pour laquelle la grandeur substantielle des origines commande mécaniquement celle des rejetons. Passons à Sartre, qui donne une tournure individualiste, volontariste, indéterministe à l'idée :
" La signification du passé est étroitement dépendante de mon projet présent. Cela ne signifie nullement que je puis faire varier au gré de mes caprices le sens de mes actes antérieurs ; mais, bien au contraire, que le projet fondamental que je suis décide absolument de la signification que peut avoir pour moi et pour les autres le passé que j'ai à être. Moi seul en effet peux décider à chaque moment de la portée du passé : non pas en discutant, en délibérant et en appréciant en chaque cas l'importance de tel ou tel événement antérieur, mais en projetant vers mes buts, je sauve le passé avec moi et je décide par l'action de sa signification." (L'être et le néant)
Le vague hegélianisme et le nietzschéisme flou, qui inspiraient Jünger dans ses journaux de la première guerre mondiale l'auraient vraisemblablement empêché de sympathiser avec cette version très humaniste et très démocratique de l'histoire.

Commentaires

1. Le mercredi 2 mai 2018, 17:13 par gerardgrig
Dans les propos de Sartre que l'on répète, il y a celui sur Jünger : "Je le hais, non comme allemand, mais comme aristocrate...".
Sartre voulait sans doute parler de la classe mentale de Jünger, car celui-ci n'avait aucun titre de noblesse. Il devait penser à l'aristocratie selon Nietzsche, "le pathos de la distance" qu'il attribuait au Surhomme. Sartre aurait pu rencontrer Jünger à Berlin en 1933-1934, quand il travaillait sur la phénoménologie à l'Institut Français. Lui qui était si intelligent, et qui n'avait qu'à ouvrir les yeux autour de lui, avouait dans "Situations VIII" qu'il n'avait rien compris au nazisme ! Par contre, Jünger avait immédiatement tout compris.
A Paris, Jünger était branché sur le monde littéraire et artistique grâce à Gerhard Heller, de la Propagandastaffel. Il connaissait le Café de Flore, il lisait Sartre et Camus, et il rendait visite à Picasso rue des Grands-Augustins.
Heller avait accepté "Les Mouches" de Sartre, en sachant que la pièce était très ambiguë.
Jünger et Sartre avaient l'esprit très frotté de philosophie allemande. Il n'est peut-être pas si surprenant de trouver des points de rencontre entre eux.
2. Le mercredi 2 mai 2018, 19:48 par Philalethe
Sartre a porté de meilleurs jugements que celui que vous citez... J'ai beaucoup de mal faire coller la riche identité de Jünger à cette pauvre étiquette d' "aristocrate", même si je vois quels passages inclinent à la produire. Mais, comme je vous l'ai déjà écrit, j'ai noté aussi son absence de hauteur, son empathie, sa simplicité.
Sartre avait-il plus compris le maoïsme que la nazisme quand il sympathisait activement avec sa version française à la fin de sa vie ?
En tout cas Jünger occupait par rapport au nazisme une autre position que Sartre : loin d'en être un observateur possiblement perspicace, Jünger a partagé dès la fin de la guerre l'engagement nationaliste dont le nazisme est un des avatars, avatar qu'il refuse dès sa formation. Je fais l'hypothèse dans le billet d'aujourd'hui que le Lémure est le pire de lui réalisé...
Les journaux de guerre ne portent pas de trace de sa lecture de Camus et ne mentionnent que la lecture programmée du Sursis en 1947. De bonnes biographies de Jünger m'apprendraient plus sur ses lectures que ces textes autobiographiques que l'on doit lire bien sûr cum grano salis.
3. Le mercredi 2 mai 2018, 22:08 par gerardgrig
Jünger appartenait à cette aristocratie qui s'était faite sur le tas, dans les tranchées de 14-18, et qui était issue des sections d’assaut. C'était une sorte de chevalerie des commandos, mais elle deviendra aussi la matrice du nazisme, ce que Jünger n’acceptait pas. Jünger ressemblait au Martin Eden de Jack London, qui réalise son aristocratie naturelle.
Jünger avait de l'information de première main sur la vie culturelle à Paris, par Gerhard Heller et Otto Abetz, qui lui faisaient rencontrer qui il voulait. Heller surveillait de près la NRF de Paulhan, qui jouait un double jeu dangereux.
Jünger aimait Kafka et il déplorait que l' appendice au « Mythe de Sisyphe » de Camus, intitulé « L'espoir et l'Absurde dans l'œuvre de Franz Kafka », ait dû être retiré de ce livre.
4. Le jeudi 3 mai 2018, 16:02 par Philalethe
Merci beaucoup, Gérard Grig, de nous faire constamment partager vos intéressantes connaissances.
Puis-je vous demander quelle est selon vous la meilleure biographie de Jünger ? Merci d'avance.
5. Le jeudi 3 mai 2018, 21:42 par gerardgrig
Julien Hervier, professeur de classe exceptionnelle, qui s'est beaucoup entretenu avec Jünger, qu’il a traduit et publié, présente l' avantage d’avoir produit une biographie récente de lui.
Pour ma part, je pense qu' il faudrait aussi aller voir chez les écrivains, en prenant quelques risques, pour trouver des informations sur Jünger que les universitaires ne retiennent pas toujours.
Ainsi, il y a eu le sulfureux Dominique Venner, qui publia un essai très empathique sur son ami Jünger qui l'avait aidé à écrire l’histoire des Corps-francs allemands de la Baltique, avant de faire un suicide spectaculaire à la Mishima.
Il y a aussi Olivier Todd, qui est hanté par le Saint-Germain-des-Prés de l’Occupation, à la manière de Modiano, et qui dans son roman « J’ai vécu en ces temps » utilise des éléments autobiographiques, avec de vrais souvenirs de Jünger.
6. Le samedi 5 mai 2018, 08:31 par Philalèthe
Merci beaucoup ! Seul je ne pensais qu'à Julien Hervier.
7. Le dimanche 13 mai 2018, 13:32 par A. Muller
La comparaison avec Bergson est intéressante (et la proximité n'est pas fortuite avec Sartre). Bien sûr, leurs positions ne sont pas assimilables, il faudrait un bon moment pour les situer mutuellement.
"rien ne nous empêche aujourd'hui de rattacher le romantisme du dix-neuvième siècle à ce qu'il y avait déjà de romantique chez les classiques. Mais l'aspect romantique du classicisme ne s'est dégagé que par l'effet rétroactif du romantisme une fois apparu. S'il n'y avait pas eu un Rousseau, un Chateaubriand, un Vigny, un Victor Hugo, non seulement on n'aurait jamais aperçu, mais encore il n'y aurait réellement pas eu de romantisme chez les classiques d'autrefois, car ce romantisme des classiques ne se réalise que par le découpage, dans leur œuvre, d'un certain aspect, et la découpure, avec sa forme particulière, n'existait pas plus dans la littérature classique avant l'apparition du romantisme que n'existe, dans le nuage qui passe, le dessin amusant qu'un artiste y apercevra en organisant la masse amorphe au gré de sa fantaisie. Le romantisme a opéré rétroactivement sur le classicisme, comme le dessin de l'artiste sur ce nuage. Rétroactivement il a créé sa propre préfiguration dans le passé, et une explication de lui- même par ses antécédents. "
(La pensée et le mouvant, intro, 1è partie)
(M. Escola sur fabula.org rapproche ce texte d'un commentaire qu'en propose Paul Veyne : http://www.fabula.org/atelier.php?I... )
Je n'ai pas lu Jünger. Mais le passage que vous citez évoque aussi bien des passages de la 2de inactuelle que la façon dont Nietzsche s'invente une ascendance dans Ecce Homo.
8. Le lundi 14 mai 2018, 08:38 par Philalèthe
Merci pour ces rapprochements.
Jünger ne relève pas seulement l'enrichissement du passé par le présent, il semble en tirer une norme à travers la référence au culte des ancêtres, comme si c'était un devoir moral d'actualiser présentement les meilleures potentialités du passé. Plus exactement ce sont moins des potentialités du passé qui s'actualisent (l'ancêtre a dû aller au bout de ses forces propres) que des dispositions générales manifestées par des individus dans le passé et développées au plus haut par d'autres dans le présent. Dans le cas de ces lignes de Jünger, il y a conscience de cette valeur du passé et s'il n'y a pas héritage objectif (car la valeur des ancêtres ne cause pas la grandeur de l'héritier), il y a héritage subjectif (il faut magnifier ce qui fut déjà en lui donnant une manifestation éclatante dans le présent).
Or dans le texte de Bergson, le romantisme n'a pas ce rapport avec le classicisme. Le romantisme fait voir le classicisme sous un certain jour sans partager avec lui les mêmes valeurs. C'est encore plus net avec l'exemple du nuage, support passif des créations du présent. Clairement l'ancêtre n'est pas un nuage.
9. Le mardi 15 mai 2018, 10:17 par gerardgrig
Si l'on reste dans l'analyse existentielle, que Sartre pratiqua avec ardeur, on peut dire que son rapport à l'ancêtre est un règlement de compte différé, comme dans son autobiographie "Les Mots". Il y avait bien chez lui un travail perpétuel de réécriture du passé, à partir du présent. Pour lui, l'enfant apparaît rétrospectivement comme un monstre fabriqué avec tous les regrets et les frustrations de ses ascendants. Sartre était un peu dans l'optique de la théorie de l'hérédité de la fin du XIXème siècle : l'hérédité, c'est ce qui se dégrade de plus en plus dans les générations successives, en transmettant même toutes les pathologies mentales des aïeux. Chez Sartre, avec l'aïeul maternel, substitut du père disparu, mais qui aurait eu de toute façon le même poids dans sa vie, il y a le rapport tourmenté des Alsaciens à leur germanité intermittente, et le dilemme entre être un "malgré-nous" ou un déraciné. Le goût de Sartre pour la radicalité s'expliquerait aussi par un protestantisme hérité, qu'il transposait à sa façon, avec l'effort continuel d'être dans la dureté, pour combler on ne sait quelle fêlure intime. Et par-dessus tout, le rapport à l'ancêtre agitait le problème de la relation à une certaine conception imposée de la littérature.
Jünger entretenait un rapport plus optimiste et plus bienveillant avec le passé, et avec sa réécriture dans le présent. Néanmoins, il est vrai que dans "L'Être et le Néant", Sartre ne réglait pas encore ses comptes.